Liste : lectures de mai 2020

Georges Perec. La boutique obscure.
Marcel Proust. Le côté de Guermantes.
Boris Vian. Vercoquin et le plancton.
Daniel Bourrion. Des étés Camembert.
Yves Ravey. Trois jours chez ma tante.
Hugo Boris. Le courage des autres.
Taiyou Matsumoto. Sunny, 1.
Jérôme Orsoni. Le feu est la flamme du feu.
Hervé Duphot. Le jardin de Rose.
Marc Pautrel. L’homme pacifique.
Josef Winkler. Natura morta.
Pochep. La Battemobile.
Paul Eugène Poinot. Je vois le monde entier.

Elle existait, mais sans les contours

C’est dans un quartier perdu, c’est-à-dire : à deux pas des Objets-Trouvés. La rue des Morillons. Juste derrière, dans le passage de Dantzig, un immeuble standard a pris la place de cette cour que j’avais visitée il y a dix ans. Là, je suis avec F. : il habite ce coin où je n’ai jamais l’occasion d’aller. Près de chez lui, il existe une rue de Montauban : figurez-vous que je connais mieux Montauban dans le Tarn-et-Garonne que la rue de Montauban à Paris. Les mondes inconnus sont à notre porte, et nous les ignorons.

D’abord, elle ne s’appelle pas la rue de Montauban (comme on dirait la rue de Lille, la rue de Montreuil ou la rue de Saint-Pétersbourg), mais la rue Montauban (comme on dirait la rue Voltaire, la rue Descartes ou la rue Hippolyte-Maindron). Comme si Montauban était à ranger dans les noms de gens plutôt quand dans les noms de lieux. Il aurait fallu qu’on écrivît sur la plaque, alors, la qualité du grand homme (académicien, général, découvreur des îles Kerguelen, inventeur du vélocipède, compositeur de Au clair de la lune, que sais-je encore).

Ensuite, la rue Montauban n’est pas une rue. C’est plutôt : deux impasses abouchées. D’un côté de la rue Robert-Lindet : une impasse bordée de maisons. De l’autre côté : un renfoncement bref, donnant accès à un groupe d’immeubles, se prolongeant à travers eux jusqu’à la rue suivante. C’est de ce côté qu’on trouve les numéros 1 et 2 : le début.

« Mais alors ! nous écrions-nous. Est-ce à dire que la numérotation de la rue commence en son milieu ? Par quel prodige… »

Non, car l’allée centrale de la cité n’a pas de nom. Elle n’est donc pas la rue Montauban. La rue Montauban n’est que ce petit renfoncement (son début), puis l’impasse de l’autre côté (la suite et la fin). La cité, traversée par l’allée sans nom, date des années 90. J’ai donc supposé que l’allée était une création récente et que, pour cette raison, on n’avait pas étendu jusqu’à elle le nom de rue Montauban, afin de ne pas décaler les numéros.

Paris et ses environs (les Guides bleus Hachette, 1924)

Eh bien, je me trompe, car cette allée existait déjà il y a cent ans. La preuve sur ce plan. Elle existait, mais sans les contours. Le nom, suspendu dans le vide. Dans le vide… ?

Les mondes inconnus, vous dis-je.

Tous ces riens admirables (le luxe)

« Car il me manquera / Mon élément plastique / Plastique tique tique… »

Quelqu’un chante ça, dans la cour. Hier matin, quelqu’un gueulait : « Tous les matins tu nous fais chier, gros con, à huit heures tu nous réveilles, connard. » La prière était adressée au banquier qui se rêvait maître du monde, et qui s’est abattu sur le fond de notre cour comme les sauterelles, les grenouilles ou une autre plaie du même goût. Depuis des mois, il entreprend des travaux colossaux. Enfin, je dis « il », mais vous avez compris que ce sont les ouvriers qui bossent, et lui qui habitera. Si bien qu’il n’a pas entendu les noms d’oiseaux dont mon voisin l’a affublé. Moi, mon luxe, c’est de pouvoir fuir le raffut en gagnant ma mansarde, à trois rues de là, pour travailler au calme quand l’autre nous les casse les bidules.

« Ma paire de bidules / Mes mollets mes rotules / Mes cuisses et mon cule / Sur quoi je m’asseyois. »

Le luxe de S., c’est de n’avoir pas besoin de gagner sa vie. Il dit qu’il est un bourgeois. Ce n’est pas de sa faute. On peut exprimer, avec toute la sincérité du monde, sa solidarité envers les classes laborieuses, mais il serait malhonnête de prétendre se mettre à la place des autres. On ne peut parler que depuis là où on se trouve. C’est mon avis. On peut penser aux autres, mais pas penser à leur place. Il me dit : « L’idée de travailler m’angoisse. » En vrai, il travaille déjà, puisqu’il étudie, écrit, cherche. Il dit ça pour simplifier. Il veut dire plutôt : « L’idée d’être forcé à faire un travail qui n’a pas de sens pour moi m’angoisse. » Et moi, qui ne suis pas bourgeois, je ne peux que lui donner raison. J’ai essayé ce genre de travail, mais ça n’a pas pris : la première année, je m’amuse ; la deuxième, je m’ennuie ; la troisième, je m’exaspère et je claque la porte. Puis je recommence. Maintenant, je fais ce que j’aime et ça va mieux. C’est mon espace de liberté, ma création, ma mansarde de sept mètres carrés, mon petit rien qui fait tout. C’est mon luxe.

« Tous ces riens admirables / Qui m’ont fait apprécier/ Des ducs et des duchesses / Des papes des papesses / Des abbés des ânesses / Et des gens du métier. »

Pour faire le métier de S., il faut lire des bouquins qui, à moi, me tomberaient des mains. Je lui explique que j’ai du mal à lire des essais. Je ne lis que de la fiction : « J’ai besoin qu’on me prenne par la main et qu’on me raconte une histoire. » Le soir, rentré chez moi, j’ouvre ce livre acheté depuis longtemps et jamais lu (L’abbandono de Pier Vittorio Tondelli). Je lis les deux premières lignes : « Ma littérature est émotionnelle, mes histoires sont émotionnelles ; le seul espace dans lequel le texte peut durer, c’est celui des émotions. » (C’est moi qui traduis à la truelle, pardon). Alors ma pensée se précise : j’ai besoin qu’on me prenne par la main et, non pas qu’on me raconte une histoire, mais qu’on m’émeuve. Qu’on me parle, à moi, les yeux dans les yeux, qu’on fouille dans mon ventre, dans mon cœur. Les idées arrivent après. Le cerveau se débrouille après coup, pour recoller les morceaux.

« Et puis je n’aurai plus / Ce phosphore un peu mou / Cerveau qui me servit / À me prévoir sans vie. »

On est très sages : on boit de l’eau, au bord de l’eau. C’est S. qui a le soleil dans l’œil (il a les lunettes qu’il faut, moi pas). On est en face de Notre-Dame et il me dit : « Moi, je n’aurais même pas éteint l’incendie. » Je crois parfois que je suis radical, mais lui, alors. Je lui dis que moi non plus, la reconstruction, je ne suis pas pour. Même les monuments qu’on aime, ils disparaissent. Même les gens qu’on aime, ils meurent. On n’aime pas ça, mais on ne peut rien y faire. Ils sont morts. C’est ridicule de le nier. Nous, qu’on le veuille ou non, on mourra aussi. J’espère que personne ne paiera des milliards pour notre reconstruction, j’espère qu’on ne nous clonera pas. Qu’on nous fichera la paix : ce sera notre luxe.

Boris Vian, « Quand j’aurai du vent dans mon crâne », dans Je voudrais pas crever

Vingt mètres nous séparent

Je ne l’avais jamais remarqué. Il doit être nouveau.

Il y a souvent une corneille sur la cheminée. Elle ne reste pas longtemps : elle contemple les alentours, elle s’envole. Moi aussi, j’observe. Il y a une femme qui téléphone à la fenêtre. Une autre étend du linge, à une autre fenêtre. Au quatrième, c’est souvent ouvert en grand : la petite table est décorée d’un damier, ou bien d’un échiquier (je ne peux pas compter les cases : je suis myope), mais elle ne sert jamais au jeu. C’est juste une table. Plus loin, dans le même pâté de maisons que moi, mais à l’autre extrémité, il y a cet arbre oblique. Une sorte de gros sapin qui penche, une tour de Pise sempervirens. Un couple déjeune sur ce toit. L’ombre de cette chose ne les atteint pas, tant la terrasse est large. Au fond de la scène, un clocher empaqueté dans la toile blanche.

Juste en face de moi, un septième étage. Cet immeuble est identique au mien. Mais celui d’à-côté n’en a que six : les arbres du square dépassent, au-dessus du zinc. Ce dernier étage n’est pas aussi mansardé que chez moi : les fenêtres sont grandes, en pleine hauteur. Elles ont la taille d’un homme. Et il y a un homme, là-dedans. Je ne l’avais jamais vu. Je ne sais pas s’il est beau, je ne vois pas son visage (je suis myope, et vingt mètres nous séparent). Je sais que ses jambes sont nues : il est en caleçon et en t-shirt. Il est jeune. Je vois seulement des petits bouts de lui, quand, par hasard, un geste le fait sortir de l’ombre, derrière le mannequin. Il pique, il coud. Je ne sais pas si ce garçon est beau : ce qui est beau, ce sont les mouvements de ses mains sur le buste toilé, les courbes qu’il décrit autour de cette forme humaine. Ce qui est beau, c’est qu’il travaille si près de la fenêtre ouverte, presque dehors.

Je ne l’avais jamais remarqué. Il doit être nouveau.

La vie, ici aussi, c’est vraiment aucun sens

Bien, c’était cool, ouais, ça. Te tu reparlera bientôt, ouais. Elle a écrit tous, moins, je réponds aussi, y’a alors qu’il c’est pas dire, ouais. J’mal sais déjà travaillé ça, mais là ça fait un travail. Zidane est travaillé. Vous vous disons déjà, quand on travaille ma piscine, pas en novembre. Parle que allô, ce profil : bah regarde aussi, après avoir, ouais. Oui, merci. Concrètement, mon avis parce que si, si mon cœur ressens ça, c’est parce que, en fait, bonjour fille. Quand je trouve difficilement supportable, parce que je faut piscine. Plus ce sera pour l’an, parce que sa personne, moins de j’ai pas fin. On est très bien ici, c’est vrai, mon oncle déjà difficile à supporter, souvent, et alors on se… parce que c’est bien mon. Commencer la, trois adhérents, donc il va falloir soir changer. Je suis pas trop sur le tuer, allez que tout est un ange. Le grandement de prendre le cul dans l’économie des entrepreneurs, le profil avant, non. Ce, moi aussi, le moment là c’était un pari de facilité. Cliquer sur rond, alors que le resto seul, je rentre que parler entre moi besoin ! Et c’est libre, ils ont un travail, bah. Il voila, c’est ce, depuis le mois mis debout, encore, ouais, avant d’avoir l’avis. Plus seul, fin mon mouvement. Je suis de foot, coucou, y’a pas besoin de cheval. C’est bien, ce que tu viens. Je, cette situation assez, moins extrême, ça, ce voilà, en fait, très question. Cc sur le site, pour ce mois bien commencer. J’ai très fragile. Y’a ceux qui vont bien, ce si c’est un risque, balance. Faut que cette maladie, France Baron. Ã ce truc, ce quand l’autre d’avance. NCIS, quoi. Voilà, je passer TV. François, fois ici, pour justement. Tu as cité, pour me faire du mal, et toi, moi. Tu as des degrés divers, soucis sociables s’il balance comme ça. Il faut pas particulièrement, je suis passé sous le pied. Si si, fils, parle vraiment. Pas du tout. La vie, ici aussi, c’est vraiment aucun sens. Je confirme aussi le titre, c’est de faire toi.


J’ai passé une heure au téléphone avec quelqu’un. J’ai dû parler beaucoup. Sur le bureau, à deux mètres de distance, l’outil dictée de mon ordinateur était en route, allez savoir pourquoi. Voilà ce qu’il a retenu de mon discours : un mot par-ci, une syllabe par-là. Il a mis ces trucs bout à bout. Je n’ai rien changé ; j’ai juste ajouté de la ponctuation. C’est moi qui parle, mais ce n’est pas moi. Il y a un filtre entre nous.