J’ai rêvé que j’étais chez moi

C’est le moment du départ. Je suis en voyage et je dois rentrer chez moi. Il y a presque toujours ça, dans mes rêves : je quitte une maison dans laquelle j’ai vécu quelques jours. Et cette maison provisoire, je la vois en détail. Je peux la décrire. Pourtant, elle est différente à chaque fois. Il arrive qu’elle ait la forme d’une des maisons que mon corps, éveillé, a connue. Par exemple, la maison de Goudelancourt. D’autres fois (le plus souvent), c’est un intérieur recomposé à partir de pièces détachées, prélevées n’importe où et assemblées au petit bonheur. Il faut quitter cette maison. Cette nuit, je devais ranger mes affaires dans des valises. Le départ. J’ai raconté ce genre de scénario plusieurs fois. La nuit d’avant, c’était ça aussi. Je n’ai gardé aucune image de la maison que je quittais alors, mais je me souviens du trajet pour rentrer chez moi : je devais prendre un avion et, dans la file d’attente, je parlais italien avec un type (je galérais un peu). Ça aussi, ça m’arrive tout le temps. Non pas l’avion, mais d’essayer de parler italien. Ce n’est pas difficile de comprendre pourquoi : c’est la seule langue que j’ai vraiment cherché à apprendre, à l’époque où je suis parti en voyage à Rome. Là-bas, pendant un mois et pour la première fois, j’avais un appartement pour moi seul. J’étais « chez moi ».

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Vous vous rendez compte ?

« Vous vous rendez compte », elle me dit. Un peu, que je me rends compte ! Elle me rapporte une anecdote survenue ces dernières semaines, après que j’ai demandé à chaque élève de trouver une histoire étrange, amusante ou effrayante qui leur est arrivée pendant leur stage. C’est le groupe de Première : ils viennent de passer six semaines en situation professionnelle. Et moi, pendant mon atelier, je leur demande d’écrire « quelque chose qu’on ne peut pas écrire dans le rapport de stage » — un épisode qui n’a pas de rapport avec le travail, ni avec le lycée, mais seulement avec les relations qu’on crée et qu’on tisse, nous autres les humains.

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Désir quand même (inventaire)

Envie de pas grand chose. Tristesse diffuse. Joie de trouver une écriture amie, sur une enveloppe, dans ma boîte aux lettres. Honte de ne pas répondre à d’autres messages, laissés en friche depuis trop longtemps, alors que j’avais aimé les recevoir quand ils sont arrivés. Joie de participer bientôt à un événement avec des vrais gens, si tout se passe bien, grâce aux camarades de Papier Machine. Déception, par anticipation, de voir tout annulé une fois de plus. Plaisir de voir que ma curiosité est contagieuse : à force de poser à tout le monde des questions sur Jean Vaudal, on me répond que mes recherches ont du sens, et que mon article vaut le coup d’être écrit. Vertige devant le grand vide qui me dit, à propos de tout, et surtout de n’importe quoi : « À quoi bon faire ça ? » Joie de parler avec N. de son texte magnifique, qui complètera la saison 3 de nos « Histoires pédées ». Frustration de mener cette conversation sur un écran, comme une réunion de travail, alors qu’elle aurait dû ressembler à une soirée au bistrot. Douceur des heures passées inaperçues, et des bières bues chez G. et E. sans penser à dehors. Frustration de devoir partir si vite, quand je comprends que le temps est passé quand même et que surgissent les mots : « couvre-feu ». Plaisir d’avoir été choyé, dans l’intimité et la chaleur, pour mon anniversaire discret. Tristesse de n’avoir pas soufflé mes bougies avec ma mère, comme nous en avions pris l’habitude au fil de mes vingt-neuf premiers anniversaires. Émotion d’entendre Juline commenter le dessin qu’elle a fait pour moi, en disant : « Ici, ce sont les parents. » Frustration de ne pas l’avoir célébré dans le bruit et la foule, alors que je n’ai jamais eu l’habitude de le faire : devant l’impasse, j’éprouve le désir urgent de ces fêtes impossibles. Effort agréable, mais effort tout de même, de composer un planning pour ma résidence : il faut se projeter pour ne pas moisir. Peur que mes idées d’atelier n’excitent que moi, et laissent les élèves froids. Joie de sentir encore une fois (dans l’œil de quelqu’un, puis dans celui de quelqu’une) la petite étincelle s’allumer. Tristesse d’entendre parler de ces élèves qui, bourrés de qualités (comme tous les êtres humains), se laissent partir à la dérive, par la faute de tout le monde à la fois et de personne en particulier. Désir de pas grand chose, désir quand même. Colère contre tout. Surprise de sentir que le corps marche encore quand la tête ne tourne pas rond : goûter un rayon de soleil, manger, faire l’amour. Dégoût de tout ce qui me dégoûtait déjà : rien ne change, rien ne s’arrange. Plaisir minuscule de porter mon chapeau sous la pluie, plutôt qu’un encombrant parapluie, depuis que j’ai fait couper mes cheveux : j’évite le chapeau lorsqu’ils sont trop longs, car il les aplatit et me fait une tête horrible (au lycée, merci). Agacement, tout de même, à cause de cette petite pluie qui s’immisce : nous avons si peu d’endroits où nous abriter, quand tout est fermé. Plaisir d’imaginer ce geste, qui serait partagé par plusieurs personnages de Rue des Batailles : ébouriffer ses cheveux pour relever un épi écrasé, c’est-à-dire : un tic qui s’efforce de rétablir le désordre, plutôt qu’un tic qui, au contraire, chercherait à lisser une mèche indomptable. Perplexité devant la complexité de mon propre plan de travail. Envie d’écrire quand même.

Avant que ça devienne laborieux

C’est laborieux, mais dans le bon sens du terme. Autrement dit : c’est du boulot. Et j’aime ce boulot. Pour écrire quelques lignes de fiction, j’ai besoin d’un temps infiniment plus long (et d’une concentration bien plus grande) que pour écrire un billet de ce journal, que je jette ici sans difficulté, sans trop y réfléchir. Dans la matinée, j’ai écrit deux ou trois mille signes de Rue des Batailles, et je crois que c’est pas mal. C’est peu, mais c’est dense. Ça pourrait être le début du premier chapitre (tandis que l’autre chapitre que j’ai écrit, ces dernières semaines, serait situé vers le milieu du récit). Ce début agirait comme un prologue. Il me semble que ce fragment contient tous les sujets de Rue des Batailles, mais sous une forme métaphorique. On n’y voit pas le personnage principal (Jules), mais son père (Pierre), qui n’a encore que treize ans ; ça ne se passe pas à Paris, mais à Cambrai. Ce n’est pas le Second Empire, mais le Premier. On est très loin de la rue des Batailles, mais on y perçoit, au loin, le bruit des batailles. À travers une anecdote animalière, le garçon se pose la question de la liberté, de l’abandon et de la disparition. Alors, a priori, en tant qu’incipit, ça colle. Mais je me demande si ça ne colle pas trop. Si ce ne serait pas, genre : une ouverture un peu programmatique. Le problème, par rapport à d’autres trucs que j’ai écrits très intuitivement, c’est que mon envie de Rue des Batailles est, au contraire, celle d’un grand roman foisonnant et complexe. C’est donc, nécessairement, un projet structuré. Je formule mon problème ainsi : Comment construire sans fabriquer ? Un roman fabriqué : au secours ! Si quelqu’un me surprend à fabriquer un roman, surtout, qu’il soit sans pitié : qu’on me ligote, qu’on me tape sur le crâne, qu’on me fasse n’importe quoi, mais surtout il faut m’empêcher de faire ça.

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Le principal plaisir de ces fleurs

De l’autre côté du carrefour, depuis le banc où nous sommes assis, je remarque un arbre penché, comme un saule. À son pied, des fleurs blanches sont répandues, balayées par le vent. Je les montre à ma mère : « Regarde, ce sont les fleurs que tu aimes bien. » D’habitude, nous ne sommes pas spécialement branchés hanami : contempler les arbres en fleurs, bof. Mais ici, la chose devient très importante à mes yeux. Je profite d’un coup de vent plus fort pour saisir, en plein vol, une de ces fleurs. Elle est énorme. Je l’enlace de mes deux bras, pour qu’elle ne s’échappe pas. Je prends garde de la rabattre vers moi, afin d’éviter que le vent ne s’engouffre à l’intérieur (elle a la forme d’une cloche de muguet gigantesque) : si elle se gonfle d’air comme un parachute, elle s’envolera de nouveau, et je risque d’être entraîné par son mouvement. En la gardant bien serrée contre moi, je retourne m’assoir sur le banc, avec ma mère et ma sœur. Nous caressons les énormes pétales, très épais, très doux. Le toucher est si soyeux qu’il me semble être le principal plaisir de ces fleurs : il faut les caresser, plutôt que les observer. Imperceptiblement, cette masse molle et blanche se transforme : je porte désormais une énorme grappe de branches et de feuilles (les branches, très fines, ne me blessent pas, et les feuilles sont comme des aiguilles de pin, mais très douces). La chose semble toujours prête à s’échapper, si je ne la maintenais pas contre ma poitrine et sur mes genoux. Des petites baies violettes sont enfouies dans les feuillages ; je les propose à ma mère, à ma sœur. Ma sœur dit que ces fruits ne sont pas comestibles. Quelle déception ! Et moi qui étais persuadé qu’elle en raffolait… C’est pour ma mère que j’ai été chercher cette fleur, et c’est pour elle que je me suis donné tant de mal à cueillir ces baies… Tant pis. Je réalise alors qu’il y a un chien avec nous. Je tente de lui faire manger une baie : il n’en veut pas non plus. Bon ! Si c’est comme ça, je vais me séparer de cette masse végétale et encombrante : bon débarras ! Surtout qu’elle ne regorge pas que de fruits : elle est aussi habitée par des insectes noirs, ressemblant à des fourmis ailées. Ces bestioles viennent sur moi. Plusieurs se baladent déjà sur ma peau. Je suis en short et en t-shirt, donc très exposé : c’était agréable au moment des caresses (les pétales de fleur), mais beaucoup moins avec les fourmis. Je laisse donc le machin s’envoler pour de bon, et je vais me rincer à la fontaine. Je passe mes jambes, mes bras, puis ma tête sous l’eau froide. C’est une sensation vive, mais agréable. Un contraste total avec la douceur éprouvée au début du rêve. C’est un plaisir différent, mais un plaisir aussi.

Liste : lieux où j’ai dormi en 2020

Chez moi :

  • rue de la Roquette, Paris (274 nuits)

En résidence :

  • appartement, 2e étage gauche, 28 rue Bessières, Montauban (64 nuits)
  • appartement, 2e étage droite, 11 place Nationale, Montauban (4 nuits)

Chez les autres :

  • chez J. & S., rue des Pyrénées, Paris (1 nuit)

En voyage :

  • appartement no2 (2e étage gauche), 2 rue Jules-Ferry, Roscoff (14 nuits)
  • une maison, 26 rue Saint-Cyr, Saint-Céré (4 nuits)
  • une maison à Crézou, Saint-Médard-de-Presque (2 nuits)
  • une maison à Châtellerault (2 nuits)
  • chambre 204, hôtel d’Angleterre, 1 rue Louis-Philippe, Le Havre (1 nuit)

Liste : livres lus en décembre 2020

Mathieu Riboulet. Le regard de la source.
Patrick Autréaux. Les irréguliers.
Florentine Rey. Le bûcher sera doux.
Charlotte Monégier. Le petit peuple des nuages.
Alain Blottière. Azur noir.
Isabelle Flaten. Les deux mariages de Lenka.
Jean Vaudal. Un démon secret (relu).
Daniel Mendelsohn. Une odyssée.
Anne Savelli. Fenêtres, Open space.

Disons, pour simplifier : « quand nous étions jeunes »

Je ne l’avais pas remarqué, la dernière fois que je suis sorti à Pierre-et-Marie-Curie : il y a un très beau Bar du Métro. J’ai pourtant l’œil pour ces choses-là, d’habitude. Il y a dix ans, j’avais voulu n’en rater aucun : j’avais photographié trente-deux établissements nommés « Au Métro » situés à la sortie d’une station : la série est sur cette page. J’avais été jusqu’à Levallois, jusqu’à Asnières, même. Mais ce bar à Ivry m’avait échappé. Sur Street View, je remonte le temps : en mai 2008, la terrasse était installée ; depuis 2014, le rideau de fer est baissé. Quand j’ai entrepris cette collection en 2010, le bar était-il ouvert ou fermé ? Sur la porte de l’immeuble, du côté de la rue Celestino-Alfonso, sont affichés des permis de construire et, sans doute, de démolir. Je n’ai pas traversé l’avenue pour les lire en détail. Je pense à Queneau, Courir les rues : « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse. » Mais c’est trop difficile, ça va trop vite, on en rate forcément.

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Toutes les pièces sont compatibles entre elles

Nous rentrons à Paris en train. À cause d’un accident sur la voie, notre parcours est dévié : au niveau de Saint-Denis, le train traverse la gare de voyageurs, puis il passe sous une barre d’immeuble entièrement vitrée (les bureaux d’une administration) et atteint le second faisceau ferroviaire, c’est-à-dire les lignes de marchandises. Nous poursuivons notre trajet sans encombre. Mais, peu à peu, nous nous écartons de l’itinéraire logique ; je remarque que nous passons par la forêt — peut-être celle de Saint-Germain-en-Laye — tu parles d’un détour ! Je remarque également que le train roule sur le chemin : il n’y a plus de rails. Le sol n’est pas plan, les taillis sont denses… c’est dangereux. Arrive un moment où ce n’est plus possible : nous devons quitter le train et terminer le trajet à pied. Je suis avec ma mère. Tous les deux, nous abordons un ponton de bois, et nous laissons filer la rame. Il faut grimper un escalier à claire-voie, les marches sont démesurées, je les franchis à quatre pattes pour garder l’équilibre. C’est plus difficile pour ma mère, qui est en robe, mais elle s’en sort plutôt bien. Nous arrivons à destination sans mal. C’est une vaste pièce, le sol est en planches de bois. Les gens nous attendent pour une visite (c’est peut-être un musée), ou pour un événement (fêter un anniversaire).

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