Une tempête comparable grondait dans le crâne d’à-côté

On ne peut pas savoir ce qu’il y a dans la tête des autres. Je n’étais pas ami avec lui ; je l’aimais bien. Nous étions camarades, de loin. Les gens qui semblaient être ses amis me paraissaient sympathiques. Pourtant, je ne me mêlais pas à eux. Je fréquentais seulement une poignée de personnes, dans une autre classe : celle de S., ma meilleure amie, et de B., l’ami dont j’étais amoureux. J’étais tout occupé par le désordre de mes pensées et de mes émotions ; j’étais presque incapable de m’intéresser aux gens qui m’entouraient. Je crois n’avoir jamais adressé la parole à la moitié de ma classe. Ce garçon-là, toutefois, c’était toujours un plaisir de parler avec lui, lorsque le hasard nous rapprochait dans la cour de récré. Il était différent. Nous parlions surtout de politique. Il était aussi nul que moi pour l’échange de banalités : alors on refaisait le monde, mais le temps de dix minutes seulement. Puis on retournait en classe.

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Je peux choisir

« C’est un autre monde », disons-nous en parcourant les avenues courbes du Vésinet, les vastes pelouses. Ces énormes maisons sont délirantes : par leur taille, certes, mais aussi par le luxe d’ornements, la fantaisie des architectures. Et les parcs, immenses. Les enfants qui grandissent ici : je dis à J.-E. qu’on ne peut pas leur reprocher d’être égoïstes, car ils ne savent pas que le reste du monde existe. Ils ne savent pas que d’autres enfants vivent dans des endroits petits et laids, sans arbres ; que les parents de ces autres enfants se lèvent très tôt le matin, non pas pour siéger dans un bureau luxueux à La Défense, mais pour faire le ménage chez les autres, pour risquer un accident sur un chantier dangereux ou pour faire la queue devant une administration. Si on les fait grandir au Vésinet, ces enfants, c’est précisément pour les protéger de ça. Ensuite, les enfants apprennent des choses à l’école. À la maison, ils ont des livres et un ordinateur, ils ont accès à des informations illimitées. Alors, s’ils continuent d’ignorer le reste du monde, cela devient un choix. Non pas une déclaration de guerre cynique à ceux d’en bas ; non pas un engagement volontaire dans la lutte des classes ; mais, le plus souvent, le simple choix de la paresse. Car cela demande un effort, d’aller voir ce qui se passe ailleurs. Ce n’est pas facile. Mais c’est possible. Les adolescents et les adultes qui ne font pas cet effort, ils préfèrent choisir de ne pas voir. De ne pas choisir leur camp. Malgré eux, en choisissant ce non-choix, ils font un choix tout de même. Devenir adulte, c’est notamment cela : faire des choix.

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