Nous sommes au milieu du carrefour

En allant vers le stade, ou vers le gymnase, nous passons nécessairement devant l’immeuble où j’ai grandi. Je voudrais le montrer à la personne qui m’accompagne, mais il est masqué par les arbres du parc, au premier plan. Pourtant, c’est un grand ensemble, un gros volume… Je lui montre alors les deux blocs d’immeubles situés de part et d’autre du mien, bien visibles, eux. Des arbres immenses poussent sur le toit du premier : je précise à mon interlocuteur que cette résidence est d’un standing supérieur à « ma cité » (le choix de ce mot est étrange, mais c’est bien celui que je prononce).

J’ignore pourquoi je dois accompagner le groupe vers le gymnase, car je ne suis plus collégien, ni lycéen. D’ailleurs, arrivé là-bas, je ne prends pas part au jeu (un match de volley ou de badminton, en tout cas un sport avec un filet). Je reste sur la touche et discute avec quelqu’un.

Plus tard, je suis attablé à la terrasse d’un café : une sorte d’espace clos, mais en extérieur. Il fait jour, il fait beau, c’est à la bonne franquette (il faut se lever pour commander, se servir soi-même). En face de moi, ma mère. À ma droite, ma sœur et son ami italien et, à côté d’eux, des gens que je ne connais pas : des visiteurs, des voyageurs. Ils sont en train de faire connaissance. Ma sœur parle avec eux en italien. Je ne suis pas surpris de sa facilité à lier connaissance, mais un peu frustré d’être exclu de leur conversation, car ils ont l’air de s’amuser. Je raconte à ma mère l’épisode de ce matin : le passage à proximité de la résidence où nous avons vécu. Je lui décris les environs (qui ont bien changé, car ces blocs surmontés d’arbres n’existaient pas dans mon enfance), sans lui dire que, en fait, je n’ai pas vu notre immeuble. J’ai du mal à me retenir de pleurer. Je fais de gros efforts pour que ma tristesse ne soit pas perceptible. Je sais que ma mère la voit pourtant, car elle voit tout, mais elle sourit, elle fait comme si de rien n’était. Son attitude enjouée (un peu forcée) m’aide à tenir le coup, sinon j’éclaterais en sanglots. Tandis que ma sœur est toujours avec ses nouveaux copains, les Italiens, ma mère et moi changeons de décor. Nous nous trouvons dans la rue. Dans le monde éveillé, ce lieu serait identifié sans hésitation comme parisien : les immeubles hauts, alignés sur la rue ; la densité. Mais, dans le rêve, j’ai l’assurance de me trouver au coin de la rue du Président-Wilson et de la rue Max-Gauffreteau, au Pecq. Dans les années 1990 et 2000, on l’appelait : « le carrefour avec la cabine téléphonique ». La certitude de me trouver à cet endroit est très intense. Nous sommes au milieu du carrefour. Ma mère doit partir de son côté et, moi, du mien. Je réprime toujours mes larmes, avec de plus en plus de difficulté. Nous nous séparons. Quand elle est partie, je ne me retiens plus.


Je lis sur cette chaîne YouTube d’autres histoires nées dans mon obscure boutique.

Les deux plaisirs

Est-ce que Pâques a toujours lieu en avril ? J’ignore comment la date est calculée. Noël, au moins, c’est clair : on sait quand ça tombe.

Je me souviens d’Avril. C’était le nom d’une boulangerie où nous n’allions jamais, parce que ce n’était pas la plus proche de chez nous (il y avait celle « du coin », cent mètres plus tôt). Peut-être aussi que notre mère disait qu’ils n’étaient pas très sympas, mais je ne suis pas sûr de ça. La chose certaine, c’est qu’elle était la boulangerie chic (voilà sans doute pourquoi nous n’y allions pas), et qu’elle faisait aussi pâtisserie et chocolaterie.

Quand c’était Pâques, nous avions le droit de goûter à deux plaisirs à la fois : la quantité et la qualité. À condition d’apprendre à distinguer les deux, et de les aimer pour leurs qualités propres. Des chocolats achetés au supermarché étaient donc cachés dans l’appartement et, parfois, dans le jardin. C’était le plaisir du jeu, et celui de l’accumulation. Ensuite, nous nous rendions chez Avril. Je me rappelle bien le nom, parce qu’il me faisait penser à cette fille habillée en jaune qui accompagne toujours les Tortues Ninja, qui ne s’appelle pourtant pas Avril mais April. Pourquoi donc le nom de cette boulangerie ne me faisait-il pas penser, simplement, au mois d’avril, mais plutôt à la fille des Tortues Ninja ? Le cerveau a d’insondables mystères. Dans la vitrine d’Avril, il y avait quantités de sujets en chocolats, tous différents. Des animaux aux costumes chatoyants (car le chocolat était coloré) jouant de la musique ou maniant des outils de jardinage (par exemple). Des poules et des lapins, mais pas que. Nous apprenions que ces chocolats étaient très bons et, comme nous savions lire les chiffres, qu’ils étaient chers. Nous en choisissions un chacun, parmi les petits modèles (on faisait attention au prix). On les dégustait à la maison, lentement. Le premier jour, une oreille. Le lendemain, la seconde. Notre plaisir était alors de faire durer le plaisir.

Chaque jour, on savourait le fragment précieux. En parallèle, on se gavait des autres chocolats. On calculait les quantités et le rythme : le petit bijou était terminé le même jour que nous épuisions le stock de tout-venant.

Je me souviens d’Avril et de ses petits animaux précieux. Aujourd’hui, j’ai eu un lapin : je mangerai une oreille ce soir, l’autre demain.

Je me souviens de Saint-Germain-en-Laye

Je me souviens de la traversée de la Seine, puis de la côte, puis des quatre ou cinq volées de marches pour arriver à Saint-Germain.
Je me souviens de la maison de la presse, fermée, puis transformée en boutique de fringues.
Je me souviens de la viennoise au chocolat, que je préférais à tout autre goûter car c’était le plus gros.
Je me souviens des carreaux bleus sur la façade de l’hôpital où ma mère disait que j’étais né.
Je me souviens de l’Univers du livre.
Je me souviens du nom « Soubise » prononcé par d’autres lycéens, et du prix effarant des consommations à la terrasse dudit.
Je me souviens des BD d’occasion achetées à la Marque jaune pour trente-cinq francs, puis, l’année d’après, pour cinq euros trente-cinq.
Je me souviens de la file d’attente du cinéma qui gênait les gens qui entraient et sortaient du café.
Je me souviens des briques rouges peintes en trompe-l’œil sur les murs du château.
Je me souviens de la Dame de Brassempouy.
Je me souviens des panneaux qui indiquaient deux directions opposées : « Poissy » et « Pologne ».
Je me souviens de ce texte écrit il y a quelques années et que je publie ici : « Le domaine ».

Je suis venu ce samedi à Saint-Germain-en-Laye avec N. et M., qui ont l’âge auquel j’aimais venir, moi aussi, à Saint-Germain-en-Laye. À cet âge, cette parenthèse pendant laquelle les week-ends à Paris de l’enfance n’existaient plus, juste avant que ma vie parisienne de jeune homme ne commence. La parenthèse pendant laquelle Saint-Germain-en-Laye, pour moi, c’était la ville.

Combien de fantômes

J’étais encore dans mes plans, à me promener. Là, c’était dans le Guide commode de la banlieue de Paris dressé par André Lecomte (38, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, téléphone Turbigo 89-18). La ville où j’ai grandi a pas mal changé, depuis, en particulier sur les bords de Seine qui m’intéressent tout spécialement. J’aurais bien aimé faire ça, comme métier : être le gars qui dessine les lignes sur le fleuve pour signifier le mouvement lent du courant. Quand ils ont construit l’immeuble où j’ai vécu, dans les années 80, ils en ont profité pour changer le nom de l’impasse qui y mène : cité Zapon, ça faisait sans doute trop lotissement pavillonnaire, ça faisait ouvrier, un peu cheap ; ils ont mis hameau Sisley à la place, qui sonne plus distingué, plus villa des happy few, vous voyez ce que je veux dire ? Quand j’étais petit, il restait encore une occurrence de l’expression « cité Zapon » sur l’armoire électrique du parking, à l’entrée de la résidence.

Je n’ai pas souvent l’idée d’utiliser Google maps. Pourtant, je trouve ça fascinant, comme tout le monde – c’est-à-dire effrayant et excitant à la fois. Je viens de vérifier : ce que j’ai toujours appelé « l’impasse » (autrement dit : la cité ou le hameau) n’a toujours pas été visité par la voiture de Streetview. Vous ne pourrez donc pas vous y promener. Dans les autres rues du quartier, on peut. On n’y rencontre pas un chat : dans ces banlieues-là, on reste chez soi, on ne déambule pas. Ah, si : voilà quelqu’un. Comme c’est bizarre. Dans ma rue. Un garçon roux qui transporte une banane.

J’ai toujours eu un faible pour les garçons roux et je ne cherche pas à savoir pourquoi. « Ils » lui ont flouté sa petite gueule de fantôme. Quelques rues plus loin, je vais voir mon lycée. Par curiosité seulement ; en aucun cas par nostalgie. Un endroit sinistre (un parallélépipède rectangle posé sur une cour de béton : une architecture assez typique de prison scolaire). Devant la grille, ce garçon m’adresse un grand geste amical.

C’est trop tard, mec, c’était il y a quinze ans qu’il fallait me faire coucou, pendant ces trois années de lycée où je n’ai jamais été aussi seul de ma vie. Gros malin. Il arrive après la bataille, celui-là. Et puis, d’abord, ce n’est même pas à moi qu’il fait coucou : c’est à la Google car. Les fantômes parlent aux fantômes.

Un coup de fil de J.-E. : il m’appelle de la gare de Bretenoux, son train est en retard et sa correspondance a sauté. « Ils » vont lui trouver un hôtel à Brive. Tu parles d’une tuile. Je suis triste pour lui – et pour moi, parce que j’aurais voulu dormir avec lui. Mais je me rappelle comme, il y a quelques années, j’étais juste paniqué à l’idée de dormir seul : un coup comme celui-ci devait se prévoir, s’organiser, de manière à me laisser le temps de trouver un copain pour sortir avec moi, pour que je rentre tard à la maison sans avoir vu la nuit tomber, et que je me couche seul, certes, mais fatigué. Ce soir, non, je n’éprouve pas cette angoisse. Je ne suis même pas inquiet. Je suis seulement, disons : chiffonné, parce que j’aurais été mieux avec lui que sans lui.

En rentrant à la maison, en préparant mon dîner, j’ai l’idée d’appeler ma mère. Avant, ç’aurait été typiquement le moment idéal pour se téléphoner : la bonne heure (un début de soirée) et la certitude d’avoir du temps devant nous pour parler. Mais ça, c’était avant. J’ai déjà eu la même pensée cet après-midi : ç’aurait été, aussi, un moment idéal et j’ai quasi fait le geste de prendre mon téléphone. Et je me suis arrêté. Il y a donc eu une époque où des circonstances absolument identiques à celles que je vis en ce moment auraient été idéales pour lui téléphoner, et, depuis, tout a changé. Cette époque, je n’arrive pas à comprendre si elle est tellement loin d’aujourd’hui : en distance ou en temps (je crois que c’est un peu la même chose), elle est tout près de moi. Mais, si c’est une distance qui ne se parcourt plus, est-ce que ça a encore du sens de la mesurer ? Il y a un grand mur au milieu, qui arrête mon geste quand je voudrais prendre mon téléphone. Et c’est cela qui a changé.

Je me souviens des molécules

Je me souviens de l’époque où, ici, à la place de ce bloc de béton à vocation résidentielle, il n’y avait rien. Ou plutôt, il y avait un ensemble de molécules — majoritairement d’azote, si mes souvenirs sont bons ; et un peu d’oxygène, et d’un soupçon de dioxyde de carbone (en particulier aux heures de pointe) — très espacées et mobiles, en suspension dans le vide : de l’air.

Le pont du Pecq.