Antonin Crenn

Porta Maggiore

« Alexandre faisait le tour de la ville, imitant le mur de briques qui, lui, accomplissait cette mission depuis bien plus longtemps. Le rempart était éboulé à quelques endroits, mais restait vaillant dans la plus grande partie. Ce qui plaisait le plus à Alexandre, c’était de voir comment les gens s’appropriaient ces fortifications pour leur usage quotidien : de drôles d’échoppes s’immisçaient sous les voûtes millénaires. « Là-bas, on dirait un garage de bagnoles », pensa-t-il tout haut. Il s’étonnait, mais ne s’offusquait pas. Il fallait bien vivre ! Il avait même vu des trams s’engouffrer sous les nobles arcades, avec des câbles passant dans tous les sens. »

C’est un extrait de l’Épaisseur du trait. C’est à cet endroit précis que j’ai pensé en l’écrivant : cette porte-là. La Porta Maggiore. C’est très immodeste de se citer soi-même, mais je sais que vous me pardonnerez.

Les belles jambes

Note à l’attention de la conservatrice ou du conservateur des musées de Saint-Malo : surtout, ne changez rien. Pas de trucs tactiles ni de machins interactifs : de beaux objets et des cartels intéressants, rien de plus. Les cartels intéressants étant, eux-mêmes, de beaux objets. Des merveilles, même.

Dans la tour Solidor (une chose fabuleuse, cette tour posée au bord de l’eau), les collections évoquent le souvenir des Cap-horniers, ces marins qui allaient au bout du monde, derrière l’Amérique, en passant « par en-dessous » plutôt qu’en plein milieu : ils ne traversaient pas le Panama, parce qu’il n’y avait pas de canal, alors ils contournaient la pointe sud et c’était une drôle d’aventure. De beaux cartels content les épisodes clés de leur épopée — des cartels écrits à la main.

Aussitôt, me revient le souvenir des heures laborieuses passées en classe, à l’école Estienne, penché sur la table de travail (enchaîné à la manière d’un moine copiste), m’appliquant (en passant la langue, comme les enfants concentrés sur leurs travaux d’écriture) à exercer l’art subtil de la calligraphie — où j’étais affreusement mauvais. Aligner des lettres, l’une après l’autre ; les tracer au pinceau ou à la plume ; ou bien, en dessiner les contours au feutre. S’appliquer.

Elles sont bien fichues, les lettres de la tour Solidor. En particulier ces italiques : admirez la panse (la partie rebondie du a), la goutte (l’extrémité renflée du r ou du a, qui reste suspendue), les fûts robustes des t et des l, la contreforme étroite (mais jamais bouchée) du e, les petits empattements mignons un peu partout. Pour être franc, je dois quand même vous avouer que je suis étonné du choix de ces lettres, qui ne sont pas de véritables italiques, mais plutôt un romain penché : on le remarque au dessin du a, et surtout du g (touchante, n’est-ce pas, la boucle du g ?). Mais les jambages ont de l’allure, il faut le dire. Voyez le j : quelle jolie jambe !

Les pièces de ce musée sont vachement intéressantes, surtout si on est maniaque de cartes de géographie. Cette carte-ci, par exemple, rend compte des routes empruntées par le capitaine malouin Félix Lecoq pour gagner le Chili entre 1908 et 1916, sur plusieurs bateaux successifs : le Bordes, le Gers, puis l’Antonin.

Et alors, qu’est-ce que cela peut bien me faire, de savoir que l’Antonin est parti du port d’Iquique (Chili) le 14 juillet 1915 ? Eh bien oui, justement : c’est précisément cela que ça me fait — une belle jambe.

La passerage existe

La passerage existe : j’en ai vu aujourd’hui.

Je suis forcé d’avouer qu’avant cette découverte, je n’en avais jamais vu. J’avais lu le nom « passerage des décombres (Lepidium ruderale) » dans une liste (pour être précis : dans l’inventaire floristique d’un relevé d’observation effectué à Paris) et je m’étais dit : voilà un titre. Je l’avais lu, donc. Mais vu, ce qui s’appelle vu, non, jamais.

C’est dans le village de Léhon, proche de Dinan, que je suis tombé sur elle. Le jardin de l’abbaye Saint-Magloire (grâce lui soit rendue) est aménagé à la mode médiévale, dans le genre « jardin de curé » ou « jardin de simples », avec des pancartes indiquant le nom — et parfois les vertus — des plantes cultivées.

Oh, bien sûr, je sais déjà ce qu’on me dira : cette passerage-là est une passerage-tout-court (Lepidium sativum), pas une passerage des décombres. N’empêche : je suis bien content de l’avoir vue.

Et puis, si ça se trouve, il y en avait aussi des passerages des décombres, à Léhon : dans les vestiges tout proches du château ruîné. C’est sur ces tas de pierres-là qu’elles prospèrent, dans les terrains vagues et les friches — mais aucune pancarte ne les signale. On doit seulement les deviner, ou bien les inventer.

Dire bonjour

Lorsqu’on se trouve sur un chemin rural ou un sentier de randonnée, par exemple sur le chemin côtier entre Cancale et Saint-Malo (connu sous le nom de code GR 34), les gens qui se croisent se disent « bonjour ». Ils font preuve, à chaque rencontre, de cette politesse qui consiste à dire à l’Autre qui vient face à soi : « je vous considère et je vous salue ».

Autrement dit, sur les chemins, les gens font montre d’urbanité. Et c’est fort agréable.

Urbanité (sens A.2) : Politesse fine et délicate, manières dans lesquelles entrent beaucoup d’affabilité naturelle et d’usage du monde. (Trésor de la langue française)

En ville, on dit pas « bonjour » aux badauds qu’on rencontre. Ce serait impossible de le faire : il y a trop de monde. Pour cette raison, une convention tacite admet qu’on ne se salue pas, en ville. Ce n’est pas impoli.

Mais, lorsqu’on est sur un chemin rural, par exemple le sentier côtier entre Cancale et Saint-Malo, il arrive tôt ou tard qu’on approche d’une ville, et même qu’on y pénètre — par exemple, quand on entre à Saint-Malo par le village de Rothéneuf. À quel moment précis, alors, doit cesser la convention rurale (celle de se saluer) et débuter l’autre (celle de s’ignorer) ?

Il semble que les promeneurs le perçoivent instinctivement. Le changement d’attitude intervient précisément quand se font sentir les premiers signes d’une organisation spécifique du bâti : lorsque les fermes, les villas isolées, laissent la place à des maisons rapprochées, à des petits immeubles, à des commerces, et que les chemins deviennent des rues. C’est-à-dire, très exactement, dès les premiers signes d’urbanité.

Urbanité (sens B) : Caractère de ce qui fait une ville.
(Trésor de la langue française)

Les abonnés au téléphone

À une époque (par exemple en 1929), lorsqu’on demandait à l’opératrice du téléphone à parler à Élysée 03-44, on tombait sur Picasso. Ça m’amuse de penser qu’à cette époque (1929, c’est la date de cet Annuaire officiel des abonnés au téléphone de la région de Paris), on pouvait être très célèbre et figurer dans l’annuaire, bêtement. N’importe qui entrait dans un café, demandait la cabine téléphonique et l’annuaire, et passait un coup de fil à une personnalité admirée.

Remarquez, je n’aurais pas spécialement eu envie d’appeler Picasso. C’était pour l’exemple.

À une autre époque (plus récente), j’étais étudiant et je faisais ce truc sur la rue Vilin. J’avais passé des heures à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, à consulter des annuaires : ceux où les abonnés sont classés par rues. Le plaisir était comparable à celui que j’éprouve en me promenant dans un plan, et en particulier dans un plan de Paris.

Le piéton de Paris, Léon-Paul Fargue, est dans mon annuaire lui aussi. Il le dit lui-même dans son livre, qu’il habite ce quartier-là : trouver son adresse n’est pas une nouvelle étonnante. Mais savait-on (savais-je, moi ?) qu’il était joignable par téléphone à Nord 01-38 ? Je le sais, maintenant.

André Gide (avenue des Sycomores, 18 bis) répondait à Auteuil 04-55. Gaston Gallimard (rue Saint-Lazare, 79) à Louvre 48-22. André Breton (rue Fontaine, 42) à Trinité 38-18. Il y a un docteur Destouches dans le 18e (Marcadet 57-82), mais il ne s’appelle pas Louis-Ferdinand. Contre toute attente, Aragon, Cocteau et Colette ne sont pas abonnés au téléphone. Ou alors, ils sont sur « liste rouge » (cela existait-il, à l’époque ?). Je ne trouve pas non plus Henri Calet (avec qui j’aime tant me promener dans Paris) : il n’avait sûrement pas les moyens de s’équiper d’un tel appareil — le téléphone, c’est un truc de riches. L’Hôtel du Nord est introuvable : ni au nom de l’hôtel, ni à celui de Dabit, ni au classement par rues (quai de Jemmapes, 102) : un établissement de pauvre standing pouvait bien s’en passer, il faut croire. Par contre, si je ne trouve pas Proust non plus (qui aurait eu les moyens, lui, de s’abonner), ce n’est pas étonnant : c’est parce qu’il était déjà mort.

Que sont-ils devenus ? Je veux parler des numéros (en ce qui concerne les gens, on le sait déjà). Je suppose qu’ils ont été réattribués — NORd 01-38, autrement dit 607 01-38, est probablement aujourd’hui 01 46 07 01 38 — à des abonnés qui n’ont même pas idée que leur numéro a servi autrefois à converser avec des personnes illustres. Et qui, probablement, s’en fichent pas mal.

À travers

Lorsque je suis assis à ma table, souvent, je regarde dehors, c’est-à-dire que je regarde à travers l’ouverture de ma fenêtre. Comme je suis au septième et dernier étage, ma fenêtre est découpée dans la pente du toit. Dans la mansarde. Et, puisque qu’en face de mon immeuble il y en a un autre, symétrique, la vue qui s’ouvre devant moi est, logiquement, celle d’un autre toit mansardé.

Il est particulièrement agréable de voir le ciel bleu au-dessus du zinc (je vois même, au fond, la cime des arbres du square Maurice-Gardette, qui atteignent précisément la hauteur de mes yeux, c’est-à-dire du septième étage). Mais aujourd’hui, il se passe une chose extraordinaire : je vois le ciel bleu non seulement au-dessus des toits, mais aussi à travers le toit. Pour la première fois, je vois derrière l’immeuble d’en face : mon regard le traverse entièrement en empruntant l’axe des trois fenêtres alignées : la mienne, et les deux du voisin.

Cet alignement des fenêtres est plus rare encore que celui de la terre, de la lune et du soleil en cas d’éclipse totale. Je ne sais rien de mon voisin, mais alors absolument rien. Et je n’ai pas du tout envie de regarder chez lui pour en apprendre plus. Mais là, présentement, je regarde à travers chez lui — et c’est drôlement intéressant.

Être d’accord

Je corrige, je réécris. Puis j’écris « ah, oui, tu as raison » ou bien « je suis d’accord » dans les commentaires du traitement de texte.

Quand j’ai terminé L’épaisseur du trait la première fois, je savais bien qu’il n’était pas terminé. La deuxième fois non plus. Mais je ne savais pas comment aller plus loin. Comment l’améliorer, mon texte. Comment aller au bout de mon projet. Mais, au fait, c’était quoi mon projet ?

Et puis Guillaume est arrivé, et il a ajouté plein de commentaires partout sur mon manuscrit. Ça m’a fait un peu peur. Mais, bon, c’était ce que j’attendais, après tout : que l’éditeur m’aide à y voir plus clair. Et le phénomène magique, dans cette histoire, c’est que j’étais d’accord avec presque tous ses commentaires. Même (surtout) quand il s’agissait de couper. De nettoyer les tics, les parasites.

C’est beau, d’être d’accord — et de le dire. C’est précieux. Parce que c’est vachement intime, ces tâtonnements, ces hésitations. Je propose un truc : « et si je l’écrivais plutôt comme ça ? » : c’est intimidant. On ne livre pas ça à n’importe qui. Si je n’avais pas confiance, je garderais ça pour moi, et le travail n’avancerait pas.

Il y a ces passages que j’aime bien, mais qui n’ont rien à faire là : c’est ça, le plus dur. Je voyais que ça clochait, mais je les aimais quand même — pour un tas de raisons (mon état d’esprit au moment de les écrire, par exemple).

Maintenant, j’y vois clair. J’ai mieux compris ce que c’était, mon idée de départ. J’ai retiré les trucs qui n’avaient rien à faire dans ce projet, et ajouté d’autres qui participaient à creuser mon sillon.

Au final, je crois que je peux le dire : c’est bientôt fini. Si Guillaume est d’accord.

Disponible

Le premier octobre, je serai « disponible ».

C’est ce qu’on dit, lorsqu’un fonctionnaire interrompt son activité professionnelle — et c’est précisément mon cas. L’une des définitions de la disponibilité, dans le Trésor de la langue française, c’est :

Possibilité, pour une personne sans engagement ni obligation, de jouir d’une totale liberté de mouvement, d’action.

Cela me plaît. Je serai même, pour être exact, mis en disponibilité pour convenances personnelles. Autrement dit, parce que j’en ai envie. Alors, je compte les jours : il ne m’en reste plus beaucoup.

Mon lieu de travail ne me manquera pas : c’est un « open space » avec une moquette grise, dans un immeuble parallélépipédique en verre, au milieu d’un quartier où tout est neuf.

Ah, si. Une chose qui va me manquer, un peu : ce plan de Paris d’un mètre sur deux, affiché dans mon bureau : j’ai passé des heures à me promener dedans, mais il est trop grand pour chez moi. Il restera où il est. Si l’on veut le récupérer, qu’on se manifeste : il est disponible.

Pour les besoins d’un travail en cours

Pour les besoins d’un travail en cours, j’ai ouvert la grande caisse où je range mes plans de ville, et je me suis promené dans celui-ci. Pour deux raisons. Petit un, parce que ce plan est très beau. Petit deux, parce que c’est Rome, et en particulier le quartier de Testaccio, et que je fais référence à cette colline dans le texte que j’écris (que je corrige en ce moment), c’est-à-dire mon roman, c’est-à-dire L’épaisseur du trait.

Enfin, bon, la troisième raison, qui est en réalité la raison unique (parce qu’il n’y a pas deux, ni trois raisons pour lesquelles j’ai ressorti ce plan, mais une seule), c’est que j’aime ça, regarder mes plans. « Pour les besoins d’un travail en cours », on ne va pas se mentir, c’est surtout que ça me fait plaisir.

Je me souviens des molécules

Je me souviens de l’époque où, ici, à la place de ce bloc de béton à vocation résidentielle, il n’y avait rien. Ou plutôt, il y avait un ensemble de molécules — majoritairement d’azote, si mes souvenirs sont bons ; et un peu d’oxygène, et d’un soupçon de dioxyde de carbone (en particulier aux heures de pointe) — très espacées et mobiles, en suspension dans le vide : de l’air.

Le pont du Pecq.