Parce que je ne sais pas faire autrement

J’avais cru que je me contenterais de feuilleter ces carnets, j’étais curieux de les rouvrir, et c’est tout. Mais les semaines passent et je suis toujours plongé dedans. Ça me fascine : ce que j’écrivais à seize, à dix-sept ans. Je reprends au clavier ce journal manuscrit, presque sans le corriger : je retire les parasites, je remets d’aplomb les phrases bancales (c’était écrit vite, sans rature). En même temps que ces carnets, j’ai ouvert la boîte de Pandore, ou la caverne d’Ali Baba ; je ne sais pas quelle métaphore et la bonne. Plutôt : je me suis laissé aspirer par le jeu, comme dans Jumanji, et je ne sais pas quand j’en sortirai.

J’étais persuadé de vivre des années importantes. Il fallait que je consigne tout : ce que je ne comprenais pas immédiatement, je l’écrivais pour le comprendre plus tard. C’était compulsif. Au bout de quelques mois, j’ai réussi à formuler explicitement mon homosexualité : cette prise de conscience est devenue le sujet de mon journal. J’avais enfin quelque chose à raconter. C’est à ce moment-là que beaucoup de mes idées se sont cristallisées : je les ai ressassées dix fois, cent fois, jusqu’à ce qu’elles trouvent une forme à peu près stable, qui reste plutôt valable aujourd’hui. Je ne suis jamais surpris quand je me relis. Je me souviens de tout.

C’est pendant ces deux années que j’ai compris la place capitale de l’écriture dans ma vie. Quand je dis « l’écriture », je parle du journal lui-même (que je ne faisais lire à personne), et des projets de BD dans lesquels je mettais de grandes ambitions (que je voulais faire lire au monde entier). C’est à ce moment-là que je me débarrasse de cette idée naïve selon laquelle j’écrivais et dessinais pour me faire plaisir. Je comprends que je fais ça parce que je ne sais pas faire autrement. Certains jours, je tiens le compte des planches dessinées : « Vous voyez, je ne suis pas en train de m’amuser : j’abats du boulot. » D’autres jours, je ne fais rien, je déprime, alors je me force à écrire dans le journal, sans plaisir, pour donner un peu de consistance à une journée trop vide : « Quand je ne fais rien, je fais au moins ça » (air connu). Je comprends que ma vie vaut le coup d’être vécue si (et seulement si) j’écris et je dessine. Si je ne fais pas ça, les moments vécus sombrent aussitôt dans cet état pénible, oscillant entre le vain et l’insupportable.

Dans ce journal, j’explique ma difficulté à construire une fiction. Mes BD sont marrantes quand elles sont brèves, mais je n’arrive pas à faire tenir le récit au-delà de quelques pages. Pour m’aider, j’utilise la contrainte : une structure forte, imposée. Et je décide de puiser dans mes émotions propres. Voire : dans mes souvenirs et dans mon quotidien. Ma morne vie de lycéen serait bonne à jeter aux orties, et moi avec, si je n’avais pas l’écriture pour la sauver. Cette pénible adolescence, j’ai bien voulu passer à travers, à la condition de la documenter par ce journal et de la transformer en objet d’étude, en matériau littéraire. Sinon, à quoi bon ces tourments ? Je ne souffre pas par plaisir. Mais j’ai éprouvé des sentiments (banals et douloureux) qui m’ont paru dignes d’être transformés en quelque chose d’autre. Ils étaient nouveaux ; ils m’ont passionné ; j’en ai dessiné des histoires que j’ai fait lire à mes amis et à ma famille ; j’ai tenu ce journal. J’ai commencé à le publier dans cette rubrique « Carnets » sur le blog, et je vais continuer. Ce n’est certes pas excitant tous les jours, et personne ne le lira en entier, mais je terminerai mon petit boulot d’archiviste.

Aux vacances du printemps 2005, quelques semaines avant le bac, je passe deux semaines à écrire et à dessiner frénétiquement. Une BD de fiction, une BD autobiographique, des idées de roman. Et j’écris dans mon journal : « Je n’ai pas travaillé du tout pendant les vacances », car le « travail » dont il est alors question, ce sont mes révisions pour le bac. Les autres jours, tenant le compte des pages écrites ou dessinées, je dis : « J’ai bien travaillé. » Voilà : c’est à dix-sept ans que j’ai compris que mon vrai travail, c’était ça. Le reste, c’est du travail aussi, et je sais le faire, je veux bien le faire s’il le faut, mais ce n’est pas vraiment moi.

Je viens de demander une troisième année de disponibilité à la Ville de Paris. Ça veut dire que je renonce à retrouver un poste dans mon administration à la rentrée prochaine. Et après ça, de toute façon, il faudra que je démissionne : je n’ai pas le droit de m’absenter plus de trois ans. Le truc ironique dans cette affaire, c’est que je dois demander une disponibilité « pour convenance personnelle », parce qu’ils ne considèrent pas mon activité comme un travail. Tant pis si j’y consacre mon temps et mon énergie, tant pis si des gens me connaissent pour ce que je fais, et si j’arrive à gagner ma vie avec les ateliers d’écriture et les résidences : pour la grande machine administrative, j’ai pris trois années sabbatiques pour buller. Ce qui est vraiment drôle là-dedans, c’est que je coche cette case sans état d’âme. Je m’en fous.

Parce que le petit mec qui avait cette gueule-là, sur sa carte de lycéen, il savait que c’était du travail, cette chose impérieuse qui occupait ses soirées, ses weekends, ses vacances. Il savait surtout qu’il était habité par ce désir-là, et qu’il ne pouvait pas faire autrement que de lui consacrer tout son temps, toute son énergie. Et quand son corps était occupé à autre chose (à rédiger un devoir de maths, à courir bêtement autour d’un stade, à entretenir une conversation insipide à la cantine), il écrivait dans sa tête, il prenait des notes pour plus tard, il composait une histoire, il se raccrochait à ça pour tenir le coup.

C’est immense de connaître de cette façon-là

C’était un retour à la terre. Pour celles et ceux qui sont nés sur cette terre, et pour les autres, comme moi, qui ont choisi de se laisser adopter. Les liens qui comptent, ce sont ceux qu’on choisit de maintenir vivants, ou qu’on invente parce qu’ils n’existaient pas. J’ai parlé de ça avec M., qui n’est pas né ici : il a grandi dans une région toute plate (qu’il aime), très différente de celle-ci (qu’il aime aussi). Depuis tellement d’années, il vient passer du temps sur ce bout de terre un peu dur, plein de cailloux, pas sage du tout : depuis là-haut, on voit Loubressac d’un côté, et les tours de Saint-Laurent de l’autre. Entre ces promontoires et le nôtre, c’est escarpé comme tout. C’est farouche en apparence, mais ça se laisse apprivoiser, il faut juste un peu d’amour. Je disais : M. est comme moi, car il serait malheureux de ne plus revenir ici, si les liens familiaux se brisaient – si les gens déménageaient, ou s’ils mouraient. Alors, les liens, on peut continuer d’en créer des nouveaux. Il était question de ça, pendant ces deux jours.

C’était un retour à la terre, littéralement. Pour celle à qui l’on pensait, nous autres rassemblés ici ; qu’on l’ait connue toute une vie, ou qu’on l’ait rencontrée quelquefois. Moi, je la connaissais à travers des mots empreints d’amour (j’ai failli écrire : « je la connaissais seulement », mais c’est immense de connaître de cette façon-là), prononcés par ceux que je considère comme ma famille depuis que je les connais. C’est-à-dire : depuis qu’on me l’a présenté (le grand) et depuis qu’ils sont nés (les petits). C’était un retour à la terre pour leur mère, pour leur grand-mère. Moi, j’ai pensé au père de J.-E. que je n’ai pas connu, qui avait choisi de retourner à la même terre, sur le même causse : le plateau d’en face, si proche à vol d’oiseau (des chemins caillouteux et sinueux, à pied d’homme). J’ai pensé à ma mère, surtout.

C’étaient deux jours à la ferme avec des petits Parisiens plus dégourdis que moi : du haut de leurs cinq et dix ans, ils ont sûrement passé plus de temps à la campagne que moi en trente-deux ans. Ils m’ont emmené voir les vaches, les ânes. Ils m’ont parlé d’un cochon qui porte un prénom d’homme. On ne l’a pas vu, le fameux bestiau, car il était planqué : ici, c’est l’espace, et les animaux restent à l’abri des fourrés si ça leur chante. Et on n’était même pas déçus, car galoper sur le causse jusqu’à cet endroit, c’est déjà une joie. On n’est jamais bredouille, tellement c’est beau. Et puis, on a vu les brebis.

C’était un matin à la campagne : au réveil, buvant mon café, je dis à A. que j’ai entendu son coq chanter. « Je n’ai pas de coq », me répond-elle. Elle n’a pas de voisins non plus, alors il n’y a pas de coq dans les environs. Mais il y a une poule qui a pondu des œufs autrefois, comme les autres, puis qui a cessé de le faire ; une petite crête lui a poussé sur la tête et, désormais, elle chante. Je voudrais savoir où elle a appris à faire ça. Je demande : « Elle a fréquenté des coqs ? » On la laisse vivre à sa façon, elle ne dérange personne. Plus tard, dans la même journée, c’est une conversation tout à fait différente. Pourtant, quelqu’un de nous dit exactement ces mots : « On ne peut pas demander à tout le monde de vivre de la même façon, puisque nous sommes tous différents. » Le lendemain, c’est encore une autre personne qui dit, dans un autre contexte : « On nous demande de s’occuper de tout le monde identiquement, mais c’est impossible, car les gens ne sont pas les mêmes. » Il a été question de ça, aussi.

C’étaient deux jours en famille. Parmi tous les gens qui étaient là, toutefois, personne n’était mon frère ni ma sœur. Personne n’était mon oncle, ni ma tante. Mais j’aime dire que les amis de J.-E. sont ses frères. Ce n’est pas vrai, mais tant pis. Ou tant mieux : si on le décide, ça devient vrai. On peut faire « comme si », à la façon des enfants. Les enfants font ça tout le temps, depuis le début. Je dis à N. (qui n’est plus vraiment un enfant) que j’aime bien quand il me dit « tonton » : c’est drôle, c’est comme un mot d’avant qui revient par habitude. Alors, R. fait semblant de s’étonner : il fait comme si c’était nouveau, comme si lui aussi ne m’appelait pas déjà ainsi. Il me dit que cette idée lui plaît : m’appeler « tonton ». À quoi bon me dire ça aujourd’hui, puisque je le sais déjà, puisqu’il l’a déjà prouvé cent fois ? Il a raison, R. : les choses les plus douces sont faites pour recommencer. Il faut les répéter. Si ça nous plaît d’inventer ça, continuons de dire « ça nous plaît ». Et inventons donc. Voilà : il y a eu ça, pendant ces deux jours.

Puisque je sors de l’eau

Nous parcourons une ville. Il me semble voir des immeubles de part et d’autre de la rue. Puis leur alignement s’interrompt : la rue est devenue un pont. Le paysage s’ouvre d’un coup : l’eau d’un fleuve remue doucement, encombrée de bancs de sable et d’une végétation emmêlée, un peu comme la Loire. Nous n’avons pas besoin de nous pencher au-dessus du parapet pour observer le courant, car le pont est exactement au niveau de l’eau. C’est un passage à gué plutôt qu’un pont. Je quitte la chaussée (la ligne droite et sèche) : j’entre dans le paysage. Restant derrière, J.-E. me suit. Il ne craint pas cette expérience, il ne la désapprouve pas non plus ; seulement, il n’est pas tenté. Je sais que le fleuve n’est pas profond, car quelqu’un (que je n’identifie pas) nous a précédé : puisqu’un homme est passé par là, je peux le faire aussi. Je marche dans l’eau. J’ai les pieds nus, mais j’ai gardé mes vêtements. Je progresse sur le banc de sable sans voir où je prends appui et, quelquefois, je m’enfonce : le sol est instable. Je mouille mon short. Je pense furtivement au contenu de mes poches (le téléphone qui va prendre l’eau), puis je me dis « tant pis » et je m’immerge complètement. La joie de la baignade, et c’est tout. Je crains de me blesser en marchant sur une pierre ou un coquillage tranchants, comme l’été dernier, alors j’évite d’aller trop loin. J’ai pris mon plaisir, voilà, c’est assez : je sors de l’eau.

Une ellipse. La scène suivante se passe dans un jardin. Des gens sont installés dans des chaises longues. La plupart, je ne les connais pas. Ce sont des femmes. Je ne reconnais qu’une personne : c’est un homme. Je sais que c’est lui qui m’a précédé dans cette promenade et cette baignade. C’est lui que j’ai imité. Il s’agit d’un garçon que je trouve très désirable dans la vie éveillée. Je suppose qu’il me voit, mais je n’en suis pas sûr. Puisque je sors de l’eau, je suis tout mouillé. Il faut que je sèche et que je fasse sécher mes vêtements. Je me déshabille. Je garde mon caleçon (qui est plutôt un boxer, bien ajusté). Je constate qu’il est déjà presque sec. L’image : une couleur censément unie, mais marbrée par des zones foncées, encore humides, dessinant une alternance assez jolie avec les zones claires, déjà sèches. Je cherche un endroit pour étendre mes autres vêtements. Je repère le support idéal, un genre d’étendoir. Comme par hasard, il est placé juste à côté du garçon qui me plaît. Je m’approche donc pour m’occuper de mon linge. Je me dis que c’est une aubaine : l’occasion de passer tout près de lui, quasiment nu. L’occasion de lui montrer mon corps. Il verra comment je suis fichu, et si je lui plais. Je suppose qu’il est dans la même tenue que moi, c’est-à-dire presque nu (ce serait logique, car il a dû sortir du fleuve aussi mouillé que moi) mais, étrangement, l’image de son corps ne me préoccupe pas. Je pense seulement au mien. Je pense à l’image de mon corps dans son regard. J’y pense sans inquiétude : il me regarde, ou peut-être pas. Je suis là, c’est tout. Je propose.

S’il y a un peu de rouge

Je dois déjà arroser les plantes à Gambetta. Si je dois aussi nourrir la bestiole à Charenton, ça va faire beaucoup. Quand il me dit « si tu peux rendre service à ton frère de sang, pendant nos vacances », je vois tout de suite où il veut en venir : ce chat et moi, l’été dernier, on a fait un pacte d’Indiens gravé dans la peau. À la vie, à la mort. Il faut le dire : ce chat n’est pas sympa. J’avais rempli sa gamelle. Je lui avais même parlé pour qu’il se sente moins seul (mais je ne sais pas quoi dire à un chat, moi). Et lui, en traître, m’a balafré le mollet. Je portais un short. J’ai taché le parquet : quelques gouttes pour marquer mon passage. Les chats marquent leur territoire d’un autre fluide.

Les plantes que j’arrose à Gambetta sont moins fourbes. Elles poussent. Les tomates sur le bord de la fenêtre ne sont pas encore rouges. S’il y a un peu de rouge, c’est seulement à l’endroit où j’en ai laissé, ce matin : sur le torchon dont j’enveloppe la bouteille faisant fonction d’arrosoir pour qu’elle ne dégoutte pas sur le parquet. Pas une goutte d’eau par terre, donc ; mais une goutte de sang sur le torchon blanc. Car, cette bouture, ne croyez pas qu’elle trempe dans un verre innocent : son récipient est aussi vache que la bête de Charenton. Il s’agit d’un cul de bouteille tronquée, aux bords tranchants. Et voilà : cette bouture est ma sœur de sang, à la vie, à la mort.

Je crois avoir laissé tomber une goutte dans la terre de sa voisine, abreuvant ses sillons d’un sang impur. Le patriotisme et moi, ça fait deux, mais je connais la chanson. Mon sang est-il impur ? Je me souviens, j’avais dix-huit ans, ça se passait dans une roulotte géante sur la place d’Italie : j’avais donné mon sang à une infirmière pour qu’elle le donne à quelqu’un d’autre. Avant moi, J. avait fait la même chose, à ses dix-huit ans tout juste révolus, parce qu’une transfusion venait de sauver notre mère. Elle et moi, on voulait recharger la banque pour les suivants. Je n’ai fait ça qu’une fois, pendant cette brève période après ma majorité où j’étais certes pédé, mais pas encore pratiquant – sur le formulaire, on vous demande avec qui vous couchez dans la vraie vie, pas dans vos rêves. Forcément, j’ai repensé à cette histoire de sang impur avec ironie quand, quelques mois plus tard, je me suis pointé de nouveau sous ce chapiteau et qu’on m’a dit : « Ce n’est plus possible. »

Aujourd’hui, on me l’a réclamé, mon sang. Mais juste un peu. L’équivalent de ce que j’ai laissé, l’été dernier, sur le parquet à Charenton : cinq gouttes. J’ai reçu ce truc par la poste parce que je fais partie d’une « cohorte » (et là, je ne pense plus à « Formez vos bataillons, marchons, marchons », mais aux Romains d’Astérix : « 1re légion, 3e cohorte, 2e manipule, 1re centurie »). Sur un formulaire, je leur dis régulièrement si j’ai des douleurs quelque part, si je mange équilibré (c’est bien), si je bois (c’est mal). Ils font des statistiques avec. Cette fois, ils veulent savoir si j’ai eu le fameux virus. Dans quelques jours, ils me diront si j’ai été contaminé à mon insu. Ils m’ajouteront à leurs statistiques. Moi, j’ajouterai un mot de cinq syllabes à ma liste d’épithètes : asymptomatique. Il faut se piquer le doigt, puis remplir les cinq cercles en entier, sur le buvard. Moi, ça ne coule pas assez : j’ai fait seulement la moitié d’un cercle. Mais ils ont pensé à mettre un deuxième appareil piqueur dans l’enveloppe, si le premier n’a pas suffi. Cette fois, c’est bon : ça coule. Mais je m’arrête à quatre et demi. Après, je suis à sec. Il m’aurait fallu la bestiole de Charenton : elle sait s’y prendre. Du premier coup.