Antonin Crenn

Il y a Longtemps

Dans le 19e, il y a Longtemps (la librairie). C’était vendredi soir : merci d’être venus !

Juline a pris ces photos exprès pour que je puisse frimer le lendemain : donc, les voici. Les libraires avaient préparé une vitrine tout en bleu pour le Héros – moi, j’étais en rouge, alors on me voit bien… Merci pour l’accueil, pour les rencontres, pour les verres bus ensemble.

La forme de cette ville

« La forme d’une ville », etc. On le sait. Écrire une histoire, ce peut être, par exemple, décrire la forme de cette ville plutôt que d’une autre. Et écrire cette histoire-ci, qui advient dans ce lieu-là.

La ville du Héros, pour moi, c’était ça.

Trompe-quoi

Ces deux-là, ils trompent leur monde. Ils n’existent pas : ils sont peints sur le mur. Un trompe-l’œil, quoi — j’ai appris ce mot dans les années quatre-vingt-dix. J’étais petit et, eux, ils étaient déjà là, sur le pignon de la rue de Reuilly. Ils n’ont pas vieilli — moi, si — ils trompent le temps qui passe. Dans la rue de Reuilly, on a vécu, on meurt, on revient. Eux, ils trompent la mort. Ils habitent dans une vaste serre, dans le genre tropical ; l’un des deux est en short, et les deux sont en manches courtes : ils trompent même le froid de novembre qui vient de nous tomber dessus. Ils trompent quoi, à la fin ?

Trois jours (et les gens)

Ça a commencé vendredi par une promenade avec Pascale G. sous la dalle des Olympiades ; on sait que les voies ferrées qui ne vont nulle part, ça me botte, et c’était l’occasion rêvée de savoir où elles s’arrêtaient, celles qui sortent de ce tunnel de la rue Régnault pour aboutir dans la gare logistique (béton, béton, odeur d’essence, néons blafards) où sont stockés les livres Lunatique. On a pris un paquet de Héros pour Olivier H. (l’ami qui va le faire lire à ses élèves, oh, comme j’ai de la chance), qui passera les prendre au salon dans l’après-midi. Dans une impasse de la rue Nationale, on a vu des poules adultes et, dans un autre enclos, des poules juvéniles qui sont nées d’œufs destinés à l’omelette, sauvés de justesse, comment c’est possible ? On ne le sait pas, mais c’est ce qu’il nous explique, leur sauveur. Une rencontre. Puis c’était le salon, aux Blancs-Manteaux. J’ai vu des têtes connues et j’ai parlé à certaines de ces têtes, des têtes qui datent d’époques et de compartiments de ma vie bien différents entre eux, distincts, et qui se mélangent parfois, comme en ce moment. Ceux qui sont derrière leurs stands, il y en a que je vois chaque année, depuis la fois où j’avais mon stand, moi aussi, avec C.L., en 2013 je crois — puis quand je suis revenu en touriste en 2014 et 2016 (j’étais absent pour cette édition épouvantable de 2015), et l’an passé j’avais fait le malin à signer des Passerage sur le stand Lunatique, alors que pourtant, à ce moment-là, je n’en menais pas large dans ma tête, mais ça m’avait fait du bien cette animation, cet enthousiasme, cette vie qui existe malgré tout. Vers quinze heures Judicaël est venue me voir, elle a bravé le froid, je discutais avec Guillaume et Philippe chez Publie.net, je lui ai montré les livres sur la table qui ressemblent un peu à ce que sera le mien, pour qu’elle imagine l’Épaisseur du trait qui vient dans quelques semaines, ça va arriver tellement vite le 9 janvier. On a été au café, elle m’a offert un objet très précieux en rapport avec le Héros ou plutôt avec le héros, d’autres héros que le mien, c’est beau et c’est un cadeau important, initiatique. Olivier vient chercher les livres pour ses élèves (ses cinquième du collège de Thiais), ensemble on dit bonjour à Renaud et François (à cause d’une histoire de cheval), Pascale est très occupée et me dira, après, qu’elle aurait voulu parler plus avec lui, mais le salon c’est cela aussi : c’est long et ça passe vite. Lætitia est la fille de Simone, que j’ai connue il y a quasi vingt ans quand j’en avais onze et qu’elle était ma prof (une histoire de collège, là aussi, et j’étais, attendez, mais oui, j’étais en cinquième), je suis content de la voir, de lui faire découvrir mon Héros et de parler avec elle de son manuscrit que je viens de lire, mais je suis bien impuissant à lui donner des conseils. Sur le stand, il y a les fidèles du Cafard, Yan, Alexandre. Et là, cette rencontre extraordinaire, au sens le plus strict de ce mot, c’est-à-dire qui n’existe pas dans le monde ordinaire : Pierre et Yvan, qui avaient lu Passerage et l’avaient aimé, et Pierre qui m’avait écrit cette lettre ; nous faisons connaissance doucement devant la table Lunatique, et on évoque mon nouveau livre, qui a Saint-Céré pour décor (« ce n’est pas loin de chez vous, du Cantal, vous connaissez peut-être »), et comment qu’ils connaissent ; Pierre est lié par sa famille a des personnes de Saint-Céré très importantes dans la vie de J.-E., et ces liens forts, un peu magiques (les liens de l’histoire en commun) font que J.-E. sera très ému ce soir de cette rencontre, et Pierre aussi, et du même coup, moi aussi ; et que nous tombons d’accord, tous, sans qu’il soit utile de l’affirmer, qu’il vient de se passer quelque chose d’important ici. Au dîner avec Pascale ce vendredi, on démêle les fils de tout ce qui vient d’arriver, et on se sépare dans le froid, la nuit humide (Pascale perd sa voix, la mienne se voile un peu), tout le monde s’est refroidi dans les courants d’air à force de s’échauffer à parler, à s’agiter sous la halle. Samedi Philippe présente son jeune grand-père, je rencontre Lou, je papote avec Pascale P., j’ai toujours plaisir à parler avec Patrick que je ne vois, finalement, que dans les salons alors qu’on pourrait se voir ailleurs, je suis content que R. ait envie de lire le Héros et l’achète, je rencontre Nikola que je connais seulement parce que je suis, parfois, ses chroniques, et il dit qu’il a aimé le Héros, n’est-ce pas encore un moment agréable ? Il y a Cyrille, un ami véritable, qui passe par là avec son instrument de musique sur le dos : j’aimerais prendre plus de temps pour parler avec lui, ce sera très bientôt, nous nous le promettons. Camille était mon collègue il y a plusieurs années, il vient rendre visite à un copain auteur, il me le présente, et je lui présente J.-E. : voilà ce que je voulais dire quand je disais que des gens qui viennent de lieux et d’époques qui ne se connectent pas ensemble finissent parfois par s’introduire dans le même espace-temps, ça paraît la chose la plus naturelle du monde au moment où ça arrive mais, en vrai, je sens bien après coup que c’est fatigant dans ma tête (qui chauffe doucement, un peu fiévreuse, à cause du refroidissement, de la saison). C’est là-dessus que débarque É., quand nous sommes déjà ce groupe de quatre-là, conversation bizarre et froide, je suis troublé, et Y. intervient à son tour qui simplifie tout et nous ramène au Héros. Le soir J.-E. et moi dînons avec Marie et, avec elle, il est question à un moment de retrouvailles à organiser, peut-être, avec la bande de Varsovie, dont nous faisons partie tous les deux, la bande qui a existé il y a dix ans (oui, dix ans, et voilà, à nouveau, que nous ne rajeunissons pas). Dimanche on épuise le stock de Passerage, je signe un Bandits pour une dame gentille et curieuse, et un autre pour Madeline qui me soutient avec enthousiasme et fidélité. J’aime beaucoup Fabien et Sandra qui sont fidèles, eux aussi, d’une autre manière, à Lunatique ; et qui ont cette énergie pour faire vivre cette petite communauté. Fabien a une histoire avec le Lot, quelque chose de fort (pour lui aussi, décidément). Sandra est la première à avoir fait lire Passerage à des jeunes lecteurs : ses enfants — et ce qu’ils avaient dit après leur lecture avait ouvert des portes immenses pour moi, une vision de cette possibilité que mon texte existe dans l’imaginaire, dans la sensibilité des autres, et des jeunes gens en particulier. Quand Juline et Seb viennent me trouver avec leur amie M. (que je vois pour la première fois alors que je la connais, à travers ce que Juline me dit, depuis dix ans peut-être, oui, à nouveau dix ans), on quitte la halle pour de bon, on va au café avec J.-E.. Je porte le foulard de ma mère autour du cou parce que je crains de tomber malade avec ce froid idiot, je ne le porte même pas pour penser à elle plus spécialement parce que, de toute façon, je pense à elle tout le temps. Et j’ai pris froid, c’est sûr. Au cinéma où il fait chaud, je porte peu d’attention au film ; par moments j’ai envie de pleurer, mais je ne crois pas que le film m’émeuve tant que ça, ni que je sois triste, c’est juste une émotion, je ne sais pas laquelle. On dîne d’un reste de légumes que j’avais préparés il y a trois jours, un repas qui m’a beaucoup coûté (une entaille dans le pouce profonde comme ça, à cause d’une courge récalcitrante) et, au lit, j’ai juste envie de me blottir contre J.-E. comme si j’étais, je ne sais pas, un de ces rongeurs à fourrure qui hiberne, qui oublie où il a enterré ses noisettes et ne les retrouvera pas quand il partira les chercher au printemps.

Il est vraiment beau

« Il est magnifique », « il est vraiment beau ». Ces compliments sont agréables à lire, parce que c’est de moi qu’il est question (le bébé de 4,3 kilos).

Je ne sais pas du tout qui sont Simone, Robert et Joëlle (Jouelle ?) et il est probable que je ne le saurai plus, car ce n’est pas à moi que la carte est adressée et que mes parents ne sont plus là pour me la lire et me renseigner. La carte a dû arriver chez nous il y a un peu plus de trente ans (j’en ai quasi trente-et-un), mais pas en janvier ni même en février 1988 : elle n’a pas été écrite de suite, nous dit l’écriture, à cause de l’angine. Peut-être en mars, alors. Ces trois-là, qui signent de la même main (celle de Simone, je parie) habitaient loin de Paris, dans un endroit où on ne trouve pas aussi facilement de bonnes choses pour le bébé (pour moi). Alors, si ça se trouve, nous ne nous sommes jamais rencontrés. À la date où cette carte a été écrite, il est même certain qu’ils ne me connaissaient pas : ils m’ont vu seulement en photo, ils se sont dit « il est vraiment beau » ; et ensuite, il se peut que rien d’autre ne soit arrivé, qu’ils ne soient jamais venus en région parisienne et que, moi, je n’aie jamais été là-bas (où ?).

Tout ce qu’ils ont su de moi, alors, aura été ceci : « il est vraiment beau ». Et ce n’est pas aujourd’hui que je leur donnerai tort.

Automne

Je suis allé à Marly-le-Roi.

Chaque année je vieillis

Une observation amusante : chaque année, je vieillis d’un an. La revue La Piscine est témoin de ce phénomène, de son numéro zéro (j’avais vingt-sept ans) à son numéro trois (qui vient de paraître).

Jusqu’où cela nous mènera-t-il ?

Samedi chez Parenthèse

Merci, Cécile et Philippe, pour votre accueil ! et pour toutes les rencontres qui ont eu lieu cet après-midi à la librairie, autour de mon Héros, du Passerage et des Bandits… dans ce décor de Saint-Céré que j’aime tant.

Le héros inconnu et le télégraphiste méconnu

Il y a cette statue, dans le square de Saint-Céré, que j’avais photographiée en 2012. Je m’amusais alors à faire des images, souvent en noir et blanc, et à les assortir de citations du Littré pour les publier sur mon blog. Il est encore en ligne, mon blog de photos : on s’apercevra si on le visite que les vues de Saint-Céré et de ses environs sont nombreuses et que, pour la photo du soldat, j’avais choisi cette citation : « Et qu’est-ce qu’un héros ? — Mon enfant, c’est le brave. » Depuis, ça m’avait trotté dans la tête, cette histoire de héros.

Ce monument aux morts a été commandée par la mairie de Saint-Céré en 1921 et inauguré le 23 juillet 1922. Il paraît que c’est le plus cher du département (c’est écrit sur ce site) et, si on me demande mon avis, je dirais que ça en valait la peine. Le sculpteur est napolitain : Giovanni Pinotti Cipriani.

La chose amusante, c’est qu’il est l’auteur d’un autre monument dans la même commune (j’ai en pris une photo ici, mais vous ne verrez pas bien les détails car elle est à contre-jour) : un monsieur est perché sur une colonne ; le chapiteau de la colonne est constitué de jeunes femmes portant un combiné de téléphone à l’oreille. Le monsieur, c’est Charles Bourseul, « dont l’œuvre appartient au monde et le souvenir à Saint-Céré ». Il était télégraphiste et, à ses heures perdues, il a inventé le téléphone. Mais comme personne n’a trouvé que son idée était intéressante, il est resté au bureau de poste de Saint-Céré, à poursuivre tranquillement sa petite carrière, pendant que d’autres inventaient le téléphone à leur tour (et devenaient célèbres).

Pourquoi ce sculpteur napolitain (méconnu, lui aussi, n’ayons pas peur de le dire) a-t-il réalisé deux commandes publiques à Saint-Céré ? L’histoire ne le dit pas — heureusement qu’elle ne dit pas tout.

(Le dessin est de Gotlib, tiré de la Rubrique-à-Brac).

Cette piscine-là, d’accord

Je n’ai jamais aimé la piscine. Mais là, c’est différent, c’est de La Piscine qu’il s’agit : la belle revue (littérature et photographie) de Louise Imagine, Christophe Sanchez, Philippe Castelneau, Alain Mouton. Et pour cette Piscine-ci, je ne dis pas non.

Une fois de plus, ils m’accueillent dans leurs pages. Il s’agit du numéro 3 (mais, comme les mousquetaires, ils sont en réalité quatre, parce qu’il y a eu un numéro zéro avant le 1) et il a pour thème « l’éternel et l’éphémère ». Au moment de l’appel à contributions, ils avaient publié un bout du Chiendent de Queneau, alors j’ai mordu à l’hameçon. J’ai écrit « La réserve », publié en page 10.

Merci La Piscine ! Ce numéro est très beau, à nouveau.