Alors son interprétation est moins sensuelle

« Tu as vu ? La femme, en haut à droite. » Juline a l’œil pour ces détails. Ce n’est pas un détail, d’ailleurs : c’est une personne. Mais je suis trop assommé par le contenu du discours. Je dis : « Puisque les bars sont déjà fermés, puisque les événements sont interdits, les seules choses qu’on peut encore faire le soir sont sans danger : se promener dans des rues désertes, ou voir un film à la dernière séance, dans une salle quasi vide… » Et voilà qu’il annonce, dans son spectacle télévisé, qu’il nous interdit ça aussi. Son rôle est tellement aberrant que j’oublie d’observer les autres personnages de la scène : la femme, dans le cadre en haut à droite, qui interprète la parole officielle en langue des signes. Juline me dit : « C’est l’une des deux femmes qui était à la bibliothèque Saint-Éloi. »

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Des mots sont passés

« Tu m’enverras une carte postale de Montauban ? » J’ai l’habitude d’envoyer une carte à R. et S. à chaque fois que je suis en voyage : R. me montre la boîte où il les range, avec celles de sa famille. Et des photos, et d’autres trésors. Quand j’avais l’âge de R., ma mère nous habituait, ma sœur et moi, à écrire des cartes quand nous partions en vacances. En réalité, elle profitait de nous pour ne pas les écrire elle-même : on faisait des dessins, et elle ajoutait un petit mot. La plupart des gosses de mon âge ont fait comme moi, j’en suis sûr, puis ils ont laissé tomber. Moi, je continue, mais pas avec tout le monde. Le truc chouette avec R., c’est qu’il en écrit aussi.

On était chez eux, hier. Les parents parlaient avec J.-E. de choses dont parlent les adultes. J’étais assis par terre avec S. qui me montrait un jouet : on place une sorte de diapositive sur une lumière, à l’intérieur d’un caisson transparent, puis on met une feuille par-dessus le couvercle en plexi. Et on décalque l’image. Il paraît que c’est une idée du père Noël. Est-ce qu’on croit au père Noël, à quatre ans ? Il étalait toutes les diapos, j’ai proposé de choisir un animal. Il m’a demandé : « C’est un animal, celui-là ? », en me montrant un chat habillé qui jouait de la guitare. J’ai supposé que oui. Alors, il s’est appliqué. Il a commencé à repasser les traits sur son papier. Sa petite main occupée à cette tache méticuleuse, et ses oreilles grand ouvertes sur la conversation sérieuse d’à côté. Et les neurones, qui n’en perdent pas une miette. Il me demande :
« C’est quoi, résister ? »
Je n’écoutais pas, moi, ce que disaient les grands, alors je ne sais pas pourquoi ce mot a surgi. J’explique :
« Par exemple, tu as envie de faire un truc, mais quelqu’un t’en empêche. Alors, toi, tu décides de ne pas te laisser embêter. Tu fais ton truc quand même.
— Ah, c’est comme se défendre, alors. »
Il passe son dessin en revue, vérifie qu’il n’a pas oublié une chaussure du chat. D’autres mots passent dans la pièce, des sons, des ondes qui traversent nos têtes.
« Et c’est quoi, la volonté ? »

C’était le petit déjeuner d’après réveillon, c’était le 1er janvier. Et voilà, nous sommes en 2020.

Une histoire de cœur

Il y avait d’abord cette histoire de bilan, où la sécu me voulait du bien : « on va observer votre corps pour voir si tout va bien ». J’avais trouvé ça plutôt naze, je l’avais dit. Puis, j’ai reçu les résultats par la poste et, sans surprise, c’est à l’avenant : un peu naze aussi.

C’est un rapport de quelques pages, à côté duquel une feuille d’impôts est un morceau de poésie pure. Ça commence par cette phrase :

« Le bilan ci-après ne montre pas, dans son ensemble, d’anomalies remarquables. »

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C’est dimanche (j’ai vu des vaches)

Je me suis éveillé tard. Parce que c’est dimanche, sans doute. Mais comment mon corps le sait-il ? Alors que je dors dans un lit qui n’est pas le mien, que la lumière qui passe par l’interstice des volets n’a pas la couleur de chez moi, que les bruits du dehors me sont inconnus ? Aucun indice de dominicalité ; aucun moyen, pour mon horloge biologique, de savoir qu’aujourd’hui on reste au lit. C’est un mystère. En fait, non, c’est simple : j’ai dormi dix heures d’affilée parce que les deux premières nuits, j’ai dormi mal. Alors, je me rattrape. Plus tard ce matin, je suis retourné au lit : plus précisément, dessus et tout habillé. Parce que je lis un de ces romans qu’on dévore à plat ventre sur son lit et que, souvent, je ne peux pas le nier, les bouquins que je lis ne sont pas aussi romanesques que celui-là. Là, je me laisse porter par le souffle de la narration, par l’épopée. C’est la suite du Monde réel d’Aragon, c’est-à-dire que c’est le premier volume des Communistes. J’en suis à la page 500, donc j’approche de la fin, mais il y a encore trois volumes derrière, c’est pas fini. Comme je lis tout ça en pointillé (j’ai commencé la série il y a plus d’un an), je me perds dans les personnages : c’est foisonnant comme du Balzac, mais la différence c’est qu’on ne trouve pas leurs arbres généalogiques sur le web aussi facilement qu’on trouve, par exemple, la chronologie de chaque micro-apparition de Rastignac dans la Comédie humaine. Tant pis pour ceux qui n’ont pas pris de notes. L’histoire qui s’y déploie est fascinante parce qu’elle est infinie : elle prend ses racines dans les débuts du vingtième siècle, mais ces racines sont elles-mêmes nourries par tous les siècles précédents, on le sent, et les développements pourraient s’étendre jusqu’aujourd’hui. L’histoire est passionnante parce qu’elle est réelle – et pour être si réelle, elle est faite de fiction. Et les personnages existent, pour moi – et leur vie se prolonge au-delà du roman. C’est-à-dire que le volume Aurélien, consacré à l’histoire d’Aurélien, s’arrête quand on en a fini avec le morceau de la vie d’Aurélien qui nous intéresse ; mais que sa vie, après, continue. Elle continue d’une façon moins passionnante, c’est le moins qu’on puisse dire : plus rien, dans son existence étriquée, ne mérite qu’on lui consacre un roman. Alors il est relégué au rang de personnage secondaire, tertiaire, quaternaire. D’anecdote insignifiante. Et le jeune Aurélien qu’on a aimé parce qu’il était romantique devient un bourgeois fadasse et lâche, engoncé dans son conformisme, qui se contente de faire tapisserie dans la galerie de figurants. Et Aragon n’a pas peur de ça : d’abîmer son personnage.

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Plus long, mais pas trop long

J’essaie de donner du sens aux choses, de les faire échapper à l’anecdote. Il me semble que cette première version des Présents parle bien de ce dont j’avais prévu de parler, avant de l’écrire. Mais, maintenant qu’elle est écrite, c’est le moment de comprendre de quelles autres choses elle parle. Elle dit ceci, certes, mais elle dit aussi et surtout autre chose. Quoi ? Le truc, c’est que je prétends encore une fois me lancer dans une aventure initiatique. Il faut donc que mon personnage apprenne quelque chose, sinon toutes ces pages sont vaines. Elles ne sont que des anecdotes mises bout à bout, et non une quête. Et, forcément, pendant qu’il apprend des trucs à mesure que le récit avance, moi j’en apprends d’autres – et ces trucs-là, je ne pouvais pas les connaître avant de les apprendre. Logique.

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On est spectateur (et ça ne me plaît pas)

La première chose que j’ai remarquée : les barrières séparant le trottoir de la chaussée. Le public, d’une part, et les chars, d’autre part. J’ai dit naïvement à J. et J. : « mais comment fait-on pour rejoindre la marche ? ». Je n’avais pas compris qu’ici, ce n’est pas une marche, comme la Marche des fiertés à Paris (une fête et une manifestation à la fois), mais une parade, dont on est spectateur. Ah, bon.

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Dire bonjour

Lorsqu’on se trouve sur un chemin rural ou un sentier de randonnée, par exemple sur le chemin côtier entre Cancale et Saint-Malo (connu sous le nom de code GR 34), les gens qui se croisent se disent « bonjour ». Ils font preuve, à chaque rencontre, de cette politesse qui consiste à dire à l’Autre qui vient face à soi : « je vous considère et je vous salue ».

Autrement dit, sur les chemins, les gens font montre d’urbanité. Et c’est fort agréable.

Urbanité (sens A.2) : Politesse fine et délicate, manières dans lesquelles entrent beaucoup d’affabilité naturelle et d’usage du monde. (Trésor de la langue française)

En ville, on dit pas « bonjour » aux badauds qu’on rencontre. Ce serait impossible de le faire : il y a trop de monde. Pour cette raison, une convention tacite admet qu’on ne se salue pas, en ville. Ce n’est pas impoli.

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Noms des choses

Je suis retourné à Marly-le-Roi.

Pendant la première République, on a appelé ce village Marly-la-Machine : c’était drôlement chic. La machine en question n’existe plus. Et la machine que je prends, moi, d’habitude, pour aller là-bas (que je prenais), n’existe pas souvent : le train est interrompu. Il ne circule plus. C’est parce qu’ils remplacent le viaduc : le vieux pont de chemin de fer est escamoté et remplacé par un nouveau. C’est difficile à croire, mais c’est vrai, et c’est expliqué ici.

Cette photo là, je l’avais prise l’année dernière, quand je venais toutes les semaines et que je la fréquentais assidûment, la gare. Aujourd’hui, j’ai pris un bus en provenance de Saint-Germain-en-Laye ; il m’a déposé à la gare de Marly, mais à l’extérieur, donc de l’autre côté par rapport à cette photo. Tout est différent. C’est un voyage à l’envers.

Devant la gare, j’ai passé cinq minutes, peut-être dix, à regarder toutes les plantes en pot à l’étal du fleuriste. À toutes les toucher. Je me suis presque décidé pour ma préférée, avec des fleurs blanches, qui avait l’air de bien tenir le coup sous la chaleur, et puis j’ai regardé la vitrine et j’ai lu « Réouverture à 14h30 ». Il n’était pas 14h30. Je n’allais tout de même pas voler une petite plante en pot. Alors je suis monté les mains vides.

Là-haut, c’est la forêt. Je ne l’avais pas revue depuis l’hiver. Je ne l’avais pas même vue au printemps. J’étais intimidé. J’avais peur. Ou bien, je n’en avais pas envie. Ou pas besoin. Ou tout ça à la fois.

La forêt, c’est doux et frais. Ce n’est pas le silence, c’est un bruit différent. C’est bon à écouter, à parcourir.

Les arbres coupés sont toujours là, empilés. Ils ont dû passer l’hiver dehors, parce que je me rappelle les avoir déjà vus. De quels arbres s’agit-il (quelles essences, je veux dire), je n’en sais rien. Comme on appelle cet endroit « la Genêtrière », j’ai pensé que, peut-être, il avait été planté de genêts, autrefois — à l’époque de Marly-la-Machine — ; mais j’ai vérifié, les genêts ne sont franchement pas des arbres, mais alors pas du tout. Je me disais bien, aussi, que je n’étais pas si nul en botanique. Le nom des choses, parfois, ne nous aide pas.

Je suis redescendu par un autre chemin : celui qui passe à droite et qui descend vers l’Auberderie — ce nom-là, je ne sais pas du tout ce qu’il veut dire. Et il ne m’inspire même pas. Mais le chemin est doux et plein d’ombre, et j’ai croisé une troupe d’enfants à cheval (six ou sept enfants et autant de chevaux) précédés par un jeune homme, genre moniteur de colo, à cheval aussi et au téléphone (quand on dit qu’il ne faut pas téléphoner en conduisant, est-ce valable aussi quand on conduit un cheval ?)

En bas, les murs qui longent la route sont vieux, en pierre grise, un peu croulants par endroits et moussus à d’autres. C’est la campagne. Un immeuble orthogonal des années cinquante s’appelle, contre toute attente, le Champ des Oiseaux. Puis j’emprunte le chemin de la Pommeraie (les pommiers, je sais les reconnaître : c’est facile, parce qu’ils portent des pommes) — et le chemin de la Mare Thibaut. Ce nom-là me plaît, parce que c’est à la fois un nom de lieu et un nom de personne : j’aime bien quand les deux se mélangent. Face au vieux lavoir (est-ce lui, qu’on appelle la « mare » ?), il y a trente ans, mes parents ont rêvé devant cette maison abandonnée, diablement romantique et envahie par une sorte de jungle. C’était l’atelier d’Aristide Maillol, il paraît, mais c’est surtout une belle maison. La jungle est toujours aussi dense.

Au passage à niveau, j’ai beau être averti qu’un train peut en cacher un autre, je traverse sans crainte. Pas de Machine en vue, si ce n’est mon bus (le numéro 10), qui est déjà là.

Le fleuriste a rouvert, entretemps, mais c’est trop tard. Je crois que la fleur que j’avais choisie s’appelait Dipladénia. J’ai bien fait de ne pas la prendre, parce que le nom est trop bizarre. C’est un nom de dinosaure, ça, pas de fleur.