Je traque les fantômes

La rue de Steinkerque, c’est cette rue épouvantable entre le métro Anvers et le Sacré-Cœur garnie de boutiques de souvenirs, qu’aucun Parisien n’aurait l’idée d’emprunter. Avant, c’était différent : des gens y habitaient, y travaillaient, y jouaient, y faisaient leurs courses, s’y baladaient sans faire de photo. La preuve — paradoxale — c’est cette photo : car il fallait bien qu’un photographe soit présent pour nous montrer ça. Il faut dire qu’on n’avait pas encore inventé l’avion : les touristes étaient moins nombreux, ils venaient en bateau et en diligence hippomobile pour s’encanailler dans les cabarets. Il faut dire aussi que, au bout de la rue de Steinkerque, il n’y avait pas le Sacré-Cœur : on aperçoit seulement la base de l’édifice, sa façade inférieure, le socle de la grosse meringue qui n’est pas encore bâtie.

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Un roman de plus sur la terre

J’attendais plus de ce livre. À tout moment, j’espérais que ça décolle ou que ça bifurque, je croyais que l’écriture fluide, agréable, m’emmènerait dans une direction insoupçonnée, qu’elle ne se suffirait pas en soi. Je suis déçu, car je n’étais pas le lecteur naïf : j’étais comme aux prises avec un outil de travail. Je comparais ce livre au livre idéal que je voudrais lire ou écrire. Je dis alors à H. : « Il m’aide à préciser ce que je veux faire, et surtout ne pas faire. » Ce n’est pourtant pas un mauvais livre. Il me l’a conseillé parce qu’il pouvait résonner avec Rue des Batailles : le portrait d’un ancêtre recomposé par les archives, mêlé aux sentiments que la narratrice projette sur ce fantôme. La différence principale, c’est la transmission préalable d’une légende familiale qu’il s’agirait de confirmer ou de contredire par les recherches — tandis que mes personnages de Rue des Batailles n’ont légué aucun souvenir : dans ma famille, personne ne connaissait leur existence. J’espérais alors que la narratrice ferait une découverte qui bouleverserait cet héritage symbolique (l’option rocambolesque) ou bien qu’elle s’abandonnerait aux fantasmes d’une identification sentimentale (l’option poétique, voire fantastique). Mais elle reste entre deux. Alors, c’est intéressant, ça se lit bien. Et puis, quand on a fini, ça se pose en haut d’une pile. Oh, l’affreux geste ! « Voilà, je le range ici. » C’est presque comme dire : « Je l’oublie. »

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Un délicieux polygone, irrégulier sans aucun doute

Quarante-huit heures (et même plus, car je reçois encore un texto le troisième jour pour me dire : « On s’appelle ? ») — soixante-douze heures, donc, pour débriefer une soirée qui a duré, quoi ? cinq heures peut-être. Cinq heures d’une densité extrême, où rien n’était prévu : ça a commencé par une rencontre, sans rendez-vous. Plus tard, je résumerai cette soirée à G. en quelques mots : « C’était l’épisode 2 de la série Les folles soirées de la Pride. » Un titre à la con peut cacher une réalité complexe et passionnante : si, si, ça arrive. L’année dernière était euphorique. J’ai donc choisi de porter la même veste rouge satinée, comme un augure : elle m’attire la chance. Après la marche, la soirée commençait en douceur, elle roulait toute seule. Puis elle a décollé avec cette rencontre, disais-je, non pas une rencontre de hasard, mais de coïncidence. Nous marchions sur le boulevard ; passant devant la terrasse d’un café, un regard, puis une voix ; puisque je vous disais que ça arrivait aussi dans la vie réelle ! Je dis à l’ami impromptu : « Je n’aurais pas cru te voir ici. » Je savais qu’il était à Paris, mais on croit souvent, à tort, que Paris est grand. Or Paris est un village — mieux : « Paris est tout petit pour ceux qui, comme nous, etc. » Je parlais de lui justement. Je fais l’entremetteur, je nomme mes amis réciproquement. Il nous présente le gars qui l’accompagne. On s’installe, on commande à boire. C’est très cher. Pour le verre suivant, on ira ailleurs. Inutile de préciser où : comme d’habitude : car la seule chose que nous avions prévue, évidemment, c’était le décor.

On peut s’appeler pour que tu me racontes tout ?
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Je suis pris à mon propre (et doux) piège

À la radio, un vieux critique de cinéma, qui l’avait vu à sa sortie il y a cinquante ans, dit que le Paris qu’on voit dans ce film1 n’existe plus : l’hôpital Laennec où travaille Veronika a été vendu au milliardaire Pinault et, surtout, il est impossible d’imaginer aujourd’hui que des jeunes gens pauvres passent leurs après-midi aux Deux-Magots. C’est J.-E. qui me parle de cette émission à propos de La maman et la putain, pendant que nous marchons dans le Marais, entre mon bureau de vote du 11ᵉ et celui où j’ai procuration dans le 6ᵉ. Nous avons vu ce film le weekend précédent. Il me dit : « Le critique a raison sur ce point, mais sur le reste je ne sais pas. » Le reste, c’est la manière dont Alexandre aborde Veronika : elle l’aguiche des yeux depuis la terrasse du café (la femme exprime son désir en premier), puis il engage la conversation en la suivant sur le boulevard. Drague-t-on encore ainsi en 2022 ? Nous ne connaissons pas grand-monde qui oserait agir de la sorte. « Mais c’était rare en 1972 aussi », je dis. Car j’affirme que, si l’on veut comparer ce film au Paris d’aujourd’hui, il faut certes comparer deux époques, mais aussi (surtout) comparer la réalité et la fiction. Et puis : considérer la question sociologique, car en 1972 il y avait encore moins de députés de gauche à l’Assemblée qu’aujourd’hui : la majorité des citoyens avait choisi Pompidou, la France se couvrait d’autoroutes et l’avortement était encore un crime. Alors l’amour libre, pour la plupart des gens, c’est de la science-fiction ou une pratique de hippies : la seule option tolérable était l’adultère bourgeois, en mode vaudeville, à condition qu’il soit pratiqué par l’homme. Je suis convaincu qu’en 1972 « les gens » ne vivaient pas comme dans ce film, puisque « les gens » n’existent pas. Tant de manières différentes de mener sa vie !… Moi, en 2022, est-ce que je vis comme « les gens » ? Un comportement minoritaire est toléré, ou bien scandaleux, mais il reste minoritaire. Si l’on considère que « les gens » du Paris de 2022 sont mes voisins (je pense ici à quelques uns en particulier), alors il me semble que je n’habite pas la même planète qu’eux, tandis que je me sens étrangement proche de la vie montrée par ce film : une fiction d’il y a cinquante ans, pourtant.

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Je suis l’un de ces adultes : visible et fier

Je ne suis pas étonné de reconnaître des visages familiers : ici, se sont donné rendez-vous des personnes qui se ressemblent, qui me ressemblent. Non, il ne s’agit pas vraiment de ça. Plutôt : bien que tous et toutes différent·es, nous nous identifions à un même monde (idéal) où la diversité est joyeuse et célébrée. Nous sommes fiers d’appartenir à ce vaste collectif : il est question de fierté, évidemment : car c’est la Pride des banlieues. Suis-je à ma place ici ? Je ne vis pas en banlieue. J’y ai certes passé les vingt premières années de ma vie, mais c’était une autre sorte de banlieue : les marges blanches et cossues des Yvelines plutôt que le ban des « quartiers » de la petite couronne. Ici, aujourd’hui, je reconnais des gens que je connais. Je reconnais N., que j’avais rencontré à travers les Histoires pédées, puis qui m’a accueilli à la Flèche d’Or avec mes élèves (en vérité, c’étaient les élèves de F. qui me les prêtait le temps d’un atelier ; F. qui marche avec nous cet après-midi ; F. qui dit que c’est sa première marche des fiertés) ; j’avais désiré cette visite parce qu’elle était l’occasion d’associer les mots « gentrification » et « résistance » dans une conversation joyeuse ; et de prononcer aussi le mot « queer », en compagnie d’adolescents certes parisiens, mais qui habitaient pour la plupart en cités ; non pas des petits Parisiens blancs, mais des jeunes gens racisés qui ne fréquentent pas les quartiers chics. Je suppose qu’ils étaient proches (dans leurs goûts, dans les obstacles subis) de ceux qu’on appelle les « jeunes de banlieue ». Alors, je ne suis pas étonné de rencontré N. ici. Et puis, cent mètres plus loin, à travers la foule colorée : une surprise. Un garçon avec qui j’étais hier soir dans un bar parisien, un ami d’ami ; je l’ai revu dans la nuit et en rêve ; j’ai raconté ce rêve à J.-E. au petit déjeuner (un baiser au fort goût d’alcool) ; quand je le lui montre du doigt (« c’est lui »), J.-E. me demande : « Tu lui parleras de ton rêve ? » Et puis quoi encore ? Il n’a qu’à lire mon blog. Juste après, je tombe sur H. et les copains ironisent : « Tu connais tout le monde. » Je dis à H. : « Toi, tu es un vrai banlieusard », puis : « Saint-Denis, ça a du sens pour moi, je travaille souvent ici, ou dans des coins qui y ressemblent. » Je n’essaie pas de me justifier. J’explique juste.

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Ce qu’on espère en littérature, autant qu’en amour

C’est encore une idée de Guillaume. « J’étais parmi les grandes tiges » : ça commence comme ça. Notre narrateur déambule dans les allées du Jardiland en quête d’amour. Non. À la recherche d’une plante grimpante. Mais les deux ne sont pas incompatibles. Il sera accueilli par Blaise, vendeur spécialisé en végétaux d’extérieur. Blaise est terriblement séduisant, bien sûr. On se doute déjà que nos héros ne vont pas se contenter de prendre le thé, de jouer à saute-mouton ou d’enfiler des perles. D’abord, le narrateur lui demandera où sont les glycines. C’est à cette invitation que l’on reconnaît Guillaume : ceux qui l’ont fréquenté dans l’intimité savent quel rôle la glycine joue dans sa vie. Je vous donne un exemple : la première fois que nous nous sommes revus après le confinement du printemps 2020, il m’a accueilli dans sa cour en disant : « Je vais te montrer ma glycine. » Comme si c’était ça le plus important. On ne refuse pas, on suit Guillaume sous peine de le vexer. En vérité, quoi de plus beau que de redécouvrir une chose, qui restait pour nous indifférente, à travers les yeux d’un ami ? Moi, les plantes, je m’en fous un peu. J’en ai deux qui m’ont été offertes par des collègues de la Ville de Paris il y a cinq ans (nous travaillions alors aux espaces verts) : l’une est issue de graines piquées aux Serres d’Auteuil. Un genre de palmier. Je venais de publier Passerage des décombres, dont le titre est le nom d’une herbe rudérale, et les gens ont cru que je m’y connaissais. Or, je suis totalement néophyte (vous ne trouvez pas que ce dernier mot pourrait désigner une famille botanique, avec son bel i grec ?). On dit, à propos de sexe : « Ce sont ceux qui en font le moins qui en parlent le plus. » Pour les plantes, ça doit être la même chose.

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Il y a eu des premières fois, et celles-ci ne finissent pas

L’impression d’avoir répété ces mots mille fois sans me lasser : « Être de retour à Luçon, ce n’est pas seulement chouette, c’est important. » La première matinée, je n’ai rien de prévu : ma feuille de route est vide, tandis que celles de mes camarades de festival est chronométrée. Je ne rencontre ni élèves, ni lecteurs. Je marche dans les rues de Luçon — pas en-dehors de la ville : je n’aurai pas le temps de revoir le communal. Reparcourir les mêmes rues, et je suis ému. Une phrase toute faite me traverse : « J’ai été heureux ici. » Je la relis mentalement : elle ne me convient pas. Le mot heureux m’ennuie, je n’arrive pas à m’identifier à lui. En vérité, je me suis emmerdé certains jours à Luçon (trois mois de résidence !), j’ai été frustré quelquefois (écrire un roman, bon, ce n’est pas serein), il m’est arrivé d’être triste — les grandes peines des premières fois. J’ai vécu : que dire de plus ? Il a été question de premières fois, oui : celles dont on se souvient toujours. C’est à Luçon que j’ai été présenté à des inconnu·es comme écrivain, car alors, plus aucune autre activité ne pouvait me définir ; c’est à Luçon que j’ai commencé à travailler selon le rythme qui est désormais le mien (écrire beaucoup ; animer des ateliers souvent). Luçon n’est pas un épisode chouette de ma vie, c’est le début de quelque chose. Revenir trois ans plus tard, et dire aux murs de la ville (enceintes de pierre jaune dans la vieille ville, meulière de la maison que j’habitais alors, béton usé du château d’eau) : « Ce qui a eu lieu ici, entre vous, il y a trois ans, dure encore. » Et ça existe encore plus fort. Bien sûr, il y avait eu des rencontres — bien sûr, il y a eu une rencontre. Et cette phrase, prononcée à la fin de notre parenthèse : « Pourquoi est-ce que c’est toujours aussi bien ? » Celui qui me dit ça, il dit par ces mots, à sa manière : « Ça dure encore. » Il est question d’une intensité qui ne faiblit pas. Il y a eu des premières fois, ai-je dit, et celles-ci ne finissent pas, car je suis fidèle (à ceux que j’aime et qui m’aiment : rencontrer des lieux, des corps et des têtes, qui révèlent les émotions que j’avais déjà en moi, celles qui ne demandaient qu’à s’exprimer). Je suis fidèle aux premières fois, et je ne sais pas quitter : je reviens. Les fois suivantes s’ajoutent aux premières, comme autant de premières fois : aucune ne disparaît. Les couches se superposent, s’entre-pénètrent, trouvent des chemins inédits dans mes profondeurs. Je me connais mieux.

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Je vivrai dix ans dans la compagnie de ce chantier

Sur mon plan de Batailles, dans la case 39 j’avais mis : « Construire des ponts. » Je pensais au pont d’Arcole sorti de l’usine Cail (j’en parle dans la Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu) mais, arrivé à ce stade d’écriture, je n’ai plus envie de m’attarder sur sa fabrication, en mode Maylis de Kerangal. En vérité, le sujet de ce chapitre, c’est plutôt que Camille en ait connu l’ancienne version (la passerelle de bois), tandis que son petit frère Jules foule le nouveau pont métallique : le grand écart temporel, entre deux frères qui ne se rencontreront pas. Puis, dans la case 40, je n’avais rien indiqué, je me laissais improviser. Alors j’enchaîne sur ce thème : j’ai envie de parler d’Adrien, l’ami idéal de Jules, le comme-soi-même, le mieux-qu’un-frère. Et dans la case 41, j’avais prévu : « Les deux Adrien » (car il y a l’Adrien-ami-parfait, et l’autre Adrien qu’on connaît moins, dont je parlais ici : « Et le double se dédouble »). Si bien que le chapitre 40 pourra s’intituler « Le miroir », et le chapitre 41 aussi. Deux titres identiques, reflets l’un de l’autre. Symétrie parfaite, comme les images des tests de Rorschach : deux chapitres placés de part et d’autre de la pliure de l’édifice — chapitres 40 et 41 d’un puzzle qui comptera quatre-vingts pièces.

Je me sens bien dans ce plan que j’ai tracé il y a presque deux ans. Sa structure m’est précieuse quand elle agit comme un révélateur, faisant apparaître les motifs qui restaient en filigrane. La grille ne m’interdit pas d’improviser, elle m’aide à voir.

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Il se peut qu’on s’évade en passant par la porte

Il y pousse des herbes plus grandes que nous — nous, à la première personne du pluriel, car les plus jeunes sont presque aussi grands que les plus vieux : quatre collégien et collégiennes, le prof et moi. Nous sommes au CDI, un lieu silencieux par vocation, aujourd’hui plein de nos agitations invisibles : dans les têtes, ça cogite dur ; et la main (la gauche ou la droite, selon) tient ferme le stylo offert à la première séance, gris anthracite et antidérapant, marqué du nom et de l’adresse du collège Elsa-Triolet. Dehors il fait beau, alors nous avons ouvert la porte : elle donne accès à une étrange zone, séparée de la rue Paul-Éluard par un mur de briques. On pourrait croire cette dalle inculte, mais c’est le contraire : des herbes touffues y croissent en liberté, ainsi que des ligneux sauvages, peut-être un Buddleia Davidii, ces trucs-là prolifèrent n’importe où. J’entends des pieds qui s’ennuient, une chaise qui se balance : écrire trois heures d’affilée, c’est trop ; alors, pour reposer les cervelles, je propose de prendre l’air. L’architecture est belle : le CDI est coiffé d’une coupole, charpente d’une modeste cathédrale, envie de lumière zénithale ; mais celle-ci ne viendra pas par le toit. À défaut, il se peut qu’on s’évade en passant par la porte. Je dis aux élèves : « Vous n’auriez pas envie d’en faire votre jardin ? » Nous sortons un instant, le soleil chauffe nos peaux, les neurones se soulagent. L’une dit : « Il faudrait défricher. » Certes, ils prennent du plaisir à écrire : mais il est bon de s’interrompre pour laisser reposer le texte. Parler d’autre chose, cinq minutes.

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Mais protégés par une fiction douce

D’abord, je suis content de les rencontrer pour partager ce qui compte pour moi — lire, écrire — je commence presque toujours par dire ça devant une classe — puis, à eux, je dis que ce lieu a un goût particulier pour moi, car je le fréquentais à leur âge (dire « à votre âge » à des jeunes et mesurer comme on est vieux, voilà, c’est fait) : « Je suis arrivé en avance exprès pour faire un tour et revoir la ville, à l’époque j’habitais au Pecq et je venais traîner ici quand j’avais besoin de ville, car c’est ici qu’étaient la librairie et le cinéma, alors ce matin j’ai pris mon temps et un café, en terrasse, pourtant je ne faisais jamais ça quand j’avais quinze ans : prendre des cafés. » Il fait un soleil fou, je goûte une douceur presque inconvenante après la soirée merdique qu’on vient de passer, dimanche, le méchant coup de massue qu’on s’est pris sur la gueule (j’ai bu plus que d’habitude, mais pas au point d’être ivre, le malaise ressenti ce matin est nettement politique plutôt que physiologique). Alors les photos luxueuses de Saint-Germain-en-Laye au soleil, publiées dans ma story sur Instagram, château et hôtels particuliers, sont totalement décalées. Je réponds à une question de G. : « J’ai décidé de devenir de droite. » Oui, ça soulagerait mon angoisse, mais que voulez-vous, ça ne se décide pas, on l’est ou on ne l’est pas, ça se sent à l’intérieur, à la façon dont le sang circule jusqu’au bout des doigts, là où ça bout souvent. Je n’en parle pas aux élèves, bien sûr : ils n’y sont pour rien. Leur lycée est une sorte de dimension parallèle, une enclave préservée du monde, bordée par la place Royale et la route qui descend vers le Pecq : panorama sur Paris derrière les tours de La Défense. L’un des bâtiments est en ruines (ce n’est pas une expression romantique pour parler de délabrement scolaire : il s’agit vraiment d’un édifice ancien et croulant, ambiance Hubert Robert ou grandeur et décadence d’un empire). Accueilli par les profs comme un prince — non, pas du tout : avec moins de solennité, plutôt avec chaleur, avec amitié presque — et invité à déjeuner à la cantine du bahut — il faut que je précise que notre table était au soleil, sur une pelouse vert pomme agrémentée de statues. Aussi, le cadre tranche nettement avec celui que j’ai connu, adolescent, dans la barre de béton moche qui me servait de lycée au Vésinet. Mais nous habitions cette même contrée coquette et molletonnée de l’Ouest parisien. Nous n’étions pas riches, mais protégés par la fiction douce d’une banlieue prospère. Alors, les vingt-sept adolescents que j’ai autour de moi au CDI cet après-midi, je les reconnais : ce sont mes camarades de classe de l’époque. Avant de me rencontrer, ils ont parcouru mon site, lu quelques textes en diagonale. Nous parlons d’autobiographie, du réel mêlé à la fiction, du journal littéraire que je publie ici, du journal à vif que j’écrivais à leur âge, redécouvert quinze ans plus tard. Leur prof dit : « Je regrette de n’avoir pas conservé ce que j’écrivais quand j’étais toute jeune. » Leur autre prof dit : « Il faudrait vous inciter à écrire, c’est un cadeau que vous vous feriez pour plus tard. » Et moi, j’avais prévu un truc : « C’est une expérience, je ne garantis pas que vous l’aimerez, on va essayer pendant le dernier quart d’heure. » Écrire une page de journal comme une lettre à soi-même, à relire plus tard. Je renverrai le lot complet au lycée dans un an. « Vous laissez l’enveloppe ouverte si vous voulez que je lise votre texte, sinon vous la fermez et je ne l’ouvrirai pas. » Plusieurs me laissent accès à leur adresse à soi-même, je découvre ces bribes le soir, chez moi : une écriture intime, donc, mais pas secrète : l’un des sujets de notre conversation de tantôt. Je ferme l’enveloppe après lecture. Merci de m’offrir cette confiance : c’est beau. Nous aurons partagé ça, et ce n’est pas rien. En quittant le lycée, on m’a présenté l’aumônier — a-t-il senti que son rôle m’était exotique ? car il a pris la peine de me l’expliquer en une phrase — j’ai répondu : « J’espère n’avoir pas porté atteinte à la moralité de vos élèves » — et je crois avoir eu, ici, mon sourire que certains disent charmeur, une version améliorée de l’air insolent que je prenais à seize ans, désormais débarrassé de sous-entendus, et coloré plutôt d’une curiosité sincère. Puis, je lui ai dit que mon ambition n’était pas de leur donner envie de me lire, mais de lire en général, et aussi d’écrire : « Pour moi, lire et écrire viennent dans un même geste » — et lui de me citer Julien Gracq : En lisant en écrivant — alors voilà, on s’est trouvés un point commun. Plaisir d’une rencontre, donc. Qui en doutait ?

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