Disons, pour simplifier : « quand nous étions jeunes »

Je ne l’avais pas remarqué, la dernière fois que je suis sorti à Pierre-et-Marie-Curie : il y a un très beau Bar du Métro. J’ai pourtant l’œil pour ces choses-là, d’habitude. Il y a dix ans, j’avais voulu n’en rater aucun : j’avais photographié trente-deux établissements nommés « Au Métro » situés à la sortie d’une station : la série est sur cette page. J’avais été jusqu’à Levallois, jusqu’à Asnières, même. Mais ce bar à Ivry m’avait échappé. Sur Street View, je remonte le temps : en mai 2008, la terrasse était installée ; depuis 2014, le rideau de fer est baissé. Quand j’ai entrepris cette collection en 2010, le bar était-il ouvert ou fermé ? Sur la porte de l’immeuble, du côté de la rue Celestino-Alfonso, sont affichés des permis de construire et, sans doute, de démolir. Je n’ai pas traversé l’avenue pour les lire en détail. Je pense à Queneau, Courir les rues : « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse. » Mais c’est trop difficile, ça va trop vite, on en rate forcément.

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Toutes les pièces sont compatibles entre elles

Nous rentrons à Paris en train. À cause d’un accident sur la voie, notre parcours est dévié : au niveau de Saint-Denis, le train traverse la gare de voyageurs, puis il passe sous une barre d’immeuble entièrement vitrée (les bureaux d’une administration) et atteint le second faisceau ferroviaire, c’est-à-dire les lignes de marchandises. Nous poursuivons notre trajet sans encombre. Mais, peu à peu, nous nous écartons de l’itinéraire logique ; je remarque que nous passons par la forêt — peut-être celle de Saint-Germain-en-Laye — tu parles d’un détour ! Je remarque également que le train roule sur le chemin : il n’y a plus de rails. Le sol n’est pas plan, les taillis sont denses… c’est dangereux. Arrive un moment où ce n’est plus possible : nous devons quitter le train et terminer le trajet à pied. Je suis avec ma mère. Tous les deux, nous abordons un ponton de bois, et nous laissons filer la rame. Il faut grimper un escalier à claire-voie, les marches sont démesurées, je les franchis à quatre pattes pour garder l’équilibre. C’est plus difficile pour ma mère, qui est en robe, mais elle s’en sort plutôt bien. Nous arrivons à destination sans mal. C’est une vaste pièce, le sol est en planches de bois. Les gens nous attendent pour une visite (c’est peut-être un musée), ou pour un événement (fêter un anniversaire).

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Quelqu’un que nous aimions a lâché notre main

La ville est floue, les maisons atténuées par le filtre doux de la brume. On se déplace comme dans du coton, confus, tout engourdis. Le brouillard est dans nos têtes, surtout, car je dors mal, et J.-E. ne dort presque pas. Dans la vallée, les nappes flottent en apesanteur. Vers le causse, elles s’accrochent aux arêtes et aux sommets, s’enroulent comme des fumerolles. Les visiteurs, qui trouvent le pays si beau, ne savent pas qu’il est encore plus beau quand on le connaît bien, car il est beau de mille façons. D’une heure à l’autre, méconnaissable. Là, c’est l’hiver et c’est le matin, nous prenons la route qui monte à Loubressac. C’est B. qui conduit ; J.-E. est à côté d’elle ; moi, je regarde en bas : le château de Castelnau émerge seul, posé sur les nuages. Au village, là-haut, il fait beau.

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C’est une histoire d’amour

J.-E. ne parle pas beaucoup de lui. Mais il aime parler de sa grand-mère. Quand j’ai connu J.-E., il m’a dit qu’il aimait une vieille dame et qu’il lui rendait visite le plus souvent possible, dans un village perché sur le causse, à six heures de train de Paris. Avec elle, il redevenait un petit garçon et, à la fois, il était le grand homme costaud qui aidait sa mamie à avancer, doucement, dans les années. Son âge considérable m’impressionnait (mais elle ne le faisait pas). Nous sommes nés, elle et moi, à un jour de différence (additionnés de soixante-dix ans), si bien que nos anniversaires se succédaient : nous avions ce point commun, minuscule. Notre autre point commun était immense : j’avais trouvé l’homme de ma vie en son petit-fils, qui était l’un des hommes de sa vie, à elle. Peut-être son plus grand amour — celui de ses dernières années, en tout cas, j’en suis certain. Ce n’est pas rien, ce lien entre elle et moi, ce lien au doux prénom. Notre beau J.-E. a voulu, assez tôt, que nous nous connaissions. La première fois, c’était l’hiver. Elle habitait encore cette maison biscornue, au cœur du village suspendu. Je me suis senti bien dans ce paysage. Les fois suivantes, c’était à Saint-Céré. Elle avait quitté sa maison tout en escaliers pour s’installer en ville. Elle commençait à vieillir, disait-elle. Dans cet appartement, il y avait une chambre pour J.-E. et, souvent, je suis venu la partager. J’y passais des vacances en famille, c’est-à-dire : quelques jours dans un lieu si familier qu’on se sent comme chez soi et où, en même temps, on se glisse dans les habitudes de celle qui nous reçoit, sans déranger sa routine, sans déplacer aucun objet.

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Débordant largement la promenade

Par la fenêtre de notre chambre, j’observe celles de nos voisins. Dans chacune (il y a quatre fenêtres), la scène est quasi identique : un homme et une femme attablés pour le petit déjeuner. Je remarque que tous les hommes, sans exception, ont le torse nu. Je ne tire aucune conclusion de cette observation, ni aucun plaisir. Je la partage tout de même avec J.-E. parce que c’est étonnant. Nous ne sommes pas chez nous, alors c’est la première fois que je contemple ce vis-à-vis. Nous n’avons pas encore pris nos marques dans cet appartement. Nous ne connaissons pas la ville, non plus. Il est temps de l’explorer.

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Ce n’est pas encore la photo parfaite

La fenêtre est grand ouverte. Je guette l’apparition de quelque chose. J’entends la voix de mon voisin, hors-champ (il habite l’étage du dessous) qui crie pour m’avertir : ça vient ! Soudain, dans l’encadrement de la fenêtre, surgit l’oiseau immense. C’est une mouette, mais énorme, vraiment énorme. Son image se fige devant mes yeux : la silhouette, ailes déployées, parfaitement composée au milieu du rectangle. Je ne prends pas de photo à ce moment-là. Pas encore. Mais quelques minutes passent, et la mouette entre dans l’appartement. Je suis en compagnie de J. qui reste silencieuse. Elle observe l’événement avec distance : je ne crois pas que l’irruption de cet oiseau démesuré la passionne. C’est là que je décide d’utiliser mon vieil appareil, ce Praktica qui pèse une tonne, que j’étais fier de trimballer partout il y a quelques années. La mouette évolue lentement (en marchant ? en volant ?) à travers l’appartement, dans lequel J. se déplace aussi. Je déclenche trois fois, sans réfléchir. Ce n’est pas encore la photo parfaite. J’attends l’alignement idéal, déjà composé dans ma tête : le visage de J. au premier plan, de profil ; derrière, la grosse tête de l’oiseau, dépassant largement celle de J., tant elle est grosse ; en arrière-plan, un gris neutre. Voilà : la mouette vient se placer où je l’espérais. Je suis sur le point d’appuyer sur le bouton… et J. s’en va. Elle proteste : « Je ne veux pas que tu me prennes en photo : tu as vu ma tête ? Je suis ne suis pas jolie, je suis toute grise. » C’est vrai qu’elle est un peu pâle. Elle n’a pas bonne mine. Mais je lui dis : « Ce n’est pas grave si tu n’est pas jolie, ça n’empêchera pas la photo d’être magnifique. » (Je dis ces mots précis). Je lui explique mon intention : son visage, certes pâle, sera comme auréolé par le blanc lumineux de la tête de la mouette, et je m’arrangerai pour laisser le mur du fond dans l’ombre, afin de ménager un arrière-plan gris foncé, bien contrasté. Elle refuse. Et l’énorme mouette est partie. J’en veux à J., car j’ai déclenché l’appareil trois fois « pour faire mes réglages », sans obtenir l’image désirée : j’ai gaspillé trois photos.

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Y avait des mouflets dans son armée, à Napoléon ?

Un hussard, c’est un soldat à cheval qui porte un shako et un dolman. Un shako, c’est une sorte de képi orné d’une plume, qu’on appelle un casoar. Quant au dolman, c’est une veste très ajustée à la taille, ornée de brandebourgs. Et un brandebourg, c’est une variété de passement sophistiqué. Vous voyez : je me renseigne.

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Appelons ce chapitre : « les années Montmartre »

Jules habitait au 1, rue des Batailles ; son immeuble a été démoli quelques années plus tard, en même temps qu’il a disparu lui-même sans laisser d’adresse. C’est en 1862 qu’il quitte la rue des Batailles, en épousant Elmina qui habite Montmartre (au 8, rue Durantin). Jules et Elmina ont un fils, qu’ils appellent Maurice : il naît pendant « la mystérieuse parenthèse madrilène » (appelons ainsi cette escapade). Au retour de Madrid, la famille s’installe rue Gérando, au pied de la butte Montmartre. Puis, Jules disparaît. Toute la suite de l’histoire se passe dans le même quartier. Alors, appelons ce chapitre : « les années Montmartre ». J’ai fouillé les archives et j’ai été voir les adresses.

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Le Marsupilami ne répond plus

Je ne sais plus qui a eu l’idée de ce mot, de L. ou de moi. Il habite sur la Rive gauche, c’est loin de chez moi, au-delà du kilomètre légal. Impossible de se croiser à l’occasion d’une promenade fortuite. Pourtant, on a besoin de vie sociale — et on ne fait courir de danger à personne en se rencontrant masqués, dans un lieu public. Pas vrai ? Alors, voilà en quoi consiste l’opération Marsupilami : truander (un peu) ces règles débiles, juste pour bavarder avec un ami. On se donne rendez-vous à mi-chemin, pour accomplir des achats de première nécessité dans des magasins qui n’existent pas dans nos quartiers. J’ai besoin de quincaillerie ; lui, d’un chargeur de téléphone ; on s’est arrangés pour tomber l’un sur l’autre au rayon bricolage, fortuitement, et tailler une bavette entre les chevilles Molly et les boulons chromés.

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