Mon goût d’archiver et celui de fabriquer des livres

Si je préfère le web ou les livres ? C’est comme me demander si je préfère boire ou manger, si je préfère mon père ou ma mère, si je préfère être amoureux ou en bonne santé, si je préfère lire ou écrire, enfin, vous avez compris. Je publie des trucs sur ce blog parce que je veux qu’ils soient publiés en ligne. Ce n’est pas un pis-aller à défaut de papier, une solution de secours, un ersatz de bouquin ou de revue. Le web — inutile de l’expliquer — a des qualités que le papier n’a pas. Une fois, j’ai donné forme livresque à des textes parus ici : Je connaîtrais Luçon. Ç’avait du sens, parce que c’était un segment du blog délimité dans le temps (deux mois de résidence) et dans l’espace (la Vendée) et parce que j’ai voulu faire apparaître des choses qui n’étaient pas visibles sur les billets tels qu’archivés sur le blog : le prolongement qu’ils avaient connus sur les réseaux, les conversations, surtout avec François qui m’a fait le cadeau d’un inédit. Si j’avais imprimé le blog tel quel, ç’aurait été nul : moins bien que le site, moins bien qu’un vrai livre. Et pourtant, souvent, je suis tenté. À cause de mon tropisme d’archiviste. Les textes présents sur ce site ont beau être conservés automatiquement par les robots de la BNF (je les salue au passage), je continue de craindre qu’ils disparaissent : si demain, on ne peut plus accéder au web ? Mon côté « ceinture et bretelles » : et si demain, tout le papier brûlait ? Mon journal privé, une fois par an, je l’imprime : un exemplaire unique, relié, rangé dans un placard, en miroir du fichier stocké dans mon disque dur, et de son doublon envoyé dans un nuage. Mais je digresse, mon introduction est trop longue, il faut en venir au fait, c’est un peu compliqué pour moi quand il s’agit de me vendre (oui, vendre mon journal, c’est me vendre moi, ou presque) : je vais fabriquer une version papier des textes déjà publiés ici, et j’aimerais vous les vendre. Voilà, c’est dit.

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Façon d’être un homme

Le bruit, les gens. Ça semble gai sur la place, dans cette rue, quand on sort de la gare. On se dit : chouette, c’est Jour de fête. On s’imagine dans le village de Jacques Tati, mais en italien, et puisqu’on n’a rien préparé avant notre visite, eh bien, on suit le mouvement. Sur le premier stand, un marchand d’animaux vivants. Oh. Curiosité et méfiance. Ça froisse une partie de moi (celle qui voudrait que le commerce ne se mêle pas de l’amour des bêtes), mais ça flatte un autre instinct : celui qui me guide vers les êtres mignons. Je suis aimanté vers les porcellini (les cochons d’Inde) et les conigli (il faudrait être un monstre sans cœur pour ne pas fondre d’amour devant les lapins). Pauvres bêtes encagées, livrées aux cris des humains plus sauvages qu’elles. Déjà, J.-E. m’entraîne vers le stand suivant. Oh. Des vêtements. Mais ça manque de couleurs. Kaki, kaki, kaki. Et un peu de noir. Des accessoires de chasse. Alors on comprend que, comme qui dirait, c’est un marché thématique. Des vieux mecs parlent entre eux, en tenue de camouflage, ils ont l’air satisfaits. Ils peuvent l’être : tout est organisé pour leur plaisir. Et nous, on est dégoûtés de se trouver mêlés à ça. Oh, voici un autre stand d’animaux vivants. Encore des lapins. Mais différents : de grande taille, ceux-là. Et moins chers que les autres. Je comprends : ce sont des lapins à manger. Faut-il les tuer soi-même pour les cuisiner ? Il y a beaucoup d’enfants au marché, c’est un événement familial (la valeur famille) : « Tu seras un homme, mon fils, tu auras un beau fusil. » La chasse, c’est un truc de mec. Alors, aux petites filles, que propose-t-on (que leur impose-t-on) ? Ces gens m’intriguent. La dissociation psychologique dont ils sont capables. Les compartiments étanches dans leur cerveau. J’ai des amis qui aiment les animaux, et qui en mangent quand même, mais ils se rassurent en invoquant des frontières entre les espèces : « Je caresse mon chat, je n’en mangerais pas, tandis que tout est bon dans le cochon. » Mais ces chasseurs qui accompagnent leurs gosses à l’animalerie pour câliner les bestiaux tout doux, comment ça se passe dans leur tête ? « Il existe deux sortes de lapins, mon chéri : les lapins à aimer, et les lapins à buter. » Pendant les festivités, les repas sont assurés par « le Giotto de la pancetta » (le slogan sur le camion du boucher-charcutier me réjouira longtemps). Et nous, en douce, on se dirige vers le centre-ville en quête d’un autre maître de la Renaissance, disons par exemple : le Botticelli de la pizza quatre-fromages, ou le Bronzino de la salade caprese. Je ne cite pas ces noms au hasard, car tout le monde sait que l’option végétarienne, c’est pour les pédés. Et pour les femmes aussi, naturellement. Souvenir de ce vendeur de fruits et légumes, à Bernay, alors que nous faisions les courses pour un réveillon qui s’annonçait copieux : j’avais réclamé qu’on fît un détour par la boutique du primeur et le mec avait dit, en souriant à notre amie : « Ah oui, je comprends, une petite salade pour madame », et elle avait répondu en me désignant : « Non, c’est lui l’amateur de carottes. » N’empêche que, le soir, à l’apéro, ils se sont tous jetés sur mes carottes, et ils n’ont pas fini le cochon.

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Peut-être sont-ils aussi sympas que moi 

Ce garçon, appelons-le Lorenzo, par exemple, il est dans l’eau à côté de moi, dix-huit ans, vingt au maximum, il est seul. Un rocher affleure : Lorenzo essaie de grimper dessus, il glisse à plat ventre comme un manchot, il monte à quatre pattes, il parvient à se mettre debout malgré les vagues. L’eau lui vient aux chevilles. On croirait qu’il marche sur l’eau comme Jésus. Il est content de lui. Je remarque alors que son jeu n’est pas adressé : il ne fait pas ça pour amuser une personne en particulier, il ne cherche pas à capter un regard dans une direction précise. Ses yeux décrivent un tour complet. Ils se posent sur moi, rencontrent les miens. Sourires. Lorenzo saute du rocher, pirouette arrière, plouf, c’est profond autour, puis il émerge, sourire immense, pour lui-même. Regards encore, il capte le mien, il retourne à son jeu. Sourire encore, identique. Son sourire partagé, c’est le même que le sourire pour lui-même. Il fait ça pour lui, pas pour la frime. Son propre plaisir. Et à la fois, il sait qu’il n’est pas seul : alors, puisque l’autre existe, s’il peut partager ça, son plaisir est augmenté. Et l’autre, c’était moi : « Regarde-moi si tu veux, c’est cadeau. » J’admire Lorenzo pour ça. Dans l’attitude d’autres baigneurs, on sent combien la présence d’autrui est négligeable, ils se croient seuls, la mer sans partage, les gestes brusques, le bruit, l’éclaboussement. Et, à l’autre bout du spectre : des gens, parfois, qui sont venus seulement pour se montrer, qui n’existent que dans le regard des autres. Ces deux mecs, par exemple, trop beaux pour être vrais, qui marchent de concert sur les galets, ils vérifient à chaque pas que leur démarche est cool, que le vent met en valeur leurs boucles, que le dessin régulier de leurs poils de torse n’est pas décoiffé. Je ne les envie pas : leur devoir de représentation est un esclavage, gala permanent, carcan protocolaire des héritiers de la couronne. Lorenzo, lui, a rompu le sortilège, il s’est libéré du miroir-prison. Peut-être n’y a-t-il jamais été enfermé. Il s’adonne à la pure jouissance du moment, au plaisir en soi. Gratuit et, à la fois, dépourvu d’égoïsme. Le spectacle offert. Lorenzo sûr de son corps et de ses sensations. J’ai envie de croire qu’il est comme ça, Lorenzo.

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Devant l’image d’une image

Depuis la table d’à côté, le gars me dit : « C’est beau d’assister à cette scène : toi qui parles avec la serveuse. » Il me dit ça en italien. Je le remercie et proteste pour la forme : « È molto facile ordinare un caffè! » Oui, mais il trouve que nos échanges étaient fluides, du tac au tac. Tandis que le père de la patrie lui-même, Camillo Cavour, qui avait le français pour langue maternelle : eh bien, son italien était moins bon que le mien, quand il est devenu président du conseil du nouveau royaume d’Italie. Le gars me dit ça. On prétend que « Tout flatteur », etc., mais tout bavard aussi vit aux dépens de celui qui l’écoute. Alors j’écoute et je parle peu : J.-E. dit qu’il est épaté de me voir en conversation avec le gars, mais celui-ci est plus volubile que moi, dans la proportion de dix pour un. Régulièrement, il me demande pardon pour le dérangement : mais quel dérangement ? L’exercice de compréhension, doublé de ce plaisir, celui d’être abordé par un inconnu, de partager des sourires. Pendant ce temps, J.-E. se plonge dans son livre. Il lit quelque chose de drôle, un truc de Jean Echenoz. Et moi, le soir, je poursuis à petits pas mon roman de Cesare Pavese, La Spiaggia, choisi parce qu’il se passe ici. Lecture in situ. Oui, l’histoire commence certes à Turin, mais impossible de reconnaître les lieux : à peine le décor est-il planté que, déjà, les personnages quittent la ville pour la colline, la campagne si proche, puis la mer, les plages de Ligurie où l’on s’abandonne à l’oisiveté (c’est notre projet pour la semaine prochaine). Lecture in situ, et dans le tempo : nous sommes en août et la ville est calme, les gens qui le peuvent se sont sauvés dans la colline, ou sur la plage. Notre dernière fois à Turin, c’était il y a trois ans, les magasins étaient ouverts et les restaurants bondés, mais c’était septembre. Le rythme de la ville : ça me plaît, ces respirations, ce creux de la vague, cette pause dans le rythme. Que les saisons, que les jours ne se ressemblent pas. Les cycles. J’aime Paris au mois d’août. Alors, pourquoi pas Turin ? Le gars du café, lui aussi, part à la mer la semaine prochaine, il ira camper à Vintimille, puis il se promènera sur la Riviera, côté français ou côté italien, alternativement. Il se débrouille en français, dit-il. Une démonstration s’ensuit. Ah oui, c’est pas mal. Mais vite, il reprend le fil, dans sa langue. Je lui dis que Turin me semble « a scala umana », je demande si l’expression existe, et il corrige : « a misura d’uomo ». À mesure d’homme.

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Grâce à lui le bambino reste au sec 

Celui avec les pieds dans l’eau, qui porte le bambino sur ses épaules, c’est Christophe, mais je dis « Cristoforo » parce que je m’adresse à J. dans notre sabir bricolé : je commence une phrase en anglais puis, par paresse ou incompétence, je la termine en français ; et je lui parle italien par jeu, ou bien parce que le mot est plus joli dans cette langue, ou parce qu’il s’agit de commenter une chose qui existe dans ce pays mieux que partout ailleurs. J’ai envie de dire « Cristoforo » pour l’étymologie : « foro » parce qu’il porte le Christ sur son dos, comme saint Denis céphalophore porte sa tête dans ses mains (tandis que les céphalopodes, ce sont leurs pieds qui poussent sur leur tête, car ce sont des pieuvres, mais c’est une autre histoire). D’ailleurs, il y a un saint Denis sur un autre mur. Je parle à J. de Montmartre, du Mont-Martyr et de Saint-Denis, la ville, et du boulot génial que j’ai fait là-bas avec les mômes du collège, et des galères avec les élèves de l’île homonyme, sur la Seine, qui parfois m’ont pris la tête, il faudrait trouver un mot grec pour ça, céphalo-truc ou céphalo-machin, mais j’ignore comment on dit « prendre » en grec, et je m’éloigne du sujet. Il y a des saints faciles (Rocco et sa cuisse, Bartolomeo et son couteau de boucher) et des difficiles (Apollonia et sa tenaille de dentiste), et il y a cet homme nu mystérieux, entouré de serpents, que nous verrons dans trois églises différentes à Vérone. D’après W. (enquêteur de choc, il retrouve vos saints égarés), il s’agirait de Julien d’Antioche, jeté dans une fosse aux vipères, puis tombé aux oubliettes de la postérité. Mais d’abord, nous sommes à Bergame et nous découvrons, à la lumière de nos téléphones, les fresques de la crypte ; ici, pas d’éclairage, pas d’interrupteur à pièce (un euro pour dix minutes, ouvrez grand les mirettes) ; on tâtonne comme si l’on découvrait ces vestiges nous-mêmes ; huit cents ans que ces fresques ont été peintes et personne ne le savait ; on se retient de respirer par peur de tout effacer, comme les archéologues du métro dans le Roma de Fellini. Le grand Cristoforo costaud a les pieds dans l’eau, des poissons lui chatouillent les chevilles : grâce à lui le bambino reste sec, perché sur ses épaules. « Comme Cristoforo Colombo traversant l’océan Atlantique », dis-je à J. en forme de clin d’œil, parce qu’il vient de l’autre côté de cet océan, justement. Dans son pays, il n’y a pas d’antiquités de cette sorte à admirer, car les Américains du XIIIe siècle n’étaient pas des bâtisseurs, ils n’avaient pas l’ambition de marquer leur empreinte pour l’éternité, et les envahisseurs à la suite dudit Cristoforo ont détruit presque tout, ils ont condamné à mort la culture qui préexistait, ils ont planté leur drapeau et la Croix en même temps. La ville où J. habite en Californie doit son nom à François d’Assise : c’est étrange d’observer comme ces bonshommes italiens se sont exportés, comme leur mythologie s’est répandue : soft power de la Renaissance guerrière. Et aujourd’hui, retour de bâton ou renvoi d’ascenseur : un type déguisé en Mickey amuse les touristes dans les rues de Bergame.

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Des montagnes, oui, les traverser en train

Souvent j’emporte un livre dans le train, et je ne le lis pas, happé par le paysage, ou amolli par le mouvement. Mais celui-ci, je l’ouvre aussitôt installé à ma place parce que je sais que, si je ne le lis pas dans cet espace suspendu, je l’aurai emporté pour rien : ce n’est pas là-bas, en Italie, que j’aurai envie de plonger depuis la Corniche Kennedy, suivre ces gosses de Marseille alors que je serai à Bergame. Un livre qui me faisait de l’œil, motif qui m’avait frappé lors de ce voyage déjà raconté ici et , longtemps déjà, j’avais quoi, vingt-et-un ans, pas tellement plus vieux qu’eux, ces corps bronzés se jetant depuis les ponts, les parapets, les promontoires : corps encore enfants qui goûtent le plaisir pur du saut, de l’éclaboussure, corps presque d’hommes qui prennent des risques fous. Un grand saut : il se pourrait qu’on l’envisage sereinement, en douceur, et alors ce serait une bifurcation lente, un glissement, non pas une dégringolade, une chute encore moins : c’est un peu de ça que nous avons parlé hier avec J.-E., et nous avons soulevé des questions qui me semblent des montagnes.

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Un chat un chat

Je lui dis qu’on trouvera un endroit à notre goût sur la place des Halles : j’ai souvenir d’un déjeuner, ici, avec R. et sa collègue, et d’une foultitude de restaurants alentour. Je joue à celui qui a ses habitudes : « On sera tranquilles, à l’écart du flux. » Oui, mais c’est lundi et c’est août, alors tout est fermé sur la place des Halles : hors les sentiers battus, point de salut, alors nous remontons la rue dans le sens du bruit, dans le sens du tapage : là-haut, ça bat son plein. Évidemment. Nous dînons donc sur la place Plum’, comme tout le monde, comme les touristes. Pourquoi prétendre que nous n’en sommes pas ? Nous avons choisi cette ville pour nos vacances. Laissons-nous faire. Ne résistons pas. Douceur de se laisser glisser. Tourisme, alors ? Nous visitons les musées, nous mangeons des glaces, nous baguenaudons en bord de Loire. Et même, l’avouerai-je ? Nous faisons un tour de grande roue. Un truc de touristes, de gosses et d’amoureux. J’ai adoré ça (et je ne suis pas un gosse), alors il est temps d’accepter l’évidence et d’appeler un chat un chat. Voilà ce qui arrive au fil de ces jours : nous faisons coïncider les mots et les choses.

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Que faire de lui ? Rien, bien sûr

Bien sûr, on a de la sympathie pour les animaux. Là, ce sont six chevaux brossés, peignés, chouchoutés, harnachés. Il y a des calèches à côté, je suppose qu’on les attellera deux par deux. Ça fait plaisir, et ce n’est pas anachronique dans ce décor désuet (je n’ai pas dit : vieillot), dans son jus (je ne dis pas : décrépit). À l’arrière-plan, un bâtiment de pierres, beaux lettrages Art Déco sur le fronton : Jeux, Lecture, Spectacles. Ce sont des chevaux de divertissement. L’animal adoucit les mœurs, apaise les maux, peut-être, il y a ici des gens qui souffrent, d’autres qui n’ont rien, mais qui s’inquiètent, c’est un hôpital à l’ancienne, architecture pavillonnaire, on déambule d’une unité à l’autre en traversant des cours, des jardins. Les bâtiments ne portent pas des numéros, mais des noms, toponymes vernaculaires ou dénominations honorifiques, petites maisons ou cloîtres à colonnades, blocs de béton aussi, quand même, je n’idéalise pas. Avant, il y avait un château, sur les ruines duquel on a construit l’hospice. La frontière était floue entre soigner les malades (les dérangés-dans-la-tête) ou enfermer les indésirables (ceux qui-dérangent-les-bien-pensants), les missions se chevauchaient, surveiller et punir, c’est ici qu’on a essayé la guillotine la première fois sur des gens (des déjà-morts) après qu’elle avait donné satisfaction sur des moutons (l’innocence même). C’est ici qu’on enfermait les pédérastes, les invertis. Maintenant on dit : les HSH, les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Un pavillon nous est réservé, parmi les dizaines de cette ville-hôpital. Non, pas celui-ci (une maisonnette couverte de lierre), ni celui-là (beauté austère des façades de caserne) : au guichet, on me dit que je n’avais pas besoin d’entrer dans le bâtiment, car « tout se passe dans les Algeco dehors. » Un pavillon sur-mesure, oh, je n’aime pas, ça ressemble à une quarantaine. Bien sûr, on sait que cette variole du singe n’est pas mortelle, mais on ne peut pas éviter les images qui s’imposent dans nos têtes : les salles d’attente peuplées d’hommes, et d’hommes uniquement, d’hommes désemparés par le sida, on est baignés de cette culture-là, de cette histoire, ce sont des références communes, une épée de Damoclès avec laquelle on vit, alors on chasse cette image de notre tête, vite, parce qu’elle est disproportionnée : cette variole du singe fait mal, fait peur, mais quand même, moins que ça ; on a raison d’être vigilant, mais il ne faut pas s’affoler. Dans la chambre, on a posé un Lego adorable, petit singe de plastique, totem d’immunité, ça ne coûte rien, bien que le vaccin soit plus efficace. Alors on se fait vacciner. Le singe n’y est pour rien : encore une victime des dénominations abusives, bouc émissaire, pangolin expiatoire ou chauve-souris sacrificielle. On a de la sympathie pour les animaux, bien sûr, et pour les singes encore plus, à cause de la proximité généalogique qui force les sentiments, ces cousins perdus de vue, si proches et pourtant inconnus, on sait qu’on a des points communs, mais on ne se voit jamais, cousins de province, ou de plus loin encore, on ne se donne jamais de nouvelles, même à Noël ce n’est pas sûr qu’on se verra, on sait comment ça se passe : plus personne ne se marie, alors on se reverra pour un enterrement.

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« Il y a un côté absurde », disent-ils

J’écris en roue libre depuis plusieurs semaines, sans relire ce que j’ai fait dans les jours précédents, ni me référer aux chapitres écrits l’année dernière. Avant de m’engouffrer dans n’importe quoi, ce serait bien d’y jeter un œil à nouveau ; avant d’aller trop loin dans le bizarre-pas-bizarre — cette bifurcation qui m’excite : ouvrir une brèche plus grande dans le réel, sans basculer dans l’étrange-qui-semble-trop-étrange : un soupçon de fantastique doux, qui passe tout seul. Alors, je relis depuis le début. Et tant qu’à faire, je ne reste pas les bras ballants, je fais le ménage : je passe le papier de verre (à petit grain) pour gommer les saletés — pas les aspérités, car j’en ai besoin, mais les articulations moches — et il y en a. Pendant que le texte glisse, gagne en fluidité, moi je deviens liquide, because les quarante-et-un degrés dehors. Dans ma piaule, ça va, je limite les dégâts, je félicite mon ange gardien de l’avoir choisie exposée au nord (mon côté atelier d’artiste, lumière constante). Tandis que le voisin d’en face (l’immeuble en vis-à-vis du mien), eh bien, il est orienté plein sud, plein cagnard, obligé de vivre nu — je le plains, lui, mais je ne me plains pas, moi, parce qu’il est bien foutu, le mec. Remarquez que je ne suis pas très habillé non plus (qui l’est encore en cette saison ?) — si vous aimez mon travail, vous pouvez me tiper pour accéder aux contenus privés.

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Enfant presque idiot, ne sait presque rien

Je racontais à H. ma précédente visite aux Archives en disant : « Je ne suis pas un vrai chercheur » — car j’avais été content de ne rien trouver : mon départ bredouille était une bonne histoire. Je lui disais que j’y retournerais pour le seul plaisir de feuilleter des grimoires : Rue des Batailles est un prétexte ; nul besoin de savoir dans quelle école Maurice a été scolarisé, s’il l’a été (ce n’est pas obligatoire dans les années 1870). Cela n’ajoutera rien à mon récit ; tout au plus, un supplément de cette couleur locale dont je devrais me méfier. Aux Archives, je demande les écoles les plus proches de la rue Gérando, où vivait le petit Maurice quand le père a disparu : celle du 63 rue des Martyrs (devenu le lycée Edgar-Quinet) et celle du 9 impasse de l’École (sic). Le premier registre sera le bon. Comme il n’y a pas de table alphabétique, je passe en revue les élèves par ordre d’inscription : nom, prénoms, professions des parents, etc. ; et au bout de la ligne, une appréciation terrible, définitive, qui résume plusieurs années de la vie du gosse en quelques mots. Au mieux, je lis : « Bon caractère, assez bon élève, doux » ou « Bon garçon ». Avec plus de détails : « Bien gentil, épelant, écrivant un peu, sachant un peu compter », « Bon petit élève mais en retard pour son âge » ou « Sait la division à un chiffre ». Mais quand il s’agit d’être vache, ils savent y faire, les frères qui tiennent cette école : « Pauvre élève, coureur, paresseux, fort peu avancé, placé au cours moyen par grâce. » Voire, en deux mots : « Enfant insupportable ». Et vlan, sale môme : ton compte est réglé. La violence scolaire. Un truc très important, apparemment, c’est de connaître « les quatre règles ». Mais la qualité la plus prisée, et de très loin, c’est l’obéissance : « Assez intelligent, bien soumis », « Bonne conduite, soumis » ou « Gentil garçon, bien docile ». Je lis les professions des parents : des ouvriers, journaliers, petits employés. Beaucoup de mères seules. La quantité de pères morts ! Un registre scolaire en forme de cimetière. Cette école chrétienne se fait-elle une spécialité du recueil d’orphelins ? Ou bien, est-ce si banal de n’avoir plus de père ? Manque-t-il tant d’hommes adultes à Paris, après les deux sièges, puis les massacres et les déportations de 1871 ?

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