Dimanche 16 mai 2004

Matin. Dans le dernier Fluide, il y avait un article de Casoar qui parle de ce rêve que feraient beaucoup de tintinophiles. Ils se promènent aux puces et dénichent un album de Tintin inconnu. Oh, joie ! Ils le feuillètent et l’achètent. Moi, la nuit dernière, j’ai rêvé que j’étais dans une librairie, du genre de celles qui vendent de vieux bouquins. On nous y avait emmenés avec toute la classe. Chacun devait choisir pour soi un livre d’histoire. Moi, aucun ne m’intéresse. Alors, je me dis : tiens, tant qu’à être ici, je vais voir si je ne trouve pas une BD sympa. Ô miracle ! Je déniche un album du Concombre masqué : Le Concombre masqué dans le Bugle (qui n’existe pas). Je veux l’acheter. Il est à huit euros, je le marchande à six. Il y avait aussi un vieux Gotlib de 1939 (?). Moi aussi, je rêve d’albums imaginaires.

10h20. S* vient de m’appeler : elle me proposait d’aller voir La mauvaise éducation, le dernier Almodóvar. Pas de chance : je l’ai vu hier avec maman, à Saint-Germain. C’était en VO, j’ai bien aimé ça. Le film est terrible ! C’est très tordu. Pédophilie, religion, homosexualité, drogue et cinéma : ça fait beaucoup de thèmes. Et ça se termine en film noir, par un crime. Faut digérer tout ça, après. J’ai beaucoup aimé. Ça m’étonne un peu que S* ait envie de voir ce film… Je verrai demain comment elle a réagi.

Au fait, je n’en ai pas parlé : le weekend dernier, j’ai eu un nouveau petit cousin. Ma cousine G*, vingt-cinq ans, a eu un petit N*. Hier, à Saint-Germain avec maman, on lui a trouvé des petits cadeaux : un vêtement et une peluche de zèbre.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no1 (« Journal, 14 août 2003 – 15 juillet 2004 »), j’ai quinze et seize ans.

Une éducation sentimentale, en somme

Naturellement, nous avons tous les deux détesté le personnage. Mais moi, en plus, j’ai détesté le film. J.-E. est moins catégorique, parce qu’il est foncièrement optimiste : il préjuge d’abord des bonnes intentions de l’autre avant, s’il le faut, de se raviser. Il dit : « Le personnage est tellement odieux, tellement immonde, qu’il est évident que le réalisateur a forcé le trait pour dénoncer son comportement. » Mais, moi qui suis pessimiste, c’est ma colère qui parle : « Ce film est une merde réactionnaire, et le réalisateur est complaisant avec son personnage du début à la fin. »

Dans une esthétique rétro (la nostalgie d’une époque où l’on disait des prédateurs sexuels qu’ils étaient des petits fripons, des « coureurs de jupons »), ce film nous montre le parcours d’un jeune provincial montant à Paris : les femmes qu’il séduit, ses ambitions professionnelles… une éducation sentimentale, en somme. Toutes les ficelles du scénario viennent conforter les préjugés du personnage : à aucun moment le réalisateur ne prend ses distances avec lui. Il ne cherche jamais à le mettre en difficulté. Aucun personnage secondaire ne vient apporter une voix dissonante : les autres hommes sont aussi machos que lui (ah, la joyeuse bande de mecs !) et toutes les femmes sont soumises (elles souffrent en silence, pour ne pas importuner le héros). La banlieue est incarnée par une jeune maghrébine, fugueuse, en voie d’insertion, naïve et coincée (après qu’il l’a abandonnée, elle finira vite par se caser et faire un môme) ; la femme de province, c’est l’amour d’adolescence qui revient, et qui rêve aussitôt de mariage (la province ne change pas) ; et à Paris, c’est une femme délurée qui lui propose un ménage à trois (les mœurs de la grande ville). De ces femmes, on nous montre le corps (elles sont intégralement nues, alors qu’on voit à peine une épaule du mec), mais jamais leur point de vue : quand il leur arrive un truc, elles disparaissent de l’écran. Et c’est le vieux père (la voix de la sagesse) qui confisque la parole de la femme bafouée pour la porter auprès du fougueux étalon, qui l’a déjà remplacée par une autre depuis longtemps. Alors que le jeune con a bousillé la femme qu’il prétendait aimer, son vieux père lui dit, apprenant qu’il y a une nouvelle victime dans son cœur : « Fais attention à toi. » Oh oui, fais attention, petit chéri ! Tu vas encore beaucoup souffrir, car les femmes sont cruelles : à peine on les a sautées, elles réclament déjà d’être considérées comme des êtres humains. « Fais attention à toi. » Cette complicité masculine nous tire des larmes : on croirait voir Macron et Darmanin s’entretenir « d’homme à homme ».

Le personnage n’est jamais caricaturé. Au contraire. Le réalisateur est persuadé d’en faire un portrait nuancé : il a bien conscience des défauts de ce jeune homme, trop fougueux, trop inexpérimenté. C’est un film d’initiation : une « éducation sentimentale », vous dis-je. Alors, forcément, le brave garçon commet des erreurs. Il faut bien que jeunesse se passe. La voix off nous dit : « Luc se reprochait sa double lâcheté, envers Djemila et Geneviève à la fois. » Voilà donc le réalisateur qui nous dit : « Vous voyez, je sais qu’il n’est pas parfait : il est lâche. » Mais c’est trop facile d’être lâche. La lâcheté est une faiblesse : c’est quand on cause le mal sans malveillance, n’ayant pas eu le courage d’agir. Or, cet homme-là n’est pas lâche : il agit par égoïsme. Il organise activement son jeu de séduction, il insiste pour coucher (demandant « pourquoi ? » à celle qui lui dit non) et choisit délibérément de partir.

Aurions-nous mal interprété le propos du réalisateur ? Vite, on vérifie sur le site du distributeur. De quoi parle donc ce film ? Probablement, des « errances d’un jeune homme qui, trahison après trahison, prend conscience de son rôle de mâle dominant » ? Non, pas du tout. Je lis : « Les premières conquêtes féminines d’un jeune homme et la passion qu’il a pour son père. » Ah, bon. Et nous qui espérions.

Ce film n’est pas seulement un film beauf de plus, comme peuvent l’être certaines comédies soi-disant populaires, vulgaires, flattant les bas instincts, dont on sait qu’elles servent seulement d’alibi pour vendre du temps de cerveau disponible. C’est un film dramatique et arty, réalisé par un représentant du cinéma d’auteur, financé par de l’argent public, s’adressant (par ses choix esthétiques et son réseau de distribution) à une petite élite intellectuelle ; c’est un film sans aucune maladresse, réalisé par un homme cultivé et techniquement compétent, doté d’une conscience politique, un homme en pleine possession de ses moyens, appartenant à la classe dominante à tous points de vue, qui sait pertinemment ce qu’il fait. C’est un film d’entre-soi, par lequel un homme confit dans ses certitudes s’adresse à ses semblables : il montre des comportements dégueulasses pour les excuser en les esthétisant.

Je suis dans cet état de colère, sortant du cinéma. Et J.-E. est sous le choc : « C’est tellement énorme, ça ne peut pas être du premier degré. Il cache forcément une ironie, une dénonciation quelque part. » Mais on cherche. Et on ne trouve pas. Et on pense aux blagues beaufs du Masque et la plume subventionnées par nos impôts. Et on pense aux saloperies perpétrées dans les petits milieux rances, où tout le monde se protège, et qui parviennent difficilement à créer le scandale au-dehors. Et on pense au César de Polanski. Alors on se rend à l’évidence : ce film est dégueulasse.

Si vous voulez voir Le sel des larmes de Philippe Garrel, piratez-le. Ne dépensez pas un centime. Même si vous ne payez pas votre place (parce que, comme nous, vous avez un abonnement au cinéma), n’allez pas gonfler les chiffres de fréquentation des salles qui s’en rendent complices.

Ça peut durer longtemps

Je procrastine la plomberie. Je n’ai plus d’eau depuis des mois. Quand le voisin du dessous m’a montré l’état de son plafond, j’ai compris que quelque chose ne tournait pas rond chez moi, ou plutôt que quelque chose coulait en-dehors du tuyau. J’ai coupé l’arrivée d’eau et je me suis dit : « On verra ça plus tard. » Plus tard, il y a eu la résidence à Montauban. Je n’étais donc pas chez moi, c’est-à-dire dans cette chambre qui me sert de bureau, où je suis en train d’écrire ce billet. Depuis mon retour, je n’ai pas envie de m’intéresser à cette fuite d’eau. Je me rends coupable d’une autre fuite : j’évite le problème. J’arrive le matin avec ma bouteille pleine, qui suffit à me laver les mains, à me faire un café. Ça pourrait durer longtemps comme ça. Ça dure longtemps, déjà. Certains jours, au lieu de me reprocher de faire l’autruche, je préfère me féliciter de ma frugalité : « La preuve que je sais me contenter de peu. » C’était mieux avec l’eau courante, mais ça marche sans.

Ça peut durer longtemps : c’est moins bien qu’avant, mais c’est supportable. On ne voit plus les visages des gens. On ne se réunit plus avec des inconnus dans un lieu clos. On n’embrasse plus ses amis (et quand on le fait, on a l’impression de faire une bêtise). Dans les librairies, on n’organise plus de rencontre entre les auteurs et les lecteurs : on n’échange plus d’idées, d’émotions, en sirotant un verre. On entre dans la boutique, on choisit un bouquin, on passe à la caisse. On ne partage plus, on consomme. C’est moins bien qu’avant, mais c’est supportable. On reste en vie, même si on s’emmerde. Les animaux domestiques s’emmerdent dans leur cage, mais ils sont en bonne santé. Ça peut durer longtemps comme ça.

À l’époque où je travaillais dans une organisation hiérarchisée, on appelait ça : « travailler en mode dégradé ». On n’aimait pas ça, on trouvait ça dégradant par rapport aux compétences qu’on estimait être les nôtres, on pensait qu’on valait mieux que ça. C’était pénible, mais on n’en mourait pas. On faisait le job ; on trouvait que le résultat était pourri ; on n’en était pas fiers ; on était payés à la fin du mois. On démontrait, grâce à notre bonne conscience professionnelle, qu’il était possible de continuer à jouer notre rôle, même dans ces conditions dégradées. Alors, ça pouvait durer longtemps. Et ça durait, de pire en pire. Ça marchait.

Promis : je vais finir par appeler un plombier. Ça ne peut pas durer. Pour me laver les mains, pour boire un café, ça va. Mais pour habiter, ça n’ira pas. Alors, si quelqu’un vient habiter ici ? La perspective de prêter cette chambre à J., bientôt, devrait me motiver : ce serait bien que tout fonctionne pour lui. Mais je crois que J. s’en fout. La dernière fois qu’il a dormi ici, il venait de passer dix jours dans la montagne avec son hamac. Alors, autant dire que l’eau courante à tous les étages, il sait s’en passer. Il sait se contenter de peu. Par contre, je pense qu’il supporte difficilement, lui aussi, de vivre moins bien. En mode « dégradé ». Mais il a cette qualité : il sait vivre autrement. En mode « Je sais ce qui est important pour moi. » Vivre ainsi : est-ce que ça peut durer ?

Je n’ai décidément pas le temps

Je dois quitter cet endroit, bien que « ce ne soit pas terminé » et que « les autres » restent encore un peu. Je suis attendu ailleurs. Oh, ce n’est pas loin (une demi-heure à pied), mais il ne faut pas que je traîne. Alors je passe aussitôt à la salle de bains, sans attendre mon tour : tant pis s’il y a déjà quelqu’un dedans. Je me brosse les dents au lavabo. Je suis tout nu. À côté de moi, il y a un garçon que je ne connais pas. Il est tout nu également, puisqu’il prend sa douche. Il n’a pas tiré le rideau correctement, si bien que je le vois en entier. Cela ne me gêne pas. Je pense qu’il n’est pas gêné non plus. Il est même possible qu’il l’ait fait exprès. Mais, par correction, par pudeur peut-être, je prétends ne pas le voir. Je me concentre sur mon brossage de dents. De toute façon, il ne me plaît pas – bien qu’il soit joli garçon. Et puis, je n’ai pas de temps pour ça. Je le trouve jeune. Mes vêtements sont dans un coin de la pièce. Je dois faire quelques pas pour les atteindre. À ce moment, l’autre est sorti de la baignoire. Il se trouve sur mon chemin. Il me touche. Je ne sais pas à quel endroit précis. Ce n’est pas immédiatement sexuel, mais tout de même : c’est un garçon nu qui touche mon corps nu. Il faudrait être naïf. J’essaie de l’éviter, parce que je n’ai décidément pas le temps. Mais il insiste (avec douceur). En fait, je suis obligé de me rendre à l’évidence : c’est agréable. À mieux considérer la situation, je trouve même ce garçon charmant. Si j’avais le temps, je ne dirais pas non. On pourrait au moins s’embrasser. Mais je dois m’habiller. Et d’abord, me rincer la bouche (car j’ai encore le goût du dentifrice). Le lavabo, qui était large tout à l’heure, est devenu un tout petit lave-mains, engoncé dans un renfoncement de la pièce. Je glisse ma tête dans l’espace exigu, sous une tablette qui m’oblige à me contorsionner. Je prends l’eau du robinet dans ma bouche et, en même temps, je sens la langue du garçon s’emmêler avec la mienne. J’ai eu beau lui dire que je n’avais pas le temps, il s’est faufilé dans le même espace que moi, afin de profiter des rares minutes qui me restent. Alors, nos deux têtes se trouvent ensemble dans cet espace confiné : c’est un baiser bizarre, arrosé par l’eau du robinet. Après ça, je m’habille. Il le faut bien. Mais, puisque je dois me rendre à toute proximité (à une demi-heure de marche), peut-être pourrait-il m’accompagner ? À défaut de faire l’amour, nous pourrions marcher ensemble, et nous embrasser dans la rue ? J’aime bien les baisers dans la rue. J’aimerais ça, avec lui. Il me semble que je lui fais cette proposition, mais je n’en suis pas sûr. Je ne connais pas la suite. Il est certain que je m’en vais ; j’ignore s’il m’accompagne. Le rêve s’interrompt ici, ou alors il bifurque.

C’est une comédie rocambolesque dans un paysage exotique

C’est un panorama : la tour Eiffel, la Sainte-Chapelle, l’église Notre-Dame-de-la-Croix. Trois pompiers regardent la colonne de fumée derrière les cités du Bas-Belleville. Ils sont en repos. En goguette, comme nous. Ils grignotent ou sirotent des trucs. Nous aussi, nous regardons l’incendie depuis le belvédère.
« C’est à côté du Père-Lachaise, dit J.-E.
— À côté de chez nous, alors. »

Il y a aussi deux types blonds, dont un qui me regarde (pas le plus beau des deux, tant pis). On descend dans le parc, on trouve un banc à l’ombre comme des petits vieux. Au-dessus, une fanfare joue des classiques archi-connus que je ne sais pas reconnaître. À notre gauche, un gars fait jouer sa sono à fond (un autre genre de musique). Entre les deux, moi qui lis Quand la parole attend la nuit et J.-E. qui me raconte son livre à lui. Et puis soudain, je ne sais pas pourquoi : ça tombe comme ça. La tristesse. Elle s’abat sans crier gare.

« Reprendre un café », dit-il. Je dis : « D’accord. » On descend encore, on cherche une terrasse. En fait, je ne cherche pas, je me laisse faire. Je dis : « Au soleil on sera bien. » Finalement, on choisit l’ombre, rue Saint-Maur, et on y est bien aussi. Et ce n’est pas un café, mais une bière. Je dis oui à tout. Et soudain (non, pas soudain : peu à peu, à tout petit peu) ça revient. Je ne sais pas quoi, mais « ça » revient. Il y a une guirlande de fanions au-dessus de nos têtes. Je raconte mon livre. On regarde les programmes du cinéma.

C’est un blockbuster des années 70. Chaque séquence a l’air de nous dire combien elle a coûté, comme le personnage de Catherine Deneuve qui, dans une mise en abyme, ne peut s’empêcher de demander le prix de chaque chose. Il y a des courses-poursuites. C’est une comédie rocambolesque dans un paysage exotique : c’est chouette, mais on se demande pourquoi ç’a été restauré comme on restaure les chefs-d’œuvre. Le « sauvage » qui donne son titre au film est un homme qui a fui sa vie. Il a disparu, sans laisser d’adresse. Forcément, ça m’intéresse. Il vit différemment, loin du monde, sur son île. Il croit que personne ne saura le retrouver. Il ignore qu’on l’a déjà retrouvé depuis longtemps. Que son île est surveillée, ses déplacements documentés. Les légumes qu’il vend au marché (croyant gagner sa vie en travaillant) sont achetés par la multinationale qu’il a fui (pour changer de vie). Le vrai sujet du film est là : d’un coup, à la moitié, le récit prend une épaisseur inattendue. Il plonge dans l’absurde, dans le fatal. La petite liberté qu’on croyait bucolique (« il faut cultiver notre jardin ») est une prison dorée, une farce sinistre, et le héros est humilié. On bascule dans une infinie tristesse. Or, le scénario n’ose pas s’aventurer dans cette voie ; il rebondit par une pirouette. Il choisit l’autre aventure, celle de la romance légère. Et quelques plans tournés à New York, pour montrer au spectateur qu’il reste du budget. Il repart avec le sourire. Moi, je suis déçu : je préférais la tristesse.

J’ignore de quelle façon ces cases sont regroupées

Je sais exactement où il faut aller. Tout au bout de cette rue, vers le nord. C’est-à-dire : en direction de la mer. Il y a un phare posé sur une place ovale, comme l’obélisque à la Concorde. Bizarrement, il n’est pas situé sur le rivage. La rue continue au-delà, vers la mer, sur cent mètres encore. La maison que je cherche est tout proche. J’hésite quand même. Je doute. Peut-être parce que je n’y suis plus venu depuis très longtemps. Ou alors, parce que je n’y suis jamais venu : ma connaissance des lieux est seulement théorique. Je suis avec J. et nous attendons notre mère au pied du phare, car c’est moi qui fais office de guide, comme toujours lorsque nous sommes en voyage. Cette ville s’appelle Marseille, bien que la mer soit située au nord, et que je ressente une atmosphère du genre « Venise » (sans l’architecture vénitienne), ou « Trieste » (à cause du livre que je lis en ce moment : la couleur bleue, une lumière opaline). Mais la rue que nous parcourons s’appelle : rue Saint-Maur, comme à Paris. Je veux montrer à J. et à notre mère l’immeuble du numéro 209, parce que c’est une adresse importante : je ne fais pas référence explicitement au film et au livre de Ruth Zylberman, mais pour moi c’est évident. Je veux voir cet endroit parce que, avant l’histoire décrite dans ces ouvrages, un fait divers sordide s’y est déroulé, avec beaucoup de sang. L’immeuble est très vaste. Je perçois avec précision le plan de son rez-de-chaussée, mais je ne vois pas les étages, la façade, le volume. Je sais que le décor de cet événement sanglant est une courette en demi-cercle, située à l’arrière du bâtiment, au-dessus du niveau de la rue (de telle sorte qu’elle surplombe les passants éventuels en se dérobant à leurs regards, comme une terrasse : dans ce coin-là, l’ambiance est celle d’un dessin de Pierre Le-Tan). Pour accéder à cette courette, il faut traverser le bâtiment. C’est là que ça se complique. Le plan que j’ai en tête est semblable au cadastre napoléonien : on voit le détail des murs à l’intérieur des maisons. Je sais donc que toutes les pièces sont carrées, dans ce bâtiment lui-même carré : c’est presque un damier. Mais j’ignore de quelle façon ces cases sont regroupées pour former les appartements : quelles portes je peux franchir, si je veux passer d’une pièce à l’autre du même appartement ; et quelles portes me sont interdites, car elles ouvrent sur l’espace privé de quelqu’un d’autre. Surtout, j’ai besoin de savoir quelles pièces de ce vaste hôtel particulier (depuis longtemps partagé en petits logements) sont affectées aux circulations – aux parties communes. Autrement dit : par où je peux passer, pour accéder à la terrasse du fond. Je suis désormais accompagné de J.-E. (qui connaît bien l’histoire du 209, contrairement à ma famille) et nous parcourons des salons, des couloirs ; les portes sont closes, intimidantes, mais l’atmosphère est chaleureuse. Il y a des tentures, des lumières tamisées. Je crois que nous n’atteignons pas la courette.

Cadastre de Paris par îlot (1810-1836) : quartier de Sainte-Avoye

Plus tard, j’assiste à l’enregistrement d’une émission très sérieuse, genre France Culture. Il n’y a pas de public et je ne suis pas censé écouter. Mais, puisque ça se passe dans ma chambre (celle de mon enfance), j’entends tout, forcément. Deux types assez vieux, assis sur mon lit, commentent un classique qui fait autorité dans leur science. Il me semble qu’ils citent Walter Benjamin (une conversation de haute volée). Dans son livre, le grand homme fait référence à un lieu parisien. Moi, je sais duquel il s’agit. J’attends le meilleur moment pour intervenir. Je me lance : « C’est l’immeuble où j’étais tout à l’heure. » Celui de la rue Saint-Maur, celui du fait-divers. Je leur sors ma petite formule : « Il n’y a pas de hasard, il y a des coïncidences. » Je fais le malin.

Au réveil, je dessine le plan du quartier et du bâtiment, tels que je les ai perçus dans le rêve, pendant que la configuration des lieux est encore nette dans mon esprit.