Pour de faux, mais pour de vrai

Il y a des gens qui connaissent Bordeaux. Moi, je connais la forêt du Bourgailh à Pessac, son caméléon géant en bois vernis, son Bike Park lunaire et son belvédère de dix-huit mètres qui offre une vue sur rien : le ciel blanc opaque. Je lis que le parc est aménagé sur une ancienne décharge (clin d’œil à T. qui sait pourquoi), c’est à trente minutes de la gare Saint-Jean dans le camion de M., qui conduit bien, mais j’ai un peu la nausée quand même lorsqu’on arrive, il n’est pas responsable, la route me fait toujours ça. À l’heure où je suis normalement en train de terminer mon chocolat, en pyjama dans la cuisine, je me trouve dans le bar-tabac d’une zone pavillonnaire à six cents kilomètres de chez moi, devenu par la grâce d’une baguette magique le lieu d’un rendez-vous littéraire, où C. me présente aux autres en précisant qui est le réalisateur, le chef-opérateur et la cheffe-opératrice, l’assistant et l’assistante de production. Nous sommes sept à siroter nos allongés, au chaud tant que possible, pendant que les mecs au comptoir parlent fort (de quoi, je ne sais pas). Je pense à mon texte. C’est sur le parking que J. me demande de le lui dire, la première fois. Je rate deux phrases au début. Mais après deux minutes de monologue, je suis à fond dedans, j’ai oublié Pessac, le bar-tabac et l’humidité à zéro degré qui s’insinue dans mon blouson : je dis mon texte comme si je parlais, parce que le personnage c’est moi, et je suis ému par ce que je dis. Alors J. m’explique le cadre qu’il envisageait : « De t’entendre là, ça confirme ce que je voulais faire : ce sera intime, cadré serré, face caméra. » Une fois qu’on est installés sur le décor, je dis trois ou quatre fois mon texte en entier, devant le caméléon, puis devant l’aigle, et pendant ce temps un rouge-gorge pas farouche sautille à mes pieds. Je dis mon texte qui se termine par : « Je parle trop, je pourrais plutôt t’embrasser. » En le pensant vraiment. Fort. Les yeux dans les yeux. Un œil qui regarde J., l’autre qui regarde P., car les deux gars me fixent ensemble pendant que je parle.

Je dois marcher sur l’allée « en ayant l’air curieux » ; ils me précèdent à reculons avec la caméra, leur travelling arrière m’impose une allure. Quand c’est fini, ils disent : « Tu étais gêné. C’était bien. Ça pourrait ne pas être bien, mais c’était bien. » Il faut croire que cet air emprunté convient à mon personnage, c’est-à-dire à mon texte : une histoire de doute, de circonvolutions. Entre deux prises, A. me rend mon écharpe : ça caille de fou, mais à l’image j’ai envie d’apparaître le cou nu. Une coquetterie. Je crois aussi que ça arrange S., à cause du micro qu’elle a fixé dans mon col, planqué sous la fermeture éclair. Six personnes autour de moi pour aboutir à ceci : moi tout seul dans un parc, qui prononce un texte qui n’a pas l’air écrit, ni appris. Au naturel. Pour de faux, mais pour de vrai. Pendant le déjeuner avec C., je tiens à lui expliquer ce que j’ai ressenti. Il a probablement vu mon émotion pendant le tournage, mais c’est important pour moi de la lui confirmer : « Je n’ai pas seulement répondu à ton invitation, c’était aussi et surtout une expérience, un truc fort à vivre. » Il me répond que c’est précisément cela qui l’émerveille dans le projet : l’énormité des moyens mis en œuvre, la technique et les gens déployés, pour mettre en valeur une chose aussi simple qu’un poème, un bout de texte. Je rebondis : « Tant d’artifice pour mieux accueillir, au fond, la sincérité. » Car je n’étais pas ému lorsque je répétais mon texte chez moi pour l’apprendre. Tandis que ce matin, dans un décor choisi par des inconnus, cadré et sonorisé par ces mêmes inconnus, j’ai éprouvé le picotement dans la poitrine, le doux creusement en-dedans, le bredouillement dans la gorge. Le presque rien, le minuscule, la chose la plus précieuse que j’espère savoir capter quand j’écris, et restituer quand je lis.

La conversation a lieu dans un restaurant à Bordeaux : Bordeaux, c’est la gare qui permet d’accéder facilement au Bike Park de Pessac depuis Paris. Mais Bordeaux, c’est aussi une ville où je n’ai jamais fichu les pieds, alors j’ai envie de voir quelle tête elle a, cette ville, maintenant qu’il y a un rayon de soleil, et que j’ai sept quarts d’heure à meubler avant de prendre mon Ouigo. Les quais sont tellement larges qu’il est impossible de regarder, depuis le même trottoir, à la fois les façades et le fleuve : il faut choisir. Je longe les immeubles, tant pis pour la Garonne. Je tombe sur une cathédrale qui s’appelle Saint-Michel et je me souviens de Jean Forton, j’entre en espérant voir les momies, mais les momies ont disparu depuis belle lurette, remisées pour de bon dans un cimetière, j’oubliais que le bouquin de Forton datait des années 50 et, au fond, je suis soulagé, parce que je trouve ça un peu dégueu, les momies, elles me mettent toujours mal à l’aise dans les musées. Il y a des rues, des places. Un passage couvert. Des gens nombreux. Plus qu’à Niort, un peu moins qu’à Paris. Je serais bien infoutu d’avoir une opinion sur cette ville. Elle est jolie, bon. C’est un décor. Je m’ennuie vite dans un décor si je n’y connais personne, si je n’ai pas d’histoire à y raconter. Je fais demi-tour, c’est l’heure. Et dans le train je repense : « Tous ces artifices pour réussir à dire une chose aussi simple. » Trois jours plus tôt, à la BNF, c’était C. qui complétait mon topo au sujet de la contrainte dans l’écriture : il était question de ce paradoxe, qui est aussi une tarte à la crème : « J’ai construit le cadre dans lequel je saurai être libre. » Je n’ai jamais conçu d’architecture plus stricte que celle de Rue des Batailles et, grâce à ses petites cases sévères, il est le seul texte capable d’accueillir tous les sujets qui m’importent, et mes improvisations jusqu’au dernier moment. Tant d’artifices, de décors entrecroisés, de biographies mêlées, d’intrigues secondaires, pour réussir à dire, enfin, plus clairement que je n’ai osé le faire jusqu’ici, plus nu que jamais, une chose aussi évidente : que mes parents me manquent. Avec la voix qui vacille un tout petit peu, presque pas, un tremblement fragile. Rue des Batailles, c’est de ça qu’il s’agit. Au fait : j’ai écrit ce matin le chapitre 80. Le dernier chapitre. Et comment ça se passe ? Oh, ça va, je le vis bien.

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