Un roman de plus sur la terre

J’attendais plus de ce livre. À tout moment, j’espérais que ça décolle ou que ça bifurque, je croyais que l’écriture fluide, agréable, m’emmènerait dans une direction insoupçonnée, qu’elle ne se suffirait pas en soi. Je suis déçu, car je n’étais pas le lecteur naïf : j’étais comme aux prises avec un outil de travail. Je comparais ce livre au livre idéal que je voudrais lire ou écrire. Je dis alors à H. : « Il m’aide à préciser ce que je veux faire, et surtout ne pas faire. » Ce n’est pourtant pas un mauvais livre. Il me l’a conseillé parce qu’il pouvait résonner avec Rue des Batailles : le portrait d’un ancêtre recomposé par les archives, mêlé aux sentiments que la narratrice projette sur ce fantôme. La différence principale, c’est la transmission préalable d’une légende familiale qu’il s’agirait de confirmer ou de contredire par les recherches — tandis que mes personnages de Rue des Batailles n’ont légué aucun souvenir : dans ma famille, personne ne connaissait leur existence. J’espérais alors que la narratrice ferait une découverte qui bouleverserait cet héritage symbolique (l’option rocambolesque) ou bien qu’elle s’abandonnerait aux fantasmes d’une identification sentimentale (l’option poétique, voire fantastique). Mais elle reste entre deux. Alors, c’est intéressant, ça se lit bien. Et puis, quand on a fini, ça se pose en haut d’une pile. Oh, l’affreux geste ! « Voilà, je le range ici. » C’est presque comme dire : « Je l’oublie. »

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On m’a fait grandir ainsi

« Tu ne marches pas, tu sautilles. Tu gambades. Je ne te demande pas si tu vas bien : ça se voit. » Il a raison (j’ai rendez-vous avec L. dans le quartier de l’Horloge, on ira boire un café juste après, il remarque mon chapeau et dit que je soigne mon style, il ne se moque pas, ce n’est pas dans son caractère) : c’est vrai que je me sens léger, une sorte d’euphorie douce. Je lui explique : « Ça marche plutôt bien pour moi, je vais te raconter ce qui s’est passé, ça dure encore, je crois que l’effet se prolonge plusieurs jours. » Je m’y étais pris à deux fois. La première, c’était déjà un grand pas de franchi (un tout petit pour l’humanité mais, pour moi, un immense) : j’allais au-devant de l’autre, je sortais de ma réserve et je m’apercevais que ce n’était pas si difficile ; la deuxième fois, j’ai osé un pas de plus : ç’aurait été trop dommage de rester sur le seuil alors que j’avais la certitude d’être attendu. J’aurais été déçu de ne pas. Déçu par moi, puisque je me trouvais au bon endroit, entre de bonnes mains (j’avais confiance). Il ne restait plus qu’à me faire confiance, à moi. Faire coïncider un désir avec un désir. C’était possible, c’était facile. J’explique à L., qui a déjà compris : « Je me suis senti attendu, c’est ça le secret. »

Personne ne m’attend quand j’écris : des heures ou des années passées en solitaire, pour finir par balancer un texte sur ce blog, ou pire, un livre dans les limbes, et espérer que quelqu’un l’attrape au vol. Alors… savoir qu’on m’attend quand même, ailleurs, autrement, autre part, pour d’autres raisons : ça m’encourage aussi. L’axiome « si on aime me lire, on m’aime moi » est un poison, mais, pris dans l’autre sens, il est le remède : si on m’aime pour moi, ça vaut le coup que j’écrive. Une histoire de confiance. Depuis quelques jours, j’avance dans Rue des Batailles à toute vitesse, alors que je galérais juste avant, que je tirais à la ligne. L’écriture et moi, on se tournait autour, on se cherchait des yeux, mais on n’osait pas. Et puis, soudain : le petit pas, le grand saut. Je viens d’écrire un chapitre en apesanteur, sans respirer, dans une direction que je n’avais pas prévue, je suis sûr que le résultat sera bancal, un peu perché, mais c’est comme ça que j’écris bien, quand c’est l’écriture qui me pousse vers la sortie pour que je m’échappe du programme établi, ou qui me tire par la manche avec un sourire aguicheur en disant : « Viens voir ce qui se passe ici, ça va te plaire, fais-moi confiance » ; alors je répète intérieurement : « Fais-toi confiance » et je rapplique direct, je dis oui les yeux fermés, il fallait seulement que je m’autorise la liberté, que je ne sois pas timide, que je fasse confiance à mon désir, à mon plaisir. Et là, c’est trop bon.

On m’a fait grandir ainsi : on me disait que j’étais beau (mais un peu chiant aussi) et que les choses que je faisais en valaient la peine ; qu’il fallait que je fasse selon mon envie, mais sans caprice, en me donnant du mal ; on m’encourageait dans mes efforts. On m’aimait, on me faisait confiance. J’ai été habitué à ça — alors je ne sais pas vivre autrement.

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C’est inventer un rituel

Je ne souhaite pas « Bonnes fêtes » aux gens que je ne connais pas assez pour savoir, avec certitude, qu’ils ont prévu de faire la fête prochainement. Je dis sans scrupule « Bonne journée » à de parfaits inconnus, car je suis sûr que tout le monde devra passer ladite journée, tant bien que mal, quelle que soit la manière envisagée. Je leur dis en substance : « J’espère que cette journée sera bonne pour vous, selon vos propres critères d’évaluation. » J’estime que mon vœu est gentil sans être intrusif. Tandis que la « fête »… mais qui fait la fête ? Je dis, à mes amis qui célèbrent Noël : « Joyeux Noël ! » — parce qu’ils ont prévu une soirée spéciale avec des gens qu’ils aiment. À d’autres, qui n’ont rien organisé de particulier, je ne dis rien. Ou bien, je leur dis ce que je dirais à n’importe quel moment : « Tiens, j’ai pensé à toi en voyant tel truc, je me suis dis que, etc. » Ceux qui n’ont pas de gosses ne tiennent pas à attendre le Père Noël, leurs chaussons posés au pied d’un sapin mort, en tartinant sur des toasts le foie malade d’un canard mort. Il y a des gens qui aimeraient jouer encore le rôle des gosses et se laisser gâter par des adultes, mais tous les adultes de leur famille sont morts et ils s’aperçoivent, soudain, qu’ils sont eux-mêmes des adultes. Il y en a qui dépriment sec à Noël. Moi, ça va. Avec J.-E., nous n’avons pas tué de sapin. Nous avons fait frémir une grande marmite de légumes racines en attendant J. qui est venue avec des préparations savantes, dorées avec amour, et nous avons siroté ensemble quelques boissons à bulles. C’était gai. On s’arrange pour que ce joyeux dîner ne ressemble pas aux Noëls d’antan : on s’épargne l’épreuve d’une pâle copie de nos Noëls en famille, où les absences ne seraient que plus criantes : les chaises vides nous sauteraient aux yeux (j’ai failli écrire : à la gorge). À quoi bon compter les disparus ? On pense à eux n’importe quand, et souvent. Pas besoin de les commémorer à date fixe, pas besoin d’un calendrier inventé par d’autres que soi, nous avons chacun notre petite horloge intime, les petits coups de marteau sur le gong, ding ding, dans la tête, juste-là derrière les yeux, parfois, ça lance, ça tape un peu.

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Ça pourrait durer « presque » toujours

C’est le village d’après ou le village d’entre-deux, le village jusqu’où l’on ne va pas, quand on fait la promenade rituelle à Montal (on pousse jusqu’à Saint-Jean-Lespinasse pour voir l’autre côté du château en descendant, mais le bourg d’après on n’y entre pas), ou bien c’est le village qu’on traverse quand on fait la promenade plus longue, c’est le village du milieu, celui qui n’est pas le but du parcours quand on veut rallier Autoire et Loubressac, les deux villages de carte postale (et pourtant, ce village est beau aussi, on se le dit à chaque fois, et lundi dernier nous avons aimé le dire encore : j’avais repéré un Peanuts dans la boîte à livres près de l’église, à l’aller, et je l’ai laissé pour ne pas m’alourdir pendant la marche, au retour il était encore à sa place et je l’ai emporté), c’est le bourg qu’on ne traverse pas quand on va à la grotte de Presque, creusée dans le causse, là-haut, loin des maisons. Alors, quand J.-M. et A. nous ont parlé des vendredis d’été, sur la place du village, et qu’ils nous ont dit de réserver notre soirée, on n’a pas hésité.

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Il y a une histoire de trains dans la vie de Jules

Je m’intéresse aux frères et sœurs de Jules. C’est le principe de mon plan en spirale : je veux cerner le bonhomme, littéralement. Décrire des cercles autour de lui. Décrire son cercle intime : sa famille, ses amis, les gens qu’il a connus. Jules est la pièce du puzzle à laquelle toutes les autres s’accrochent. Retrouver les ascendants (son vétérinaire de père) et les descendants (la saga montmartroise) : c’est fastoche avec l’état-civil. Mais les frères et sœurs ? J’avais trouvé le frère avant les sœurs : les hommes laissent plus d’empreintes que les femmes dans les archives (à cause du nom qu’ils transmettent, de leur métier, de la propriété immobilière, du service militaire et des listes électorales). Il s’appelle : Pierre-Guillaume-Camille, prof de chimie à Nancy, chevalier de la Légion d’honneur. Avec un tel CV, il a laissé ses traces dans plein de fichiers. Mais un pan de sa vie continuait de m’échapper, car je le cherchais sous son premier prénom : Pierre. Et dans le roman, je commençais de le prénommer Guillaume, par facilité, parce que j’ai déjà un personnage qui s’appelle Pierre (le père de celui-ci, et donc de Jules : le vétérinaire des hussards). Je n’avais pas pensé à Camille. Et soudain, j’ai remarqué sa signature manuscrite sur les actes d’état-civil : « C. Forthomme ». Il utilise donc son troisième prénom. Alors j’ai tapé « Camille Forthomme » dans Google, et voilà : toutes ses publications scientifiques (des trucs de chimie écrits par lui, ou traduits de l’allemand par lui). Et puis, la pépite : Camille Forthomme apparaît dans la correspondance d’Henri Poincaré, un scientifique beaucoup plus connu que lui, sur le site consacré à ses Archives. Le paratexte signale, à propos de Camille : « Sa fille Sophie était une des meilleures amies de la sœur de Poincaré et, en tant que professeur de lycée, il avait eu Henri Poincaré comme élève. » Ailleurs, on signale une certaine « Mme Gays » apparentée à Camille. Je lis : « Mme Gays était en fait la sœur de Camille Forthomme, un proche de la famille Poincaré. Celle-ci, décrite comme menteuse et cabotine (elle avait été actrice pendant un temps), avait épousé un certain Monsieur Gays, un architecte sans talent. » Et voilà : je tombe sur une sœur de Camille, c’est-à-dire : une sœur de Jules. Je complète mon puzzle. Dans le puzzle des archives, les femmes sont toujours la pièce d’après : on trouve d’abord une pièce masculine (Camille), puis une féminine (parce qu’elle est « la sœur de »). Mais cette femme n’a pas de prénom : elle est « Mme Gays » — autrement dit : l’épouse de.

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C’est là-dedans que la chimie se fait

L’air entre par le nez ou la bouche, descend la trachée artère et arrive dans les poumons. Ici, ce sont les bronches. Ici, les bronchioles (je ne sais pas s’il faut prononcer « bronchioles » ou « bronckioles »). Là, les alvéoles pulmonaires : en gros, c’est des sacs qui se remplissent d’air, et c’est là-dedans que la chimie se fait, l’oxygène est séparé des autres gaz et envoyé dans les vaisseaux sanguins qui sont branchés sur le sac. Je révise avec R. qui a un contrôle demain, et qui doit les lire dans le RER parce qu’il est un peu en retard. Je lui pose les questions (si je ne connais pas les réponses, elles sont imprimées dessous) et lui explique les schémas à ma façon. Il finit par me dire : « C’est facile, en fait » — à moitié pour s’en débarrasser, à moitié parce que c’est vraiment facile. Facile, car il ne s’agit pas d’apprendre des formules mathématiques abstraites ou le nom des villes où l’on n’ira jamais, mais de piger comment ça se passe dans notre corps à nous. Tout le monde respire, tout le monde a du sang dans ses veines. Ça m’intéresse de savoir ce qui se passe dans les tuyaux de ma propre carcasse. Loin d’être un crack en anatomie, j’essaie de savoir l’essentiel : les petits mouvements internes, les flux, le glouglou des fluides et des gaz, les contractions des muscles, les pulsations, les endroits où ça chauffe. Je me sens concerné. En lisant la leçon de R. (c’est un questionnaire sur un épisode de C’est pas sorcier vu en classe), je me concentre sur la mécanique des fluides et la chimie à l’intérieur de mes organes. Je ne pense à rien d’autre : ça emplit tout mon corps, et même ma tête, si bien qu’il ne reste aucune place pour les idées tristes. C’est un peu la même chose que je fais chez moi pour essayer d’aller mieux : me concentrer sur mon souffle, sentir mes muscles se tendre ou se relâcher, écouter mon cœur battre. Quelques heures plus tôt, au même endroit, mais en sens inverse : pendant le trajet aller en RER, je serrais les dents pour ne pas pleurer. J’avais envie de disparaître. Le matin, j’ai dit à J.-E. qu’il ne pouvait rien à mon état, parce que c’était chimique. Je ne trouve pas de meilleure explication que celle-ci : un truc chimique se détraque. Ou bien : c’est le fonctionnement normal de ma machine, au contraire, car il faut passer par ces phases régulièrement pour l’entretenir. Comme une purge. J’ai pleuré sous la douche, ça laisse moins de traces : quelques gouttes de plus emportées par le flot d’eau chaude. Je pense « c’est chimique » et, en même temps, je repense au film de la veille1, la scène où Romain Duris explique que sa sœur avait ses « jours de chiale » sur lesquels personne n’avait prise. Elle ne savait pas d’où lui venait son chagrin, elle ne pouvait rien faire d’autre que l’accueillir et attendre qu’il s’en aille. « C’était comme une tristesse très ancienne », dit-il. Une tristesse transmise à travers les âges, déjà éprouvée dans une vie antérieure. Je me demande si je crois à ça : les vies antérieures. J’ai envie, moi aussi, de me raccrocher à des présences lointaines (dans le temps) et d’identifier les liens qui m’attachent à elles. L’idée me plaît, mais s’agit-il d’une lubie romanesque ou d’une croyance véritable ? Quand j’ai lu le livre de Camille de Toledo2, j’ai eu totalement confiance en sa sincérité : il croit à son histoire, c’est-à-dire à la transmission d’une douleur à travers les générations, malgré les secrets ; une inscription des traumas dans le génome, qui finit par se manifester inéluctablement, même à l’insu des protagonistes de la chaîne : « la lignée des hommes qui meurent. » Son système se tient, quitte à basculer dans une sorte de malédiction ou de destinée implacable. Quand j’identifie sur mon plan de Batailles les personnages-clés de mon histoire, j’établis des liens entre les porteurs d’une même idiosyncrasie : ceux qui partagent avec Jules la même inclination à la disparition. Je les rencontre en tous lieux et à toutes les époques, parmi ses ascendants et ses descendants, parmi les personnes qu’il a aimées, parmi les figures tutélaires ou symboliques, parmi les satellites lointains dont l’orbite aurait pu croiser la sienne. Je ne me considère pas comme le dépositaire de sa tristesse héréditaire. Je ne crois pas que ce tropisme soit génétique, comme le sont ma myopie ou mes pieds plats. D’ailleurs, rien ne prouve qu’il existe une part de Jules dans mes chromosomes. Il existe entre nous un lien certifié par l’état-civil, c’est tout. L’état-civil ne tient aucun compte de la biologie : il suffit que l’un des mes ascendants soit issu des gamètes du voisin, plutôt que de ceux de son père, et toute la théorie d’une transmission génétique est fichue. Je crois plutôt en la construction d’une famille complexe, faite d’adoptions (les liens d’amour) et de fréquentations assidues (plus ou moins désirées) : je crois que les gens déteignent les uns sur les autres à force de contact. Je crois aussi en les ancêtres mythologiques que chacun découvre dans les récits familiaux ou dans son imagination propre ; je crois surtout en la fraternité avec des personnages de fiction. Dans Rue des Batailles, il y aura des personnages secondaires qui n’auront jamais rencontré Jules mais qui, d’une façon symbolique, auront été traversés par le même instinct, le même élan. Pour moi, ces liens ont du sens. Je crois qu’ils sont un bon moteur pour écrire mon roman. Est-ce que je crois vraiment en la force de ces liens ? J’en ai envie. Je ne dis pas « Je sais que c’est vrai », mais je dis : « Ça m’intéresse d’y croire. »

Extrait du « plan de Batailles » : Guillaume, le frère de Jules, étudiant chimiste à Paris

1 Christophe Honoré, Dans Paris
2 Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle

Écrire un roman sur un sujet romanesque

Je ne cherche pas les disparus à tout prix, je tombe dessus sans le faire exprès. Je veux seulement parler de ce qui est — de ce qui a été. Je ne force pas le trait (non pas à cause de la peur d’être jugé par les autres, mais par moi-même : pour ne pas pouvoir m’accuser de malhonnêteté, pour croire en ce que je fais). C’est pourquoi je m’accroche aux archives pour écrire Rue des Batailles : ces hommes qui disparaissent, ça me semble exagéré, mais les archives me disent que ça a été. Les gens qui meurent jeunes, aussi : ça a été. C’est écrit. Dans les cimetières, en lisant les dates sur les tombes, j’éprouve une compassion immédiate pour les morts jeunes, et je remarque les centenaires, tandis que les morts vieux-mais-pas-très-vieux ne m’inspirent pas de sentiment particulier : il me faudrait connaître ces personnes pour m’émouvoir. Je ne connais pas non plus, pourtant, ces jeunes et ces centenaires ; je leur prête un destin à cause de leurs seules dates. Je les catalogue. Ils deviennent des archétypes ou des stéréotypes. Ils rentrent dans des cases. C’est affreusement réducteur. Mais les autres, ceux qui ne racontent pas d’histoire ? Vaut-il mieux être un stéréotype, ou rien du tout ? Exister pour ce qu’on n’est pas, ou se faire oublier ? Quand les dates ne racontent rien, il faut creuser dans les vies pour trouver quelque chose — le miroir dans lequel se reconnaître. Mais si le sujet est déjà spectaculaire, je dois veiller à creuser quand même, au-delà des clichés. Rue des Batailles, c’est la disparition de Jules — inexpliquée. À trente ans, il échappe aux radars. On ne sait pas s’il est mort. C’est romanesque — c’est ce qui m’attire et m’effraie à la fois : écrire un roman sur un sujet romanesque.

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Quelqu’un que nous aimions a lâché notre main

La ville est floue, les maisons atténuées par le filtre doux de la brume. On se déplace comme dans du coton, confus, tout engourdis. Le brouillard est dans nos têtes, surtout, car je dors mal, et J.-E. ne dort presque pas. Dans la vallée, les nappes flottent en apesanteur. Vers le causse, elles s’accrochent aux arêtes et aux sommets, s’enroulent comme des fumerolles. Les visiteurs, qui trouvent le pays si beau, ne savent pas qu’il est encore plus beau quand on le connaît bien, car il est beau de mille façons. D’une heure à l’autre, méconnaissable. Là, c’est l’hiver et c’est le matin, nous prenons la route qui monte à Loubressac. C’est B. qui conduit ; J.-E. est à côté d’elle ; moi, je regarde en bas : le château de Castelnau émerge seul, posé sur les nuages. Au village, là-haut, il fait beau.

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C’est une histoire d’amour

J.-E. ne parle pas beaucoup de lui. Mais il aime parler de sa grand-mère. Quand j’ai connu J.-E., il m’a dit qu’il aimait une vieille dame et qu’il lui rendait visite le plus souvent possible, dans un village perché sur le causse, à six heures de train de Paris. Avec elle, il redevenait un petit garçon et, à la fois, il était le grand homme costaud qui aidait sa mamie à avancer, doucement, dans les années. Son âge considérable m’impressionnait (mais elle ne le faisait pas). Nous sommes nés, elle et moi, à un jour de différence (additionnés de soixante-dix ans), si bien que nos anniversaires se succédaient : nous avions ce point commun, minuscule. Notre autre point commun était immense : j’avais trouvé l’homme de ma vie en son petit-fils, qui était l’un des hommes de sa vie, à elle. Peut-être son plus grand amour — celui de ses dernières années, en tout cas, j’en suis certain. Ce n’est pas rien, ce lien entre elle et moi, ce lien au doux prénom. Notre beau J.-E. a voulu, assez tôt, que nous nous connaissions. La première fois, c’était l’hiver. Elle habitait encore cette maison biscornue, au cœur du village suspendu. Je me suis senti bien dans ce paysage. Les fois suivantes, c’était à Saint-Céré. Elle avait quitté sa maison tout en escaliers pour s’installer en ville. Elle commençait à vieillir, disait-elle. Dans cet appartement, il y avait une chambre pour J.-E. et, souvent, je suis venu la partager. J’y passais des vacances en famille, c’est-à-dire : quelques jours dans un lieu si familier qu’on se sent comme chez soi et où, en même temps, on se glisse dans les habitudes de celle qui nous reçoit, sans déranger sa routine, sans déplacer aucun objet.

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Y avait des mouflets dans son armée, à Napoléon ?

Un hussard, c’est un soldat à cheval qui porte un shako et un dolman. Un shako, c’est une sorte de képi orné d’une plume, qu’on appelle un casoar. Quant au dolman, c’est une veste très ajustée à la taille, ornée de brandebourgs. Et un brandebourg, c’est une variété de passement sophistiqué. Vous voyez : je me renseigne.

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