C’est là-dedans que la chimie se fait

L’air entre par le nez ou la bouche, descend la trachée artère et arrive dans les poumons. Ici, ce sont les bronches. Ici, les bronchioles (je ne sais pas s’il faut prononcer « bronchioles » ou « bronckioles »). Là, les alvéoles pulmonaires : en gros, c’est des sacs qui se remplissent d’air, et c’est là-dedans que la chimie se fait, l’oxygène est séparé des autres gaz et envoyé dans les vaisseaux sanguins qui sont branchés sur le sac. Je révise avec R. qui a un contrôle demain, et qui doit les lire dans le RER parce qu’il est un peu en retard. Je lui pose les questions (si je ne connais pas les réponses, elles sont imprimées dessous) et lui explique les schémas à ma façon. Il finit par me dire : « C’est facile, en fait » — à moitié pour s’en débarrasser, à moitié parce que c’est vraiment facile. Facile, car il ne s’agit pas d’apprendre des formules mathématiques abstraites ou le nom des villes où l’on n’ira jamais, mais de piger comment ça se passe dans notre corps à nous. Tout le monde respire, tout le monde a du sang dans ses veines. Ça m’intéresse de savoir ce qui se passe dans les tuyaux de ma propre carcasse. Loin d’être un crack en anatomie, j’essaie de savoir l’essentiel : les petits mouvements internes, les flux, le glouglou des fluides et des gaz, les contractions des muscles, les pulsations, les endroits où ça chauffe. Je me sens concerné. En lisant la leçon de R. (c’est un questionnaire sur un épisode de C’est pas sorcier vu en classe), je me concentre sur la mécanique des fluides et la chimie à l’intérieur de mes organes. Je ne pense à rien d’autre : ça emplit tout mon corps, et même ma tête, si bien qu’il ne reste aucune place pour les idées tristes. C’est un peu la même chose que je fais chez moi pour essayer d’aller mieux : me concentrer sur mon souffle, sentir mes muscles se tendre ou se relâcher, écouter mon cœur battre. Quelques heures plus tôt, au même endroit, mais en sens inverse : pendant le trajet aller en RER, je serrais les dents pour ne pas pleurer. J’avais envie de disparaître. Le matin, j’ai dit à J.-E. qu’il ne pouvait rien à mon état, parce que c’était chimique. Je ne trouve pas de meilleure explication que celle-ci : un truc chimique se détraque. Ou bien : c’est le fonctionnement normal de ma machine, au contraire, car il faut passer par ces phases régulièrement pour l’entretenir. Comme une purge. J’ai pleuré sous la douche, ça laisse moins de traces : quelques gouttes de plus emportées par le flot d’eau chaude. Je pense « c’est chimique » et, en même temps, je repense au film de la veille1, la scène où Romain Duris explique que sa sœur avait ses « jours de chiale » sur lesquels personne n’avait prise. Elle ne savait pas d’où lui venait son chagrin, elle ne pouvait rien faire d’autre que l’accueillir et attendre qu’il s’en aille. « C’était comme une tristesse très ancienne », dit-il. Une tristesse transmise à travers les âges, déjà éprouvée dans une vie antérieure. Je me demande si je crois à ça : les vies antérieures. J’ai envie, moi aussi, de me raccrocher à des présences lointaines (dans le temps) et d’identifier les liens qui m’attachent à elles. L’idée me plaît, mais s’agit-il d’une lubie romanesque ou d’une croyance véritable ? Quand j’ai lu le livre de Camille de Toledo2, j’ai eu totalement confiance en sa sincérité : il croit à son histoire, c’est-à-dire à la transmission d’une douleur à travers les générations, malgré les secrets ; une inscription des traumas dans le génome, qui finit par se manifester inéluctablement, même à l’insu des protagonistes de la chaîne : « la lignée des hommes qui meurent. » Son système se tient, quitte à basculer dans une sorte de malédiction ou de destinée implacable. Quand j’identifie sur mon plan de Batailles les personnages-clés de mon histoire, j’établis des liens entre les porteurs d’une même idiosyncrasie : ceux qui partagent avec Jules la même inclination à la disparition. Je les rencontre en tous lieux et à toutes les époques, parmi ses ascendants et ses descendants, parmi les personnes qu’il a aimées, parmi les figures tutélaires ou symboliques, parmi les satellites lointains dont l’orbite aurait pu croiser la sienne. Je ne me considère pas comme le dépositaire de sa tristesse héréditaire. Je ne crois pas que ce tropisme soit génétique, comme le sont ma myopie ou mes pieds plats. D’ailleurs, rien ne prouve qu’il existe une part de Jules dans mes chromosomes. Il existe entre nous un lien certifié par l’état-civil, c’est tout. L’état-civil ne tient aucun compte de la biologie : il suffit que l’un des mes ascendants soit issu des gamètes du voisin, plutôt que de ceux de son père, et toute la théorie d’une transmission génétique est fichue. Je crois plutôt en la construction d’une famille complexe, faite d’adoptions (les liens d’amour) et de fréquentations assidues (plus ou moins désirées) : je crois que les gens déteignent les uns sur les autres à force de contact. Je crois aussi en les ancêtres mythologiques que chacun découvre dans les récits familiaux ou dans son imagination propre ; je crois surtout en la fraternité avec des personnages de fiction. Dans Rue des Batailles, il y aura des personnages secondaires qui n’auront jamais rencontré Jules mais qui, d’une façon symbolique, auront été traversés par le même instinct, le même élan. Pour moi, ces liens ont du sens. Je crois qu’ils sont un bon moteur pour écrire mon roman. Est-ce que je crois vraiment en la force de ces liens ? J’en ai envie. Je ne dis pas « Je sais que c’est vrai », mais je dis : « Ça m’intéresse d’y croire. »

Extrait du « plan de Batailles » : Guillaume, le frère de Jules, étudiant chimiste à Paris

1 Christophe Honoré, Dans Paris
2 Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle

Écrire un roman sur un sujet romanesque

Je ne cherche pas les disparus à tout prix, je tombe dessus sans le faire exprès. Je veux seulement parler de ce qui est — de ce qui a été. Je ne force pas le trait (non pas à cause de la peur d’être jugé par les autres, mais par moi-même : pour ne pas pouvoir m’accuser de malhonnêteté, pour croire en ce que je fais). C’est pourquoi je m’accroche aux archives pour écrire Rue des Batailles : ces hommes qui disparaissent, ça me semble exagéré, mais les archives me disent que ça a été. Les gens qui meurent jeunes, aussi : ça a été. C’est écrit. Dans les cimetières, en lisant les dates sur les tombes, j’éprouve une compassion immédiate pour les morts jeunes, et je remarque les centenaires, tandis que les morts vieux-mais-pas-très-vieux ne m’inspirent pas de sentiment particulier : il me faudrait connaître ces personnes pour m’émouvoir. Je ne connais pas non plus, pourtant, ces jeunes et ces centenaires ; je leur prête un destin à cause de leurs seules dates. Je les catalogue. Ils deviennent des archétypes ou des stéréotypes. Ils rentrent dans des cases. C’est affreusement réducteur. Mais les autres, ceux qui ne racontent pas d’histoire ? Vaut-il mieux être un stéréotype, ou rien du tout ? Exister pour ce qu’on n’est pas, ou se faire oublier ? Quand les dates ne racontent rien, il faut creuser dans les vies pour trouver quelque chose — le miroir dans lequel se reconnaître. Mais si le sujet est déjà spectaculaire, je dois veiller à creuser quand même, au-delà des clichés. Rue des Batailles, c’est la disparition de Jules — inexpliquée. À trente ans, il échappe aux radars. On ne sait pas s’il est mort. C’est romanesque — c’est ce qui m’attire et m’effraie à la fois : écrire un roman sur un sujet romanesque.

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Quelqu’un que nous aimions a lâché notre main

La ville est floue, les maisons atténuées par le filtre doux de la brume. On se déplace comme dans du coton, confus, tout engourdis. Le brouillard est dans nos têtes, surtout, car je dors mal, et J.-E. ne dort presque pas. Dans la vallée, les nappes flottent en apesanteur. Vers le causse, elles s’accrochent aux arêtes et aux sommets, s’enroulent comme des fumerolles. Les visiteurs, qui trouvent le pays si beau, ne savent pas qu’il est encore plus beau quand on le connaît bien, car il est beau de mille façons. D’une heure à l’autre, méconnaissable. Là, c’est l’hiver et c’est le matin, nous prenons la route qui monte à Loubressac. C’est B. qui conduit ; J.-E. est à côté d’elle ; moi, je regarde en bas : le château de Castelnau émerge seul, posé sur les nuages. Au village, là-haut, il fait beau.

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C’est une histoire d’amour

J.-E. ne parle pas beaucoup de lui. Mais il aime parler de sa grand-mère. Quand j’ai connu J.-E., il m’a dit qu’il aimait une vieille dame et qu’il lui rendait visite le plus souvent possible, dans un village perché sur le causse, à six heures de train de Paris. Avec elle, il redevenait un petit garçon et, à la fois, il était le grand homme costaud qui aidait sa mamie à avancer, doucement, dans les années. Son âge considérable m’impressionnait (mais elle ne le faisait pas). Nous sommes nés, elle et moi, à un jour de différence (additionnés de soixante-dix ans), si bien que nos anniversaires se succédaient : nous avions ce point commun, minuscule. Notre autre point commun était immense : j’avais trouvé l’homme de ma vie en son petit-fils, qui était l’un des hommes de sa vie, à elle. Peut-être son plus grand amour — celui de ses dernières années, en tout cas, j’en suis certain. Ce n’est pas rien, ce lien entre elle et moi, ce lien au doux prénom. Notre beau J.-E. a voulu, assez tôt, que nous nous connaissions. La première fois, c’était l’hiver. Elle habitait encore cette maison biscornue, au cœur du village suspendu. Je me suis senti bien dans ce paysage. Les fois suivantes, c’était à Saint-Céré. Elle avait quitté sa maison tout en escaliers pour s’installer en ville. Elle commençait à vieillir, disait-elle. Dans cet appartement, il y avait une chambre pour J.-E. et, souvent, je suis venu la partager. J’y passais des vacances en famille, c’est-à-dire : quelques jours dans un lieu si familier qu’on se sent comme chez soi et où, en même temps, on se glisse dans les habitudes de celle qui nous reçoit, sans déranger sa routine, sans déplacer aucun objet.

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Y avait des mouflets dans son armée, à Napoléon ?

Un hussard, c’est un soldat à cheval qui porte un shako et un dolman. Un shako, c’est une sorte de képi orné d’une plume, qu’on appelle un casoar. Quant au dolman, c’est une veste très ajustée à la taille, ornée de brandebourgs. Et un brandebourg, c’est une variété de passement sophistiqué. Vous voyez : je me renseigne.

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Et le double se dédouble

Je n’ai pas de raison de m’intéresser à cette famille. Ses membres ont vécu dans les quartiers de Paris que je n’aime pas : Monceau, les Ternes, Chaillot. Les parents sont professeurs de solfège et de chant ; moi, la musique, je n’y connais rien. La danse m’est étrangère ; il paraît que les théories du père sur le sujet ont influencé Isadora Duncan. Or, ce que je connais le mieux d’Isadora Duncan, j’ai honte de le dire, c’est sa mort. Et puis ceci : un jour, j’ai passé un concours administratif dans les bâtiments de l’ancienne école de danse d’Isadora Duncan, à Meudon (mais je n’ai pas eu le poste). Il existe donc deux chemins possibles pour relier ma personne et celle d’Isadora Duncan. Le premier : mon corps s’est trouvé dans ce pavillon de Bellevue, au même endroit que le sien cent aux plus tôt. Le second : nous avons entendu une émission sur elle à la radio, un matin, et soudain une voix a prononcé le nom de cette famille : « Delsarte ». J’ai dit à J.-E. : « C’est le Delsarte de la rue des Batailles. » C’est-à-dire : le professeur de musique dont je parle dans ma Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu.

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Personne ne s’appelle Johnny

Le père du garde-barrière ne s’appelle pas Johnny. Il s’appelle François-Joseph-Marie : c’est écrit sur l’acte de naissance d’Yves, qui n’est pas encore garde-barrière et qui n’est pas encore le père de mon grand-père. Il est seulement un bébé, qui naît en 1884 à Saint-Pol-de-Léon. Sa mère s’appelle Anne. Personne ne s’appelle Johnny dans cette histoire.

Yves, c’est celui qui a vécu dans la maison manquante de la rue de Plouescat, dont je parlais l’autre jour. Quand Yves est né, dans la rue des Minimes, on a écrit sur son acte de naissance : « fils de François-Joseph-Marie Crenn, journalier, âgé de vingt-sept ans, en ce moment en Angleterre ». La rue des Minimes, c’est en centre-ville : ses parents n’habitent pas la campagne, ils ne possèdent rien, ils vendent leur travail chez les autres. Mais pourquoi si loin ? « En ce moment en Angleterre », dit l’officier d’état-civil. Pourquoi était-il là-bas, ce jeune homme, lors de la naissance de son fils ?

Le livret matricule de François-Joseph-Marie indique qu’il a fait son service militaire à vingt-deux ans. Il indique ensuite la liste de ses domiciles successifs jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, en cas de mobilisation. Ça m’intrigue de plus en plus : « Réside à Sunderland (Angleterre) en date du 19 août 1881. Rentré à son domicile légal le 17 novembre 1884. » c’est l’époque de la naissance d’Yves. Puis (j’abrège les mentions officielles) : « Réside à Portsmouth ; réside à Portsmouth ; réside à Bristol ; réside à Bristol ; réside à Cardiff ; réside à Cardiff ; réside à Bristol. » Au même âge que lui, je n’ai pris le ferry qu’une seule fois, entre Calais et Douvres, avec ma classe de quatrième. Et j’ai pris l’Eurostar une fois, aussi, avec ma mère et ma sœur. Alors les voyages de ce jeune Breton me semblent extraordinaires. Un gars qui n’était pas riche du tout, qui n’avait pas été longtemps à l’école. Et qui passait son temps de l’autre côté de la Manche.

J’ai visité avec J.-E. le musée des Johnnies et de l’Oignon, à Roscoff. Les Johnnies, c’étaient des petits gars qui ne s’appelaient pas Johnny, mais plutôt Yves, Jean ou François-Marie-Joseph. Au printemps et à l’été, ils bossaient dans les champs d’oignons. En automne et en hiver, ils n’avaient plus de boulot. Alors ils devenaient vendeurs ambulants de ces mêmes oignons. Ils embarquaient pour l’Angleterre en classe super-économie, sur des bateaux pas rapides du tout, couchant sur leur marchandise. C’est moelleux comment, un tas d’oignons ? Sur le tas, ils dormaient. Sur le tas, ils apprenaient l’anglais. Ils faisaient du porte-à-porte. Ça ressemble à une vie de fou : s’épuiser loin de chez soi pour gagner des clopinettes. Mais c’était ça ou bien rester chez soi, et gagner des clopinettes aussi en s’épuisant dans les fermes des autres, sur les bateaux de pêche, dans les conserveries, dans les maisons des riches. Dans tous les cas, la vie c’était comme ça : le boulot. Alors, ces types-là, au moins, ils se dépaysaient. Ils devenaient trilingues. Moi, je me démerde en anglais, mais pour le breton on repassera.

Ce petit musée est passionnant. Joli comme tout, dans une maison du pays. Et j’y ai donc appris ça : François-Marie-Joseph ne s’appelait pas Johnny, mais il était l’un de ces prolétaires du Léon qu’on croisait dans les villes britanniques, à pied ou en vélo, vendant leurs tresses d’oignons aux ménagères, leur faisant l’article (ou leur contant fleurette) avec un accent à couper au couteau.

La femme de Johnny, c’était Anne. Elle avait un mari intermittent. Six mois à la maison, six mois loin du cœur. Les mômes, je ne sais pas combien il y en avait. L’un d’eux s’appelait Yves, comme tout le monde. Il est entré aux chemins de fer. Il a ouvert et fermé une barrière des centaines, des milliers de fois. Il a vécu dans la rue de Plouescat, puis il est mort. Sa femme, c’était Françoise : elle est restée longtemps dans cette maison qui a disparu ensuite.

Est-ce que ça m’a fait quelque chose de voir la tombe d’Yves et de Françoise au cimetière de Saint-Pol ? Pas tellement. Ces recherches sur leur vie m’amusent. Mieux, elles m’excitent. Mais ces gens me sont aussi étrangers (et aussi familiers) que n’importe quels inconnus qu’une coïncidence place sur ma route, pour qui je suis capable de me passionner avec la même curiosité. Je me raconte des histoires, quoi. La machine dans ma tête. Mais l’autre soir, ma tante M. m’a parlé de la maison manquante de la rue de Plouescat, et des vacances qu’elle y a passé dans les années 1960. Elle m’a dit « mémé Crenn » pour désigner cette femme que j’appelais « Françoise » sans la connaître, à cause des documents d’archives. Pour moi, Françoise était un personnage de fiction. Soudain, elle est devenue réelle : elle est sortie du registre d’état-civil, elle est entrée dans la vraie vie. Elle est la « mémé Crenn » de ma tante M. qui, au téléphone, m’a parlé de cette ancêtre inconnue et, dans la même conversation, de mes grands-parents que j’ai connus ; et de mon oncle, et de mon père. De ma vie à moi.

Je me souviens des pétoncles

Je me souviens de la traversée : c’était la première fois que je prenais le bateau. On franchissait le bras de mer en quinze minutes, c’était bref, mais c’était assez pour impressionner. On avait fait un tour sur l’île de Batz. Je me souviens que c’était plat, et qu’on n’avait pas marché très loin, parce qu’il fallait reprendre le bateau.

Je me souviens aussi du port, un matin. Ça devait être un autre jour : nous serions donc venus deux fois. Je me souviens des panneaux bilingues : « Rosko » en breton, d’accord. Mais « Roscoff » en français, vraiment ? Ça sonnait bizarre. Je ne crois pas avoir pensé : « ça sonne russe », mais quelque chose clochait, c’est sûr. Je ne crois pas, non plus, avoir demandé à mon grand-père s’il avait parlé breton dans son enfance.

On était au café. Il ne faisait pas beau. Nous, on avait sûrement pris un chocolat, j’avais neuf ans, Juline onze. Le grand-père, je ne sais pas ce qu’il buvait. Mais je n’ai pas oublié qu’il avait ouvert le couteau pliant (sans doute un Opinel) qu’il gardait toujours dans sa poche. Il piochait dans un sac plastique, plus ou moins caché sous la table : une pétoncle, tout juste achetée sur le port. Il l’ouvrait d’un coup de lame, et hop. Vivante. Juline et moi : dégoûtés, vous pensez. Lui : il recommençait. Amusé, vous pensez.

Je me souviens des blagues du grand-père. Mais cet été-là, il n’en faisait pas trop. On ne riait pas beaucoup. C’était la première fois qu’il nous emmenait en Bretagne, chez cette grand-tante que nous ne connaissions pas. Car cet été-là, on n’aurait pas pu passer les vacances chez lui comme d’habitude. Il manquait notre père, il manquait notre grand-mère. Alors, seulement nous avec lui, ç’aurait été trop triste. On n’aurait vu que les places vides, à table avec nous. On n’aurait vu que les fantômes. Vous n’y pensez pas. Quelqu’un avait donc pensé : la Bretagne.

Je me souviens de Roscoff, car c’était l’une des escapades de ces trois longues semaines passées à Milinou, dans la maison de la grand-tante. C’était un été tellement triste, mais c’était beau d’une autre façon. Parce que c’était la tentative de s’accrocher à des liens plus anciens, plus lointains, alors que les plus proches venaient de disparaître.

Je ne me souviens pas de l’allure des maisons, de la forme de la ville. Je les découvre aujourd’hui : c’est beau cette pierre grise, c’est exactement ce que j’aime. Depuis la rue, dans les vitrines des restaurants chics, les homards attendant la mort dans leur aquarium. Je me souviens des pétoncles crues ouvertes à l’Opinel : un coup de lame, et hop. Et le grand-père au café qui recommençait, en loucedé, comme s’il ne pouvait pas s’en passer. On n’était pas dupes : c’était pour nous amuser, pour nous faire plaisir, pour nous laisser un souvenir.

C’est immense de connaître de cette façon-là

C’était un retour à la terre. Pour celles et ceux qui sont nés sur cette terre, et pour les autres, comme moi, qui ont choisi de se laisser adopter. Les liens qui comptent, ce sont ceux qu’on choisit de maintenir vivants, ou qu’on invente parce qu’ils n’existaient pas. J’ai parlé de ça avec M., qui n’est pas né ici : il a grandi dans une région toute plate (qu’il aime), très différente de celle-ci (qu’il aime aussi). Depuis tellement d’années, il vient passer du temps sur ce bout de terre un peu dur, plein de cailloux, pas sage du tout : depuis là-haut, on voit Loubressac d’un côté, et les tours de Saint-Laurent de l’autre. Entre ces promontoires et le nôtre, c’est escarpé comme tout. C’est farouche en apparence, mais ça se laisse apprivoiser, il faut juste un peu d’amour. Je disais : M. est comme moi, car il serait malheureux de ne plus revenir ici, si les liens familiaux se brisaient – si les gens déménageaient, ou s’ils mouraient. Alors, les liens, on peut continuer d’en créer des nouveaux. Il était question de ça, pendant ces deux jours.

C’était un retour à la terre, littéralement. Pour celle à qui l’on pensait, nous autres rassemblés ici ; qu’on l’ait connue toute une vie, ou qu’on l’ait rencontrée quelquefois. Moi, je la connaissais à travers des mots empreints d’amour (j’ai failli écrire : « je la connaissais seulement », mais c’est immense de connaître de cette façon-là), prononcés par ceux que je considère comme ma famille depuis que je les connais. C’est-à-dire : depuis qu’on me l’a présenté (le grand) et depuis qu’ils sont nés (les petits). C’était un retour à la terre pour leur mère, pour leur grand-mère. Moi, j’ai pensé au père de J.-E. que je n’ai pas connu, qui avait choisi de retourner à la même terre, sur le même causse : le plateau d’en face, si proche à vol d’oiseau (des chemins caillouteux et sinueux, à pied d’homme). J’ai pensé à ma mère, surtout.

C’étaient deux jours à la ferme avec des petits Parisiens plus dégourdis que moi : du haut de leurs cinq et dix ans, ils ont sûrement passé plus de temps à la campagne que moi en trente-deux ans. Ils m’ont emmené voir les vaches, les ânes. Ils m’ont parlé d’un cochon qui porte un prénom d’homme. On ne l’a pas vu, le fameux bestiau, car il était planqué : ici, c’est l’espace, et les animaux restent à l’abri des fourrés si ça leur chante. Et on n’était même pas déçus, car galoper sur le causse jusqu’à cet endroit, c’est déjà une joie. On n’est jamais bredouille, tellement c’est beau. Et puis, on a vu les brebis.

C’était un matin à la campagne : au réveil, buvant mon café, je dis à A. que j’ai entendu son coq chanter. « Je n’ai pas de coq », me répond-elle. Elle n’a pas de voisins non plus, alors il n’y a pas de coq dans les environs. Mais il y a une poule qui a pondu des œufs autrefois, comme les autres, puis qui a cessé de le faire ; une petite crête lui a poussé sur la tête et, désormais, elle chante. Je voudrais savoir où elle a appris à faire ça. Je demande : « Elle a fréquenté des coqs ? » On la laisse vivre à sa façon, elle ne dérange personne. Plus tard, dans la même journée, c’est une conversation tout à fait différente. Pourtant, quelqu’un de nous dit exactement ces mots : « On ne peut pas demander à tout le monde de vivre de la même façon, puisque nous sommes tous différents. » Le lendemain, c’est encore une autre personne qui dit, dans un autre contexte : « On nous demande de s’occuper de tout le monde identiquement, mais c’est impossible, car les gens ne sont pas les mêmes. » Il a été question de ça, aussi.

C’étaient deux jours en famille. Parmi tous les gens qui étaient là, toutefois, personne n’était mon frère ni ma sœur. Personne n’était mon oncle, ni ma tante. Mais j’aime dire que les amis de J.-E. sont ses frères. Ce n’est pas vrai, mais tant pis. Ou tant mieux : si on le décide, ça devient vrai. On peut faire « comme si », à la façon des enfants. Les enfants font ça tout le temps, depuis le début. Je dis à N. (qui n’est plus vraiment un enfant) que j’aime bien quand il me dit « tonton » : c’est drôle, c’est comme un mot d’avant qui revient par habitude. Alors, R. fait semblant de s’étonner : il fait comme si c’était nouveau, comme si lui aussi ne m’appelait pas déjà ainsi. Il me dit que cette idée lui plaît : m’appeler « tonton ». À quoi bon me dire ça aujourd’hui, puisque je le sais déjà, puisqu’il l’a déjà prouvé cent fois ? Il a raison, R. : les choses les plus douces sont faites pour recommencer. Il faut les répéter. Si ça nous plaît d’inventer ça, continuons de dire « ça nous plaît ». Et inventons donc. Voilà : il y a eu ça, pendant ces deux jours.

C’était différent

On avait dit : Ce sera un Noël différent. On n’était pas attachés à la tradition. C’était amusant, alors, de partir tous les trois, notre petite famille, dans une ville qu’aucun de nous ne connaissait. On dormirait à l’hôtel, on n’aurait pas de sapin. Le cadeau, ce serait d’être ensemble, de se promener. On est arrivés à Nantes vers midi, on a trouvé un endroit agréable où déjeuner, place du Pilori. Notre chambre était dans la rue Scribe, elle était mansardée. En fin d’après-midi, notre mère y est restée seule un moment, parce qu’elle devait se reposer. On ne savait pas encore quel nom ça portait, cette fatigue et ces douleurs, mais ça demandait déjà des ménagements, des précautions. Alors on s’est promenés tous les deux, Juline et moi, car nos jambes à nous pouvaient aller plus loin, plus vite, et que nous avions envie de découvrir cette ville. Longeant le quai, franchissant le pont, j’ai réalisé que cela ne nous arrivait presque jamais, les tête-à-têtes comme celui-ci. À cette époque, on pouvait encore les compter sur les doigts de la main, j’en étais sûr. Nous avions l’habitude, Juline et moi, de nous voir souvent – mais toujours à trois. Ou bien à quatre, ou à cinq, quand J.-E. et S. se joignaient à notre petite famille. Sur l’île, on a vu l’éléphant : on était contents, on aurait quelque chose à raconter en rentrant à l’hôtel. Juline avait repéré un restaurant chic pour notre dîner de réveillon, elle avait réservé à une heure plutôt tardive. D’ici là, il fallait s’occuper. J’avais pensé : On pourrait aller au cinéma – il y en avait un en face de l’hôtel. Le film ressemblait à une sorte de comédie familiale (pas tout à fait feelgood, mais pas loin). Et puis, il s’est avéré plus étonnant que cela. Émouvant, même – peut-être étions-nous spécialement sensibles. Une scène : le père et les enfants, dans un grand parc, vont décorer l’arbre qui tient lieu de tombe à la mère. C’est presque gai et, à la fois, c’est triste. On reparlerait de cette scène, plus tard, ensemble. Mais, d’abord, c’était le dîner. Le décor Art Nouveau, les ornements, c’était gai et rien d’autre. Le lendemain, c’était Noël, et on a découvert que Noël était un jour férié et que Nantes c’était la province. Alors, les bistrots étaient fermés. Seuls les restaurants étaient ouverts, mais réservés pour ceux qui avaient commandé un déjeuner de fête. Nous, on voulait juste se poser au chaud. Juline et moi, on a montré l’éléphant à notre mère, et on a passé un long temps à la librairie tout à côté, parce qu’on pouvait aussi y boire un café, ou autre chose de réconfortant. Un autre café où nous nous sommes attardés, c’est celui de la gare. Parce que ce n’était pas possible de marcher trop. Déjà, quand on repenserait dans les semaines, les mois qui suivraient, aux kilomètres parcourus le deuxième soir pour aller dîner sur le quai de l’Erdre, on aurait du mal à y croire. C’était une promenade qu’on ne pourrait déjà plus envisager, peu de temps après. On était déjà animés par cette urgence, à Nantes, j’en suis sûr, mais on était incapables de le formuler consciemment : il fallait être présents tant que c’était possible, le temps était précieux. C’était il y a trois ans. Depuis, le café de la gare n’existe plus, je l’ai vérifié à la faveur d’une correspondance. Ce qui est bien avec la gare de Nantes, c’est que le Jardin des Plantes est en face, et qu’au Jardin des Plantes il y a des arbres, des animaux, des sculptures à voir, et que tous les trois on aimait ça. Il y avait ce canard qui arborait un dessin bizarre au plastron, un genre de point d’exclamation. Comme pour nous dire : Ce n’est pas banal, ce qui se passe là. On l’a observé longtemps. Et on est rentrés chez nous. L’année qui a commencé juste après était la plus longue et la plus courte de ma vie. Et le Noël suivant, personne n’a décidé qu’il serait ainsi. Mais, malgré nous, l’idée était toujours la même : être ensemble – avec ceux qui étaient vivants. Forcément, c’était différent.