Ça pourrait durer « presque » toujours

C’est le village d’après ou le village d’entre-deux, le village jusqu’où l’on ne va pas, quand on fait la promenade rituelle à Montal (on pousse jusqu’à Saint-Jean-Lespinasse pour voir l’autre côté du château en descendant, mais le bourg d’après on n’y entre pas), ou bien c’est le village qu’on traverse quand on fait la promenade plus longue, c’est le village du milieu, celui qui n’est pas le but du parcours quand on veut rallier Autoire et Loubressac, les deux villages de carte postale (et pourtant, ce village est beau aussi, on se le dit à chaque fois, et lundi dernier nous avons aimé le dire encore : j’avais repéré un Peanuts dans la boîte à livres près de l’église, à l’aller, et je l’ai laissé pour ne pas m’alourdir pendant la marche, au retour il était encore à sa place et je l’ai emporté), c’est le bourg qu’on ne traverse pas quand on va à la grotte de Presque, creusée dans le causse, là-haut, loin des maisons. Alors, quand J.-M. et A. nous ont parlé des vendredis d’été, sur la place du village, et qu’ils nous ont dit de réserver notre soirée, on n’a pas hésité.

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Il y a une histoire de trains dans la vie de Jules

Je m’intéresse aux frères et sœurs de Jules. C’est le principe de mon plan en spirale : je veux cerner le bonhomme, littéralement. Décrire des cercles autour de lui. Décrire son cercle intime : sa famille, ses amis, les gens qu’il a connus. Jules est la pièce du puzzle à laquelle toutes les autres s’accrochent. Retrouver les ascendants (son vétérinaire de père) et les descendants (la saga montmartroise) : c’est fastoche avec l’état-civil. Mais les frères et sœurs ? J’avais trouvé le frère avant les sœurs : les hommes laissent plus d’empreintes que les femmes dans les archives (à cause du nom qu’ils transmettent, de leur métier, de la propriété immobilière, du service militaire et des listes électorales). Il s’appelle : Pierre-Guillaume-Camille, prof de chimie à Nancy, chevalier de la Légion d’honneur. Avec un tel CV, il a laissé ses traces dans plein de fichiers. Mais un pan de sa vie continuait de m’échapper, car je le cherchais sous son premier prénom : Pierre. Et dans le roman, je commençais de le prénommer Guillaume, par facilité, parce que j’ai déjà un personnage qui s’appelle Pierre (le père de celui-ci, et donc de Jules : le vétérinaire des hussards). Je n’avais pas pensé à Camille. Et soudain, j’ai remarqué sa signature manuscrite sur les actes d’état-civil : « C. Forthomme ». Il utilise donc son troisième prénom. Alors j’ai tapé « Camille Forthomme » dans Google, et voilà : toutes ses publications scientifiques (des trucs de chimie écrits par lui, ou traduits de l’allemand par lui). Et puis, la pépite : Camille Forthomme apparaît dans la correspondance d’Henri Poincaré, un scientifique beaucoup plus connu que lui, sur le site consacré à ses Archives. Le paratexte signale, à propos de Camille : « Sa fille Sophie était une des meilleures amies de la sœur de Poincaré et, en tant que professeur de lycée, il avait eu Henri Poincaré comme élève. » Ailleurs, on signale une certaine « Mme Gays » apparentée à Camille. Je lis : « Mme Gays était en fait la sœur de Camille Forthomme, un proche de la famille Poincaré. Celle-ci, décrite comme menteuse et cabotine (elle avait été actrice pendant un temps), avait épousé un certain Monsieur Gays, un architecte sans talent. » Et voilà : je tombe sur une sœur de Camille, c’est-à-dire : une sœur de Jules. Je complète mon puzzle. Dans le puzzle des archives, les femmes sont toujours la pièce d’après : on trouve d’abord une pièce masculine (Camille), puis une féminine (parce qu’elle est « la sœur de »). Mais cette femme n’a pas de prénom : elle est « Mme Gays » — autrement dit : l’épouse de.

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C’est là-dedans que la chimie se fait

L’air entre par le nez ou la bouche, descend la trachée artère et arrive dans les poumons. Ici, ce sont les bronches. Ici, les bronchioles (je ne sais pas s’il faut prononcer « bronchioles » ou « bronckioles »). Là, les alvéoles pulmonaires : en gros, c’est des sacs qui se remplissent d’air, et c’est là-dedans que la chimie se fait, l’oxygène est séparé des autres gaz et envoyé dans les vaisseaux sanguins qui sont branchés sur le sac. Je révise avec R. qui a un contrôle demain, et qui doit les lire dans le RER parce qu’il est un peu en retard. Je lui pose les questions (si je ne connais pas les réponses, elles sont imprimées dessous) et lui explique les schémas à ma façon. Il finit par me dire : « C’est facile, en fait » — à moitié pour s’en débarrasser, à moitié parce que c’est vraiment facile. Facile, car il ne s’agit pas d’apprendre des formules mathématiques abstraites ou le nom des villes où l’on n’ira jamais, mais de piger comment ça se passe dans notre corps à nous. Tout le monde respire, tout le monde a du sang dans ses veines. Ça m’intéresse de savoir ce qui se passe dans les tuyaux de ma propre carcasse. Loin d’être un crack en anatomie, j’essaie de savoir l’essentiel : les petits mouvements internes, les flux, le glouglou des fluides et des gaz, les contractions des muscles, les pulsations, les endroits où ça chauffe. Je me sens concerné. En lisant la leçon de R. (c’est un questionnaire sur un épisode de C’est pas sorcier vu en classe), je me concentre sur la mécanique des fluides et la chimie à l’intérieur de mes organes. Je ne pense à rien d’autre : ça emplit tout mon corps, et même ma tête, si bien qu’il ne reste aucune place pour les idées tristes. C’est un peu la même chose que je fais chez moi pour essayer d’aller mieux : me concentrer sur mon souffle, sentir mes muscles se tendre ou se relâcher, écouter mon cœur battre. Quelques heures plus tôt, au même endroit, mais en sens inverse : pendant le trajet aller en RER, je serrais les dents pour ne pas pleurer. J’avais envie de disparaître. Le matin, j’ai dit à J.-E. qu’il ne pouvait rien à mon état, parce que c’était chimique. Je ne trouve pas de meilleure explication que celle-ci : un truc chimique se détraque. Ou bien : c’est le fonctionnement normal de ma machine, au contraire, car il faut passer par ces phases régulièrement pour l’entretenir. Comme une purge. J’ai pleuré sous la douche, ça laisse moins de traces : quelques gouttes de plus emportées par le flot d’eau chaude. Je pense « c’est chimique » et, en même temps, je repense au film de la veille1, la scène où Romain Duris explique que sa sœur avait ses « jours de chiale » sur lesquels personne n’avait prise. Elle ne savait pas d’où lui venait son chagrin, elle ne pouvait rien faire d’autre que l’accueillir et attendre qu’il s’en aille. « C’était comme une tristesse très ancienne », dit-il. Une tristesse transmise à travers les âges, déjà éprouvée dans une vie antérieure. Je me demande si je crois à ça : les vies antérieures. J’ai envie, moi aussi, de me raccrocher à des présences lointaines (dans le temps) et d’identifier les liens qui m’attachent à elles. L’idée me plaît, mais s’agit-il d’une lubie romanesque ou d’une croyance véritable ? Quand j’ai lu le livre de Camille de Toledo2, j’ai eu totalement confiance en sa sincérité : il croit à son histoire, c’est-à-dire à la transmission d’une douleur à travers les générations, malgré les secrets ; une inscription des traumas dans le génome, qui finit par se manifester inéluctablement, même à l’insu des protagonistes de la chaîne : « la lignée des hommes qui meurent. » Son système se tient, quitte à basculer dans une sorte de malédiction ou de destinée implacable. Quand j’identifie sur mon plan de Batailles les personnages-clés de mon histoire, j’établis des liens entre les porteurs d’une même idiosyncrasie : ceux qui partagent avec Jules la même inclination à la disparition. Je les rencontre en tous lieux et à toutes les époques, parmi ses ascendants et ses descendants, parmi les personnes qu’il a aimées, parmi les figures tutélaires ou symboliques, parmi les satellites lointains dont l’orbite aurait pu croiser la sienne. Je ne me considère pas comme le dépositaire de sa tristesse héréditaire. Je ne crois pas que ce tropisme soit génétique, comme le sont ma myopie ou mes pieds plats. D’ailleurs, rien ne prouve qu’il existe une part de Jules dans mes chromosomes. Il existe entre nous un lien certifié par l’état-civil, c’est tout. L’état-civil ne tient aucun compte de la biologie : il suffit que l’un des mes ascendants soit issu des gamètes du voisin, plutôt que de ceux de son père, et toute la théorie d’une transmission génétique est fichue. Je crois plutôt en la construction d’une famille complexe, faite d’adoptions (les liens d’amour) et de fréquentations assidues (plus ou moins désirées) : je crois que les gens déteignent les uns sur les autres à force de contact. Je crois aussi en les ancêtres mythologiques que chacun découvre dans les récits familiaux ou dans son imagination propre ; je crois surtout en la fraternité avec des personnages de fiction. Dans Rue des Batailles, il y aura des personnages secondaires qui n’auront jamais rencontré Jules mais qui, d’une façon symbolique, auront été traversés par le même instinct, le même élan. Pour moi, ces liens ont du sens. Je crois qu’ils sont un bon moteur pour écrire mon roman. Est-ce que je crois vraiment en la force de ces liens ? J’en ai envie. Je ne dis pas « Je sais que c’est vrai », mais je dis : « Ça m’intéresse d’y croire. »

Extrait du « plan de Batailles » : Guillaume, le frère de Jules, étudiant chimiste à Paris

1 Christophe Honoré, Dans Paris
2 Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle

Écrire un roman sur un sujet romanesque

Je ne cherche pas les disparus à tout prix, je tombe dessus sans le faire exprès. Je veux seulement parler de ce qui est — de ce qui a été. Je ne force pas le trait (non pas à cause de la peur d’être jugé par les autres, mais par moi-même : pour ne pas pouvoir m’accuser de malhonnêteté, pour croire en ce que je fais). C’est pourquoi je m’accroche aux archives pour écrire Rue des Batailles : ces hommes qui disparaissent, ça me semble exagéré, mais les archives me disent que ça a été. Les gens qui meurent jeunes, aussi : ça a été. C’est écrit. Dans les cimetières, en lisant les dates sur les tombes, j’éprouve une compassion immédiate pour les morts jeunes, et je remarque les centenaires, tandis que les morts vieux-mais-pas-très-vieux ne m’inspirent pas de sentiment particulier : il me faudrait connaître ces personnes pour m’émouvoir. Je ne connais pas non plus, pourtant, ces jeunes et ces centenaires ; je leur prête un destin à cause de leurs seules dates. Je les catalogue. Ils deviennent des archétypes ou des stéréotypes. Ils rentrent dans des cases. C’est affreusement réducteur. Mais les autres, ceux qui ne racontent pas d’histoire ? Vaut-il mieux être un stéréotype, ou rien du tout ? Exister pour ce qu’on n’est pas, ou se faire oublier ? Quand les dates ne racontent rien, il faut creuser dans les vies pour trouver quelque chose — le miroir dans lequel se reconnaître. Mais si le sujet est déjà spectaculaire, je dois veiller à creuser quand même, au-delà des clichés. Rue des Batailles, c’est la disparition de Jules — inexpliquée. À trente ans, il échappe aux radars. On ne sait pas s’il est mort. C’est romanesque — c’est ce qui m’attire et m’effraie à la fois : écrire un roman sur un sujet romanesque.

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Quelqu’un que nous aimions a lâché notre main

La ville est floue, les maisons atténuées par le filtre doux de la brume. On se déplace comme dans du coton, confus, tout engourdis. Le brouillard est dans nos têtes, surtout, car je dors mal, et J.-E. ne dort presque pas. Dans la vallée, les nappes flottent en apesanteur. Vers le causse, elles s’accrochent aux arêtes et aux sommets, s’enroulent comme des fumerolles. Les visiteurs, qui trouvent le pays si beau, ne savent pas qu’il est encore plus beau quand on le connaît bien, car il est beau de mille façons. D’une heure à l’autre, méconnaissable. Là, c’est l’hiver et c’est le matin, nous prenons la route qui monte à Loubressac. C’est B. qui conduit ; J.-E. est à côté d’elle ; moi, je regarde en bas : le château de Castelnau émerge seul, posé sur les nuages. Au village, là-haut, il fait beau.

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C’est une histoire d’amour

J.-E. ne parle pas beaucoup de lui. Mais il aime parler de sa grand-mère. Quand j’ai connu J.-E., il m’a dit qu’il aimait une vieille dame et qu’il lui rendait visite le plus souvent possible, dans un village perché sur le causse, à six heures de train de Paris. Avec elle, il redevenait un petit garçon et, à la fois, il était le grand homme costaud qui aidait sa mamie à avancer, doucement, dans les années. Son âge considérable m’impressionnait (mais elle ne le faisait pas). Nous sommes nés, elle et moi, à un jour de différence (additionnés de soixante-dix ans), si bien que nos anniversaires se succédaient : nous avions ce point commun, minuscule. Notre autre point commun était immense : j’avais trouvé l’homme de ma vie en son petit-fils, qui était l’un des hommes de sa vie, à elle. Peut-être son plus grand amour — celui de ses dernières années, en tout cas, j’en suis certain. Ce n’est pas rien, ce lien entre elle et moi, ce lien au doux prénom. Notre beau J.-E. a voulu, assez tôt, que nous nous connaissions. La première fois, c’était l’hiver. Elle habitait encore cette maison biscornue, au cœur du village suspendu. Je me suis senti bien dans ce paysage. Les fois suivantes, c’était à Saint-Céré. Elle avait quitté sa maison tout en escaliers pour s’installer en ville. Elle commençait à vieillir, disait-elle. Dans cet appartement, il y avait une chambre pour J.-E. et, souvent, je suis venu la partager. J’y passais des vacances en famille, c’est-à-dire : quelques jours dans un lieu si familier qu’on se sent comme chez soi et où, en même temps, on se glisse dans les habitudes de celle qui nous reçoit, sans déranger sa routine, sans déplacer aucun objet.

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Y avait des mouflets dans son armée, à Napoléon ?

Un hussard, c’est un soldat à cheval qui porte un shako et un dolman. Un shako, c’est une sorte de képi orné d’une plume, qu’on appelle un casoar. Quant au dolman, c’est une veste très ajustée à la taille, ornée de brandebourgs. Et un brandebourg, c’est une variété de passement sophistiqué. Vous voyez : je me renseigne.

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Et le double se dédouble

Je n’ai pas de raison de m’intéresser à cette famille. Ses membres ont vécu dans les quartiers de Paris que je n’aime pas : Monceau, les Ternes, Chaillot. Les parents sont professeurs de solfège et de chant ; moi, la musique, je n’y connais rien. La danse m’est étrangère ; il paraît que les théories du père sur le sujet ont influencé Isadora Duncan. Or, ce que je connais le mieux d’Isadora Duncan, j’ai honte de le dire, c’est sa mort. Et puis ceci : un jour, j’ai passé un concours administratif dans les bâtiments de l’ancienne école de danse d’Isadora Duncan, à Meudon (mais je n’ai pas eu le poste). Il existe donc deux chemins possibles pour relier ma personne et celle d’Isadora Duncan. Le premier : mon corps s’est trouvé dans ce pavillon de Bellevue, au même endroit que le sien cent aux plus tôt. Le second : nous avons entendu une émission sur elle à la radio, un matin, et soudain une voix a prononcé le nom de cette famille : « Delsarte ». J’ai dit à J.-E. : « C’est le Delsarte de la rue des Batailles. » C’est-à-dire : le professeur de musique dont je parle dans ma Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu.

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Personne ne s’appelle Johnny

Le père du garde-barrière ne s’appelle pas Johnny. Il s’appelle François-Joseph-Marie : c’est écrit sur l’acte de naissance d’Yves, qui n’est pas encore garde-barrière et qui n’est pas encore le père de mon grand-père. Il est seulement un bébé, qui naît en 1884 à Saint-Pol-de-Léon. Sa mère s’appelle Anne. Personne ne s’appelle Johnny dans cette histoire.

Yves, c’est celui qui a vécu dans la maison manquante de la rue de Plouescat, dont je parlais l’autre jour. Quand Yves est né, dans la rue des Minimes, on a écrit sur son acte de naissance : « fils de François-Joseph-Marie Crenn, journalier, âgé de vingt-sept ans, en ce moment en Angleterre ». La rue des Minimes, c’est en centre-ville : ses parents n’habitent pas la campagne, ils ne possèdent rien, ils vendent leur travail chez les autres. Mais pourquoi si loin ? « En ce moment en Angleterre », dit l’officier d’état-civil. Pourquoi était-il là-bas, ce jeune homme, lors de la naissance de son fils ?

Le livret matricule de François-Joseph-Marie indique qu’il a fait son service militaire à vingt-deux ans. Il indique ensuite la liste de ses domiciles successifs jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, en cas de mobilisation. Ça m’intrigue de plus en plus : « Réside à Sunderland (Angleterre) en date du 19 août 1881. Rentré à son domicile légal le 17 novembre 1884. » c’est l’époque de la naissance d’Yves. Puis (j’abrège les mentions officielles) : « Réside à Portsmouth ; réside à Portsmouth ; réside à Bristol ; réside à Bristol ; réside à Cardiff ; réside à Cardiff ; réside à Bristol. » Au même âge que lui, je n’ai pris le ferry qu’une seule fois, entre Calais et Douvres, avec ma classe de quatrième. Et j’ai pris l’Eurostar une fois, aussi, avec ma mère et ma sœur. Alors les voyages de ce jeune Breton me semblent extraordinaires. Un gars qui n’était pas riche du tout, qui n’avait pas été longtemps à l’école. Et qui passait son temps de l’autre côté de la Manche.

J’ai visité avec J.-E. le musée des Johnnies et de l’Oignon, à Roscoff. Les Johnnies, c’étaient des petits gars qui ne s’appelaient pas Johnny, mais plutôt Yves, Jean ou François-Marie-Joseph. Au printemps et à l’été, ils bossaient dans les champs d’oignons. En automne et en hiver, ils n’avaient plus de boulot. Alors ils devenaient vendeurs ambulants de ces mêmes oignons. Ils embarquaient pour l’Angleterre en classe super-économie, sur des bateaux pas rapides du tout, couchant sur leur marchandise. C’est moelleux comment, un tas d’oignons ? Sur le tas, ils dormaient. Sur le tas, ils apprenaient l’anglais. Ils faisaient du porte-à-porte. Ça ressemble à une vie de fou : s’épuiser loin de chez soi pour gagner des clopinettes. Mais c’était ça ou bien rester chez soi, et gagner des clopinettes aussi en s’épuisant dans les fermes des autres, sur les bateaux de pêche, dans les conserveries, dans les maisons des riches. Dans tous les cas, la vie c’était comme ça : le boulot. Alors, ces types-là, au moins, ils se dépaysaient. Ils devenaient trilingues. Moi, je me démerde en anglais, mais pour le breton on repassera.

Ce petit musée est passionnant. Joli comme tout, dans une maison du pays. Et j’y ai donc appris ça : François-Marie-Joseph ne s’appelait pas Johnny, mais il était l’un de ces prolétaires du Léon qu’on croisait dans les villes britanniques, à pied ou en vélo, vendant leurs tresses d’oignons aux ménagères, leur faisant l’article (ou leur contant fleurette) avec un accent à couper au couteau.

La femme de Johnny, c’était Anne. Elle avait un mari intermittent. Six mois à la maison, six mois loin du cœur. Les mômes, je ne sais pas combien il y en avait. L’un d’eux s’appelait Yves, comme tout le monde. Il est entré aux chemins de fer. Il a ouvert et fermé une barrière des centaines, des milliers de fois. Il a vécu dans la rue de Plouescat, puis il est mort. Sa femme, c’était Françoise : elle est restée longtemps dans cette maison qui a disparu ensuite.

Est-ce que ça m’a fait quelque chose de voir la tombe d’Yves et de Françoise au cimetière de Saint-Pol ? Pas tellement. Ces recherches sur leur vie m’amusent. Mieux, elles m’excitent. Mais ces gens me sont aussi étrangers (et aussi familiers) que n’importe quels inconnus qu’une coïncidence place sur ma route, pour qui je suis capable de me passionner avec la même curiosité. Je me raconte des histoires, quoi. La machine dans ma tête. Mais l’autre soir, ma tante M. m’a parlé de la maison manquante de la rue de Plouescat, et des vacances qu’elle y a passé dans les années 1960. Elle m’a dit « mémé Crenn » pour désigner cette femme que j’appelais « Françoise » sans la connaître, à cause des documents d’archives. Pour moi, Françoise était un personnage de fiction. Soudain, elle est devenue réelle : elle est sortie du registre d’état-civil, elle est entrée dans la vraie vie. Elle est la « mémé Crenn » de ma tante M. qui, au téléphone, m’a parlé de cette ancêtre inconnue et, dans la même conversation, de mes grands-parents que j’ai connus ; et de mon oncle, et de mon père. De ma vie à moi.

Je me souviens des pétoncles

Je me souviens de la traversée : c’était la première fois que je prenais le bateau. On franchissait le bras de mer en quinze minutes, c’était bref, mais c’était assez pour impressionner. On avait fait un tour sur l’île de Batz. Je me souviens que c’était plat, et qu’on n’avait pas marché très loin, parce qu’il fallait reprendre le bateau.

Je me souviens aussi du port, un matin. Ça devait être un autre jour : nous serions donc venus deux fois. Je me souviens des panneaux bilingues : « Rosko » en breton, d’accord. Mais « Roscoff » en français, vraiment ? Ça sonnait bizarre. Je ne crois pas avoir pensé : « ça sonne russe », mais quelque chose clochait, c’est sûr. Je ne crois pas, non plus, avoir demandé à mon grand-père s’il avait parlé breton dans son enfance.

On était au café. Il ne faisait pas beau. Nous, on avait sûrement pris un chocolat, j’avais neuf ans, Juline onze. Le grand-père, je ne sais pas ce qu’il buvait. Mais je n’ai pas oublié qu’il avait ouvert le couteau pliant (sans doute un Opinel) qu’il gardait toujours dans sa poche. Il piochait dans un sac plastique, plus ou moins caché sous la table : une pétoncle, tout juste achetée sur le port. Il l’ouvrait d’un coup de lame, et hop. Vivante. Juline et moi : dégoûtés, vous pensez. Lui : il recommençait. Amusé, vous pensez.

Je me souviens des blagues du grand-père. Mais cet été-là, il n’en faisait pas trop. On ne riait pas beaucoup. C’était la première fois qu’il nous emmenait en Bretagne, chez cette grand-tante que nous ne connaissions pas. Car cet été-là, on n’aurait pas pu passer les vacances chez lui comme d’habitude. Il manquait notre père, il manquait notre grand-mère. Alors, seulement nous avec lui, ç’aurait été trop triste. On n’aurait vu que les places vides, à table avec nous. On n’aurait vu que les fantômes. Vous n’y pensez pas. Quelqu’un avait donc pensé : la Bretagne.

Je me souviens de Roscoff, car c’était l’une des escapades de ces trois longues semaines passées à Milinou, dans la maison de la grand-tante. C’était un été tellement triste, mais c’était beau d’une autre façon. Parce que c’était la tentative de s’accrocher à des liens plus anciens, plus lointains, alors que les plus proches venaient de disparaître.

Je ne me souviens pas de l’allure des maisons, de la forme de la ville. Je les découvre aujourd’hui : c’est beau cette pierre grise, c’est exactement ce que j’aime. Depuis la rue, dans les vitrines des restaurants chics, les homards attendant la mort dans leur aquarium. Je me souviens des pétoncles crues ouvertes à l’Opinel : un coup de lame, et hop. Et le grand-père au café qui recommençait, en loucedé, comme s’il ne pouvait pas s’en passer. On n’était pas dupes : c’était pour nous amuser, pour nous faire plaisir, pour nous laisser un souvenir.