Douze gars sympas

Je suppose que les moutons sont à l’ombre. Il fait très chaud. Ils doivent avoir un abri quelque part. En tout cas, je ne les vois pas. Je suis sorti du tram, j’ai longé ce gros boulevard très calme, très minéral, sur trois cent mètres, et voilà : les murs de la prison. Et autour : un grillage. Entre les deux : une prairie en guise de zone tampon, comme les châteaux forts avaient leurs douves. Sur la grille, une pancarte : « Les moutons de l’Ouest, éco-pâturage. Merci pour votre bienveillance. Le bien-être animal est notre priorité. » Ouf ! Je m’inquiétais. Les animaux enfermés ici sont bien traités. J’attends Thierry sur le parking. Il arrive à vélo, son sac de livres sur le dos. Il vient parler de sa passion, c’est-à-dire de son métier et de Georges Perec. Moi, j’assisterai, j’observerai, je noterai des choses, plus tard j’écrirai. C’est la première fois que j’entre en prison. La phrase facile à écrire après celle-ci, bien sûr, serait : « et je sais que j’en sortirai deux heures plus tard. » Ce n’est pas une boutade. Je n’ai pas envie de rigoler. Ça m’impressionne vraiment. Depuis que j’anime des ateliers d’écriture auprès de personnes considérées comme « éloignées de la culture », je rencontre des camarades qui font le même métier que moi, on partage nos expériences, nos pratiques. On travaille dans des collèges ou lycées réputés difficiles, dans des centres sociaux, dans des médiathèques de quartiers populaires. Et parfois, quelqu’un·e me parle de son expérience en prison. Cécile, Jacques, Lou, Cyrille ont fait ça. Ça se passe super bien. Alors forcément, je me dis : pourquoi pas. Un jour on me proposera de le faire. Un jour, on m’a proposé le contraire : animer un atelier dans un appartement un peu chic, à Paris, pour un groupe d’adultes hyper cultivés, motivés, trop sympas, leurs références littéraires étaient de bon niveau, les textes étaient chouettes, j’ai passé un super moment et je suis parti avec une enveloppe de billets. Je raconte ça à Axel ce matin avant de quitter Nantes. Je lui dis : « J’ai eu l’impression de vendre mon amitié » — parce que la chose que j’aime partager en atelier, c’est de l’écoute, de l’empathie, et que je voudrais que ça reste gratuit. Pourtant, mon métier est un métier et je suis légitime à gagner ma vie avec ça. Axel dit : « On n’est pas à l’aise avec l’argent. » C’est ça. Dans notre monde idéal, ces services seraient gratuits. Je serais payé par le service public, car je travaille pour le bien commun. En vérité, ça fonctionne sur ce principe la plupart du temps (la séance privée dans cet appartement confortable était une exception dans mon parcours). Mais nous savons que ce système est attaqué de toute part. On diminue drastiquement le Pass Culture. On supprime les subventions aux associations. On réduit le nombre d’artistes accueillis en résidence. On détourne les budgets culturels pour financer le divertissement sans aucune valeur artistique, voire la propagande réactionnaire. On étouffe nos sources de revenus. Alors, si on veut continuer à travailler, faudra-t-il changer de public ? démarcher les salons bourgeois ? Nous pourrions le faire. Nous saurions le faire. C’est un métier légitime. Tout le monde a droit à la culture — même les riches. C’est un beau métier. Mais ce n’est pas le même métier. Je préfère le mien. Heureusement, je ne suis pas acculé. Pour l’instant, tout va bien pour moi. On me propose du boulot. On me fait rencontrer des publics si différents que je ne m’ennuie jamais. La semaine dernière au foyer de jeunes travailleurs de Rosny-sous-Bois. Le mois prochain au village vacances des cheminots à Samoëns. Un jour peut-être, on m’enverra en prison — je veux dire : pour travailler. À la fin de mon déjeuner avec Ilan, il a plaisanté : « On m’enverra en prison — comme opposant politique », parce qu’Ilan est très impliqué dans la résistance au saccage de la culture dans sa région. Aujourd’hui j’entre donc en prison pour la première fois. Mais ce n’est pas moi qui anime. C’est une conférence de Thierry. Une rencontre. Je me contente d’observer. J’ai un carnet et un feutre noir. D’abord, je note ceci : « Le bien-être animal est notre priorité. »

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Je me doute (et j’espère) que ces relations existent

Ça se passe dans une « friche », dit Olivier pendant sa conférence. Olivier est un personnage de fiction qui ressemble à mon ami Olivier : il joue un professeur parachuté dans cet endroit impossible, totalement inadapté, impropre à accueillir sa conférence sur « la rencontre littéraire ». Il s’agit d’une mise en abîme ironique, car des rencontres se produisent, au contraire. Nous rencontrons (enfin) sa mère. Je dis : « Tu existes donc ! depuis le temps que j’entends parler de toi… je finissais par croire qu’il t’avait inventée. » Inventer sa mère, ce serait une belle chose, mais la plupart des gens ont vraiment une mère. Je m’en rends compte ces temps-ci, car c’est une époque de ma vie où je rencontre sans cesse les mères de mes amis. Celle de Pierre. Celle de Baptiste. Combien de mères ? Si elles n’existaient pas, sauraient-ils les inventer ? Avec celle d’Olivier, je parle brièvement de mon père : le lieu nous y invite : notre rencontre se passe dans ce jardin qui n’est pas une friche, mais un oasis, un étrange répit dans la ville, un morceau de culture et d’agriculture ceint de murs de pierres : les fameux murs à pêches de Montreuil. Alors j’explique que mon père a grandi juste à côté, deux cents mètres à vol d’oiseau, on entend bien les oiseaux ici malgré le brouhaha joyeux des festivaliers, il habitait la petite cité de Port-Royal collée au parc Montreau, mes grands-parents y ont vécu jusqu’à la fin. Je dis ça, oui, voilà. Puis le spectacle commence, la mère à ma droite, Jean-Eudes à ma gauche. C’est donc un dimanche avec Jean-Eudes : bien longtemps que ça ne nous est pas arrivés. Vendredi, c’était notre anniversaire, dix-neuf ans que nous nous sommes vus et reconnus : « la rencontre » est le thème de la conférence d’Olivier, ça commence, nous écoutons. Pour une fois que ce n’est pas moi qui tient le micro, ça me repose.

au Lieu unique le 4 juin (photo Alain Lafarge)
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Impossible d’y mettre fin

« Tu nous a ramené ton frère jumeau ? » Évidemment, c’est une boutade, puisque T. est l’oncle de Pierre et qu’il sait depuis vingt-neuf ans que Pierre n’a pas de jumeau. Mais ça me fait plaisir. D’abord parce que c’est agréable de ressembler à son ami, même si ce n’est pas vrai qu’on se ressemble. Mais surtout (et je ne le réalise que plus tard) parce que je me trouve intégré, par la magie d’une seule phrase (la première prononcée) dans la galaxie qu’ils appellent « famille ». Inutile de revenir sur le caractère exotique de ce concept pour moi : je l’ai déjà écrit dans mon dernier billet. Allez, si. J’y reviens. J’en reparle à Pierre le weekend suivant. Je lui raconte ce qu’il sait déjà : les relations difficiles entre les membres d’une fratrie qui auraient pu être mes oncles et tantes, si l’une n’était pas sortie si tôt de la vie des autres, et si les suivants ne s’étaient pas brouillés. Le lourd bagage de leur enfance commune dont ils ne savaient pas se dépêtrer. Alors, dans mon enfance — et a fortiori dans ma vie d’aujourd’hui — un tel rassemblement de cousins et cousines, parents et enfants adultes, je ne connais pas. Et voilà que, dans le jardin d’une maison inconnue, hop, on me fait une place à table, et je me trouve face à des parents et à leur fils qui sont les tante, oncle et cousins de mon ami. Comme si de rien n’était. Étrange et doux. Voilà pour l’expérience de début. Non, ce n’est pas le début. L’histoire a commencé deux jours plus tôt : la reconnexion immédiate (mais qui en doutait ?) avec Pierre, la maison qui m’est déjà familière, la bibliothèque Inguimbertine, le soleil qui tape, les pizzas offertes, la placette bombardée de musique trop forte, la nuit, le bourg en caricature de Provence pittoresque. Il y a eu tout ça. Intense et facile. C’est pourquoi je lui dis : « Maintenant, tout me va. » J’accueille l’impro. Tout ce qui arrive désormais se passe bien. Les rencontres. La solitude que je suis venue chercher, de 8 heures à 20 heures, comme cet hiver à Ronce-les-Bains. J’écris. J’écris seul. Normalement je fuis la solitude — mais pas moyen d’écrire autrement que seul. Et je veux écrire. Dans cette maison trop grande qui nous est confiée, lorsque je suis seul, je ne suis pas seul. Une chatonne de huit semaines me saute dessus, grimpe à mes mollets, court sur mes épaules, mordille les lacets de mes chaussures. Comment ne pas l’adorer ? Lui refuser mon attention ? Alors je la quitte pour travailler dehors, au chaud et à l’ombre, déplaçant ma chaise dans le sens du soleil. J’ai besoin de m’immerger plusieurs heures d’affilée, deux jours pleins. Peu de temps, en somme, mais une configuration rare dans ma vie, ces mois-ci. Je commence donc ce séjour par ça : un projet à la fois, plutôt que de papillonner. Je m’occuperai de tout le reste en fin de semaine (les lectures à venir autour de « Perec 53 » à Nantes et à Paris, la fin de ma résidence à Villetaneuse). D’abord, j’écris. Trente mille signes. Pas énorme. Mais tout de même, il faut les sortir. Je les sors. Voilà. Ça semble bien. Je saurai demain si c’est bien. Je relirai demain. D’abord, j’écris. Je réactive des souvenirs. Une mémoire par strates, un récit non linéaire, une histoire qui forme des boucles. Une nouvelle pour « Pédale, pédale ! » que j’espère publier dans la prochaine saison. J’espère que Baptiste l’aimera. Moi, j’y prends plaisir. Ça m’excite de l’écrire. Et c’est doux. C’est tendre. Ça parle d’habitude. Et d’amour.

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Elle est peut-être une utopie

Il n’est pas nécessaire de poser le mot exact sur chaque chose. Notre réalité ne coïncide pas toujours avec tel concept ou avec tel autre (alternative binaire) ; nous ne sommes parfois ni l’un ni l’autre ; il arrive même que nous soyons l’un et l’autre, moitié-moitié, ou bien que nous nous reconnaissions dans deux mots sans demi-mesure, par exemple lorsque nous aimons, car nous aimons pleinement, à la fois ami fidèle et amoureux pour de vrai. Les catégories de langage sont des catégories de pensée. Les mots rassurent lorsqu’on est perdus. Ils aident à retrouver le fil. Et puis, plus tard, quand le fil est solide, on a envie de lui donner un peu de mou : ça ne s’appelle plus « se perdre » mais « partir à l’aventure ». La géographie des sentiments n’est pas une science exacte. On n’y trace aucune ligne noire et continue. Plutôt des pointillés, des flous, des dégradés. On aimerait en revanche que la géographie des transports publics obéisse à des lois plus rigoureuses. Par exemple, on voudrait savoir une bonne fois pour toutes si la correspondance entre le Transilien et le bus est comprise dans le passe Navigo Liberté+. On éviterait ainsi de se prendre une prune à Versailles pour un motif qui n’existe que dans la typologie d’un opérateur privé inconnu de nous, et nulle part ailleurs sur le réseau francilien. Évidemment, j’ai protesté et je vais continuer de le faire. Mais que d’énergie perdue ! en plus de ces soixante-douze balles qui auraient pu financer d’autres aventures plus excitantes que de voyager en bus sur deux stations. Alors disons que je suis échaudé. Pas question de me faire toper à nouveau. En attendant Pierre à la gare d’Austerlitz, j’avise un monsieur à l’air débonnaire, portant gilet logotypé. Je demande : « C’est la première fois que je vais à Étampes en TER, je peux le prendre avec mon Navigo ? Comment je fais pour le valider ? Il n’y a pas de borne sur le quai. » Il n’y a pas de borne parce que c’est un train de grande ligne, mais le Navigo est valable si je descends au premier arrêt puisqu’il se trouve en Île-de-France. « On est d’accord que, si je ne valide pas, je ne paierai pas ce trajet ? » On est d’accord. C’est offert par la maison. Parce que cette ville est entre deux, plus tout à fait en banlieue et pas encore en province. Elle est peut-être à la fois en banlieue et en province. On y accède en TER ou en RER, mais sans payer ni un billet SNCF ni un trajet Navigo. Elle échappe à l’entendement des ingénieurs chargés de mettre en cases notre territoire. Elle n’est peut-être nulle part. Elle est peut-être une utopie, c’est-à-dire οὐ-τόπος, « aucun lieu ». En arrivant là-bas, j’ai pensé : voilà ce que ressentent les voyageurs à l’approche du Triangle des Bermudes.

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« Pédale, pédale ! » est mon alibi et mon salut

Nous marchons sur une route sans ombre, il fait trop chaud. C’est une piste en forme de cercle aplati, un peu comme les cirques antiques. Aux deux extrémités, la bande asphaltée se relève comme dans un vélodrome ; pour favoriser la vitesse, j’imagine. C’est la piste d’essai des automobiles Fiat sur le toit de l’usine, au milieu d’autres immeubles plus petits (car celui-ci est colossal) : on observe les insectes humains sur l’avenue et les insectes animaux dans les plantes qui poussent là-haut, trop petites pour nous fournir de l’ombre. D’un côté le Pô, de l’autre les Alpes enneigées. Je suis déjà venu ici sans Jean-Eudes, il y a deux ans. Je suis déjà venu à Turin avec Jean-Eudes, il y a trois ans, pour une semaine de vacances. La dernière fois c’était seulement une escale entre Venise et Paris, à la faveur d’une correspondance de train. J’avais passé la nuit chez D. qui ne s’était pas contenté de m’encourager dans mon baragouinage en italien (la conversation m’avait épuisé, mais j’étais fier de moi) : il gardait clos les volets de sa chambre, et pas seulement par pudeur, car il faisait une chaleur délirante, et au matin lorsqu’on s’est séparés il m’a conseillé quelques lieux à visiter, dont cette ancienne usine de Lingotto sur laquelle on a perché un petit musée d’art. J’y suis allé, c’était climatisé, mais les mille cinq cent mètres de la piste sans ombre m’ont découragé, il y faisait cent degrés, j’ai posé un pied là-dessus, j’ai vidé ma gourde sur ma tête, en une minute mes cheveux étaient déjà secs, je me suis mis à l’abri, tant pis pour les œuvres et pour le panorama. Je me suis dit : « J’y reviendrai avec Jean-Eudes. » Alors voilà. J’avais gardé en mémoire ce que D. m’avait dit, aussi, à propos de Rivoli, ce château des rois du Piémont orné selon le goût de l’ancien régime, mais peuplé d’œuvres contemporaines à la mesure de ses dimensions monumentales : mieux qu’un écrin ou qu’un décor, c’est un dialogue entre les échelles et les registres décoratifs, c’est une plongée-promenade dans ces époques qui se carambolent ou se superposent. J’aime lire l’histoire ainsi, sur un mode non-linéaire, j’aime que la frise chronologique fasse des boucles, et qu’à chaque tour de la spirale on s’enrichisse d’une couche nouvelle, de connaissance ou d’imaginaire, vestiges archéologiques ou fantaisies nées dans une tête d’artiste vivant. Rivoli c’est aussi un gros village de banlieue, ou un bourg de province, je ne sais comment nommer ces petites villes reliées à une grosse par le système local de transports urbains, dans ce pays où aucune ville ne vampirise toutes les autres comme Paris le fait chez nous. À Rivoli comme à Alpignano, où nous prenons le train du retour, il y a des placettes jolies entourées de cafés (plusieurs) et de petites boutiques (ouvertes et fréquentées), comme l’image d’Épinal d’un monde où les gens se connaissent et se parlent. Aux portes de Turin, on ferait donc encore ses courses chez l’épicier, le boulanger et le fromager ? Je pense aux villages devenus des banlieues, aux banlieues asséchées par les métropoles, aux petits centre-villes à vendre et à louer, remplacés par les centres commerciaux périphériques. Ça doit exister ici aussi. J’idéalise. Le regard du voyageur est angélique. Allez, secoue-toi : n’oublie pas que ce pays est gouverné par l’extrême-droite (le nôtre y est presque) (mais la province de Turin moins que les autres) et qu’il est le dernier d’Europe de l’ouest où les couples homos sont des concubinages de seconde zone. Il y a un crucifix dans les classes des écoles publiques, tu te rends compte ? Mais nous sommes en vacances, nous assumons notre naïveté. Le ciel est d’un bleu insolent, nous avons trop chaud, je regrette de n’avoir pas emporté de short, je me couvre le moins possible. Jean-Eudes fait une photo de moi en débardeur sur la piste, devant les lettres monumentales « Come », non pas de l’italien comme, mais de l’anglais viens, le cadrage est volontairement putassier, il s’agit de racoler sur Instagram pour la campagne Ulule de « Pédale, pédale ! » : il y a un an je n’aurais jamais osé faire ça, je n’avais même jamais porté de vêtement qui me laisse si nu, et cet anneau doré à mon oreille n’existait pas. J’avais encore des complexes. Je souhaite à tout le monde de vieillir comme moi, de mieux en mieux dans votre peau comme moi dans la mienne.

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De nouvelles étoiles entrent dans la danse

Même quand on n’y connaît rien (et moi je n’y connais rien), on ne peut pas ne pas y prendre du plaisir. Ce qu’on nous montre (ce qu’on nous fait entendre), c’est le top du top : toutes les personnes qui ont œuvré à ce spectacle sont réputées les meilleures dans leur art. Les danseurs, les musiciens, celles et ceux qui conçoivent les costumes, les décors, nous en mettent simplement plein la vue. Faut pas chercher plus loin. Tu ouvres grand tes yeux et tes oreilles et tu te laisses faire. Tu prends du plaisir. Et si, en plus, ton genou touche le genou d’un garçon aimé, c’est encore mieux. Je découvre ce soir une nouvelle dimension : cet agencement parfait de corps en mouvement est prévu pour être beau sous tous les angles. Nous, au début, on le regarde depuis tout en haut, et en biais, parce qu’on est assis aux places les moins chères, suspendues dans le grand vide. Mais Pierre est malin, il repère des sièges inoccupés au parterre, on s’y faufile à l’entracte, alors la suite du ballet on l’admire de face, et à hauteur d’artistes : je me rends compte que c’est conçu aussi pour être vu d’en bas. On comprend moins bien l’organisation générale du décor et les déplacements des danseurs, les motifs géométriques dessinés pas les trente-six ou quarante-huit corps, mais on apprécie tellement mieux les courbes formées par chaque corps individuellement, l’effort gracieux de leurs muscles. Au second entracte, on déménage à nouveau avec la bénédiction des deux ouvreurs (l’un dit à l’autre, à propos de Pierre : « Il porte un camée, il faut qu’on lui trouve une place », et moi qui n’en porte pas je suis englobé dans leurs faveurs). Et là, croyez-moi ou pas, je découvre une autre évidence : si le spectacle est certes fascinant de loin (comme on s’émerveille du ballet des fourmis ravitaillant la fourmilière), il est carrément bouleversant de très près : car les danseurs ont des visages, figurez-vous, et leurs visages sont beaux ; leurs corps sont faits de multiples détails qui nous enchantent ; et les costumes qui chatoyaient de loin, étoiles charmantes, de si près laissent voir leurs broderies, délicates merveilles aux yeux de Pierre qui aime ça, les broderies. Je ressors de là gonflé d’une joie que j’ai envie d’appeler : « gratitude ». C’est le meilleur du meilleur, et c’est pour nous. Nous ? Nous qui ne sommes pourtant pas des princes, nous aurions donc accès à ce raffinement ? C’est le service public de la culture, oui, qui nous l’offre pour le prix d’une place de cinéma dans un multiplexe (et sans nous infliger vingt minutes de pub en ouverture). Quant au surclassement, oh, là je dois bien admettre qu’il s’agit d’un privilège. Tout le monde n’a pas la chance d’être homosexuel. Mais ici nous sommes chez nous. Je dis à Pierre : « Le compositeur ? Il l’était. Un Russe du temps des tsars, oui, mais pédé comme nous. Le chorégraphe ? Énorme pédale. Les danseurs ? Idem. En tout cas l’étoile qu’on connaît. Et les ouvreurs, oh, ça va de soi… » Tant pis pour la mauvaise foi si elle nous fait du bien : j’affirme que les plus belles choses sur cette terre c’est nous qui les faisons.

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Un élan que vous n’arrêterez pas

Je marche avec J.-E. en bord de Seine comme si c’était l’été. Le soleil nous dore la truffe. Pleine face. Et puis on remonte en ville. Quelque part sur un boulevard, un teckel conduit un Vélib. C’est ce qu’il croit, le petit chéri, ses oreilles écartées à droite ou à gauche pour signaler qu’il va tourner, cramponné de ses deux mains au panier avant, il ne voit pas son homme derrière lui piloter en secret. Laissons-le rêver. Là, on s’arrête dans une boutique snob qui propose tout de même, je l’avoue, quelques machins qu’on aime bien, une pince en bois parfaite pour la carte postale que je voudrais poser sur mon bureau, à la verticale, alors je mets la pince dans ma poche sans que J.-E. me voit, il serait trop gêné. Les six balles que je n’ai pas dépensés là, je les troque à la ressourcerie contre une chemise qui m’ira lorsque ce sera vraiment l’été : quelques semaines encore : ça tombe bien, c’est juste le délai dont Pierre aura besoin pour y broder quelque chose. J’aimerais lui demander ça. Mais d’abord, je monte chez moi avec J.-E. qui n’est pas entré dans ma chambre depuis des lustres. Et nous sommes côtes-à-côtes sur le lit — j’ai mis les côtes au pluriel pour dire que nous sommes étroitement blottis, toutes les côtes contre toutes les côtes, mais en vérité il y a le bras gauche de l’un et le bras droit de l’autre entre nos deux cages thoraciques. Et au bout de mes bras, mes doigts sur le clavier, l’ordinateur sur les genoux. On travaille. Je me souviens de Tragique Saint-Éric, écrite et dessinée à quatre mains, dans les toutes premières années de nous, il y a dix-sept ans je dirais. Refaire un livre ensemble. Mais cette fois tout est différent, je suis seulement le maquettiste et je donne seulement mon idée pour la couverture. J.-E. est excité comme une puce de faire imprimer son texte, et pour moi c’est quelque chose de différent qui se joue, aussi. Différent des autres livres ou plaquettes que je fais seul (mon journal) ou avec Pou (les Histoires pédées) ou pour mes ateliers (les recueils de textes d’élèves). Différent parce que c’est différent à chaque fois. Mais là, encore un peu plus différent, parce que c’est lui.

J’étais quasi dans la même position avec Baptiste, au même endroit, deux jours plus tôt. Il voulait voir comment ça se passe, cette étape du texte qui devient un livre, cette étape pas du tout magique et même pas émouvante, seulement technique, et intéressante pour cette seule raison : les questions qu’on se pose (faut-il couper les strophes du texte de Maël, parce que c’est un récit continu, ou faire un saut de page, parce que ce sont des vers ?), les réponses qui se trouvent toutes seules (la photo qu’il ajoute à la fin de son texte à lui pour combler la page blanche). C’est ma partie, et on partage. Lui, il s’y connaît en d’autres trucs : il bricole le site, il fait les portraits. Il est doué pour ça. J’utilise partout celui qu’il a fait de moi en mars 2023 chez Henri à la Cité des Arts. Pas trouvé mieux pour me représenter « en tant qu’auteur ». Genre de portrait officiel qui peut durer quelques années, encore, jusqu’à ce qu’on m’accuse d’avoir l’air trop jeune. Il l’avait fait en argentique. J’ai eu ma période, moi aussi. Mais dix ans que je n’ai pas touché au lourd Praktica qui s’empoussière sur mon armoire, aboli bibelot de ces années où je me piquais de technique, un peu, en dilettante (il fallait décider pour chaque photo plusieurs critères chiffrés en tournant des bagues, ça m’obligeait à prendre mon temps, à poser mon regard). J’ai racheté un film noir et blanc pour photographier Pierre dans son costume de scène, c’est-à-dire celui de tous les jours, sa dégaine sortie d’une époque fictive où l’on se méfie des iPhones qui volent votre âme et la partagent sur les réseaux du diable. Mercredi, alors que nous pique-niquions sur le canal (je revenais d’une matinée aux Archives départementales à Bobigny où j’épluchais des papiers gris ou jaunes, cassants ou froissés, car moi aussi j’aime les vieilles choses qui vieillissent doucement), nous sentions sur nos peaux un de ces premiers soleils qui ravit, alors j’ai sorti de mon sac le petit Beiermatic serré dans son étui de cuir, et il a dit : « C’est un appareil photo ? On se prend en photo ? » Je sais comment lui plaire. Mais dans ce boîtier-là j’avais mis une pellicule douteuse, périmée depuis trop longtemps peut-être, achetée quand Pierre n’avait même pas le bac, alors je ne garantis rien. C’était un jeu pour l’instant présent, et tant pis pour la postérité.

Mais j’étais avec Baptiste, disais-je, pour préparer les quatre premiers livres de notre collection : « Pédale, pédale ! » C’est un verbe à l’impératif lancé deux fois, comme deux coups de pédale qui entraînent le troisième, et un élan que vous n’arrêterez pas, un mouvement perpétuel, je vous avertis. C’est une injonction à avancer dans le bon sens, c’est-à-dire vers la joie. Le nom est de lui. Je rends à Baptiste ce qui est à Baptiste, et les « Histoires pédées » à Guillaume qui est le génial inventeur de ce nom génial, tout simple et parfait. En juin dernier, Baptiste m’a demandé : « Vous êtes sûrs que vous ne relancerez pas les Histoires pédées ? » J’ai été formel, car Guillaume l’était et je l’approuvais. Ainsi, la collection que nous lançons Baptiste et moi n’est pas une suite, une résurrection, une zombification des Histoires pédées. Ce n’est pas une copie, un avatar ou une contrefaçon. Ce serait plutôt : une nouveauté dans la continuité, une idée neuve qui a conscience de son héritage, un enfant prodigue mais pas ingrat. Je n’aurais pas su relooker les couvertures. Baptiste a proposé que Manon les illustre. Ses dessins sont pop et bizarres. J’aime. Vous verrez ça bientôt. Ce sont trois heures douces qui s’écoulent dans ma chambre, à corriger des textes, traquer les coquillettes, ajuster les césures. Si c’est ça travailler, alors décidément j’aime le travail. Et le travail c’est aussi, plus tôt dans la même journée, à la médiathèque de Villetaneuse, observer les portraits de rue faits en 1998, en noir et blanc, et en argentique donc, issus des archives de Sophie. Les observer et les décrire ensemble, en compagnie des quatre femmes de l’atelier de conversation. Nous nous débrouillons avec les outils du bord : des pans plus ou moins étendus de ma langue que certaines parlent assez bien, que d’autres décodent à peine, alors que moi je ne connais rien de leurs langues à elles, mais c’est de la mienne qu’il s’agit ici, car c’est celle-ci qu’il faut apprivoiser pour se ménager une place meilleure dans une société francophone et souvent hostile. On aboutit à des textes fragiles et malins, écrits à la main ou à la voix (alors j’écris sous la dictée). En comparaison du travail que je fais ce soir avec Baptiste, on pourrait dire : « C’est un autre monde. » Mais non, c’est le même monde puisque je suis présent dans l’un et dans l’autre, et que je ne suis qu’un et unique. Le monde est vaste et divers, explorons-le. Dans les limites d’un même espace, déjà, c’est fou comme les références culturelles se superposent sans se mélanger : deux jours plus tôt au même endroit, c’est-à-dire à la médiathèque de Villetaneuse, pour la lecture dessinée avec Marguerite, je n’ai reconnu dans l’auditorium aucun participant à aucun des ateliers menés pendant ma résidence. La salle était pourtant bien garnie, le public attentif, essentiellement constitué d’étudiants. Après que tout le monde s’est dispersé, j’ai pris le soleil (déjà le soleil) avec Marguerite. À un moment, elle m’a demandé comment j’envisageais le fait de partager, ou non, des contenus militants sur mes réseaux sociaux. Je ne le fais pas, c’est vrai. Je n’appelle pas à manifester, je ne diffuse pas de tracts, je ne fais pas circuler l’information brûlante. Je n’ai pas l’air, au premier abord, d’un artiste engagé. Je me casse pourtant la tête chaque jour pour affiner mes opinions sur tout, et faire coïncider du mieux possible mon mode de vie et mes convictions. Alors, quoi, ça ne se voit pas ? et je prends le risque de passer pour un mou, un non-concerné ou un centriste, c’est-à-dire un planqué de droite. Je réponds à Marguerite : « Toi et moi, si nous ne sommes pas à l’aise avec le slogan, nous avons la possibilité du temps long, d’un texte plus étoffé, d’une série de dessins, d’un livre, pour développer des récits où nos opinions s’affirment, sans ressembler à des tracts qui décourageraient les personnes qui ont peur de la radicalité, quand bien même nous estimons être radicaux, nous. » Et je lui parle des Histoires pédées qui ont été lues par des mecs qui avaient seulement envie d’une histoire courte où l’on baise, vendue pas cher sous une illustration rigolote, et qui se sont retrouvés sans le savoir avec un manifeste woke entre les mains — ces lecteurs-là, auraient-ils acheté le manuel Le consentement c’est bandant certifié 100 % déconstruit ? Pas sûr. Nos messages infusent dans les cerveaux (et d’autres organes du plaisir moins sapiosexuels) de manière subliminale. On a un besoin vital de militants vénères qui crient plus fort que les méchants, dénoncent les violences et se battent pour tous les autres, mais je crois aussi au soft power. Il faut jouer sur les deux tableaux : action directe + éducation au long cours. Je suis convaincu que le lent travail de construction-déconstruction des pensées par nos créations artistiques n’est pas vain. Mieux : il peut être redoutable. Alors qu’il ne coûte presque rien à la société (une bourse, une subvention saupoudrée par-ci par-là) et qu’il donne du plaisir à beaucoup d’entre nous — autrement dit, qu’il s’agit d’un moyen bon marché d’acheter la paix sociale —, on voit que nos ennemis réactionnaires attaquent l’art et, plus largement, le travail culturel. Les institutions nous mettent des bâtons dans les roues, voire : nous coupent carrément les vivres. Ils détruisent l’arme qui les menace. Preuve que nous sommes une arme.

Deux fois deux ne font pas quatre

J’habite sur une presqu’île et j’attends à la gare quelqu’un que j’aime, alors j’ai pensé que ce serait une bonne idée de lire ce livre : un homme habite sur une presqu’île et attend l’arrivée d’Irmgard. « Irmgard était dans le train maintenant, et ce vacarme réglé, ferraillant et fidèle, auquel il la confiait le rassurait : elle venait vers lui aussi paisiblement, aussi assurément qu’une petite étoile en route vers sa conjonction. » Cette assurance du personnage de La Presqu’île de Julien Gracq est totalement poétique et amoureuse, pas du tout matérielle, car il n’a aucun moyen de vérifier que sa belle approche — qu’elle n’a pas manqué le train. C’est plus facile pour moi : dès 7 heures, j’avais un texto de Pierre tout excité par son voyage, puis un autre qui me confirmait sa bonne correspondance à Angoulême. Alors j’achète un café au kiosque et je m’installe sur un banc, au soleil, face à son arrivée imminente. « En face », oui, car Royan est une gare terminus comme le sont toutes les gares parisiennes — et celles du Havre, de Brest, de Briançon — la voie s’arrête ici, tout le monde descend. Une autre ligne desservait autrefois la presqu’île, mais pour gagner Arvert, La Tremblade et Ronce-les-Bains, il faut désormais continuer par la route, quitter la côte sud (celle de l’océan) pour le littoral flou du nord, celui qui borde l’estuaire de la Seudre aux contours mous, à la terre gorgée d’eau qu’on hésite à appeler terre. Julien Gracq écrit : « Par la coulée des vallons, on apercevait derrière la crête qui surplombait la route les plaines mouillées qui longeaient l’estuaire. » C’est exactement ce que nous verrons par la vitre du bus, ligne 6, en début d’après-midi. Mais d’abord, c’est encore le matin et Pierre me sourit, il descend du train, c’est la première fois que je le vois dans une gare. La première fois que je le vois sur une plage. Sur un port. Nouveaux paysages à arpenter ensemble. Une forêt. Un marais. Je lui dis : « Je suis content d’être tombé ici parce que ça ne ressemble à rien ; il y a plein de coins où la campagne est jolie comme d’autres campagnes sont jolies, mais ce marais est bizarre, singulier, on apprivoise autre chose. » Il est dans ses meilleurs jours. Il est curieux, enthousiaste. Il dit même, à propos de l’église Notre-Dame, chef-d’œuvre brutaliste, énorme tas de béton, merveille implacable érigée là comme une catastrophe : « J’ai envie d’entrer pour voir » — alors qu’il est allergique au béton, mon petit Pierre, et ne s’émeut que de l’ancien, du raffinement des arts pluriséculaires, du savoir-faire de fourmi des dorures et des broderies. À l’intérieur de la grotte, il reconnaît que la lumière est belle, la violence du matériau annulée par la douceur des rayons colorés, les courbes enveloppantes, une élévation. Il faut vraiment qu’il soit bien luné pour voir ça. Comment ne pas l’être ? Sur la plage de Ronce on goûte les variations du sable sous nos pieds : celui qui s’enfonce, celui qui nous porte, celui qui s’effondre, celui qui garde nos empreintes. Dans le marais on tâtonne, on s’assure que le chemin est un chemin, les herbes sont trompeuses, par endroits les tiges sont plus hautes que nous. Et le soir, lorsque Pierre rentre à la maison — je parle ici du premier Pierre, le Pierre de tous les jours, la deuxième pièce du duo, le compagnon de ces jours tendres, loin de chez nous (mais être chez nous, c’est être entouré de ceux qu’on aime) — il accueille le nouveau Pierre dans notre routine, et moi, je suis ici, avec mes deux Pierres, je suis heureux.

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On en aura fait le tour

On pourrait croire d’abord que les allées menant à l’océan portent des noms d’oiseaux (mouettes, courlis, sarcelles, sternes, pluviers, albatros) et que celles de derrière, en retrait de la côte, pratiquent le langage des fleurs (bégonias, mimosas, seringats, hortensias, pas mal de noms en a), mais tout est plus complexe qu’on croit. L’allée des Marguerites est à la suite des Cormorans et des Goélands. Il y a même une allée des Écureuils, qui ne sont ni des fleurs, ni des oiseaux. J’explore mon nouveau cadre. Le matin, c’est une promenade brève. Je marche sur la plage, le soleil dans le dos, ces jours-ci la marée est basse à 10 heures, l’océan est loin. Des piafs dont j’ignore le nom pataugent dans les flaques, en quête de crustacés que je ne leur disputerai pas. J’enjambe l’un de ces blocs de béton en forme de Lego qui, je suppose, font obstacle aux grandes crues, et je saute à pieds joints sur l’asphalte. J’arpente le quartier engourdi : il se réveillera au printemps. Une station balnéaire hors-saison. Presque tout est fermé. La boulangerie ouvrira le mois prochain. Je prends l’allée de la Poste ou celle de la Chapelle, qui ne mènent ni à la poste, ni à la chapelle, mais à la supérette. J’aime le mot supérette. Il est écrit très gros, en capitales rouges, horizontalement et verticalement. Bonjour bonjour. C’est le quatrième matin. Je reviendrai demain à la même heure. J’installe une routine. Une baguette. Un fromage. Des fruits. Je suis allé au marché avant-hier, trois stands sous la halle, dont deux consacrés aux animaux marins. Un peu déçu. J’aurais aimé acheter, oh, je ne sais pas — car nous ne manquons de rien. Quatre caisses de victuailles dans le coffre de la voiture ! J’ai commencé par liquider les plus fragiles, les plus avancés, les germés, les flétris, les ramollis, ou en passe de le devenir. Les poireaux attendront. J’épluche. Je découpe. Il me reste cette sorte de déchets que j’ai pris l’habitude de traiter avec égards : lambeaux des légumes qui m’ont nourri, écorces de fruits bourrées de vitamines dont les limaces feront leur miel. Comme c’est idiot de les envoyer à l’incinérateur… dépenser de l’électricité nucléaire pour les brûler, végétaux composés majoritairement d’eau. Mais le jardin n’est pas le mien, je n’y jetterai donc rien — car nous avons un jardin. Disons : une allée menant au garage, car nous vivons dans un garage, oui, changé en maison, telle la citrouille devenue carrosse. Alors, l’après-midi, j’emporte mes peaux et pépins, mes queues et coquilles, et je marche dans l’autre direction — il y a le côté de l’océan, et puis le côté de l’estuaire — je m’écarte du chemin, je m’avance dans le bois, et je les offre à l’humus, sous un tas de feuilles. C’est la seconde promenade, un peu plus longue. Dans cette direction, il y a un pont que je n’ai pas franchi. Il enjambe ce fleuve énorme, si large qu’on croirait l’océan. Il faut dire que l’océan, chez nous, n’est pas infini : notre plage borde le pertuis, une bande d’eau étroite dont l’île d’Oléron bouche l’horizon. Victor Hugo a décrit notre presqu’île. Il a tout décrit. Chaque fois que je vais quelque part, Victor Hugo est venu avant moi. Je crois qu’il n’a pas trop aimé son séjour ici. Il écrit : « La tristesse croît à chaque pas que vous faites. » Et puis : « Le pertuis de Maumusson est un des nombrils de la mer. Les eaux de la Seudre, les eaux de la Gironde, les grands courants de l’Océan, les petits courants de l’extrémité méridionale de l’île pèsent là à la fois de quatre points différents sur les sables mouvants que la mer a entassés sur la côte et font de cette masse un tourbillon.1 » La Seudre est le fleuve dont je parlais, bien plus large que la Seine à Paris, que la Loire à Nantes. Et bordé de marais, avec ça, si bien qu’on distingue mal ses contours : les limites de la terre et de l’eau sont floues. Il faudrait s’écarter de la route, s’enfoncer dans les chemins, tâter du bout du pied, faire plotch-plotch et tomber dans un fossé. Ça ressemble à du sol parce que c’est hérissé d’herbe verte, mais ne vous y fiez pas, ça ne tient sur rien du tout. Je me souviens du marais vendéen — au dessin plus monotone que le puzzle que je devine ici — parce que c’est le seul marais où je me suis promené, mais aussi parce que j’y avais un rituel, une promenade dont celle d’aujourd’hui est un avatar, une variante. J’étais à Luçon pour écrire ; je sortais pour me laver les yeux de mon écran, et les idées de mon roman ; je suivais le chemin derrière ma maison ; je pénétrais le marais communal qui était le territoire des vaches. Ici, la situation se répète. Je suis seul toute la journée pour écrire. Je sors pour m’aérer le ciboulot. L’horizon et le vent me lèchent les neurones. Dehors, quasi personne. Quelques vieux avec des chiens. Peut-être des patients de Pierre. Une route qui devient un chemin. Les oiseaux à longues pattes emmanchés d’un long cou. Mais pas de grosses bêtes en vue : veau, vache, cochon ? On élève plutôt des mollusques bivalves, qui seront mangés vivants avec une goutte de citron. Je n’en ai pas vu, mais on me l’a dit. Pour l’instant, je n’ai presqu’rien vu de la presqu’île. Je n’ai pas quitté Ronce-les-Bains. Tu n’as rien vu à La Tremblade, comme dirait l’autre. À Arvert non plus. À Marennes encore moins.

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Il observe des photos et il écrit

Nous avons tous une relation différente avec les années 1990. Pour le dire mieux, prenons d’abord une vieille image, plus vieille que ces années-là, vraiment très vieille. Si je vous montre une carte postale du village de Villetaneuse en 1900, par exemple, vous aurez la même réaction que moi, c’est-à-dire que l’image ne vous rappellera aucune expérience vécue, vous constaterez seulement un écart : l’écart béant entre le passé rural et le présent radicalement modifié de la petite couronne parisienne. Que votre conception du présent soit nourrie d’une connaissance empirique du territoire, d’un savoir encyclopédique ou bien de stéréotypes, dans tous les cas cette carte postale incarnera pour vous « le passé lointain ». En revanche, si je vous montre une photo prise en 2024 avec mon iPhone, il y a peu de chances pour que vous la considériez comme « un témoignage du passé » — à moins qu’elle ne représente un lieu récemment transformé, ou une personne tout juste décédée, ou un enfant si jeune qu’il grandit à vue d’œil. En gros, ce genre d’image ferait consensus pour incarner « le passé très proche ». Je ne parle pas de « présent », car nous savons que la photo est par essence une archive. Elle enregistre ce qui est pendant la fraction de seconde que dure la prise de vue ; dès la fraction de seconde suivante, cette chose n’est plus ; la photo, c’est la mort ; vous le savez aussi bien que moi si vous avez lu Barthes à l’école sans tout comprendre, en notant les phrases les plus percutantes sur une copie à carreaux, pliée en quatre, toujours glissée entre les pages aujourd’hui, dix-huit ans plus tard. Il observe des photos et il écrit : « ça a été ».

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