Le journal me manque. Même le journal privé, celui que personne ne lit : normalement je le soigne, pour mon seul usage ; ces dernières semaines je le bâcle. Chaque journée résumée en trois lignes factuelles. J’enchaîne cinq ou six entrées à la suite, en rattrapage. Pas le temps. Quant à ce blog : friche totale. Je ne peux pas écrire beaucoup et vivre beaucoup à la fois. J’ai rarement autant travaillé. Les quatre semaines à Samoëns ! Il faut que tout ça devienne un livre en quelques mois. Je ne panique pas, mais il y aurait de quoi. Et Rue des Batailles encore, Rue des Batailles enfin : le manuscrit revient dans l’état où je l’avais laissé il y a un an pile (il est daté du 20 août 2024), annoté par Sonia qui compile ses propres corrections et celles d’Evelyne. Parfois contradictoires. Tant mieux. Ça veut dire : « À toi de choisir. » Ce n’est pas intrusif, ni directif, c’est une plongée dans le détail qui me laisse maître de mon texte, et me prouve seulement que j’ai été lu avec attention, exigence, bienveillance. Je travaille donc. Changer quelques phrases parfois me demande une heure. À la fin, c’est mieux. Six ans que j’ai ouvert ce chantier. Là, je pars en vacances avec Jean-Eudes et j’écris ceci dans le train. Ces dernières semaines j’ai travaillé beaucoup et vécu beaucoup, on ne peut pas tout faire, et c’est le journal qui est passé à la trappe.
J’ai fait imprimer mon manuscrit à l’accueil. Danielle s’attendait peut-être à cinq ou dix pages, pas à quarante-quatre. J’aurais dû lui dire de charger une ramette d’ordinaire plutôt que de siphonner son stock de papier à en-tête. « Comité central du groupe public ferroviaire / Cheminots » avec le logo en couleurs : trois lignes jaune, rouge et orange parallèles, qui se séparent et fusionnent : un aiguillage. Ça tombe bien, car mon titre provisoire est justement Aiguillages. Aiguillages fait écho, je l’ai dit, aux métiers ferroviaires aussi bien qu’à la construction du livre : un récit à choix multiples dont les branches se dédoublent, et parfois se rejoignent. Un exemplaire pour Louise, un pour Laure, un pour Sukran, un pour Nicolas. Chacun lit de son côté. Et le soir, on en parle. Quelles images sont apparues pendant leur lecture ? Laure & Louise doivent concevoir un spectacle à partir de ça, en dix jours seulement. Je parle d’« images » bien qu’elles travaillent le son et la musique, car elles passent d’abord par cette étape intermédiaire : dans leur tête, le texte se transforme en film, puis les tableaux du film deviennent des tableaux sonores. Alors elles identifient les images frappantes de mon texte. Elles dosent les registres, les ambiances, l’équilibre entre les personnages, afin de rendre hommage à la diversité des métiers et des parcours. On recompose donc un récit neuf. Et linéaire ! car il n’est plus question de bifurcations. Aiguillages n’est plus pertinent. Ce ne sera pas un « spectacle dont tu es le héros ». Laurence a besoin de connaître notre titre pour boucler le programme d’animation. Alors je repense aux annotations de Sukran sur mon manuscrit : elle a entouré une coquille. Un lapsus. « Le train est arrêté en pleine voix. » Je le garde. Voilà. Le spectacle s’intitule En pleine voix. On renforce le fil conducteur du récit : notre personnage est en quête d’une voix entendue dans le train, une voix dont il tombe immédiatement amoureux. Il cherche cette voix / sa voie. Toutes les voies sont reliées. Toutes les voix communiquent. Sa quête est potentiellement infinie. Il faut tout de même que j’écrive une fin à ce spectacle : on joue jeudi ! Il faudra tout de même que j’écrive une fin à mon livre. J’ai quelques mois.
J’espère qu’elle le lira et qu’elle l’aimera. C’est l’un des trois livres offerts à la colo : Pas de futur sans nature. Gabrielle me l’a envoyé avec les deux autres de la sélection du « prix des colos du CCGPF », histoire que je sois au courant des lectures des gosses, et qu’on ait au moins ça en commun. Mais cette jeune fille qui vient m’interviewer au Vercland ne le connaît pas. Tant pis. Je lui explique le principe. C’est « une aventure dont tu es le héros », comme l’indique le sous-titre — maladroitement, d’ailleurs, car les autrices ont été assez habiles pour ne jamais indiquer le genre du héros ou de l’héroïne, c’est-à-dire du lecteur ou de la lectrice, et ce « héros » en couverture vient détruire ce délicat équilibre. Dommage. Ce genre de livre était courant quand j’étais petit. J’en ai conçu un avec les lycéens d’Épinay l’année dernière. Guillaume a écrit The Winner Takes It All sur ce principe (on ne le montre pas aux enfants). Mais la jeune fille de la colo, qui tient la caméra tandis que sa camarade m’interviewe et qu’un garçon s’occupe du son, n’a jamais lu de livre fabriqué comme ça. Je ne leur dis pas que je suis en train d’en écrire un. Je tendais juste une perche, pour tester. Si elles avaient dit : « Trop bien ! », j’aurais expliqué mon projet. Mais non. C’est trop tôt. J’adore parler d’un chantier en cours et, à la fois, ça me gêne. Parce que c’est encore fragile. J’en parle aux curieux et aux enthousiastes parce qu’ils m’aident à le consolider ; aux autres, je ne dis rien, pour ne pas l’abîmer. J’ai révélé mon concept à une poignée de personnes. Il y a un gars, ici au Vercland, qui me presse de questions pointues, et qui me veut du bien. Il ne m’a pas demandé le titre. Tant mieux. Je ne l’ai livré qu’à une seule personne, avec cet avertissement : « Je ne suis pas encore sûr de moi ; considère que ce titre est provisoire. » Il s’agit de Lucas. Parce qu’il me parle de ses projets à lui. Alors on partage. Il conçoit des scénarios de films qu’il tournera en stop motion. Il y aura des dinosaures et ça finira mal : une catastrophe climatique et/ou volcanique aura raison des protagonistes. Lucas rend à César ce qui est à son petit frère : « Je m’inspire des jeux de Mattis pour écrire mes histoires. Il a de bonnes idées. » Mattis ne lâche jamais son dinosaure en plastique, il l’emmène au restaurant à chaque repas. « Il est herbivore. C’est un parasaurolophus. » Il a du mal à le dire. Pour l’écrire, j’ai vérifié sur le web. Le grand frère a neuf ans. À son âge, j’écrivais et dessinais, bien sûr, mais les films en stop motionsont venus plus tard. Il faut dire qu’on n’avait pas le même matos dans les années 90. Il me dit : « Le plus souvent j’ai le titre dès le début. » Moi aussi. Mais cette fois, j’hésite. Alors, le lendemain, il me relance : « Tu as trouvé un titre, ça y est ? J’y ai beaucoup pensé, pour toi, mais je n’ai rien trouvé non plus. » Je lui explique : « Tu sais, j’écris un récit que le lecteur construit lui-même : à la fin de chaque chapitre, tu as le choix entre deux directions pour faire bifurquer l’histoire. Comme un train à l’aiguillage : on choisit d’aller à droite ou à gauche. Alors je me suis dit, pourquoi pas Aiguillages comme titre ? » Il comprend l’idée. Je ne sais pas si ça lui plaît. Il est convaincu par le raisonnement, mais je ne crois pas qu’il ait un franc coup de cœur. Je ressens la même chose que lui. Disons que ce titre fait le job : référence aux métiers des cheminots + explication de la structure du texte. Le père de Lucas et Mattis est conducteur à Nantes. Je penserai à eux : je prends souvent le train à Nantes.
Voilà, c’est dimanche. Une semaine que je suis au Vercland, ce village à l’écart du village, ce village-vacances à une demi-heure (en marchant vite) du village de Samoëns. C’est une île, un écosystème, un monde en soi. J’en apprends les codes. Ils sont faciles. Je me suis acclimaté. J’ai vu que Sukran et Nicolas étaient rassurés. Au début, on aurait pu se demander : « Qu’est-ce qu’il vient faire dans cette galère ? » Mais le matin du deuxième jour, alors que Gabrielle venait de nous quitter par le train de 7 h 11 (c’est-à-dire par une voiture qui l’accompagnait à la gare de Cluses à 6 heures et quelques : voyez comme nous sommes chouchoutés), Sukran et Nicolas ne m’avaient pas donné d’heure pour le petit déjeuner. Quand je suis monté au restaurant, ils n’étaient pas là, alors j’ai cherché une autre compagnie, je me suis approché de Thierry et Nathalie qui m’adressaient des signes amicaux, du genre : « Si tu as envie de venir, ça nous fait plaisir, mais si tu n’as pas envie, pas d’obligation. » Cette délicatesse-là. Puis ils sont arrivés à leur tour, Sukran et Nicolas, et ont rejoint notre table. Je les soupçonne d’être venus tard exprès, pour me tester. Pour s’assurer que je saurais me débrouiller. Il est important que je ne reste pas seul — pour deux raisons au moins : 1. parce que ce serait la déprime totale ; 2. parce que le travail qu’on attend de moi repose sur les rencontres. Rien de plus facile, car des gens sympas, il y en a plein ici. Ils se laissent faire. Mieux : ils viennent me voir. Le soir au restaurant, un enfant dit à sa mère : « C’est l’écrivain ! » — puis à moi : « Tu as mis quoi dans ton livre ? » Alors j’explique : « Pour l’instant, rien du tout, je n’ai pas commencé à l’écrire, mais j’y mettrai les histoires que tu me raconteras. » Histoires de vacances, histoires de travail. Après la réunion d’accueil du lundi matin, apéro au solarium, et quelqu’une me dit : « C’est génial ce projet. » C’est Sylvie, que je connais bien maintenant, six jours plus tard. Elle est venue seule en vacances. Elle sait qu’elle ne restera pas seule. Le contact facile. Le premier jour, elle me dit une phrase magique, une formule peut-être cliché, mais diablement efficace : « La famille cheminote c’est ma famille de cœur. » Un autre jour : « Quand je travaillais à la gare, la gare c’était ma deuxième famille. » Alors voilà, j’expérimente ceci pendant mon séjour : les vacances en famille.
Je découvre la vidéo de notre lecture dessinée : je lisais un montage d’extraits de Terminus provisoire et du blog (mon journal d’écriture de ce livre) et Marguerite dessinait en direct. Ça se passait à Villetaneuse dans le cadre du festival Hors Limites et des rencontres TexTo de l’université Sorbonne Paris Nord.
On me demande : « Tu as hâte ? » Je ne suis pas excité de partir. Je n’aime pas partir. Je suis content qu’on m’ait proposé ce travail. Je suis curieux de découvrir un lieu et de rencontrer des gens. Voilà ce que je suis. Mais quitter Paris… Pendant les jours qui précèdent mon départ, heureusement, je n’ai rien d’autre à faire que : consacrer de longues plages de temps, plusieurs heures d’affilée, des journées complètes, à ceux que j’aime. Comment font les gens qui ont un travail ? Je veux dire : un vrai travail ? Jean-Eudes a un vrai travail. (Je dis « un vrai travail » exprès, par provocation, parce que je vais me pencher sur ce sujet, justement, pendant quatre semaines). Avec Jean-Eudes, c’est le soir, la nuit, et le samedi enfin, que nous passons ensemble. Les autres jours, il y a Pierre et Pierre. Le matin, quand je ne vais pas au sport avec Pierre, je vais à la piscine avec Pierre. Jamais je ne m’occupais ainsi de mon corps, avant. « On travaille les épaules ce matin, ça te va ? » Encore le mot « travail ». Il y a aussi le jour où, enfin, je retrouve Juline. On passe des heures chez Funda, dedans puis dehors. On parle de tout ce qui compte. À la fin, je dis : « La prochaine fois, on n’attendra pas si longtemps pour se revoir. » Elle confirme : « On pourra dire que passer beaucoup de temps sans se voir, on a essayé, eh bien c’est nul. » On se fait donc une promesse, mais d’abord je vais partir quatre semaines loin de Paris et ça ne me plaît pas du tout. Je vais passer quatre semaines à Samoëns et ça me plaît beaucoup. Attablés au Prêt-à-manger de la gare de Lyon avec Jean-Eudes et Pierre, je regarde les photos sur le site du centre de vacances — le lieu où, moi, je ne serai pas en vacances — le lieu où je vais travailler. Le paysage est beau. Et l’intérieur ? Il y a une piscine. Je n’ai pas oublié d’empaqueter le maillot acheté mercredi à Paris, le jour extrême de notre canicule, un maillot bleu et orange. Je lis le programme des animations. On peut observer les marmottes un jour, et les chamois un autre jour. Il faut que je m’inscrive à ça. Je remets mon sac sur le dos. Ils disent : « On va te laisser ici » — parce que j’ai rendez-vous sur le quai 23 avec Gabrielle qui pilote cette résidence : un rendez-vous de travail donc. Je dis : « Non, au contraire, venez, je vais vous présenter. » Je ne la vois pas. Sera-t-elle en retard ? Pierre dit : « Le train ne peut pas partir sans elle, c’est elle qui conduit. » Mais Gabrielle n’est pas conductrice de TGV, elle travaille au service culture du Comité central du Groupe public ferroviaire. Un texto d’elle : « Je ne suis pas en avance, on se retrouve dans le train. » Alors j’y vais. Un câlin à Jean-Eudes. Un à Pierre. Un autre à Jean-Eudes, plus long. Partir ? Pour quoi faire ?
C’est un jour que j’aime, que j’attends, que je me débrouille pour ne pas rater, que je note des mois en avance, où je n’aurais pas idée de partir en vacances, d’accepter une invitation. Il fait beaucoup trop chaud, mais on y va. La question ne se pose pas. Il paraît qu’on est un demi-million. Je le crois. J’y crois fort : à l’union des joies, des corps dirigés vers un même but, à la solidarité qui rend heureux, aux idéaux qui rendent les gens beaux. À un moment de l’après-midi, sur la place de la Bastille, en quête d’une fontaine, l’un d’entre nous (peut-être moi) dit : « Il y a un paquet de beaux mecs, bien sûr, et même ceux qui ne sont pas si beaux ont de bonnes têtes. » Aucun ne me déplaît. Tous me semblent sympathiques. Beaucoup m’attirent. Alors que la foule normalement me rebute. Dans cette foule-ci, je m’immerge, je navigue, je suis comme un poisson dans la rivière chaude de nos corps chauds. Ils sont moites, je ne m’écarte pas des voisins suants comme je le ferais dans une rame de métro. Ici la proximité est consentie et désirée. Je porte mon seul débardeur. Je n’enfile ma chemise par-dessus que par crainte du coup de soleil, un instant, et à nouveau je la retire : la surface de ma peau nue est supérieure à celle que mes vêtements cachent, je suis en short et mes bras sont nus, mes épaules sont nues, jamais je ne sors en ville dans cette tenue, c’est la première fois. Voilà ce que la fierté fait au corps. Voilà pourquoi, chaque annéeà la même date, j’ai envie et besoin de la Pride : je ne me cache pas, je ne m’exhibe pas, seulement je suis là, je suis comme je suis, heureux et libre. C’est cette naïveté que j’aime incarner, ce jour-là. Naïveté revendiquée, joie organisée et cultivée : une utopie donc. Encore. Le soir, lorsque le quartier est à nous, ô ce Marais qui nous revient une fois par an comme une terre conquise, cette nuit attendue avec ferveur où les touristes sont couchés, où les boutiques de luxe sont fermées, où nous les hommes qui aimons les hommes occupons le terrain — et quelques femmes aussi, des femmes que nous remarquions moins les années précédentes — l’occupation de l’espace public est toujours une manie masculine, les bars les plus bruyants sont masculins — nous sommes présents par milliers dans la rue, il faut naviguer avec précaution, se faufiler entre les corps, oh oui, comme j’aime cette foule, je ne le redirai jamais assez — ce soir, disais-je, non seulement je me trouve plus nu qu’habillé, mais j’utilise ce corps si peu couvert d’une manière rare, je le fais bouger comme jamais. Je me trémousse, je sautille, je remue la tête. À ma manière, ça s’appelle : « danser ». Je me fous de savoir si c’est agréable à regarder, si j’ai l’air cool, si j’ai l’air raide. Je suis bien. C’est l’effet que cette nuit me fait, chaque année. Je suis sûr de l’avoir déjà écrit. Tant pis si je me répète. Il faut se répéter encore. Il y a des gens qui voudraient que cette fête n’existe pas. Il y a des gens qui voudraient que nous n’existions pas. Mais nous sommes là et nous sommes nombreux. Nous sommes là et nous voulons être heureux.
Je suppose que les moutons sont à l’ombre. Il fait très chaud. Ils doivent avoir un abri quelque part. En tout cas, je ne les vois pas. Je suis sorti du tram, j’ai longé ce gros boulevard très calme, très minéral, sur trois cent mètres, et voilà : les murs de la prison. Et autour : un grillage. Entre les deux : une prairie en guise de zone tampon, comme les châteaux forts avaient leurs douves. Sur la grille, une pancarte : « Les moutons de l’Ouest, éco-pâturage. Merci pour votre bienveillance. Le bien-être animal est notre priorité. » Ouf ! Je m’inquiétais. Les animaux enfermés ici sont bien traités. J’attends Thierry sur le parking. Il arrive à vélo, son sac de livres sur le dos. Il vient parler de sa passion, c’est-à-dire de son métier et de Georges Perec. Moi, j’assisterai, j’observerai, je noterai des choses, plus tard j’écrirai. C’est la première fois que j’entre en prison. La phrase facile à écrire après celle-ci, bien sûr, serait : « et je sais que j’en sortirai deux heures plus tard. » Ce n’est pas une boutade. Je n’ai pas envie de rigoler. Ça m’impressionne vraiment. Depuis que j’anime des ateliers d’écriture auprès de personnes considérées comme « éloignées de la culture », je rencontre des camarades qui font le même métier que moi, on partage nos expériences, nos pratiques. On travaille dans des collèges ou lycées réputés difficiles, dans des centres sociaux, dans des médiathèques de quartiers populaires. Et parfois, quelqu’un·e me parle de son expérience en prison. Cécile, Jacques, Lou, Cyrille ont fait ça. Ça se passe super bien. Alors forcément, je me dis : pourquoi pas. Un jour on me proposera de le faire. Un jour, on m’a proposé le contraire : animer un atelier dans un appartement un peu chic, à Paris, pour un groupe d’adultes hyper cultivés, motivés, trop sympas, leurs références littéraires étaient de bon niveau, les textes étaient chouettes, j’ai passé un super moment et je suis parti avec une enveloppe de billets. Je raconte ça à Axel ce matin avant de quitter Nantes. Je lui dis : « J’ai eu l’impression de vendre mon amitié » — parce que la chose que j’aime partager en atelier, c’est de l’écoute, de l’empathie, et que je voudrais que ça reste gratuit. Pourtant, mon métier est un métier et je suis légitime à gagner ma vie avec ça. Axel dit : « On n’est pas à l’aise avec l’argent. » C’est ça. Dans notre monde idéal, ces services seraient gratuits. Je serais payé par le service public, car je travaille pour le bien commun. En vérité, ça fonctionne sur ce principe la plupart du temps (la séance privée dans cet appartement confortable était une exception dans mon parcours). Mais nous savons que ce système est attaqué de toute part. On diminue drastiquement le Pass Culture. On supprime les subventions aux associations. On réduit le nombre d’artistes accueillis en résidence. On détourne les budgets culturels pour financer le divertissement sans aucune valeur artistique, voire la propagande réactionnaire. On étouffe nos sources de revenus. Alors, si on veut continuer à travailler, faudra-t-il changer de public ? démarcher les salons bourgeois ? Nous pourrions le faire. Nous saurions le faire. C’est un métier légitime. Tout le monde a droit à la culture — même les riches. C’est un beau métier. Mais ce n’est pas le même métier. Je préfère le mien. Heureusement, je ne suis pas acculé. Pour l’instant, tout va bien pour moi. On me propose du boulot. On me fait rencontrer des publics si différents que je ne m’ennuie jamais. La semaine dernière au foyer de jeunes travailleurs de Rosny-sous-Bois. Le mois prochain au village vacances des cheminots à Samoëns. Un jour peut-être, on m’enverra en prison — je veux dire : pour travailler. À la fin de mon déjeuner avec Ilan, il a plaisanté : « On m’enverra en prison — comme opposant politique », parce qu’Ilan est très impliqué dans la résistance au saccage de la culture dans sa région. Aujourd’hui j’entre donc en prison pour la première fois. Mais ce n’est pas moi qui anime. C’est une conférence de Thierry. Une rencontre. Je me contente d’observer. J’ai un carnet et un feutre noir. D’abord, je note ceci : « Le bien-être animal est notre priorité. »
Ça se passe dans une « friche », dit Olivier pendant sa conférence. Olivier est un personnage de fiction qui ressemble à mon ami Olivier : il joue un professeur parachuté dans cet endroit impossible, totalement inadapté, impropre à accueillir sa conférence sur « la rencontre littéraire ». Il s’agit d’une mise en abîme ironique, car des rencontres se produisent, au contraire. Nous rencontrons (enfin) sa mère. Je dis : « Tu existes donc ! depuis le temps que j’entends parler de toi… je finissais par croire qu’il t’avait inventée. » Inventer sa mère, ce serait une belle chose, mais la plupart des gens ont vraiment une mère. Je m’en rends compte ces temps-ci, car c’est une époque de ma vie où je rencontre sans cesse les mères de mes amis. Celle de Pierre. Celle de Baptiste. Combien de mères ? Si elles n’existaient pas, sauraient-ils les inventer ? Avec celle d’Olivier, je parle brièvement de mon père : le lieu nous y invite : notre rencontre se passe dans ce jardin qui n’est pas une friche, mais un oasis, un étrange répit dans la ville, un morceau de culture et d’agriculture ceint de murs de pierres : les fameux murs à pêches de Montreuil. Alors j’explique que mon père a grandi juste à côté, deux cents mètres à vol d’oiseau, on entend bien les oiseaux ici malgré le brouhaha joyeux des festivaliers, il habitait la petite cité de Port-Royal collée au parc Montreau, mes grands-parents y ont vécu jusqu’à la fin. Je dis ça, oui, voilà. Puis le spectacle commence, la mère à ma droite, Jean-Eudes à ma gauche. C’est donc un dimanche avec Jean-Eudes : bien longtemps que ça ne nous est pas arrivés. Vendredi, c’était notre anniversaire, dix-neuf ans que nous nous sommes vus et reconnus : « la rencontre » est le thème de la conférence d’Olivier, ça commence, nous écoutons. Pour une fois que ce n’est pas moi qui tient le micro, ça me repose.
« Tu nous a ramené ton frère jumeau ? » Évidemment, c’est une boutade, puisque T. est l’oncle de Pierre et qu’il sait depuis vingt-neuf ans que Pierre n’a pas de jumeau. Mais ça me fait plaisir. D’abord parce que c’est agréable de ressembler à son ami, même si ce n’est pas vrai qu’on se ressemble. Mais surtout (et je ne le réalise que plus tard) parce que je me trouve intégré, par la magie d’une seule phrase (la première prononcée) dans la galaxie qu’ils appellent « famille ». Inutile de revenir sur le caractère exotique de ce concept pour moi : je l’ai déjà écrit dans mon dernier billet. Allez, si. J’y reviens. J’en reparle à Pierre le weekend suivant. Je lui raconte ce qu’il sait déjà : les relations difficiles entre les membres d’une fratrie qui auraient pu être mes oncles et tantes, si l’une n’était pas sortie si tôt de la vie des autres, et si les suivants ne s’étaient pas brouillés. Le lourd bagage de leur enfance commune dont ils ne savaient pas se dépêtrer. Alors, dans mon enfance — et a fortiori dans ma vie d’aujourd’hui — un tel rassemblement de cousins et cousines, parents et enfants adultes, je ne connais pas. Et voilà que, dans le jardin d’une maison inconnue, hop, on me fait une place à table, et je me trouve face à des parents et à leur fils qui sont les tante, oncle et cousins de mon ami. Comme si de rien n’était. Étrange et doux. Voilà pour l’expérience de début. Non, ce n’est pas le début. L’histoire a commencé deux jours plus tôt : la reconnexion immédiate (mais qui en doutait ?) avec Pierre, la maison qui m’est déjà familière, la bibliothèque Inguimbertine, le soleil qui tape, les pizzas offertes, la placette bombardée de musique trop forte, la nuit, le bourg en caricature de Provence pittoresque. Il y a eu tout ça. Intense et facile. C’est pourquoi je lui dis : « Maintenant, tout me va. » J’accueille l’impro. Tout ce qui arrive désormais se passe bien. Les rencontres. La solitude que je suis venue chercher, de 8 heures à 20 heures, comme cet hiver à Ronce-les-Bains. J’écris. J’écris seul. Normalement je fuis la solitude — mais pas moyen d’écrire autrement que seul. Et je veux écrire. Dans cette maison trop grande qui nous est confiée, lorsque je suis seul, je ne suis pas seul. Une chatonne de huit semaines me saute dessus, grimpe à mes mollets, court sur mes épaules, mordille les lacets de mes chaussures. Comment ne pas l’adorer ? Lui refuser mon attention ? Alors je la quitte pour travailler dehors, au chaud et à l’ombre, déplaçant ma chaise dans le sens du soleil. J’ai besoin de m’immerger plusieurs heures d’affilée, deux jours pleins. Peu de temps, en somme, mais une configuration rare dans ma vie, ces mois-ci. Je commence donc ce séjour par ça : un projet à la fois, plutôt que de papillonner. Je m’occuperai de tout le reste en fin de semaine (les lectures à venir autour de « Perec 53 » à Nantes et à Paris, la fin de ma résidence à Villetaneuse). D’abord, j’écris. Trente mille signes. Pas énorme. Mais tout de même, il faut les sortir. Je les sors. Voilà. Ça semble bien. Je saurai demain si c’est bien. Je relirai demain. D’abord, j’écris. Je réactive des souvenirs. Une mémoire par strates, un récit non linéaire, une histoire qui forme des boucles. Une nouvelle pour « Pédale, pédale ! » que j’espère publier dans la prochaine saison. J’espère que Baptiste l’aimera. Moi, j’y prends plaisir. Ça m’excite de l’écrire. Et c’est doux. C’est tendre. Ça parle d’habitude. Et d’amour.