Ce carrefour où une rencontre doit avoir lieu

Deux garçons se sont croisés sans se voir. Mais, moi, je les ai vus. Ça s’est passé au carrefour de la rue de Picpus et de la rue Dorian. Le garçon pâle, avec sa chemise bleue trop large sur son corps fluet, s’apprête à traverser la rue Dorian. Il regarde à droite et à gauche, comme on le lui a appris.

Le second garçon est un peu plus costaud. Il a les bras nus, parce qu’il fait beau. Il est exactement en face de l’autre : il va de la rue Dorian vers la place de la Nation. Lui aussi, il stationne deux secondes avant de traverser.

Je voudrais qu’ils se croisent, qu’ils se regardent, qu’ils se parlent. J’ai envie de croire que le garçon en bleu se rend, lui aussi, à la Nation, en faisant un détour par l’arrière du lycée Arago. Je remonte la rue de Picpus dans l’espoir de remonter le temps : je voudrais savoir précisément d’où il vient, pour mieux anticiper la direction qu’il prendra. Mais, dans la section de la rue de Picpus qui précède celle-ci, il n’existe pas. Parce que ce trajet-là n’a pas été enregistré par la Google Car le même jour et que, cet autre jour, il n’était pas là. Alors, j’essaie autre chose : je déplace la petite punaise sur la carte, je la pose sur l’avenue Dorian – l’avenue, pas la rue. Car les deux existent, qui se suivent comme si elles n’étaient qu’une seule, mais elles sont bien différentes. La rue et l’avenue Dorian sont même numérotées en sens inverse l’une de l’autre, et ce phénomène a toujours été un mystère pour moi, car la numérotation des voies obéit à une loi très stricte à laquelle on ne déroge jamais : les numéros des rues parallèles à la Seine croissent de l’amont vers l’aval ; pour les perpendiculaires, on démarre du côté de la Seine. Or, la rue et l’avenue Dorian sont orientées pareil : quelle fantaisie s’exprime donc ici ? Le numéro 2 de l’une fait face au numéro 2 de l’autre. L’un de ces deux numéros 2 est l’adresse de cet immeuble cossu surmonté d’une tourelle à créneaux : un château fort Art Nouveau, dessiné par cet architecte à qui on doit cet immeuble de l’avenue du Bel-Air où vit mon Eugène, dans L’épaisseur du trait.

Je m’installe donc dans l’avenue Dorian et j’observe le carrefour où, je l’espère, la rencontre va avoir lieu. Mais je ne vois ni le garçon bleu, ni le garçon gris. Et le ciel a changé de couleur, car cette avenue a été visitée par la Google Car un autre jour encore. Le jour qui m’intéresse est un jour radieux : le soleil est quasiment au zénith et, lorsqu’il tombe sur les têtes des deux garçons, il fait briller des reflets roux dans des cheveux qui, d’habitude, ne sont pas roux. Ils ne doivent ce point commun qu’à cette lumière unique ; c’est cet instant, crucial, qui les unit.

Je me déplace à nouveau, pour mieux voir l’immeuble dessiné par Jean Falp, dont le sixième étage est orné d’une fortification de fantaisie. Voilà : je retrouve les deux garçons. Ils viennent de s’engager sur le passage piéton… Ils vont se croiser. Ils risquent de se croiser. Ils pourraient se croiser. Ils ne se croisent pas. Le costaud au t-shirt a déjà quitté la rue Dorian quand le fluet à la chemise est encore au milieu de la chaussée. Et il tourne la tête. L’autre aussi.

Il y a une histoire dans ma tête qui se passe dans cet immeuble d’angle, avec sa tourelle crénelée. J’imagine un grand appartement d’angle, très lumineux : les arabesques des ferronneries projetées par le soleil sur les murs blancs. À Montauban aussi, il fait très beau. Ce matin, j’ai eu envie de lire cet extrait de L’épaisseur du trait : Alexandre habite tout près de la rue de Picpus. Il a traversé mille fois ce carrefour, j’en suis sûr.

Instructions pour une prise d’armes

J’ai été au ravitaillement. Dans la rue, les gens (rares) évitent se s’approcher les uns des autres. Ils sont disciplinés. La boulangère me reconnaît ; je ne suis pourtant venu la voir que deux fois, la semaine dernière, en ces temps insouciants où l’on sortait acheter du pain sur un coup de tête. Elle me sourit. Elle n’est pas protégée du tout. Les employés du Monoprix, eux, portent des gants et des masques – et c’est une consolation à bas prix pour ma pauvre bonne conscience. Ils préféreraient sans doute être à l’abri, seuls comme moi, ou avec ceux qu’ils aiment et qui les aiment. Les clients sont courtois : tant mieux.

Avant de retourner me réfugier dans ma prison dorée, je fais le tour du pâté de maisons. C’est l’heure du courrier : je rencontre un facteur, puis une factrice. On échange des sourires, on se dit bonjour. Ils n’ont pas le choix, eux non plus : le hasard de leur métier les a désignés comme indispensables au maintien de l’activité vitale de la nation, tandis que moi, je n’ai jamais été indispensable à quoi que ce soit. D’ailleurs, je viens d’apprendre l’annulation d’un événement qui devait avoir lieu au mois de juin, et sur lequel je comptais pour gagner un peu de sous. Je ne suis pas indispensable : c’est inquiétant pour mes finances, mais c’est aussi ma chance et, peut-être, mon salut. Le facteur et la factrice sont comme la boulangère : les mains et le visage nus. Exposés au danger.

Devant la cathédrale, il y a ce vaste trou : un chantier titanesque qui n’est pas prêt de s’achever. Je jette un œil dans ce trou, puis sur les murs alentour. On dit « place de la Cathédrale », mais son nom officiel c’est : « place Franklin-Roosevelt ». Une plaque plus ancienne témoigne du nom qu’elle portait autrefois : « place d’Armes ».

Place d’Armes : je repense à la pénible métaphore martiale filée par le président, lundi soir : « Nous sommes en guerre ». Moi, la guerre, ça ne m’excite pas. Même quand j’étais gosse, je n’y jouais pas souvent. Presque jamais. « Nous sommes en guerre », dit-il, mais, si on décide de le prendre au mot, et si on connaît un peu d’histoire, alors le parallèle est encore plus effroyable. De même que les soldats de 1914 qui n’avaient pas choisi de s’engager, et qu’on a envoyés à la boucherie affublés d’un pantalon rouge vif et d’un fusil du siècle précédent, on envoie donc au front, aujourd’hui, les hommes et les femmes du Monoprix avec leurs masques dérisoires, ainsi que les facteurs à mains nues – et les autres livreurs, plus ou moins ubérisés, qui n’ont même pas droit à la protection sociale du facteur. Je déteste cette comparaison : « envoyer au front », et j’ignore même si elle est pertinente. Mais c’est lui qui a commencé et, moi, je n’ai pas autant de cartes que lui entre les mains pour me faire une opinion sur le sujet. Je suis obligé de lui faire confiance et je n’aime pas ça.

Place d’Armes. J’ai mon cabas de légumes et de pain frais sur l’épaule, et mon attestation de déplacement dérogatoire dans la poche, conformément aux instructions. Je pense à Instructions pour une prise d’armes. Je descends les quatre marches où j’étais perché et je m’engage dans la rue d’en face : celle de la Résistance. En d’autres termes : je rentre chez moi. Je me planque.

Hier soir, au téléphone, J.-E. m’a dit que nos voisines (la porte après la nôtre dans le couloir) étaient malades : elles ont été testées positives à ce virus. Il a ajouté : « et la troisième voisine, de l’autre côté, tousse souvent et très fort ». On entend tout, à travers les murs.

Ce matin, au saut du lit, j’ai eu envie de lire ces pages du Héros et les autres, dans lesquelles Martin « ne quitte plus sa maison ».

Dans les circonstances douloureuses que nous traversons

Je voulais savoir : que se passait-il à Montauban, pendant ce temps ? Je veux dire : pendant que Jean Larroque agonisait dans une ambulance à Argenton-sur-Creuse et que Jean Marty épuisait ses dernières forces au Val-de-Grâce : à quoi donc ressemblaient les jours, dans la ville qui avait vu ces petits garçons devenir des hommes ?

L’armée de l’Empire s’est pris une dérouillée à Sedan : l’Empereur est envoyé à l’ombre, et la République est proclamée. À Montauban, un nouveau Conseil municipal s’installe tant bien que mal, le 7 septembre 1870 : cela fait trois jours seulement que la France est une république, mais elle est envahie par une puissance étrangère. Les temps sont durs. Je lis cette phrase :

Considérant que dans les circonstances douloureuses que nous traversons, il importe de coopérer à l’élan qui se manifeste sur tous les points du territoire…

Cette expression : « les circonstances douloureuses »… Au nom de ces circonstances, aussi justes et cruciales soient-elles, on peut tout faire passer. Toutes les autres causes deviennent, d’un coup de baguette magique, accessoires. Vous vous souvenez ? « Nous sommes en guerre » : ça, c’était lundi dernier, à la télé.

Je poursuis ma lecture. Le 19 octobre 1870, le conseil municipal est sollicité par l’instituteur de Bio, ce faubourg où Jacques Larroque cultive les terres de ses parents. C’est cet homme-là qui lui a appris à lire, j’en suis sûr.

L’instituteur de Bio demande une augmentation de subvention de cent francs qui avait été demandée à l’ancienne administration. Cette question est renvoyée à une commission, dite de l’Instruction publique, qui sera ultérieurement désignée.

Voilà : dans les circonstances douloureuses que nous traversons, il s’agit de ne pas trop la ramener, avec vos revendications. La patrie est en danger, comprenez-vous ? Mais ne croyez pas pour autant que les puissants ne vous entendent pas : ils convoqueront prochainement une commission.

Novembre 1870. Paris est toujours occupée par les Prussiens. Pendant ce temps, à Montauban, on a pris le temps d’éplucher les comptes de la mairie, et on s’alarme :

En voyant le gouffre dans lequel ont été s’engloutir les ressources financières considérables de notre cité, dont le présent est obéré et dont l’avenir est engagé pour plusieurs années, on éprouve tout à la fois un sentiment de tristesse et d’indignation. […] La prétendue prospérité de nos affaires municipales était comme celle de l’Empire, un détestable mensonge, qui ne cachait que des ruines.

Il n’y a plus un radis dans les caisses. Il va falloir couper dans les dépenses et virer des gens. Et si on commençait par virer les petites gens qui se sont rendues complices de cette déroute ?

Plusieurs membres demandent qu’il soit établi une distinction entre l’emploi et l’employé. Le Conseil sera appelé à voter sur l’utilité de l’emploi et, ensuite, si l’employé qui le remplit doit être conservé. […]

M. Capelle demande à faire une observation générale à propos de tous les employés dont il s’agit. Les reproches de servilisme, le seul qui leur ait été fait, est-il un grief bien considérable ; la position de ces hommes dont le traitement est la seule ressource, leur permet-elle de résister aux injonctions de leurs supérieurs ; ne pouvaient-ils considérer leur obéissance comme un devoir pour conserver leur emploi ? […]

M. Pellet. – M. Capelle a raison et aucun des employés, mis entre son pain et l’obéissance, n’est responsable des actes qu’il commet. C’est plus haut qu’il faut s’adresser. Ce n’est pas la conduite de celui qui obéit que l’on doit flétrir, c’est celle de celui qui commande.

J’aime bien M. Pellet et M. Capelle. Je poursuis ma lecture.

M. Py, inspecteur voyer rural, est vieux et doit être mis à la retraite. Le traitement de 950 francs alloué à cet emploi sera divisé en deux parts : une de 600 francs sera attribuée à son remplaçant, l’autre, 350 francs, sera comptée à M. Py à titre de retraite.

En substance : nous n’avons plus assez de sous pour payer les vieux et les jeunes à la fois. Si vous voulez une retraite tout juste décente, alors les salaires des jeunes devront être revus à la baisse. « Nous sommes en guerre », rappelez-vous.

Plus loin, il est question des abattoirs. Puisque l’un des deux vétérinaires était « mal pensant », on s’est passé de ses services et, depuis, les contrôles laissent à désirer :

D’après les bruits qui nous sont revenus, on fait entrer la nuit à l’abattoir des bestiaux qui, le lendemain matin, sont abattus avant l’arrivée du vétérinaire. En été, on a vendu de la vache pour du bœuf.

Pendant ce temps-là, que fait-on manger à Jean et à Jacques, les appelés de vingt ans ? De la vache enragée ? Et à l’autre Jean, qui mourra dans deux semaines à Argenton ? Quant au troisième Jean, il est en train de se battre à Paris : il souffre de la faim, dans la ville assiégée par les Prussiens, où les températures sont descendues à 12 degrés en dessous de zéro, et où il finira par crever à la fin de février : non pas de la faim, mais d’une autre cause que la faim n’aura pas arrangée.

Ici, un blanc. Le registre ne conserve que les débats du 31 janvier 1871, constatant la fin du siège (la fin de la faim) et l’armistice avec l’Allemagne. Puis, ce compte-rendu du conseil municipal du 29 mai 1871 : c’est un lundi. Un certain M. Lacroix revient tout juste de Versailles, où il présentait les hommages du conseil municipal de Montauban au président Adolphe Thiers. Il a bien choisi son moment, celui-là ! Cette semaine qu’il vient de passer près de Paris, c’est celle qu’on appelle déjà la Semaine sanglante. Il a rendez-vous avec le boucher-en-chef le dimanche 21 mai, mais le grand homme est trop occupé pour le recevoir : la troupe vient d’entrer dans Paris pour écraser la Commune. À la fin de la semaine, il aura fait massacrer vingt mille hommes. Le lundi 22 mai, l’artillerie vient d’installer ses canons sur la butte de Chaillot, et les barricades tombent une à une, jusqu’à la Concorde. Le brave M. Thiers est drôlement fatigué, mais il honore tout de même la visite de nos émissaires montalbanais.

Notre entrevue qui devait avoir lieu le dimanche dans l’après-midi fut ajournée au lendemain à cause du grave événement qui s’accomplissait à la même heure à Auteuil, et qui ouvrait à nos soldats les portes de Paris. Nous fûmes reçus le lundi à 10 heures du matin. Nous étions loin de nous douter de l’accueil simple, cordial, expansif qui nous attendait ; rien d’officiel, rien de guindé, ni dans les formes ni dans les paroles. M. Thiers tout heureux de nous voir nous fit assoir devant lui sur son petit canapé de maroquin vert où, depuis plusieurs nuits, il a l’habitude de se coucher tout habillé et là, devant le feu qu’il tisonnait par intervalles, il nous questionnait avec bonhomie comme des enfants de la maison, nous faisant causer, causant surtout avec cette verve, cette simplicité qui lui sont habituelles.

Malgré ses préoccupations, ses fatigues, ses travaux sans nombre, il n’avait nullement l’air fatigué. Quelle âme robuste et quelle nature indomptable dans ce petit corps grêle et chétif ! À voir son visage calme, son front serein, personne certes ne se serait douté que cet homme revenait de Paris où il avait passé la nuit sans sommeil aux avant-postes, discutant avec ses généraux les moyens et les plans d’attaque.

Ce petit canapé de maroquin vert où Adolphe-le-Terrible se repose de la pénible besogne d’assassiner le peuple : je m’en souviendrai. Dire que des Montalbanais se sont assis dessus ! et se sont assis, ensuite, sur d’autres sièges où je pourrai m’assoir peut-être.

J’ai fait ça, aujourd’hui : lire des compte-rendus de conseils municipaux. J’ai aussi papoté au téléphone avec Rémy Torroella qui me demandait, sur CFM Radio, comment se passait ma résidence. Je lui ai expliqué que je restais chez moi (comme tout le monde) et que je consultais des archives sur l’écran de mon ordinateur. Lui, il a lu un extrait de mon billet paru hier sur ce blog. On peut nous réécouter ici :

Dans le bain (combien de bains ?)

Il est déjà 17 heures : je n’ai pas vu le temps passer. J’étais absorbé par mes lectures et, avec tout ça, je ne suis pas sorti. Comment donc : « c’est normal » ? Mais oui, c’est vrai : personne n’est sorti, puisque c’est interdit. J’oubliais presque l’état d’angoisse qui s’est abattu sur le monde au-dehors – que dis-je ? qui s’est assis dessus, bien à son aise, et qui fait comme chez soi, étalé de tout son long sur la vie normale afin de l’écraser longtemps, durablement. Mon quotidien est très éloigné, je le sais, des contraintes véritables qui pèsent sur d’autres. Je ne suis responsable de personne d’autre que moi : je n’ai pas d’enfants qu’il faut occuper et aider à suivre l’école malgré tout ; je n’ai pas de parents à protéger ni rassurer. Comme mon appartement me paraît vaste, par rapport à celui où je vis d’habitude ! et tellement plus vaste, encore, si je pense aux familles qui s’entassent dans des réduits indécents. Et comme ma solitude est douce, comparée à la promiscuité imposée à celles et ceux qui ne supportent plus l’autre qui partage leur espace vital ou, pire, qui se font taper dessus. Que la crise soit « générale » ou pas, ce sont toujours les mêmes qui en prennent plein la gueule.

Dimanche et lundi, impossible de me concentrer. À cause de l’attente. Mais, depuis que la chape de plomb est tombée, je ne reste plus suspendu à une décision quelconque. J’inaugure un nouveau rythme.

J’ai reçu de K. une série de liens et de conseils pour explorer la petite portion des archives municipales que je peux fouiller en ligne, à défaut de zoner dans les magasins : tant pis pour l’odeur de poussière, tant pis pour le papier vieilli qui caresse la pulpe des doigts.

Jacques Larroque est né le 4 octobre 1850 à Montauban. Jean Larroque est né dix jours plus tard, dans la même ville. Leurs noms se suivent sur le registre des appelés de la classe 1870 : engagés sous les numéros 60 et 61. Le premier est cultivateur dans le faubourg de Bio et il est « faible de constitution », le second est laitier au faubourg de Chaume, sans signe particulier. Tous deux sont bons pour le service et ils ont signé, puisqu’ils en sont capables. Parmi les morts du Monument de la guerre de 1870 (celui de Bourdelle), parmi les noms presque illisibles, il y a un « J. Larroque » : lequel de ces deux-là, de Jacques ou de Jean, a-t-il été tué à vingt ans ? Ni l’un ni l’autre, peut-être. Car il y a un troisième Larroque : Jean, né à Saint-Amans, commune de Molières, un an et demi avant les deux autres. Tout ce que je sais de lui, c’est que la dernière heure qu’il a vécue était celle qui précède immédiatement la nuit, en hiver : il est mort à quatre heures du soir, le 14 février 1871, dans l’ambulance de la rue Grande à Argenton (Indre). L’état-civil, avec ironie, lui a retiré un R quand il a cessé d’expirer l’air de ses poumons : il était né Larroque et il est mort Laroque. L’initiale « J. », sur le monument, c’est lui. Mais les deux autres larrons m’intéressent aussi, et je sais pourquoi (je me connais) : à cause de Francis et de François, les deux marins du Pourquoi Pas ? qui grandirent ensemble – que j’ai fait grandir ensemble dans Les présents – et qui disparurent ensemble en mer d’Islande. Jean et Jacques Larroque : ces deux gars ne se connaissaient pas, j’en suis sûr, avant de devenir les numéros 60 et 61 de la classe 1870 au bureau de recrutement de Montauban.

Comment suis-je tombé ensuite sur Jean Marty ? Il était élève au lycée Ingres : quel genre de garçon envoyait-on au lycée, sous le Second Empire ? Sûrement pas le fils d’un laitier de Chaume, ni d’un paysan de Bio. Mais de qui Jean Marty est-il donc le fils ? d’une femme prénommée Marie. Le père, on ne sait pas. À vingt-et-un an, le soldat Jean Marty meurt à l’hôpital du Val-de-Grâce, quelques jours après la fin du Siège de Paris : en souvenir, on a mis son nom dans un endroit que je connais bien, au cimetière de Belleville. Ce petit garçon élevé à la campagne, ce jeune homme lettré, c’est Jules Vallès qui repasse dans ma tête : si Jean Marty avait survécu, aurait-il suivi ses camarades de la Garde nationale qui décidèrent de ne pas rendre les armes ? Il aurait participé à l’insurrection, il aurait défendu la Commune et, s’il n’était toujours pas mort après cela, il serait parti en exil en Suisse ou en Angleterre, il aurait fait des enfants, et les descendants de ses enfants, aujourd’hui, ignoreraient tout de Montauban.

Je n’arrive pas à comprendre où il est né, Jean Marty : sauriez-vous m’aider ? « Port Legaignan (Lot) » : j’ai l’impression que ce n’est pas une commune. Est-ce mal compris, mal orthographié par l’officier d’état civil ? Est-ce un lieu-dit ? Une paroisse ?

J’ai passé la journée à parcourir ces registres en ligne, histoire de m’immerger dans les vies de ces hommes morts. Histoire de me mettre dans le bain.

Non, ce n’est pas vrai : je n’ai pas fait que ça. Ce matin, j’ai bouquiné dans mon bain (oui, j’ai une baignoire) et, cet après-midi, j’ai passé du temps dans la cuisine, là où la vue est la plus lointaine : la chaise placée dans l’ouverture de la fenêtre immense, nettement plus grande que moi (trois mètres de haut, peut-être). Il faisait beau, ça chauffait doucement sur la peau.

Voilà. Il y a eu ça, aujourd’hui : j’ai sauté dans le grand bain des archives (un bain de données, de chiffres et de lettres, de pixels), si excitant pour l’esprit ; et me suis laissé envelopper par d’autres bains, plus doux au corps.

Je me prends au mot

Dans la rue de la Comédie presque déserte – des gens seuls, portant leurs grands cabas pleins, s’engouffrant sous les porches : une femme avec sa petite fille. La petite pleure, elle crie, elle se débat. La mère est épuisée : elle contemple avec angoisse les jours à venir, les semaines de confinement qu’on nous promet : « Enfermée avec ce monstre ! »

Soudain, la petite s’échappe. Elle court en hurlant de plus belle, approchant le bord de la route où circulent, encore, des voitures.

« Où tu vas, toi ? Attends ta maman ici. »

Là, c’est moi qui parle. Je l’arrête en posant ma main sur sa petite épaule, je lui parle en pliant les genoux, en la regardant dans les yeux. Son visage est déformé par une demi-heure de braillements : elle bave. Alors je pense aux consignes de distanciation sociale qui volent en éclat : je suis en train de toucher un enfant inconnu qui bave ! C’est risqué. Mais ces voitures, sur la route, sont un autre risque… Quelles sont les consignes, en pareil cas ? Il fallait choisir : c’était elle ou moi.

À la Petite Comédie, je parle à celles qui sont là, qui rassemblent des dossiers pour travailler de loin.

« Que décides-tu ? me demandent-elles. Rentres-tu à Paris, restes-tu à Montauban ? »

J’ai réfléchi. Dans ce projet de résidence, il y avait l’envie de rencontrer des gens, un lieu, une histoire, un territoire ; et tout ça devient impossible, interdit, annulé. Oui, il y avait ça. Mais il y avait aussi, dans ce projet de résidence : l’envie de n’être pas chez moi, de vivre seul, d’avoir un lieu où ne faire qu’écrire.

J’aurais donc écrit, j’aurais vécu seul. Mais J.-E. serait venu passer quelques jours avec moi : c’était prévu. Et, souvent, je serais sorti me promener, j’aurais pris des cafés avec des gens. J’aurais été seul, mais pas trop.

Je tiens souvent ce discours radical : aller au bout de son idée, sans demi-mesure. Aujourd’hui, ce confinement qu’on nous impose m’oblige, moi, à faire ce choix radical : soit renoncer (rentrer à Paris), soit faire pour de vrai ce que je prétendais désirer : être seul, écrire. Je me prends au mot : je reste à Montauban. Il n’y a pas d’autre moyen de vérifier si c’était vraiment cela que je désirais (être seul, écrire) ou si c’était une posture.

L’appartement est beau, grand, lumineux. Ai-je déjà vécu dans un appartement plus agréable ? La vue depuis les fenêtres (dans la chambre et le salon) est toute de rose et de bleu : les briques et les tuiles, le ciel. La salle de bains donne sur l’Ancien Collège : d’habitude, juste en face, il y a des gens dans les bureaux, alors je laisse le rideau entre eux et moi. Demain, ces gens seront chez eux et, moi, je serai chez moi, tout nu au soleil si cela me chante. À Paris, J.-E. n’aime pas que je fasse ça, à cause des voisins.

Je donne définitivement tort à la petite voix qui me disait, quand je bouclais ma valise : « N’emporte pas tant de livres ! tu ne seras pas dans le désert, à Montauban, il y a une librairie et une médiathèque. » Il n’y a plus de librairie, plus de médiathèque, et, dans l’appartement que j’habite, au fond du placard, derrière l’aspirateur, il y a la sélection du Reader’s Digest et les œuvres de Paul-Loup Sulitzer. Heureusement que j’avais chargé ma valise !

Ce matin, à la Petite Comédie, j’ai emprunté des livres à A. et V. pour grandir la pile que j’avais déjà. Je me prends au mot : je serai seul, je vais écrire et je vais lire.