Ou le mien, ce qui semble revenir au même

Ça commence encore par un départ. Il faut rassembler nos affaires pour quitter la maison (c’est-à-dire l’appartement du Pecq, comme d’habitude). Les portes-fenêtres sont grand ouvertes : je sens le beau temps au-dehors. Je dois décider comment m’habiller pour la journée : je porte une chemise sur un t-shirt, et c’est trop. Je me demande s’il vaudrait mieux ne porter que l’un, ou que l’autre. Cette question est importante, car elle focalise mon attention sur ma peau. Il faudra que je me déshabille devant les autres, mais cela ne me cause aucune honte. Seulement du plaisir. Non pas le plaisir de l’exhibition ; plutôt celui, plus innocent, provoqué par la conscience de ma propre nudité dans l’espace extérieur (l’air, le soleil).

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L’homme que tout le monde attendait manque à l’appel

Pour rentrer chez moi, j’emprunte cette rue bordée de trottoirs très hauts. Je ne vois pas le Tibre à ma droite, puisque la chaussée s’enfonce comme dans une tranchée, en contrebas du quai. Et j’ai le soleil dans l’œil. À gauche, c’est la prison du Trastevere. On installe devant la porte des barrières métalliques de type Vauban : il va se passer quelque chose. Au début, je suis seul, à l’exception d’un bonhomme pyramidal enfoui sous un grand manteau, à la manière des Brigands de Tomi Ungerer. Puis, peu à peu, des gens arrivent. Ils se massent devant la prison. Il n’y a que des hommes. Je ne connais personne. On m’explique que c’est le jour de sortie d’un prisonnier très attendu : ils viennent pour lui. Je ne sais pas s’ils l’admirent, s’ils le détestent, ou s’ils sont seulement curieux. Plusieurs hommes ont le torse nu. Je parle avec l’un d’entre eux, en italien. Je galère un peu pour le comprendre. Il est plus grand que moi, large d’épaules. Sa peau nue est un peu trop glabre, son corps mince est un peu trop parfait, mais je le trouve très beau. À un moment, je crois qu’il pourrait comprendre le français, mais ça n’a pas d’importance. J’éprouve un grand plaisir à me sentir proche de lui, dans l’aura de son corps, dans sa chaleur. La question du désir est secondaire, elle ne joue qu’un tout petit rôle dans mon envie d’être à ses côtés. Je suis plutôt attiré par la possibilité d’une camaraderie, d’une proximité chaste, d’une complicité joyeuse. Tout, dans son attitude, inspire la confiance. Soudain, un mouvement. La porte de la prison s’ouvre, le groupe s’agite, les gens entrent dans la cour. Je crois comprendre que l’homme que tout le monde attendait manque à l’appel : il s’est enfui.

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Montauban, à l’heure des étourneaux

L’archer sans sa flèche, son arc tendu sans sa corde : le puissant Héraklès de Bourdelle perdu, comme moi, dans ce Hall 2 de la gare Montparnasse que je découvre à la faveur de mon premier voyage en Ouigo. Je pense : « Avant Montauban, c’est déjà un peu Montauban. » Dans quatre heures, ce sera Montauban pour de bon et Bourdelle à tous les coins de rue.

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Il s’est exposé

Il regarde les bustes d’enfants si réels, leurs yeux ardents percés dans la matière, les surfaces délicates de la peau. Il les considère droit dans les yeux, à hauteur d’enfant, parce qu’il est un enfant : c’est un petit garçon très beau, silencieux et ébouriffé, curieux. Le voyant évoluer parmi les sculptures, je ne peux faire autrement que de le regarder de la même façon : comme une œuvre d’art. Puis, je prends conscience de ce regard-là et je me dis : « On ne dévisage pas les gens comme ça. » Puis : « Et pourquoi pas ? » On contemple bien ces têtes de bronze et de terre cuite, aussi vraies que des vraies ; on peut faire la même chose avec les têtes vivantes : je n’ai pas envie de faire de différence.

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Ce qui reste du voyage

De ce voyage en Italie, je n’ai pas rapporté de spécialités locales. Seulement un demi-paquet de biscuits au chocolat et aux flocons d’avoine, issus de l’agriculture biologique, et une grappe de raisin : c’est ce qui est resté du pique-nique que nous avons fait hier soir dans le train, gardant un œil sur les montagnes et l’autre sur les sandwichs. Et aussi : vingt centilitres d’eau de la fontaine publique de la place Carlo Felice, restés au fond de la gourde. Nous les avons donnés à la plante verte en rentrant à la maison. Je n’ai même pas acheté un seul livre en presque deux semaines. Comment ai-je réussi à m’en empêcher ? J’ai acheté, tout de même, la carte de l’île d’Elbe et les plans de Livourne et de Turin.

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C’était dimanche et c’était métaphysique

Au petit déjeuner, sur la Piazza Grande, à un moment j’ai dit un truc dans ce genre : « Je ne me fais aucune illusion là-dessus : tout ce qu’on fait, ça n’est jamais autre chose que d’occuper le vide de nos existences. Tant qu’à passer du temps sur cette terre, on essaie de donner du sens à tout ça. Il y en a qui font des enfants, d’autres qui écrivent des bouquins, qui se consacrent corps et âme à leur métier ou qui s’adonnent à des plaisirs frénétiques. Et ça ne rend pas ces activités moins nobles de savoir qu’elles servent à combler un vide. Et qu’elles ne nous rendront pas heureux. Ça leur donne presque plus de valeur, au contraire, parce qu’elles deviennent vachement métaphysiques, tout d’un coup. » J’ai dit ça à J.-E., oui, et je n’ai pas eu peur de dire le mot : métaphysique.

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Hic et nunc (Mario, Napoléon et moi)

Pourquoi les gens sont-ils tous tatoués ? Une personne sur deux. Voire, trois sur quatre, pour les moins de quarante ans. J’observe ça, ici, depuis qu’on est arrivés. Peut-être les Parisiens sont-ils aussi tatoués que les Elbans, mais que je ne l’ai jamais remarqué, parce que cela reste invisible à cause des manches longues et des pantalons ? (moi-même, depuis une semaine que je réside sur cette île, je vis à demi nu sur les plages, sur les sentiers de montagne). Ici, en tout cas, ça me frappe. Et cet après-midi, sur la place de Capoliveri, je lis ce tatouage au bras d’un joli garçon (en version originale : un bel ragazzo) : HIC ET NUNC. C’est donc la devise de ce garçon (appelons-le Mario) : « ici et maintenant ». Cela signifie que Mario vit intensément le moment et le lieu qui sont les siens — ou, du moins, qu’il tend vers ce but. C’est pourquoi il l’a inscrit de façon indélébile sur la face intérieure de son avant-bras gauche, sur la peau claire et tendre. Tendre, oui, j’en suis sûr, même si je n’ai pas pu la toucher pour le vérifier.

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Au hasard sur la carte (la beauté)

On fait comme ça : sur la carte, on choisit deux villages desservis par le bus (une route de corniche pleine de virages, sur laquelle on est bien contents d’être conduits par un spécialiste) et espacés d’une distance qui nous paraît raisonnable. Puis, le but de la journée est de marcher du premier village au deuxième.

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De la tête au pied

À Marina di Campo, premier truc que je fais en descendant du bus : j’avise la fontaine. Je me passe la tête sous l’eau et je dis à J.-E. : « Puisque j’ai des cheveux, ça me permet de stocker de l’eau dedans pour rester au frais ». J’écrivais, hier, que j’aimais cette chaleur, mais je l’aime déjà moins : elle n’est pas tombée pendant la nuit et continue à sévir aujourd’hui. D’habitude, ma tête a le temps de refroidir quand je dors ; là, elle commence à être en surchauffe. Ça tape un peu derrière mon front. Ce n’est pas encore douloureux, mais je me méfie. Je dis à J.-E. : « Si je sens que ça tape trop fort dans mon ciboulot, je te le dis de suite et on ne monte pas jusque là-haut : on s’arrêtera avant que je devienne chiant, promis ». Parce qu’il m’arrive d’être pénible, oui. Là, quand je dis ça, on est au café (je ne sais pas si c’est vérifié scientifiquement, mais j’ai cette croyance que le café est bon pour ce que j’ai) et J.-E. me répond : « Je pourrais te marcher sur le pied, parce que si tu as mal au pied tu ne penseras plus à ta tête ». Ah, c’est pas bête ! Mais, si j’ai mal au pied, on ne grimpera pas ce sentier, non plus. Ça n’arrangera pas notre affaire.

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L’eau douce et l’eau salée

J.-E. trouve que l’eau du robinet a un goût. Et nous en buvons beaucoup, de l’eau, et nous en suons presque autant, parce qu’il fait chaud. Une douce chaleur. Rien de commun avec les 45 degrés parisiens qui nous brûlaient comme l’enfer, il y a un mois à peine. Plutôt cette atmosphère chaude et bleue à la fois, qui baigne l’île et la mer alentour. Les premier, deuxième, troisième plans de l’image qui s’enfoncent progressivement dans cette douceur bleue, dans cette densité de l’air qui nous montre sa couleur : un bleu, oui, mais chaud, absolument.

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