Ce n’est pas la première fois que je m’emballe pour un toponyme

« Tu n’as rien vu à Grues. » Et pour cause, je n’y suis jamais allé. Je m’en fais une image assez précise, toutefois, parce que j’en ai fait le tour, littéralement, j’ai exploré les patelins limitrophes dans le sens des aiguilles d’une montre : la réserve de Saint-Denis-du-Payré et ses animaux à plumes ; Saint-Michel-en-l’Herm en long, en large et en travers grâce à François ; la côte de l’Aiguillon et de la Tranche. Et Lairoux, est-ce que ça touche ? Pas sûr. J’ai un faible pour Lairoux, je l’ai dit mille fois. J’imagine Grues un peu comme Lairoux, mais en moins bien. Une intuition. Je pourrais décrire Grues comme n’importe quel village de ce coin-là : si ce n’est lui, c’est donc son voisin. Ce serait un archétype. Je choisis celui-ci à cause de son nom. J’avais d’abord écrit un texte inutilement compliqué (un tissage entre trois histoires, trois hommes dont les parcours s’entrecroisent à trois époques différentes) en m’accrochant au thème proposé par V. et L. : la grue jaune de Nantes. Je me suis pris les pieds dans le tapis et L. m’a dit avec diplomatie que mon texte n’était pas terrible ; j’étais d’accord. Mes volontés étant très claires (pas d’acharnement thérapeutique), je l’ai balancé aux oubliettes. Et je me suis souvenu de Grues. Ce n’est pas la première fois que je m’emballe pour un toponyme — il y a un gros précédent avec La lande d’Airou — mais je n’ai pas de recette toute prête : il y a certes une histoire (des tas d’histoires) dans chaque lieu, mais on ne peut pas les écrire toutes identiquement. Pour Grues, j’ai dit à L. : « J’ai envie d’une fiction douce, d’oiseaux échassiers et migrateurs, et du Marais vendéen. Une romance métaphorique en milieu hostile, d’une certaine façon. » J’exagère un peu en disant « hostile ». J’aurais dû dire plutôt : « improbable » — car c’est la dernière chose à laquelle on s’attend quand on parcours ce marais : initier une romance. Pourtant, parfois, les choses arrivent. J’ai appelé W. pour qu’il me briefe sur ce village, car W. s’y connaît drôlement en tout ce qui touche au territoire (je n’ai pas dit : « et à la romance »). Il m’a répondu qu’il n’y avait rien de spécial à Grues. Même lui ! Lui qui a l’œil pour toutes les choses que le commun des mortels néglige. « Je t’y aurais emmené, si c’était intéressant. » Son argument me convainc.

Continuer la lecture « Ce n’est pas la première fois que je m’emballe pour un toponyme »

C’est un immense dessin en couleurs

Je n’avais pas demandé ça du tout. J’avais dessiné sur mon bras un bonhomme, au feutre noir, peut-être cinq centimètres de haut : de face, statique, comme s’il posait pour un portrait, coupé à la ceinture et au-dessus des mains par un cadre vaguement orné (j’avais dédoublé le trait pour bien signifier mon intention : une sorte de vignette) ; ça me faisait penser à une carte à jouer. Mon dessin était maladroit parce que je le faisais à l’envers (la tête du bonhomme en haut, et moi qui regarde mon bras par au-dessus, forcément). C’était suffisant néanmoins pour que le gars comprenne mon intention et, d’ailleurs, il m’a dit : « OK, j’ai pigé, tu vas voir. » Il était sûr de lui, et moi j’avais confiance. Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite : il y a une ellipse. Il ne s’agit pas d’une omission due au réveil ; ce n’est pas moi qui, le matin, ai oublié une partie du rêve, mais c’est le récit qui est monté de cette façon. Le film coupe, puis passe à la scène d’après. Je me souviens que j’explique la chose ainsi, dans le rêve même : « Juste après qu’il a vu mon dessin, il a pris ses outils et je n’ai plus eu conscience de rien, et me voilà ici. » La fille avec qui je parle n’est pas facile à identifier. Dans l’histoire, c’est une vague copine avec qui je partage le goût du tatouage. Elle en a déjà plusieurs ; pour moi, c’est la première fois. Peut-être qu’elle ressemble à ma voisine (celle qui est tatoueuse, justement) ou alors, à l’une des filles qui était là hier soir, c’est-à-dire avant cette nuit, avant ce rêve : j’ai passé un bout de la soirée sur un quai de la Seine avec Q. et ses amies. Nous n’avons pas parlé de tatouage hier, mais il y a un rapport tout de même, car Q. nous a expliqué, il y a quelques jours, qu’il s’était fait tatouer en même temps qu’une amie, et je crois que ladite amie était présente à cette soirée — peut-être était-ce la fille qui m’a posé une question in extremis hier soir, alors que j’étais sur le point de céder à cette pulsion de fuite (un soudain accès de « Qu’est-ce que je fous là ? » et la tentation de m’éclipser discrètement, comme un voleur, avec l’espoir qu’on s’inquiète pour moi ou, au contraire, qu’on m’oublie tout à fait : entre les deux mon cœur balance). Elle s’est intéressée à moi, je suis resté, et la conversation gaie m’a fait du bien. Dans le rêve, je me trouvais avec cette fille, ou une autre, peu importe, juste après la séance de tatouage. Mon bras était bandé : un foulard noué autour, en mode cowboy (comme une blessure raccommodée par le vétérinaire : « Bois un coup, mon gars, et serre les dents, tu vas dérouiller ») ; la fille enthousiaste me demande si elle peut voir mon tatouage. Je lui dis : « Oui, mais d’abord je le regarde tout seul. » Je m’isole et je déroule le pansement. J’observe le truc. C’est un immense dessin en couleurs. À la place du petit bonhomme que j’avais tracé en noir, cadré serré, c’est le même personnage en pied, en mouvement : il marche dans une rue qui ressemble à un décor de western. Certaines parties du dessin sont cernées de noir, puis coloriées à l’intérieur ; d’autres sont directement en couleurs. À côté de ce marcheur, il y a un autre gars. Derrière eux, d’autres encore, plus petits (à cause de la perspective). Partout autour. C’est une rue encombrée et joyeuse : il y a trente personnages bariolés dans la scène. Le dessin est bordé d’un cadre, mais au lieu du format de la carte à jouer, c’est devenu aussi grand qu’une couverture de magazine. L’illustration est vraiment classe. Je pense au New Yorker. Le tatoueur a inscrit un titre dans un cartouche, c’est sans doute le nom d’un comics, mais lequel ? Je me sens mal. Ce n’est pas du tout ce que j’avais demandé. Ça couvre tout mon bras. Je montre ça à la fille, qui trouve que c’est super. Je lui réponds que non, ce n’est pas cool du tout, le mec a abusé. Je me souviens que, dans la vie éveillée, Q. nous a parlé d’un artiste qui te tatoue le truc de son choix, sans te le montrer par avance, parce que c’est une affaire de confiance. Mais moi, je n’étais pas d’accord avec ça, ce n’était pas notre deal, j’avais dessiné un modèle et je voulais qu’il l’interprète à sa façon, certes, qu’il l’améliore, mais pas qu’il délire à ce point. Je dis : « Le dessin est génial, mais ce n’est pas moi. » Je ne me reconnais pas dans ça. Je pense soudain à ma mère : que va-t-elle penser ? Vite, j’enroule à nouveau le mouchoir de cowboy autour de mon bras pour masquer la chose. Ma mère ne verra rien, dans un premier temps, mais elle me posera des questions à cause de ce bandage. Que dire ? La scène (ce moment d’inquiétude et de grande tristesse, parce qu’une chose irrémédiable a eu lieu sur mon propre corps) se passe chez moi. Comme souvent, ce chez moi du rêve est le chez moi de mon enfance : nous sommes dans l’entrée du grand appartement du Pecq où j’ai grandi. À droite, le couloir mène aux chambres et à la salle de bains (c’est dans cette dernière pièce que j’ai examiné mon tatouage). Si je rêve souvent de cet appartement, je comprends aussi la raison de ma présence dans ses murs, cette nuit précisément : j’ai passé une partie du jour à arpenter mentalement les rues du Pecq. Je me suis projeté dans ce quartier d’enfance, j’ai dessiné le plan de la rue : j’étais triste, enfermé, je travaillais mal, alors je suis sorti prendre le soleil avec mon cahier (celui des Présents dont la moitié des pages sont encore vierges) : j’aime beaucoup ce cahier, mais le papier est mince et mon feutre traverse, il me faut une pointe plus fine, je sais où l’on trouve ces feutres-là, j’en ai volé souvent dans un grand magasin connu, il y a un choix immense, tous les diamètres, j’ai choisi un 0,3 qui me semble parfait. À la terrasse d’un café j’ai écrit le titre d’un nouveau récit, que je pourrais faire suivre de « ou le souvenir d’enfance », et j’ai pris des notes sur le Pecq : tout ce que j’aurais à dire sur le Pecq si je devais écrire sur le Pecq. Ça m’a fait du bien de gribouiller un peu, à la main et au soleil — en vrai, non, je n’ai pas gribouillé : j’ai pris soin de tracer mes lettres lentement, pour que ce soit joli. Je me suis concentré. C’est cela qui m’a fait du bien.

Comment il voit les autres et comment il se voit, lui

Il trouve que c’est fou de voir la ville d’en bas, depuis la mer. On est dans l’eau jusqu’au cou comme on est immergés dans la ville : la mer froide, vivifiante, et la ville trop chaude, bien vivante. Il dit qu’il adore cette ville, qu’il voudrait vivre ici. Je lui rappelle qu’il y a la mer aussi dans celle qu’il habite, et qu’il peut se baigner tous les jours s’il veut. Oui, mais c’est différent, car les plages sont à l’écart, du côté des villas et des résidences à balcons, alors qu’ici, c’est dans la ville-même. Je lui parle de ce souvenir vif, il y a dix ans peut-être (je fais ce calcul pendant que j’écris : j’avais son âge alors) : c’était une correspondance à Marseille, la chaleur écrasante, la joie enfantine de se mettre à l’eau comme ça, sans réfléchir, avec la ville tout près, tout autour. Pendant qu’il retourne sur la plage, je pense : « Ce sera mon deuxième grand souvenir de baignade en ville. » Et aussitôt, continuant de barboter : « En fait, ce sera mon deuxième grand souvenir de baignade en slip. » Car c’est de cela qu’il s’agit : une impulsion ; un goût de liberté — c’est un très grand mot que j’identifie à des détails pourtant minuscules : n’avoir pas prévu de se baigner, mais se sentir attiré par l’eau et céder au désir. Je lui ai dit : « Je ne peux pas t’accompagner parce que je n’ai pas mon maillot » et il a répondu : « Et alors ? je n’ai pas le mien non plus. » Je brûlais d’envie (et pas seulement de cela : le soleil tape dur, mine de rien), mais je n’aurais pas osé. « Tu aurais été gêné par rapport à moi, ou aux autres ? » En vrai, ça ne me dérange pas du tout d’être en caleçon devant les gens. Je disais ça sans le penser. C’est juste cool qu’il insiste pour que je l’accompagne, et qu’il me mette à l’aise alors que je le suis déjà. En vrai, ça marche comme ça depuis le début, je crois : on se comprend, chacun a pigé ce qui se passait pour l’autre, mais on s’exprime quand même avec des mots, et on reformule pour être sûr de soi, sûrs de nous. On se désape, on file à l’eau. Un type nous regarde, il est dedans jusqu’aux genoux ; on lit dans son sourire : « Tiens, je ne suis pas tout seul à me baigner en caleçon. »

carte postale (détail) éditée par le collectif Droit à la ville, Douarnenez
Continuer la lecture « Comment il voit les autres et comment il se voit, lui »

À quoi bon cette intimité ?

Pendant que J.-E. et Q. sont sortis, je dis à F. : « Je ne sais pas pourquoi, et je crois que je ne tiens pas à le savoir : depuis quelques jours je m’émerveille de tout, comme par principe, parce que j’ai décidé que toute chose serait belle et grande, et ça marche. Je dis souvent que c’est chimique, à propos de mes phases descendantes, que je ne peux rien faire d’autre que d’accueillir le truc et d’attendre. Depuis qu’on est ici c’est l’inverse, je suis excité à chaque instant, excité et serein, car la beauté qui se présente n’est que douceur et légèreté. Le soir de notre arrivée, tu sais, c’était le festival, et moi les concerts ça me laisse froid, je n’y vais jamais, je n’écoute même pas de musique, et je ne mange pas de sardines non plus, mais j’ai trouvé l’atmosphère merveilleuse, les gens beaux et chouettes, et tout le monde mangeait et buvait ensemble, et pendant le concert je me suis laissé porter, il y avait un rythme, je ne saurais pas reconnaître les morceaux si je les écoutais à nouveau, mais sur le moment j’aimais ça, et quand on est partis se promener sur les remparts, il n’y avait personne et on entendait la musique au loin. Je marchais d’une façon joliment chaloupée, m’a dit J.-E., je dansais presque, moi qui ne danse jamais. Voilà dans quel état je suis, alors tu comprends, on ose des trucs qu’on ne ferait pas d’habitude, ça ne veut pas dire que j’agis sans me poser de questions, mais que ces questions sont la cause d’une excitation douce plutôt que d’un tourment. »

Continuer la lecture « À quoi bon cette intimité ? »

C’est un coquillage pour vous monsieur

« C’est la première fois que vous venez ici ? Pourtant, votre nom, c’est breton.
— Oui, mais ça vient du Léon.
— C’est vrai que c’est pas pareil. »

Le velux de la chambre ouvre sur un toit d’ardoises couvert de lichen : une forêt jaune microscopique, qui porterait son ombre sur la ville si celle-ci était à l’échelle de ma carte, la bleue, la topographique pour la randonnée. Il n’y a pas un nuage. Pas de famille goéland à observer, non plus, mais quelques pigeons — et je pense à la pigeonne qui a pondu son œuf devant moi, il y a quelques jours sur notre fenêtre, en me regardant de côté avec son œil gauche.

« Je suis marié avec une institutrice : si elle voyait comment vous tenez votre stylo, elle vous dirait quelque chose ! »

Je remplis le chèque avec la main tournée bizarrement comme si j’étais gaucher, sauf que j’écris de la main droite. Ça faisait longtemps qu’on ne me l’avait pas fait remarquer. Ça ne m’empêche pas d’écrire tous les jours, et plus que la plupart des gens, hein. J’aime que le gars soit observateur. Je souris. Et J.-E. sourit aussi : que faire d’autre ? On est tellement contents d’arriver sous ce ciel bleu, et l’appartement est chouette. Les vacances qui continuent, quoi. À Paris, on a passé nos soirées avec des gens aimés qu’on n’avait pas vus depuis longtemps. Ici, on a envie d’autre chose, de chemins un peu sauvages, d’air et de paysages. Dehors, ça couine de la cornemuse ou du biniou, je n’y connais rien. C’est cliché, mais bon, après tout.

Continuer la lecture « C’est un coquillage pour vous monsieur »

Ça pourrait durer « presque » toujours

C’est le village d’après ou le village d’entre-deux, le village jusqu’où l’on ne va pas, quand on fait la promenade rituelle à Montal (on pousse jusqu’à Saint-Jean-Lespinasse pour voir l’autre côté du château en descendant, mais le bourg d’après on n’y entre pas), ou bien c’est le village qu’on traverse quand on fait la promenade plus longue, c’est le village du milieu, celui qui n’est pas le but du parcours quand on veut rallier Autoire et Loubressac, les deux villages de carte postale (et pourtant, ce village est beau aussi, on se le dit à chaque fois, et lundi dernier nous avons aimé le dire encore : j’avais repéré un Peanuts dans la boîte à livres près de l’église, à l’aller, et je l’ai laissé pour ne pas m’alourdir pendant la marche, au retour il était encore à sa place et je l’ai emporté), c’est le bourg qu’on ne traverse pas quand on va à la grotte de Presque, creusée dans le causse, là-haut, loin des maisons. Alors, quand J.-M. et A. nous ont parlé des vendredis d’été, sur la place du village, et qu’ils nous ont dit de réserver notre soirée, on n’a pas hésité.

Continuer la lecture « Ça pourrait durer « presque » toujours »

Il y a une histoire de trains dans la vie de Jules

Je m’intéresse aux frères et sœurs de Jules. C’est le principe de mon plan en spirale : je veux cerner le bonhomme, littéralement. Décrire des cercles autour de lui. Décrire son cercle intime : sa famille, ses amis, les gens qu’il a connus. Jules est la pièce du puzzle à laquelle toutes les autres s’accrochent. Retrouver les ascendants (son vétérinaire de père) et les descendants (la saga montmartroise) : c’est fastoche avec l’état-civil. Mais les frères et sœurs ? J’avais trouvé le frère avant les sœurs : les hommes laissent plus d’empreintes que les femmes dans les archives (à cause du nom qu’ils transmettent, de leur métier, de la propriété immobilière, du service militaire et des listes électorales). Il s’appelle : Pierre-Guillaume-Camille, prof de chimie à Nancy, chevalier de la Légion d’honneur. Avec un tel CV, il a laissé ses traces dans plein de fichiers. Mais un pan de sa vie continuait de m’échapper, car je le cherchais sous son premier prénom : Pierre. Et dans le roman, je commençais de le prénommer Guillaume, par facilité, parce que j’ai déjà un personnage qui s’appelle Pierre (le père de celui-ci, et donc de Jules : le vétérinaire des hussards). Je n’avais pas pensé à Camille. Et soudain, j’ai remarqué sa signature manuscrite sur les actes d’état-civil : « C. Forthomme ». Il utilise donc son troisième prénom. Alors j’ai tapé « Camille Forthomme » dans Google, et voilà : toutes ses publications scientifiques (des trucs de chimie écrits par lui, ou traduits de l’allemand par lui). Et puis, la pépite : Camille Forthomme apparaît dans la correspondance d’Henri Poincaré, un scientifique beaucoup plus connu que lui, sur le site consacré à ses Archives. Le paratexte signale, à propos de Camille : « Sa fille Sophie était une des meilleures amies de la sœur de Poincaré et, en tant que professeur de lycée, il avait eu Henri Poincaré comme élève. » Ailleurs, on signale une certaine « Mme Gays » apparentée à Camille. Je lis : « Mme Gays était en fait la sœur de Camille Forthomme, un proche de la famille Poincaré. Celle-ci, décrite comme menteuse et cabotine (elle avait été actrice pendant un temps), avait épousé un certain Monsieur Gays, un architecte sans talent. » Et voilà : je tombe sur une sœur de Camille, c’est-à-dire : une sœur de Jules. Je complète mon puzzle. Dans le puzzle des archives, les femmes sont toujours la pièce d’après : on trouve d’abord une pièce masculine (Camille), puis une féminine (parce qu’elle est « la sœur de »). Mais cette femme n’a pas de prénom : elle est « Mme Gays » — autrement dit : l’épouse de.

Continuer la lecture « Il y a une histoire de trains dans la vie de Jules »

J’avais envie de suivre un autre garçon (pourtant le même)

Mon corps, ma voix, mon sourire ne suffisaient pas. J’étais incapable de me présenter à l’autre, équipé de ce seul attirail : une enveloppe physique médiocre (l’image que j’avais de moi-même oscillait entre « ordinaire moins » et « ordinaire plus » selon les jours), un manque criant de répartie et d’humour, et l’absence totale d’expérience. Il fallait que je me repose sur une béquille solide : un petit mot bien tourné, un dessin. Ça, je savais faire. Ce n’était plus moi (ce moi insuffisant) qui m’exprimais, mais mon personnage (un moi pas tellement meilleur, mais qui avait le droit de se tromper : c’est le privilège des personnages de fiction). Quand j’ai dessiné ce garçon à lunettes sur le papier, quand ce garçon à lunettes a dit au destinataire du billet : « J’aimerais te connaître », et quand le garçon à lunettes a laissé son numéro de téléphone sous sa signature, ce n’était pas dans la vraie vie que l’événement se produisait. Ce n’était pas moi qui osais aborder un garçon pour lui dire : « Tu me plais. » C’était un personnage de BD dans une histoire inventée. C’était une fiction. D’ailleurs, le garçon à lunettes était accompagné d’un ornithorynque domestique — et dans la vraie vie, moi, non.

Mon corps ne suffisait pas, mais le monde numérique non plus. J’aurais pu aborder ce garçon en ligne, car j’avais repéré son profil sur un site de rencontre. On n’avait pas encore les réseaux sociaux en 2006. Je crois que Facebook n’existait pas. En tout cas, je n’y étais pas. J’aurais donc pu le contacter sur ce fameux site, mais son profil ne déclenchait aucune curiosité chez moi. C’était sa présence physique qui m’intéressait. Je restais indifférent au garçon sur la photo, qui se présentait en quelques mots standardisés et une série d’items cochés dans un formulaire. Que dire à cet avatar désincarné ? J’avais envie de suivre un autre garçon (pourtant le même) : celui qui me souriait dans les couloirs de l’école (je crois qu’il souriait à tout le monde, car c’était sa façon d’être), celui qui avait un corps, celui qui se déplaçait dans l’espace ; celui qui avait aussi une voix — j’avais été très sensible à sa voix, les rares fois où nous nous étions parlés. Mais, si j’avais besoin de sa présence physique pour le désirer, mon propre corps était incapable du premier pas. J’ai donc envoyé un émissaire à ma place : un personnage de fiction.

Continuer la lecture « J’avais envie de suivre un autre garçon (pourtant le même) »

Je me souviens de Philippe Aigrain

Je me souviens de son visage : pour moi, le premier visage de Publie.net lorsque j’ai découvert la maison. Je me souviens qu’il était debout dans l’allée, devant le stand, et qu’il m’a présenté Julie, assise derrière la table ; j’ai rencontré Guillaume le lendemain. Je me souviens avoir pensé : « J’ai envie de travailler avec cette maison, je me sentirai bien avec eux. » Je me souviens de la Terrasse de Gutenberg, à l’automne suivant, où j’avais été timide : on s’est parlés, mais brièvement. Je me souviens de l’Aquarius, le surlendemain, sur la place de la République : on se rassemblait pour soutenir SOS Méditerranée et je me souviens d’avoir dit à J.-E. : « Regarde, lui, là-bas, c’est Philippe Aigrain dont je t’ai parlé. » Je me souviens du badge J’accueille l’étranger que je lui ai acheté. Je me souviens de Charybde, à l’époque de la rue de Charenton, pour la sortie du Héros et les autres : Philippe a prononcé le mot « réfugié » pour désigner l’un de mes personnages, celui dont personne ne veut, celui dont mon « héros » voudrait être l’ami : je me souviens de mon plaisir de voir que mon intention était comprise, et de ma fierté que ce soit Philippe qui la souligne. Je me souviens de l’avoir écouté, fasciné, lire l’une de ses Morphoses dans cette petite galerie de la rue Elzévir : je ne sais pas combien de temps ç’a duré, j’étais hypnotisé. Je me souviens qu’il m’a expliqué, ensuite, comment ça marchait : je l’ai écouté comme on observe l’artisan qui prend plaisir à démonter et remonter sa machine devant les curieux, pour partager avec eux la beauté du mécanisme — tout le contraire d’un secret jalousement gardé. Je me souviens d’une vidéo où il parlait de sujets trop compliqués pour moi, en rapport avec la Quadrature du Net : je ne comprenais pas grand-chose, mais j’avais envie d’être d’accord. Je me souviens du bien que ça fait, d’admirer quelqu’un qu’on connaît un peu. Je me souviens de Lourdes, d’une conversation à la Biocoop qu’il nous avait rapportée. Je me souviens du catalogue Publie.net fabriqué par Roxane avec deux couvertures tête-bêche : d’un côté, le roman de Philippe, et de l’autre, le mien : je me souviens de ma fierté en découvrant ce voisinage. Je me souviens de Charybde, à nouveau, cette fois dans l’avion de Ground Control : je me souviens de Philippe parlant de Sœur(s) et de ses mots qui prenaient un sens plus concret, plus lourd et plus aigu, en cette époque merdique coincée entre deux confinements. Je me souviens de la bière qu’on a bue ensuite, et du dîner dans cette halle bruyante. Je me souviens d’un extrait de Sœur(s) que j’ai lu à une classe pour l’un de mes ateliers, au lycée : je me souviens que c’était une séance ratée, mais pas à cause du texte. Je me souviens d’avoir parlé de cela avec lui, une fois : les ateliers d’écriture, pour quoi, comment. Je me souviens de ses poèmes que je lis sur son site. Je me souviens d’avoir lu, il y a deux jours, son journal de quarantaine, où il est question de retrouvailles familiales sur fond de « totalitarisme doux ». J’apprends ce matin la mort de Philippe et je suis triste, tellement triste.

Avec ma propre voix et en direct

Quand je fais un truc bête, j’écoute la radio en même temps. Je ne choisis pas un podcast qui me passionne (ça me déconcentrerait), j’écoute plutôt le tout-venant sur France Culture. Ça relève le niveau de la tâche à accomplir : en l’occurrence, un rituel administratif, celui de compter mes sous une fois par mois. Je maintiens cette discipline depuis que je ne suis plus payé par la Ville de Paris et que l’argent tombe aléatoirement. Je note combien je gagne (certains mois beaucoup, d’autres rien du tout) et combien je dépense (le crédit de ma chambre, les légumes à la Biocoop, les bières en happy hour, les bouquins). À la radio, l’émission aurait dû m’intéresser parce qu’elle parle de livres et d’imprimerie. On cite même le mot « typographie » plusieurs fois. Mais… qui présente ce truc ? C’est la même voix que ce matin, au petit déjeuner, quand J.-E. m’avait prévenu en allumant le poste : « Tu vas t’énerver. » Je ne m’énerve pas, je dirais plutôt que je m’interroge. Je demande : « Est-ce que ça intéresse quelqu’un de connaître l’opinion de Régis Debray sur Gutenberg ? » Moi, pas. Moi, je croyais que la grille d’été à la radio servait à donner leur chance à des programmes audacieux, à des petits jeunes qui montent. Je vous décris la scène : le candide Régis Debray visite le musée de l’imprimerie (un peu comme dans C’est pas sorcier, mais sans humour) et demande à un gars : « Comment fabrique-t-on le papier ? Oh, on broie du chiffon, oh, on utilise du bois. Ça a bien changé depuis le papyrus. » Il est accompagné dans ses pérégrinations par un éditeur de chez Gallimard (qui publie ses bouquins à lui). Ils se donnent la réplique : « Plus personne n’imprime comme ça aujourd’hui, sauf pour la Pléiade. — Quand on établit la liste des cent livres préférés des Français, on reconnaît toujours la moitié, au moins, qui vient du catalogue Gallimard. — Les romans-feuilletons du XIXᵉ, c’était quelque chose, c’était Balzac et tout, alors qu’aujourd’hui on a quoi ? On a Netflix. — S’il n’y avait pas le cinéma, les gens ne liraient plus : avant son adaptation en film, Harry Potter n’était pas un succès. » Ah, tiens : Harry Potter, la seule référence mainstream qui trouve grâce à leurs yeux, est publiée chez Gallimard. Je me demande combien ils sont payés, Dupont et Dupond, pour cette discussion de comptoir. C’est fou de penser qu’il existe un budget, sur le service public, pour commander des programmes à des gens déjà riches, et déjà payés tous les mois parce qu’ils touchent leur retraite. Si Régis Debray est rémunéré, c’est un scandale (car il n’en a pas besoin) et s’il ne l’est pas, c’est encore plus scandaleux (car c’est du dumping). L’été dernier, ils ont lancé un appel à textes sur France Culture pour des pièces radiophoniques : ils présentaient cette opération comme un « soutien aux artistes touchés par la crise ». Ah bon ? Faire travailler des auteurs vivants, c’est donc de la philanthropie ? de l’humanitaire ? Pendant mon déjeuner, j’écoute le premier épisode du feuilleton de cet été : Bouvard et Pécuchet, diffusé pour la première fois en 1971. La grille d’été, c’est l’occasion de donner du boulot aux petits jeunes qui montent.

Continuer la lecture « Avec ma propre voix et en direct »