Puisqu’ils sont bien ensemble, pourquoi ne pas continuer ainsi toute la vie ?

D’habitude, je n’ai pas de sympathie pour les goélands : ils sont trop parfaits, blancs immaculés, le bec impeccable, une sorte de dédain dans leur pose (comme les chevaux qui savent être beaux, mais pas mignons, ni sympas : je préfère les ânes). Alors cette famille qui habite sur le toit du garage, sous notre fenêtre, me réconcilie avec l’espèce. Deux adultes (vol majestueux, regard hautain) se relaient auprès de trois boules grises maladroites, assez moches, tout à fait adorables, le duvet ébouriffé, des pattes trop grandes et des ailes qui ne savent pas encore voler (il y a du shadok dans leur dégaine), toujours penchés et prêts à basculer (la silhouette du kiwi), picorant tout ce qu’ils trouvent pour le mettre à la bouche (une pensée pour les enfants humains). Trois soirs, trois matins, on assiste à leur éducation. L’un des petits ouvre ses ailes quelquefois, il les agite, il a l’air de se demander à quoi ça sert. Allons-nous assister au premier vol ? Non. Il paraît que les goélands vivent douze ans à l’état sauvage ; ils trouvent un partenaire la quatrième année, puis reviennent à chaque printemps au même endroit. Puisqu’ils sont bien ensemble, pourquoi ne pas continuer ainsi toute la vie ? On dit d’eux qu’ils forment des couples fidèles. Fidèles ou exclusifs ? La question a du sens pour les gens, mais pour les goélands je ne sais pas.

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Demain ce sera rose

C’est fou le nombre de jeunes qui attendent sur ce quai avec un bouquet de fleurs : c’est dimanche, il est midi, ils sont attendus chez leur mère. Des tas de Parisiens ont leurs parents sur cette ligne. On avait déjà remarqué ça, à l’époque où nous faisions comme eux, prenant le train pour Marly-le-Roi. Cette fois, nous nous arrêtons à Suresnes. Autour du Mont-Valérien il n’y a pas un chat : qui pourrait se trouver dehors à cette heure ? Ils sont en train de manger le gigot. Quand nous arrivons au parc, la grille est fermée, je dis à J.-E. : « Ça n’ouvrira qu’à 15 heures pour la promenade digestive, car les gens qui voudraient se promener avant sont forcément suspects : des sans-famille, des asociaux. » En fait, la grille d’à-côté est ouverte. On entre. C’est calme. Ensuite, ce sont des rues désertes. Ah, un chat ! J’étais mauvaise langue tout à l’heure. Cette virée au soleil nous fait un bien fou. Vers la Cité-Jardin, il y a même des cafés ouverts. Plusieurs. C’est inespéré : allez trouver une place en terrasse à Paris aujourd’hui ! C’est dimanche, c’est doux. La Cité-Jardin nous intéresse, c’est exactement le genre d’architecture que nous aimons. À taille humaine. Dans les allées, un garçon blond décoloré (il porte une marinière et des Converse à semelles compensées) donne le bras à sa mamie en lui racontant ses histoires de lycée ou de fac. Ils sont beaux. Ils valent tellement mieux (nous valons tellement mieux) que les affiches que le gouvernement nous inflige en ce moment : « Oui, mon petit-fils est gay », « Oui, ma coloc est lesbienne », « Oui, ma fille est trans. » Ces messages trop-gentils-pour-être-honnêtes me dégoûtent : la bienveillance est l’arme qui cache la forêt du mépris. Dans chacun de ces messages, c’est une personne hétérosexuelle et cisgenre qui parle car, évidemment, les homos et les trans sont toujours « les autres ». Et devinez quoi, le slogan sur ces affiches célèbre la tolérance. La tolérance ! Il faudrait donc qu’on nous tolère comme on tolère un parasite, une maladie, un fléau dont on serait fier, plus tard, d’avoir su se rétablir (car la résilience est le jumeau maléfique de la bienveillance). Ne parle-t-on pas de « tolérance à la douleur » ? Il s’agirait donc de récompenser les héros qui, par grandeur d’âme, tolèrent notre existence : oh oui, offrons une médaille aux parents qui ne foutent pas leur gosse à la rue, élevons des monuments aux voisins qui ne nous crachent pas à la gueule. Célébrons leur courage et disons-leur merci. Dans leur grande miséricorde, ils ont bien voulu nous pardonner. Mais qui donc finance cette campagne, me demandé-je ? Santé Publique France : vous savez, ceux qui vous parlent tous les jours du covid. L’homosexualité est une autre sorte d’épidémie, mais rassurez-vous, elle est bénigne : vous la tolérerez bien. Restez vigilants, toussez dans votre coude et ne persécutez pas les homosexuels, merci.

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Sans que j’aie besoin de l’effrayer

Je quitte un lieu connu (peut-être l’école où j’étudie, ou un autre établissement que je fréquente quotidiennement) pour explorer un nouvel espace. Bien que celui-ci communique avec le premier, personne ne passe jamais de l’un à l’autre, car personne n’a de raison de le faire. Moi, je suis curieux. Il s’agit d’un immense hangar. Je pense « hangar » car je ne sais pas comment désigner autrement un espace intérieur si grand (il y a un toit au-dessus : on n’est donc pas dehors). En fait, dans ce grand parallélépipède sombre (la lumière artificielle est faible), on est en train d’aménager un quartier neuf. Je me promène entre des bâtiments constitués d’armatures ou de tiges, comme de grands squelettes de baleine : leur forme générale est achevée, mais la peau est absente et les étages sont vides. Je m’intéresse à un immeuble ventru, dont le premier étage gonfle exagérément au-dessus de la ruelle étroite où j’essaie de circuler, jusqu’à gêner mon passage : cette boursouflure est une forme de balcon — un encorbellement bizarre. Je dois me pencher pour ne pas me cogner la tête (j’essaie d’épouser la courbe du bâti). Plus loin, je dois carrément me baisser jusqu’au sol, et ramper pour passer dessous. C’est à ce moment-là que je m’aperçois que je ne suis pas seul : des ouvriers travaillent sur le chantier et me regardent. Ils se demandent pourquoi je me contorsionne ainsi. À mesure que j’avance, le balcon diminue, le mur se dégonfle, je me redresse, mais c’est le mur d’en face qui commence à enfler. Les encorbellements se succèdent : côté pair, puis côté impair, pour ne jamais se rejoindre — une alternance serrée mais habile, pour ne jamais obstruer complètement la rue. Ils sont toutefois si proches qu’ils se touchent presque par leurs extrémités. La chose n’est pas facile à exprimer par les mots : au réveil, je ferai un dessin.

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C’est là-dedans que la chimie se fait

L’air entre par le nez ou la bouche, descend la trachée artère et arrive dans les poumons. Ici, ce sont les bronches. Ici, les bronchioles (je ne sais pas s’il faut prononcer « bronchioles » ou « bronckioles »). Là, les alvéoles pulmonaires : en gros, c’est des sacs qui se remplissent d’air, et c’est là-dedans que la chimie se fait, l’oxygène est séparé des autres gaz et envoyé dans les vaisseaux sanguins qui sont branchés sur le sac. Je révise avec R. qui a un contrôle demain, et qui doit les lire dans le RER parce qu’il est un peu en retard. Je lui pose les questions (si je ne connais pas les réponses, elles sont imprimées dessous) et lui explique les schémas à ma façon. Il finit par me dire : « C’est facile, en fait » — à moitié pour s’en débarrasser, à moitié parce que c’est vraiment facile. Facile, car il ne s’agit pas d’apprendre des formules mathématiques abstraites ou le nom des villes où l’on n’ira jamais, mais de piger comment ça se passe dans notre corps à nous. Tout le monde respire, tout le monde a du sang dans ses veines. Ça m’intéresse de savoir ce qui se passe dans les tuyaux de ma propre carcasse. Loin d’être un crack en anatomie, j’essaie de savoir l’essentiel : les petits mouvements internes, les flux, le glouglou des fluides et des gaz, les contractions des muscles, les pulsations, les endroits où ça chauffe. Je me sens concerné. En lisant la leçon de R. (c’est un questionnaire sur un épisode de C’est pas sorcier vu en classe), je me concentre sur la mécanique des fluides et la chimie à l’intérieur de mes organes. Je ne pense à rien d’autre : ça emplit tout mon corps, et même ma tête, si bien qu’il ne reste aucune place pour les idées tristes. C’est un peu la même chose que je fais chez moi pour essayer d’aller mieux : me concentrer sur mon souffle, sentir mes muscles se tendre ou se relâcher, écouter mon cœur battre. Quelques heures plus tôt, au même endroit, mais en sens inverse : pendant le trajet aller en RER, je serrais les dents pour ne pas pleurer. J’avais envie de disparaître. Le matin, j’ai dit à J.-E. qu’il ne pouvait rien à mon état, parce que c’était chimique. Je ne trouve pas de meilleure explication que celle-ci : un truc chimique se détraque. Ou bien : c’est le fonctionnement normal de ma machine, au contraire, car il faut passer par ces phases régulièrement pour l’entretenir. Comme une purge. J’ai pleuré sous la douche, ça laisse moins de traces : quelques gouttes de plus emportées par le flot d’eau chaude. Je pense « c’est chimique » et, en même temps, je repense au film de la veille1, la scène où Romain Duris explique que sa sœur avait ses « jours de chiale » sur lesquels personne n’avait prise. Elle ne savait pas d’où lui venait son chagrin, elle ne pouvait rien faire d’autre que l’accueillir et attendre qu’il s’en aille. « C’était comme une tristesse très ancienne », dit-il. Une tristesse transmise à travers les âges, déjà éprouvée dans une vie antérieure. Je me demande si je crois à ça : les vies antérieures. J’ai envie, moi aussi, de me raccrocher à des présences lointaines (dans le temps) et d’identifier les liens qui m’attachent à elles. L’idée me plaît, mais s’agit-il d’une lubie romanesque ou d’une croyance véritable ? Quand j’ai lu le livre de Camille de Toledo2, j’ai eu totalement confiance en sa sincérité : il croit à son histoire, c’est-à-dire à la transmission d’une douleur à travers les générations, malgré les secrets ; une inscription des traumas dans le génome, qui finit par se manifester inéluctablement, même à l’insu des protagonistes de la chaîne : « la lignée des hommes qui meurent. » Son système se tient, quitte à basculer dans une sorte de malédiction ou de destinée implacable. Quand j’identifie sur mon plan de Batailles les personnages-clés de mon histoire, j’établis des liens entre les porteurs d’une même idiosyncrasie : ceux qui partagent avec Jules la même inclination à la disparition. Je les rencontre en tous lieux et à toutes les époques, parmi ses ascendants et ses descendants, parmi les personnes qu’il a aimées, parmi les figures tutélaires ou symboliques, parmi les satellites lointains dont l’orbite aurait pu croiser la sienne. Je ne me considère pas comme le dépositaire de sa tristesse héréditaire. Je ne crois pas que ce tropisme soit génétique, comme le sont ma myopie ou mes pieds plats. D’ailleurs, rien ne prouve qu’il existe une part de Jules dans mes chromosomes. Il existe entre nous un lien certifié par l’état-civil, c’est tout. L’état-civil ne tient aucun compte de la biologie : il suffit que l’un des mes ascendants soit issu des gamètes du voisin, plutôt que de ceux de son père, et toute la théorie d’une transmission génétique est fichue. Je crois plutôt en la construction d’une famille complexe, faite d’adoptions (les liens d’amour) et de fréquentations assidues (plus ou moins désirées) : je crois que les gens déteignent les uns sur les autres à force de contact. Je crois aussi en les ancêtres mythologiques que chacun découvre dans les récits familiaux ou dans son imagination propre ; je crois surtout en la fraternité avec des personnages de fiction. Dans Rue des Batailles, il y aura des personnages secondaires qui n’auront jamais rencontré Jules mais qui, d’une façon symbolique, auront été traversés par le même instinct, le même élan. Pour moi, ces liens ont du sens. Je crois qu’ils sont un bon moteur pour écrire mon roman. Est-ce que je crois vraiment en la force de ces liens ? J’en ai envie. Je ne dis pas « Je sais que c’est vrai », mais je dis : « Ça m’intéresse d’y croire. »

Extrait du « plan de Batailles » : Guillaume, le frère de Jules, étudiant chimiste à Paris

1 Christophe Honoré, Dans Paris
2 Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle

Dans un espace très grand qui ressemble à la liberté

Ça se passe dans un jardin. Il fait beau. Des gens sont rassemblés pour un barbecue. J’identifie ces personnes à la catégorie des « adultes », bien que je sois adulte moi aussi, parce qu’ils appartiennent à un groupe différent du mien — peut-être sont-ils des amis de ma mère. La nature alentour est assez sauvage. Un peu plus tôt, il a été question d’un renard. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il ne reste qu’une maigre trace de son passage : quelques touffes de poils roux. En particulier, je trouve un petit amas de ces poils agglomérés, que je ramasse pour les regarder de près. Ils sont assemblés de telle façon qu’ils forment une galette, très graphique, où les poils roux dessinent des strates comparables aux cernes sur un tronçon de bois : une vue en coupe. Je dis au gars qui s’occupe du barbecue (qui, lui, fait partie de mes amis) : « Regarde, c’est une tranche de la queue du renard. » De plus en plus, ça ressemble à une rondelle de saucisse et je vois maintenant ladite rondelle dans le barbecue, parmi les cendres et les braises. Je crois même que je dis : « du chorizo de renard ». Pour mon ami, il est évident que ça ne se mange pas. Je lui donne raison. Pourtant, j’ai mis discrètement la chose dans ma bouche, mais je ne le lui dis pas. Je n’assume pas du tout. Je trouve ça absurde moi-même, car je ne mange pas d’animaux, et cette tranche énorme emplit toute ma bouche et me dégoûte. J’essaie de l’extraire avec les doigts mais ça colle au palais, il me faut du temps pour m’en débarrasser.

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Serrer les dents, car plus tard « ça ira mieux »

Il y a quelque chose dans l’air : c’est imminent. Dans ma rue, ils sont dehors avec leurs scies sauteuses et leurs ponceuses. Ça sent le bois coupé. Les copeaux. Dans l’air, il y a ça. Mais il y a aussi une excitation. Depuis quelques jours, ils construisent leur terrasse en assemblant des palettes, ou ils rafistolent celle de l’été dernier. Ces annexes bricolées proclament : « le café rouvre mercredi, et tant pis s’il pleut. » Moi, mercredi, j’attends surtout le droit de me promener le soir et de voir des gens dehors, après qu’ils ont fini leur travail. C’est le moment d’être optimiste, car ça sent la sciure de bois rue de la Roquette, je reçois ma deuxième dose de vaccin dans quinze jours, mon travail au lycée s’achève bientôt et je serai libre tout l’été. Alors, ça va s’arranger ? J’attends — non. Je n’attends pas. Les formules du genre « Patience, ça va s’arranger » ne marchent pas sur moi. Qui prétend connaître l’avenir ? Demain, ça peut être pire : les nouveaux variants nous décimeront ou bien, si ce virus disparaît, c’est la peste fasciste qui s’installera de toute façon. Alors, « patience » ?

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Jusqu’à atteindre le cœur du phénomène

C’était l’été au jardin de Reuilly ; les gens étaient beaux ; ils étaient assis ou couchés, ou adoptaient des positions hybrides entre l’assis et le couché : accoudé dans l’herbe, les jambes étendues, l’autre bras laissé libre pour dessiner des gestes dans le ciel bleu, soulignant la parole gaie, enjouée, abondante ; certains torses étaient nus ; les jambes souvent ; les pieds plus encore ; les gens étaient beaux, non pas plastiquement (encore que), mais beaux d’être là, en plein été, en ce début du mois de mai, sans honte, sans peur et sans reproche, avec l’évidence du plaisir partagé. Un peu plus tôt à la buvette, deux canards colverts faisaient la queue derrière nous : le mâle a sondé du bec une boule de glace tombée à terre ; la femelle, en s’envolant, m’a donné un coup d’aile au visage ; je n’ai pas renversé mon café pour autant ; les gens ont ri sans se moquer, leurs plaisanteries étaient une façon de s’associer à l’événement, de signifier qu’on partageait une expérience commune. Sur la pelouse (j’ai regretté de n’avoir pas osé le short) nous parlions de choses sérieuses ; elles n’étaient pas triste, mais elles étaient importantes ; nous n’étions pas aussi insouciants que je l’aurais voulu. Nous avons décortiqué le sujet sur l’allée Vivaldi, puis sur les boulevards de Picpus et de Reuilly ; sur l’avenue Daumesnil, nous commencions à y voir plus clair : il fallait considérer la chose dans l’autre sens, c’est-à-dire dans celui où elle n’apparaissait plus comme un problème, mais comme un enchaînement naturel ; il fallait prendre confiance en soi pour que la suite découle avec facilité, avec souplesse. Le soleil d’été se voilait déjà derrière des nuages qui appartenaient aussi à l’été, mais d’une autre façon : c’était le ciel lourd d’avant l’orage, le vent qui lèche brusquement la peau chauffée tout l’après-midi ; dans l’air flottaient des particules arrachées aux platanes qui s’introduisaient sous les paupières et qui faisaient tousser ; nous avons bifurqué, car il n’y a pas d’arbres dans la rue de Charenton, alors nous y serions tranquille ; des gouttes de pluie commençaient à tomber, lourdes et rares, semant des taches foncées sur les trottoirs, des points de fraîcheur sur nos vêtements.

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J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas

Je n’ai jamais été en Espagne. C’est comme ça. Je ne m’en plains pas. J’ai été chez Book Off ce matin parce que la Petite Rockette est fermée ; les deux sont équidistants de chez moi, mais dans des directions opposées ; le livre que je voulais se trouve n’importe où ; et même, en plusieurs éditions ; alors j’ai pris la moins moche ; j’ai acheté Hernani. Je n’ai jamais lu Hernani. C’est comme ça. Je ne me jette pas pas la pierre. Je le connais seulement de nom, bien sûr, à cause de la « bataille d’Hernani ». Je voudrais savoir de quoi ça cause parce que, dans ma Rue des Batailles, je crois qu’une coïncidence va avoir lieu.

Je ne rêve pas d’aller en Espagne, puisque je n’y suis jamais allé et que, en ce moment, j’ai juste envie des lieux que j’ai aimés. Je voudrais retourner avec J.-E. sur une île bretonne : on ne verrait personne, sinon la mer. J’aimerais aller dans le Lot et parcourir avec lui tous les chemins que nous connaissons par cœur autour de Saint-Céré : seuls au monde sur le causse. À Saint-Céré, le soir, nous verrions nos amis. On ferait même un détour par Montauban. Je voudrais aussi retourner en Vendée. J’imagine faire un crochet par Nantes pour boire des verres avec des copains et rencontrer, peut-être, les copains des copains. Je me dis même : pourquoi pas Tours ? Pourquoi pas Bruxelles ? Je suis allé à Bruxelles en touriste et en amoureux, il y a longtemps, c’était le cadeau d’anniversaire de J.-E. pour mes dix-neuf ans ; depuis, j’ai rencontré des gens qui habitent là-bas ; il y a J. qui m’a dit cent fois qu’il y avait de la place pour moi, chez lui ; et il a déjà dormi chez moi, lui. J’ai envie de dormir sur des canapés ou dans des chambres d’amis. J’ai envie de soirées qui se terminent par : « C’est ici que tu dors. » Je me souviens de Poitiers, puis de Lille : pendant quelques années, à chaque fois que j’allais voir R., je dormais dans un lieu différent ; il déménageait tout le temps ; je vivais avec ses colocs le temps d’un weekend ; une fois, ce n’est même pas chez lui que j’ai dormi, car on avait passé la nuit chez d’autres gens ; il y a donc un de ses appartements que je n’ai pas connu, ou seulement en coup de vent, avant de reprendre mon train. J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas : être accueilli à la gare par un sourire ami, être content d’errer sans but en parlant de tout et de n’importe quoi.

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La répétition des mêmes manœuvres dilatoires

On les entend tôt le matin, on sait qu’ils sont là, puis on tire le rideau et ils s’envolent. Ils savent qu’il n’y a pas de place pour s’installer, car la jardinière est hérissée de bâtons. Ils viennent quand même. À chaque fois ils doivent être déçus, mais ils ne peuvent pas s’empêcher de revenir. Ils se font du mal pour rien. Ils doivent prendre une sorte de plaisir à ces visites, comme dans toutes les addictions : on ne reproduit pas compulsivement les mêmes gestes pour se faire du mal, et uniquement du mal. Il y a une compensation, même dérisoire. La répétition elle-même peut être une satisfaction — la force du rituel, qui donne du sens à ce qui n’en a pas ? — l’activité irrationnelle qui comble le vide : la certitude de se faire du mal, plutôt que la peur de l’inconnu — s’enfermer pour reporter la confrontation avec la liberté : aller voir ailleurs, mais où, et pourquoi ? — la répétition des mêmes manœuvres dilatoires.

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Écrire un roman sur un sujet romanesque

Je ne cherche pas les disparus à tout prix, je tombe dessus sans le faire exprès. Je veux seulement parler de ce qui est — de ce qui a été. Je ne force pas le trait (non pas à cause de la peur d’être jugé par les autres, mais par moi-même : pour ne pas pouvoir m’accuser de malhonnêteté, pour croire en ce que je fais). C’est pourquoi je m’accroche aux archives pour écrire Rue des Batailles : ces hommes qui disparaissent, ça me semble exagéré, mais les archives me disent que ça a été. Les gens qui meurent jeunes, aussi : ça a été. C’est écrit. Dans les cimetières, en lisant les dates sur les tombes, j’éprouve une compassion immédiate pour les morts jeunes, et je remarque les centenaires, tandis que les morts vieux-mais-pas-très-vieux ne m’inspirent pas de sentiment particulier : il me faudrait connaître ces personnes pour m’émouvoir. Je ne connais pas non plus, pourtant, ces jeunes et ces centenaires ; je leur prête un destin à cause de leurs seules dates. Je les catalogue. Ils deviennent des archétypes ou des stéréotypes. Ils rentrent dans des cases. C’est affreusement réducteur. Mais les autres, ceux qui ne racontent pas d’histoire ? Vaut-il mieux être un stéréotype, ou rien du tout ? Exister pour ce qu’on n’est pas, ou se faire oublier ? Quand les dates ne racontent rien, il faut creuser dans les vies pour trouver quelque chose — le miroir dans lequel se reconnaître. Mais si le sujet est déjà spectaculaire, je dois veiller à creuser quand même, au-delà des clichés. Rue des Batailles, c’est la disparition de Jules — inexpliquée. À trente ans, il échappe aux radars. On ne sait pas s’il est mort. C’est romanesque — c’est ce qui m’attire et m’effraie à la fois : écrire un roman sur un sujet romanesque.

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