Devant l’image d’une image

Depuis la table d’à côté, le gars me dit : « C’est beau d’assister à cette scène : toi qui parles avec la serveuse. » Il me dit ça en italien. Je le remercie et proteste pour la forme : « È molto facile ordinare un caffè! » Oui, mais il trouve que nos échanges étaient fluides, du tac au tac. Tandis que le père de la patrie lui-même, Camillo Cavour, qui avait le français pour langue maternelle : eh bien, son italien était moins bon que le mien, quand il est devenu président du conseil du nouveau royaume d’Italie. Le gars me dit ça. On prétend que « Tout flatteur », etc., mais tout bavard aussi vit aux dépens de celui qui l’écoute. Alors j’écoute et je parle peu : J.-E. dit qu’il est épaté de me voir en conversation avec le gars, mais celui-ci est plus volubile que moi, dans la proportion de dix pour un. Régulièrement, il me demande pardon pour le dérangement : mais quel dérangement ? L’exercice de compréhension, doublé de ce plaisir, celui d’être abordé par un inconnu, de partager des sourires. Pendant ce temps, J.-E. se plonge dans son livre. Il lit quelque chose de drôle, un truc de Jean Echenoz. Et moi, le soir, je poursuis à petits pas mon roman de Cesare Pavese, La Spiaggia, choisi parce qu’il se passe ici. Lecture in situ. Oui, l’histoire commence certes à Turin, mais impossible de reconnaître les lieux : à peine le décor est-il planté que, déjà, les personnages quittent la ville pour la colline, la campagne si proche, puis la mer, les plages de Ligurie où l’on s’abandonne à l’oisiveté (c’est notre projet pour la semaine prochaine). Lecture in situ, et dans le tempo : nous sommes en août et la ville est calme, les gens qui le peuvent se sont sauvés dans la colline, ou sur la plage. Notre dernière fois à Turin, c’était il y a trois ans, les magasins étaient ouverts et les restaurants bondés, mais c’était septembre. Le rythme de la ville : ça me plaît, ces respirations, ce creux de la vague, cette pause dans le rythme. Que les saisons, que les jours ne se ressemblent pas. Les cycles. J’aime Paris au mois d’août. Alors, pourquoi pas Turin ? Le gars du café, lui aussi, part à la mer la semaine prochaine, il ira camper à Vintimille, puis il se promènera sur la Riviera, côté français ou côté italien, alternativement. Il se débrouille en français, dit-il. Une démonstration s’ensuit. Ah oui, c’est pas mal. Mais vite, il reprend le fil, dans sa langue. Je lui dis que Turin me semble « a scala umana », je demande si l’expression existe, et il corrige : « a misura d’uomo ». À mesure d’homme.

On dirait que personne n’habite à notre étage. En face, sur la coursive, un homme à demi nu suspend des trucs, son linge peut-être. À part lui, pas un chat, sauf celui-ci, noir et blanc, qui miaule sur le toit : pas farouche, il s’approche, je le caresse (je n’oserais en faire autant avec le voisin). Il s’en va. Le matin, on entend un piano. Impossible de connaître sa provenance : l’appartement que nous louons est au dernier étage, la cour est une caisse de résonance. Il s’agit peut-être, selon J.-E., d’un musicien amateur, mort il y longtemps, condamné à refaire comme Sisyphe les mêmes gammes chaque matin, échouant chaque matin à jouer juste. Il y a trois ans, nous séjournions sous les toits également, une auberge de jeunesse sur la piazzetta, derrière les arcades de la piazza Carlo Felice. C’est sur cette place que se trouve l’hôtel Roma, où Cesare Pavese est mort il y a soixante-douze ans, jour pour jour. J’avais tenté de lire Le métier de vivre, mais c’était trop déprimant, j’avais arrêté. L’auteur s’est suicidé dans une chambre de cet hôtel : nous traversons la rue, pour voir. Nous traversons n’importe comment, en dehors des clous. Dans le journal local, tout à l’heure, nous avons lu un article sur les « strisce fantasma », les rayures fantômes, les passages piétons effacés qui rendent les rues dangereuses (un sujet d’été pour un journaliste qui s’ennuie). J’ai expliqué à J.-E. le mot « fantasma », car j’aime que le fantôme soit lié au fantasme : la permanence des absents a toujours à voir avec l’imaginaire. Nous croyons aux fantômes parce que nous les avons inventés : l’imagination pallie le manque des disparus et les lacunes de la mémoire. Nous traversons la rue pour mieux voir l’Hotel Roma : pas de plaque, évidemment. Que faire d’un tel souvenir ? Mieux vaut commémorer le lieu où il a vécu, plutôt que celui où il a voulu mourir — et pour le commerce, tu parles d’une publicité ! C’était une simple curiosité de ma part, je n’ai pas l’habitude de me recueillir dans les lieux, ni aux dates fixes — même pour les fantômes que j’ai connus et aimés. Et les tombes des puissants, et les sépultures royales de la basilique de Superga ? Nous ne les avons pas visitées. Nous sommes montés sur la colline par le train à crémaillère, jolie balade, et arrivés là-haut le monument était fermé. Le rythme des lieux : torpeur d’août, pause déjeuner. On s’en fichait pas mal, de ces nobles dépouilles, on n’était venus que pour le panorama. Pour prendre ce trenino spécial, ce funiculaire vintage, ce train de plaisir qui mène les citadins en goguette jusqu’aux hauteurs ombragées (et jusqu’aux altesses décédées), on a pris le tram 15 à la Porta Nuova, le tram invisible qui n’est pas mentionné sur le panneau (cinq autres lignes y sont pourtant indiquées), mais qui circule tout de même, et qui marque l’arrêt. Il faut savoir qu’il existe, le tram fantôme ; et quand on le sait, il est drôlement pratique.

La Santa Sindone : j’étais déçu. J’imaginais qu’on verrait le suaire en entier, pour de vrai. Au lieu de cela, les gens prient devant une reproduction agrandie du linge sacré — agrandie et recadrée : alors que le suaire est censé représenter le corps du Christ en son entier, c’est seulement le visage qui est montré dans la chapelle, imprimé sur un carré d’étoffe suspendu. Le suaire véritable, empreinte du corps, est caché dans son reliquaire, et cet objet de contemplation est une copie : il s’agit donc de se recueillir là-dessus, d’éprouver quelque chose de sacré devant l’image d’une image. Nous passons notre chemin, indifférents. La veille de ce voyage, nous avons admiré une autre image du même Jésus, dans L’évangile selon saint Mathieu de Pasolini : beauté saisissante du film, et rattrapage bienvenu d’un savoir éparpillé, bribes de culture générale, mythologie religieuse, car c’est une histoire que je connais bien sans en avoir jamais lu la source, ni entendu le récit entier : scènes représentées mille fois en peinture, vues sous toutes les formes, comme les pièces éparpillées d’un puzzle que ce film recompose enfin, dans l’ordre. Les répliques célébrissimes, replacées dans leur contexte. Je savais déjà tout, et j’ai tout appris quand même. Parfois, rencontrer c’est reconnaître.

On ne sait pas ce que la mère désigne avec le doigt : peut-être le père qui prend la photo, ou peut-être l’appareil avec déclencheur automatique, posé sur un muret. Elle dit à l’enfant qui pose devant Pinocchio : « Regarde ici ! » Et l’enfant regarde le père (qui est mort désormais), ou bien : l’enfant regarde la machine sans regard, son absence de regard. Il est possible que l’enfant soit encore vivant, et qu’il ignore le sort donné à ses photos de famille. Peut-être que cette photo lui manque, qu’il serait heureux de la retrouver. Il aurait pu l’acheter pour cinquante centimes sous les arcades de la via Po, en fouillant parmi des centaines d’autres. Centaines d’images manquantes de familles dispersées. Une lumière, un cent-vingt-cinquième de seconde, et voilà : l’empreinte des corps. Recueillez vous devant le miracle ! Une image, un souvenir. Je pose cette relique sur le chevet d’un appartement de location, que je n’occuperai qu’une semaine : de quoi cette image pourrait être le souvenir ? Méditation, vanité, nature morte. Et soudain, il fait noir. Je demande à J.-E. s’il y a de la lumière chez les voisins : non, c’est une coupure d’électricité, tout l’immeuble est plongé dans la nuit, le ciel est clair, la lune nous éclaire un peu. J’aimerais entendre le pianiste : mais à cette heure, ce serait absurde. Ou miauler le chat. Le chat, dit-on, est nyctalope. « Il va falloir s’y habituer, ça arrivera de plus en plus souvent, les coupures, par les temps qui courent. » Et nous, puisqu’il est tard et que nous sommes au lit, nous faisons le contraire du temps : nous ne courons pas, nous dessinons chaque geste en conscience, nos mouvements s’alentissent, nous nous déplaçons à tâtons dans ce petit appartement, dans un espace à mesure d’hommes.

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