J’arpente les lieux vides et je déjeune dans des restaurants désolés

Ça se passe aux confins — de Bagnolet, de Montreuil et de Paris. C’est le moment où, d’une enjambée, on quitte Bagnolet en imaginant trouver Montreuil parce que ce sont « les puces de Montreuil », mais sur ce trottoir-là (on marche à droite) c’est Paris. On n’y croit pas. Parce que derrière le grillage c’est la tranchée du périph’ et qu’on n’est pas du bon côté. Alors on croirait la banlieue, et c’est peut-être Paris, mais ce n’est ni l’une, ni l’autre : l’autoroute tranche la question comme elle tranche le paysage : on n’est ni ici, ni là. On n’est nulle part. D’ailleurs cette passerelle n’a pas de nom. Les lieux innommés sont rares. En ville, on saucissonne les rues pour multiplier les hommages ; on hisse des carrefours au rang de place pour leur coller une plaque. En pleine pampa, le moindre caillou touché un jour par une main humaine s’appelle ceci ou cela, et ça se transmet oralement pendant mille ans jusqu’au jour où l’ingénieur de l’IGN le fixe dans le marbre : un « lieu-dit ». Mais ici ce lieu n’est pas dit. Une volée d’escaliers et me voici suspendu dans la nuit — car il fait nuit — pas âme qui vive alentour — les âmes mortes je ne suis pas doué pour les voir — l’espace qui me contient, c’est la nuit, mais dessous c’est le flux des bagnoles — le bruit et la lumière — le périph’ est comme la Seine et les voies de chemin de fer, en tant qu’il nous montre l’horizon — solitude entre 23 heures et minuit à vue de nez — ah si, il y a un type à l’autre extrémité, qui marche dans le même sens que moi, mais lentement — un vieux — nous sommes deux — moi je marche vite parce qu’il fait très froid — j’ai la capuche sur les oreilles — un autre type à capuche s’avance, en sens inverse — nous sommes donc trois — il croise le monsieur, puis moi, puis disparaît — nous sommes deux. Quelques enjambées encore et le gouffre est franchi, retour sur la terre ferme, l’horizon s’étrécit, je m’engage dans ce qui n’est pas une rue, plutôt un chemin coincé entre les clôtures des terrains de sport, aucune habitation de part et d’autre. Un désert, en somme. Le monsieur à petite allure (celle d’un promeneur de chien, mais sans chien) perd du terrain. Je le dépasse. Une embardée : il sursaute. Je m’en veux. « Pardon, je vous ai fait peur. — Oui, j’ai cru que c’était le type qu’on vient de croiser qui revenait sur ses pas pour me suivre. — Eh bien non, c’était un autre. » Car c’était moi. Je le salue et je trace. Affabilité nécessaire pour ne pas paraître un loup, dans une de ces rares poches de solitude que ménage la ville dense : traîner ici se colore de louche. Et soudain le boulevard, devantures allumées, gens en mouvement, tramway idem, et le métro.

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Mon radar ne fonctionnait pas du tout

Aujourd’hui c’est mon anniversaire et le premier ministre est plus jeune que moi. J’ai vingt ans de plus que mes élèves. Et c’est à eux que je pense, bizarrement, quand j’apprends la nomination de ce type, d’apparence insipide et pourtant si malfaisant (le costume propret de ces néo-réactionnaires qui se prétendent cool) : je ne pense pas d’abord, je l’avoue, à sa petite contribution au saccage de l’Éducation nationale : il n’est passé par là que six mois, juste le temps de lâcher quelques boules puantes racistes, de supprimer quelques postes, puis de se sauver comme un voleur. Non ; en ce qui concerne la ligne politique, ça ne changera rien pour personne, que ce soit cette personne-là ou une autre : ils et elles sont interchangeables, fidèles au chef, lui-même entièrement dévoué à sa classe. Alors, si je pense à mes élèves, c’est parce que la plupart d’entre eux baignent précisément dans cette classe. Je parle de classe sociale, pas d’année scolaire. Je parle de mes élèves de Saint-Maur-des-Fossés, pas de ceux de Seine-Saint-Denis. Leur lycée Condorcet ressemble diablement à celui que j’ai fréquenté il y a vingt ans au Vésinet, je l’ai déjà écrit ici. Une banlieue blanche et friquée, conservatrice, éduquée mais pas très cultivée. Sauf que moi, à l’époque, j’étais le seul homosexuel identifié parmi les mille individus de cette usine à élèves — le seul homosexuel identifié par moi-même, j’entends — car seuls trois ou quatre ami·es étaient dans la confidence — mon radar ne fonctionnait pas du tout : j’étais incapable de reconnaître les dizaines d’autres qui se planquaient. L’un des garçons de ma classe était traité de « gay » par tous les autres (ils disaient gay, oui, comme une insulte, même pas pédé ou tapette ou d’autres jolis mots que j’ai appris à retourner depuis) alors que rien ne prouvait qu’il le fût — à mon avis, d’ailleurs, il ne l’était pas. Pourquoi ai-je échappé à leur vigilance ? Ma discrétion + leur aveuglement. Pour vous dire à quel point le radar était en panne : personne ne savait à quoi ressemblait un pédé, au fond. Ni les hétéros, ni moi. L’homosexualité était un tabou absolu. Ni le mot, ni le concept n’ont jamais été abordés, même pendant ces soi-disant séances d’éducation sexuelle — et pourtant je guettais avidement la moindre référence cryptée, je vous assure. En cours de français, Rimbaud et Verlaine étaient prétendument amis. Au CDI, j’ai emprunté Si le grain ne meurt d’André Gide parce que je n’avais rien d’autre à me mettre sous la dent : Gide ! à seize ans ! N’est-ce pas totalement dépressif, pour construire son identité ? Hier, au CDI du lycée Condorcet, j’ai remarqué Un jour ce sera vide d’Hugo Lindenberg ; et les bouquins de sociologie du genre, mis en évidence par la prof-doc ; et surtout trois volumes de Heartstopper (qui a emprunté le quatrième ?) : si j’avais lu ça plutôt que Gide, j’aurais fait des rêves plus doux.

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Tu me regardes avec tes yeux

Grâce à Appelle-moi poésie, je me suis promené dans les bois : suivez-y moi ! Le tournage a eu lieu en janvier 2023 : j’en parlais ici.

Merci à Catel Tomo et à toute l’équipe, c’était drôlement fort comme expérience. On peut voir le clip en ligne et sur TV5 Monde, ainsi que les dix-neuf autres de la saison. Ce que je vous dis les yeux dans les yeux est un extrait des Présents, paru chez Publie.net.

Ils sont du côté du manche

J’aurais pu lier les deux fragments juxtaposés : trouver un motif en guise de pivot. J’adore faire ça sur le blog. Mais cette fois je préfère les diviser nettement, sinon j’aurais l’impression de salir la première partie, que je désire la plus pure possible. Ne pas mêler la beauté de ces sentiments avec la peur et la colère que m’inspirent le climat dont je veux parler dans cette seconde partie. La transition était pourtant trouvée : atteindre un équilibre en littérature comme dans la danse, car les chapitres de Rue des Batailles que je relis ce matin mettent en scène François Delsarte, puis Isadora Duncan. J’y évoque la « danse libre » : il s’agit de « se laisser traverser ». Je sais écrire là-dessus, alors que je suis tellement coincé avec mon propre corps. Voilà la transition avec le billet précédent. J’aurais pu rapporter aussi la conversation avec les amis, au déjeuner du dimanche : je leur expliquais Rue des Batailles et pourquoi je m’y replonge ces jours-ci. Notre hôte collectionne les œuvres d’art ; pour nous, il exhibe espièglement une affiche lithographiée dont les dessins m’enchantent, les lettrages parfaits, les couleurs vives ; c’est pourtant une image de propagande vichyste. Alors on ironise. On sait qu’on peut se le permettre. On est entre nous. Mais avec d’autres ? Je lui raconte ma visite récente d’une boutique d’antiquités avec P. à Avignon : dans ce luxueux bric-à-brac, quelques dizaines de livres : Céline, Drieu, Rebatet, Maurras, Brasillach, Daudet. J’avais dit à P. : « Surtout n’achète rien à ce mec, et fuyons », mais P. ignorait ces références, alors je les lui ai expliquées : « Un libraire qui ne vend que des fachos sans exception… Un ou deux pourquoi pas, si c’est de la bonne littérature, ça peut se défendre… encore que… Mais quand c’est l’intégralité de sa bibliothèque… le message est clair ! » Je rapportais donc l’anecdote en tâchant de sourire. J’affirmais que ces grands hommes revenaient à la mode. Mais la scène se passait chez un antiquaire croulant, un vieillard amateur de vieilleries : alors bon ! on se rassure : il a déjà un pied dans la tombe. Bientôt le bon débarras. Mais demain, qui pour le remplacer ? C’est là que je veux en venir : ma rencontre du lendemain, au café. Le lieu s’appelle « 18B » comme « 18 Brumaire », parce qu’il est situé sur la place Napoléon : la référence est du meilleur goût pour commémorer le coup d’état, l’enterrement de la République, le couperet tombé sur l’utopie révolutionnaire déjà moribonde… mais Rue des Batailles commence avec l’épopée napoléonienne, alors pourquoi pas. J’y rouvre mon manuscrit, décidé à le relire, armé de mon feutre comme l’autre de son sabre, lorsque quatre garçons passent la porte. Ils ont une petite vingtaine. À peine. L’un porte sous le bras un code Dalloz débordant de post-its. Ils parlent d’un examen qu’ils viennent de subir : des étudiants en droit, évidemment. Bientôt les vacances. « On fait quoi ? — On pourrait partir, mais où ? — Pourquoi pas Rome ? Ce serait facile. — C’est cher, non ? — Je connais Machin qui y est allé pour rien : cinquante balles l’aller-retour en avion. — Oui, mais pour l’hébergement ? — En hiver ça coûte que dalle. Si on passe quatre jours là-bas, dans un monastère, on n’a qu’à demander au père Truc, il a des plans. — Oui mais les monastères c’est strict, ils vont nous faire chier. — On s’en fout, on se met les pieds sous la table et on change de lieu le lendemain. » Les bières arrivent (il est onze heures). J’écoute la suite. Ils se font passer un téléphone où tourne une vidéo, je ne vois pas l’image, mais leurs commentaires sont admiratifs : « C’est lui le mec qui a été blessé ? — C’est quoi comme arme ? — Je connais Bidule qui a tiré avec. — Le char, c’est le même que sur l’autre ? — C’est ouf quand même. — Non, c’est rien, c’est facile, nous aussi on saurait le faire, c’est une question d’entraînement. » Fin de la démonstration : les quatre mecs s’en vont. Dans mon for intérieur, j’essaie de plaisanter (l’ironie est une défense) : « Les petits blonds à nuque rasée, j’adore » — mais ça ne prend pas — je n’arrive pas à me convaincre — ni même à sourire — seule la tristesse m’accable — l’effroi aussi — car, en vérité, les bourgeois nazillons n’exercent aucun attrait sur moi, même au second degré — je me sens si loin des fantasmes de perversion — l’uniforme et les bottes — dévergonder le petit catholique crispé sur son Dalloz. Au contraire, je n’aime que les gentils ; je ne désire qu’avec empathie, lorsque je sens que l’autre est doué des mêmes qualités que j’espère posséder. Mieux encore : quand je pressens qu’il en serait doué davantage que moi. Alors que faire de ces quatre jeunes types ? Je repense à l’antiquaire de l’Action française qui sera bientôt mort ; mais qui lui succédera ? Quatre candidats de vingt ans pour le prix d’un vieux débris. Ils ont la vie devant eux. Ils ont un boulevard devant eux. Ils sont à la bonne place, ils sont du côté du manche et ils le savent. Le gouvernement ne fait plus semblant. Nous le savions, nous, les quelques-uns qui savions ; que la peste la plus vile se cachait déjà sous le costume bon-teint de la start-up nation ; il suffisait de presque rien pour que le masque tombe. Mais le masque ne trompait personne, hein ? Vous étiez vraiment si naïfs ? Il y a les gens qui votent à droite parce qu’ils sont racistes ; et il y a les gens qui votent à droite pour leur petit intérêt matériel, malgré le racisme intrinsèque de la droite. J’en connais. Ils ne sont pas racistes, oh non !… mais le racisme ne les choque pas. Ce n’est pas un critère de choix. Rien à foutre qu’on saccage la vie des autres, pourvu que leur petit confort reste sauf. Voici où nous en sommes : un pas a été franchi vers le pire, une marche décisive. Mais ça changera quoi à votre vie, à vous qui vivez tranquillement dans vos petits mondes blancs, vos appartements à crédit, vos vacances payées et vos avions low-cost ? Rien. Absolument rien. Ce sont les autres qui se prennent les coups. Quel bel avenir pour ces petits mecs de vingt ans : papa et maman leur paient de bonnes études, ils sortent contents de leur examen, bientôt ils seront diplômés, ils deviendront avocats peut-être, ou bien fonctionnaires, ou cadres dans une grosse boîte. Ils prendront les commandes de notre société. Et le dimanche, ils joueront aux petits miliciens avec les copains, avec la bénédiction de tous ceux qui ne sont pas racistes, oh non, mais qui n’en ont juste rien à foutre. Allez-y les gars, amusez-vous, les vannes sont ouvertes, ce serait dommage de vous priver : aujourd’hui est un grand jour, car vous pouvez faire vos saloperies sans vous salir, sans vous mouiller dans un groupuscule louche : l’époque se vit au grand jour, quelle chance, et c’est un gouvernement bien propre-sur-lui qui vous le dit : « la voie est libre. »

Sais-tu danser ?

Il commence par dire qu’il n’a pas d’équilibre : comme si c’était une question de ça. Puis, qu’il ne sait pas danser. Mais ici personne ne sait. Je suis venu parce qu’il voulait que je vienne. J’avais prévenu : « Moi, j’ai envie et tu le sais, mais ce sera à toi de réclamer. » Il m’a dit que ce samedi, il y avait une fête à son travail. C’est une fête ou c’est du travail ? Je ne l’ai jamais vu dans ce contexte. Non pas dans ce décor (car nous étions exactement ici la première fois, ou plutôt la deuxième, dans ces murs mêmes, il y a quasi cinq ans désormais), mais dans ce rôle : le qui-vive professionnel. Garder un œil partout, rester disponible. C’est une fête où l’on danse. Le chorégraphe sur le podium explique les gestes aux gens (deux cents, trois cents personnes de tout genre, des petits et des grands, des vieux, des souples et des raides, des gros et des fluets, des rapides, des qui se débrouillent, des qui ne comprennent rien mais s’amusent quand même). Les gens reproduisent les mouvements tant bien que mal. C’est gai. Moi, j’observe ça comme un spectacle. Quand oserai-je entrer dans le cercle ? Lui, il dit qu’il ne danse pas : soit. Mais il bouge davantage que moi. Comment ne pas ? Il faudrait être hermétique au monde pour ne pas se trémousser un brin, car la foule est joyeuse. On a envie de l’imiter. Alors, presque sans le faire exprès, j’ai comme un roulis dans les jambes — en rythme ? rien n’est moins sûr — le rythme et moi, on ne s’accord jamais — à la fin d’un spectacle, je suis celui qui applaudit en décalé avec la meilleure volonté du monde. Décalé, ici aussi, sans doute. Mais heureux d’y être. Vraiment. Ne t’inquiète pas pour moi. Pendant que je fais la queue au stand de crêpes, une femme arrive, me frôle, se dirige vers le quai de déchargement qui servira de décor à la deuxième partie de soirée, en mode parking. Je crois la reconnaître. Le corps balèse, la présence indiscutable, le sourire qui en impose : elle est , on ne saurait mieux le dire. La paire de ciseaux géante en strass pendue au cou. Muy bien muy lesbienne. Une image déjà vue. Même moi ! C’est dire si elle est connue. Et lui qui me rejoint dans la file, rayonnant, et me glisse un ticket-boisson (le vin rouge est glacé, car la fête a lieu en plein air), il crâne : « Dans quinze jours elle mixe aux Champs-Élysées, et ce soir elle est ici. » Ça alors. Je n’y connais certes rien, mais il faudrait être renfermé étanchement dans sa peau pour ne pas sentir les vagues, les ondes qui font décoller les corps : la musique est pêchue ; et puis j’ai picolé, mais ça ne réchauffe pas ; j’ignorais que ça se passerait dehors ; je porte un pull jaune conformément au dress code, mais je garde le blouson dessus, et l’écharpe ; il faut compter sur les ressources de nos propres corps ; les trente-sept degrés sont dedans et ne demandent qu’à circuler vers les extrémités ; comme tout le monde, inévitablement, je suis animé par les vibrations dans lesquelles nous baignons ; et gagné par la joie ; alors je remue ce qui me sert de véhicule terrestre, cette maladroite enveloppe à quatre membres dont je ne sais que faire ; personne ici ne prétend danser bien, ce n’est pas la question ; mais pourquoi ne sais-je pas bondir comme les autres les bras en l’air ? J’écris : « je ne sais pas. » Bien sûr que je sais : c’est facile. Quiconque a des bras sait les lever. Mais il faut comprendre mon verbe au sens belge : « Sais-tu danser ? » Il s’agit ici de ma capacité, de mon pouvoir, de mon « être en état de ». Et lui qui prétendait ne pas savoir, il dit : « Demain mon genou me le fera payer. » Je l’observe qui m’échappe, près de moi pourtant, mais qui m’échappe, oui, tant il saute, tant il s’agite : il est beau à voir dans cette liberté que je ne lui connaissais pas. Je voudrais le toucher ; je le touche quelquefois. Mais je reste hors de ce jeu-là. J’attends mon tour, plus tard, patiemment, le tête-à-tête. Après la fête. D’abord nous sommes au cœur de cette petite foule et j’admire la femme capable d’y insuffler ce mouvement, cette euphorie — « Viens, je t’emmène sur l’océan / Viens, je t’emmène au gré du vent » — oui, elle passe cela aussi, parmi tant que je ne reconnais pas — et « Toute la nuit, comme une obsession / J’ai entendu cette chanson » — moi, pendant trois jours, je l’ai dans la tête. Pas seulement la chanson. La nuit, avec lui, je m’éveille souvent. Lui aussi je crois. Il est avec moi, ça ne fait aucun doute. Il est totalement, mais il est ailleurs au même moment. Ici aussi il m’échappe, et c’est bien. Je prétendais désirer cette liberté : mais qu’en savais-je, avant qu’elle advienne pour de vrai ? La voici, et il me semble — et je crois — du verbe croire — une sorte de foi — et je crois que je sais l’accueillir. Je sais l’accueillir dans tous les sens du mot, d’abord comme un savoir intellectuel, comme une question que j’avais préparée ; et puis au sens belge : je peux l’accueillir, oui, je suis en capacité de. S’il y a un équilibre à trouver, en vérité, ce n’est pas dans la danse, c’est ici, dans la place que nous nous donnons, que nous laissons à l’autre, et dans la place que nous ménageons pour les autres, ou plutôt que nous créons pour eux, pour tous les autres auxquels nous pensons.

On s’amuse : c’est-à-dire qu’on apprend

Dès que je trouve la formule, j’en suis tellement content que je la répète à trois personnes pendant la soirée ; elles ne sauront jamais que je ne l’ai pas improvisée pour elles. D’habitude, je m’efforce d’être inédit, comme lorsque j’achète des cartes postales : je prends soin de les choisir différentes, bien que leurs destinataires ne se connaissent pas. De même, mes interlocuteurs de samedi n’auront aucun moyen de recouper, de vérifier. Sauf s’ils me lisent ici. Mais qui me lit ? Parfois, quelque part, je rencontre quelqu’un qui, soudain, au détour de la conversation, me fait comprendre qu’il me lit. Pas souvent, mais c’est arrivé. C’est bizarre. Alors, peut-être que des hordes d’anonymes, dans l’ombre… des présences sans visage… Ce soir, j’appelle « petit génie qui hantait mon blog » un correspondant que je n’attendais plus, et qui se manifeste soudain : du temps a passé — mais je voudrais d’abord raconter ce samedi soir à Bruxelles, cette fête où j’ai répété à qui voulait l’entendre que du temps avait passé, oui, car on célébrait les dix ans de Papier Machine. La première fois entre elle et moi (je dis « elle » pour « la revue ») a eu lieu à l’automne 2016, il y a sept ans donc, pour « Œuf ». Ce numéro était illustré et mis en pages par Jérôme ; j’ai aimé son travail ; je cherchais un compagnon pour Les Bandits ; et nous avons fait ce livre ensemble. Depuis, j’ai contribué quatre fois à Papier Machine : après « Œuf », il y a eu « Éponge », « Plateau » et « Grue », alors la formule que j’ai rodée samedi soir disait en substance : « Dans ma courte vie littéraire, le seul point commun entre les débuts d’il y a sept ans et aujourd’hui, c’est Papier Machine. » Une histoire fidèle. Car en 2016, j’étais certes écrivain, mais qui le savait ? Je n’avais publié aucun livre. J’avais placé deux-trois nouvelles dans des revues avec lesquelles je ne collabore plus à présent. Et depuis ? Oh, il s’est passé bien des choses. Je vous ferai un topo en privé si vous voulez savoir quoi. Pour tout dire, j’espère même qu’il se passera bientôt de grandes choses qui vont vous étonner. En résumant grossièrement : il y a sept ans j’étais fonctionnaire à la mairie de Paris, j’écrivais parfois le soir, je rêvais de trouver ma chambre à soi pour frimer comme les vrais, et je proposais à Jérôme de travailler ensemble ; aujourd’hui j’écris quand je veux, dans cette chambre où Jérôme a dormi à l’occasion d’escales à Paris, et je n’ai plus besoin de demander l’accord d’une cheffe de service pour m’absenter le lundi : il m’invite chez lui, je réponds oui, bien sûr, car je n’ai rien à faire ce lundi à Paris, alors pourquoi ne pas m’attarder à Bruxelles ? Errer dans une ville inconnue, ça ouvre les yeux plus grand : ça développe des qualités plus utiles à ma création que de rester enfermé chez moi. Jérôme est comme moi : parler des heures au café, visiter une expo, voir un film, se montrer nos textes ou nos dessins : ça ressemble diablement à des vacances, mais c’est fou comme ça fait progresser le boulot. Il m’emmène au Wiels, une ancienne brasserie convertie en centre d’art — depuis l’escalier, vue plongeante dans un vertigineux silo, on dirait que ça tangue tant c’est haut. À propos des vidéos de Francis Alÿs, il dit : « On voit comment s’élabore un cerveau collectif. » Ce sont des jeux d’enfants glanés sur plusieurs continents : des petits humains en prise avec leur monde. On s’empare du paysage et des objets autour de soi ; on en détourne les usages pour appréhender leur forme, leurs contraintes ; une règle se met en place, que les autres enfants respectent tacitement. On s’amuse : c’est-à-dire qu’on apprend. Équation élémentaire de l’enfance. Toute l’éducation repose sur ça — devrait reposer sur ça. Pourquoi seulement l’enfance ?

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Comme le jour et la nuit

L’un des charmes de mon quartier, c’est qu’à toute heure on y trouve des gens qui veillent. Oui, il est trois heures ce mercredi soir, ou ce jeudi matin, et pourquoi n’y aurait-il personne dehors ? Un garçon et une fille s’embrassent. Ça commence bien. La suite, j’aime moins : ça traîne, ça titube, ça s’épave, ça ne fait de mal à personne, mais ça ne met pas à l’aise. Ça sent la fin de soirée qu’on aurait dû terminer plus tôt. Et puis : les insultes, le mec qui interpelle l’autre ; allez savoir s’ils se connaissent. Et même ? S’ils sont copains, s’ils se battent sans moi, oh, c’est moins grave pour ma petite gueule de passant, mais est-ce agréable pour autant ? Je veux dire, comme spectacle de la masculinité reloue. Et plus largement : pour ce que ça nous dit de leur monde à eux, dans lequel on vit aussi. Les voix sont jetées très haut, d’un bout à l’autre de la rue pour couvrir la distance, elles s’entrechoquent à deux mètres d’altitude au-dessus d’un couple, pas le même que devant ma porte : et eux, se connaissaient-ils, il y a quelques heures ? L’homme prend le bras de la femme, ensemble ils pressent le pas. Ne pas rester dans la rue sombre, déserte ; tout peut arriver au coin du bois ; mais ici, jamais il ne fait noir, jamais on n’est seul : sur la place, les lumières, la présence, le mouvement, la terrasse de ce café aux prix délirants, où tout est probablement très mauvais ; son seul mérite est d’être là, bien en vue, toujours ouvert. Alors, oui, il faut le dire, à cette heure la clientèle est clairsemée, mais pas davantage que dans d’autres quartiers en plein jour. La nuit d’ici pourrait n’être qu’un filtre bleu appliqué sur la caméra, un effet spécial : la « nuit Bastille ». Au coin, le boulevard, les voitures passent, l’une stationne, ses loupiotes clignotantes. La pharmacie, elle, change d’allure à la nuit tombée. Je me voyais déjà passer le seuil, faire la queue, dire bonjour à la dame quand mon tour arriverait, comme à quinze heures du matin. Mais, entre moi et la boutique éclairée au néon, la grille est baissée, il faut sonner, une trappe s’ouvre, genre hygiaphone, mais en mode club privé. Un homme m’interroge, mi-vigile mi-pharmacien. Il faut dire que c’est la nuit, et qu’une pharmacie ne vend pas n’importe quoi. Je me souviens du holdup — là, je ne parle plus des prix du bistrot, mais du braquage véritable de 1969, et du film sur son procès, vu le mois dernier dans le cinéma juste en face, car c’est dans cette officine précise que ça s’est passé, boulevard Richard-Lenoir — alors la sécurité, oui, il faut prendre ses précautions, davantage que le jour, car toutes les choses la nuit se teintent de louche. J’achète le produit qui me soulagera : un sirop pour la toux. Puis, je boucle par la rue Daval, et les mecs font la queue devant une autre sorte de droguerie, le guichet d’un tabac qui ne ferme jamais. Autre bar, autre terrasse : combien de terrasses ? Je remonte au chaud et annonce au pauvre J.-E. : « J’ai la solution. » Une rasade de ce truc et j’arrêterai de secouer les murs de la chambre à chaque quinte. Plus de bruit, plus de mouvement. Je m’endors. Lui aussi. Il doit se lever tôt, et dans quel état, à cause de moi ? Il se lève pour contourner le Jura en train, voir le Léman et visiter un accélérateur de particules : c’est un couloir magnétique en forme d’anneau, comme un champ de course ou un vélodrome, où les coureurs seraient des protons. Ça se passe à quatre-vingt-dix mètres sous la surface : là-dessous, allez savoir s’il fait jour ou nuit.

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Mais des oiseaux nous regardent

Il vient parfois le matin, mais là, ça faisait longtemps qu’on n’avait plus de nouvelles. Tu crois que c’est le même ? Je suis certain que oui. Regarde : il se pose au même endroit qu’avant. Il aime les petites boules rouges de cette plante, je ne sais pas comment elle s’appelle. Il sautille sur le bord de la jardinière. Je m’approche, il s’envole. Je m’éloigne : il revient. Je m’approche de nouveau. Il reste. On se regarde. Oui, c’est lui. Je vérifie sur le site de la LPO : les merles vivent deux ans, mais c’est une moyenne, et ceux qui survivent à leur première année vivent souvent cinq ans. Chaque couple habite un unique territoire toute sa vie durant. On a vu souvent la merlette dans la cour. Mais à la fenêtre, c’est toujours le mâle qui vient. Il paraît qu’ils peuvent être migrateurs. En quelle saison le voyons-nous à Paris, d’habitude ?

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Aux quatre côtés de la table ronde

Je commence par une réponse vague, un peu mondaine, ridicule : « En pleine forme. » Je dis ridicule parce que ce constat est valable si je m’observe de très loin (ma vie dans les grandes lignes me passionne), certes, mais la vérité est plus nuancée si je m’attache au détail de ces derniers jours : « Pour être plus juste, j’ai un petit coup de mou. » Ridicule parce que la mondanité n’est pas de mise ici. Je fréquente le moins possible les milieux où je ne peux pas être sincère (les conversations superficielles à la machine à café) et cette soirée est le contraire absolu d’une convivialité de surface. C’est un habitacle de douceur douillette bâti par quatre paires de mains, un enclos de confiance où l’on parle vrai. Je dis à L. que je me sens mou, oui. Une traversée qui ne durera pas, je me connais, mais il faut que je passe par là, quand même, régulièrement : je me connais. Je dis à L. que j’attends quelque chose. Que je reste suspendu à la réponse de quelqu’un. C’est vrai. Difficile pour moi de me sentir dépendant. Bien que cette passivité ne dure que depuis une poignée de jours, j’ai l’impression d’être coincé pour toujours dans la diagonale du vide des Tartares. Je déteste ne rien faire. Je déteste qu’il ne m’arrive rien. Oh, inutile de me contredire : je sais déjà que j’ai tort. Ne louez pas mon travail, mes succès, les rencontres qui m’illuminent en temps normal — j’ai conscience de tout ça — je sais qu’il ne m’arrive pas rien. Que ma vie est riche. Je suis bien placé : c’est moi qui la vis. Laissez-moi prétendre un peu que je me confis dans l’ennui. Ça passera. D’ailleurs je ne m’appesantis pas là-dessus. Je ne plombe pas le dîner. Je ne l’égaie pas non plus. Je suis tel qu’en moi-même ; nos amis sont beaux et gais, eux aussi, mais n’oublient pas d’entrouvrir une zone d’ombre, une inquiétude, une colère. C’est l’idée de J.-E. de les inviter à la maison — nous invitons si rarement — plutôt que leur donner rendez-vous dans notre bar habituel. En écrivant cette phrase, je réalise que nous les avons connus là-bas, l’un et l’autre. Dans le cas d’O., l’histoire est célèbre, car nous l’avons mille fois racontée, lui et moi ; en ce qui concerne L. le décor est moins évident, car un ami commun nous avait présentés, un ami qui n’est plus le mien et qui n’était presque pas le sien — disons : un entremetteur qui ne se doutait pas qu’il provoquerait des amitiés durables après lui, presque malgré lui. C’était dans ce même bar, oui. Mais nous n’y allons pas ce soir. Il y a des choses qui se disent dans un petit appartement qu’on n’a pas envie de se crier à l’oreille dans une salle bruyante et surpeuplée. Nous restons aux quatre côtés de la table ronde qui, par définition, n’a pas de côtés. Nous restons quatre du même côté, alors. Quatre dans le même bateau : ça me semble fou d’atteindre cet âge où je puis dire, de plus en plus souvent : « Ça fait dix ans que. » Dix ans qu’on a connu l’un, dix ans qu’on a connu l’autre. Une fidélité. L’autre point commun de ces deux amis : nous les avons rencontrés ensemble — je veux dire : séparément, l’un après l’autre — O. le premier, L. peu de temps après — et il me semble qu’O. était présent le soir où L. est apparu dans nos vies — quand je dis que nous les avons rencontrés ensemble, je parle de J.-E. et de moi, car les premiers mots échangés n’ont pas été adressés plus à l’un qu’à l’autre : aussi bien O. que L. nous ont connus comme deux entités reliées, certes distinctes, mais associées intimement, comme deux ensemble.

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Pas mal en général

Je leur ai fait le coup d’Aurélien et Bérénice : l’un de mes tours préférées. Ils se sont engouffrés dans la brèche, ils ont puisé dans le précieux, ils ont écrit avec cœur. J’avais pourtant élargi le terrain de jeu jusqu’aux relations de voisinage, aux camaraderies de surface, à toute sorte de relation scolaire ou quasi-mondaine dans laquelle l’intimité ne se mouille pas trop. Mais non, ils ont foncé tête baissée : l’amour au premier regard ; l’amitié à-la-vie-à-la-mort. Bien sûr, Aurélien aime Bérénice. Ça ne démarre pas terrible, on s’en souvient, mais justement : cette mauvaise impression nous place dans le champ de la séduction : il aurait fallu qu’elle soit belle, il aurait fallu qu’elle me charme, car j’ai envie de l’aimer. Coup de foudre paradoxal, comme un retard à l’allumage, mais c’est trop tard, on est accroché·e. Pour varier, je leur ai donné trois autres extraits littéraires : comment débutent des amitiés de cour de récré. L’identification joue à plein. Les garçons sont encore plus sentimentaux que les filles : avec leur copain d’enfance, ils se font des serments d’Indiens. Poteaux pour la vie. Que c’est beau d’aimer ainsi… et de clamer : « Dès que je l’ai vu, j’ai eu l’impression de le connaître depuis toujours. » Tant pis pour le cliché. On n’est pas anesthésié quand on a quinze ans. Trente-cinq cadeaux, l’intimité sur un plateau, merci. « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide » : aucun·e de vous n’a suivi l’exemple de ce début vachard, vous avez choisi d’écrire plus doux, plus subtil. Vous avez trouvé Aurélien snob. Mais, quand je quitte votre lycée, dans le métro du retour, à cause de cette phrase quelqu’un me dit : « C’est mon roman préféré. » Ce gars est sorti du RER en même temps que moi, il a marché le téléphone à l’oreille (« C’est B. de l’atelier théâtre, je vais être en retard »), il est entré à Château-de-Vincennes, je me suis assis presque en face de lui, j’ai choisi ma place exprès bien sûr, j’ai commencé à lire, il m’a interrompu : « Enfin, je dis que c’est mon roman préféré, je ne sais pas, mais je l’aime beaucoup. » Il montre mon sac en coton, sur mes genoux, avec l’incipit d’Aurélien imprimé en grosses capitales noires. Accessoire littéraire un peu geek, j’avoue. Je dis : « C’est une phrase violente quand on n’a pas la référence, mais quand on l’a, ça fait plaisir. » Il répond que oui, ça fait plaisir. Et la chose qui fait vraiment plaisir, ici, c’est d’être abordé par un joli gars qui aime Aragon : je sais comme ça peut sembler toc : on me répondra qu’on n’est pas dans un film, mais la vie ressemble aux films, parfois : d’où croyez-vous qu’ils tirent leurs scénarios, les artistes qui vous font rêver ? Il est blond, pourquoi pas, je ne regarde pas souvent les blonds, je veux retenir son attention, alors je lui dis : « J’ai trouvé ça ce matin dans une boîte à livres », je lui montre Les communistes d’Aragon, autrement dit la suite d’Aurélien, étonnant n’est-ce pas, justement ce matin quand j’allais au lycée, dans le square de cette banlieue bourgeoise il y avait une pile de bouquins cocos, l’autobiographie de Maurice Thorez achetée à la Fête de l’Huma 1950, c’était mentionné au crayon sur la page de garde, mais je ne donne pas ces détails au gars, je lui montre seulement la couverture rouge et je dis : « J’avais le sac idéal pour emporter ce livre », il aime la coïncidence, en tout cas je le crois parce qu’il sourit, pour me faire plaisir et pour se faire plaisir, car le plaisir ça se partage, et il dit : « Bonne lecture », alors je reprends mon René Crevel, c’est Êtes-vous fous ? et nous pourrions en parler, lui et moi, s’il en avait envie, mais il a sorti un cahier et un stylo à bille, j’essaie de capter son regard encore, en vain, puis c’est Bastille, ma station, alors je descends et il lève les yeux, il lève la main aussi, il agite les doigts, ô le charmant au-revoir. Nous aurions pu être amis. « La première fois qu’A. vit B., il le trouva franchement joli. »

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