Je me reconnais bien, sur les photos. Ce que je ressens au-dedans se voit au-dehors. Ça ne marche pas pareil sur tout le monde : il y a des gens (j’en connais) dont l’expression du visage ne coïncide pas avec leurs émotions. Par exemple, on croit qu’ils s’ennuient en société, alors qu’ils sont en train de se demander comment se fabriquer une place dans le groupe. On les imagine snobs alors qu’ils sont timides. Ou bien, on suppose que la conversation les intéresse tandis qu’ils bouillonnent à l’intérieur. On croit que l’offense est passée comme une bonne blague, mais dans leur poitrine c’est un champ de bataille. On se trompe rarement à propos de moi. Seuls les gens les plus obtus ne comprennent pas le fond de ma pensée — par exemple, les voisins tout sourire qui me gonflent avec leurs voyages hypercarbonés, dont je saurais faire un récit plus personnel que le leur rien qu’en lisant Wikipédia, car le principe du mode de vie bourgeois, c’est l’universalisme : je sais tout de leur vie, et ils ne comprennent rien à la mienne (ils sont convaincus qu’il est nécessaire de comprendre alors qu’il suffit d’admettre, mais pour comprendre il faudrait d’abord s’intéresser à l’autre) : ces gens-là, à la rigueur, ne perçoivent aucun atome de ce qui m’anime intérieurement, mais dans mon cercle social ils sont exceptionnels. Je les évite. Les autres pigent assez bien ce qui se passe. Je crois que cette transparence est une chance. En tout cas, moi, j’en suis content. Je réfléchis en même temps que j’écris. Quand j’ai parlé de « ce qui ne se voit pas », je me suis concentré sur « ce qui ne tourne pas rond » alors que, au contraire, ce qui se voit sur les photos auxquelles je pense, c’est combien je suis content d’être là. Disons donc que je suis transparent dans mon plaisir. Quand quelque chose me plaît, je le montre. Quand quelqu’un me plaît, je le dis. Il y a quelques jours au téléphone, à propos d’un de ces gars taciturnes qui se la joue « je me réfugie dans mon silence » et préfèrerait mourir sous la torture que de laisser filtrer ses sentiments, Pierre me dit : « Il faut arrêter avec le genre ténébreux, c’est plus glamour du tout. » Et moi : « Les mecs mystérieux, c’est nul. » Et pan. Tenez-le-vous pour dit.
En sortant du film, on propose à Solène un café dans la rue Champollion. On lui dit : « C’est le repaire des cinéphiles » à cause des trois cinémas en enfilade sur le trottoir impair. Ici, des jeunes gens se pressent pour voir des vieux classiques en noir et blanc. L’image d’Épinal s’incruste. Lorsque je vais à la Filmo avec Pierre, la salle est comble et je suis le seul à avoir plus de vingt-six ans (j’ai eu la réduc quand même en passant dans le flot). Solène a dix-huit ans, elle vient d’arriver à Paris. On se pose au Reflet, on commande quelque chose de chaud. On voit un gars au comptoir. J.-E. dit : « Tiens, c’est Victor. » Il a raison, c’est Victor qui s’approche et qui s’installe à notre table. J.-E. lui dit : « Je n’ai jamais lu tes livres. » Ça n’a pas l’air de froisser l’auteur. Je dis : « Si on devait lire les livres de tous les gens qu’on connaît ! » Victor n’est même pas un ami, il est juste un gars sympa qu’on croise de temps en temps, et c’est déjà pas mal. Alors J.-E. file acheter un exemplaire à la librairie d’en bas : il aime les dédicaces. On parle cinéma. On parle littérature. On parle de ce que Victor enseigne à la fac. Solène est à Paris pour ses études — et pour la vie qui va autour. J.-E. parle de l’expo d’Edi Dubien. Je parle du journal de Jacopo Pontormo. Ça peut nous entraîner loin, tout ça. On décide de finir. Bises, ciao, et hop. En marchant sur le boulevard, nous pensons au numéro que nous venons de jouer : alors que la rue de Rivoli était livrée à la débauche de Noël, nous nous promenions dans le Quartier latin et nous sommes tombés nez-à-nez sur un poète. Diable ! C’est une caricature. C’est la vraie vie, puisque c’est la nôtre, la vie que nous avons choisie. Le weekend dernier, Pierre recevait son amie O. chez lui, c’est-à-dire chez moi, c’est-à-dire à Paris, dans cette chambre de bonne sous un toit en zinc. Caricature ? Voici le contexte : O. traverse une période de turbulences dans sa vie intime ; elle se sent prête à vivre pleinement des désirs qu’elle maintenait jusqu’ici planqués sous le tapis. Elle devine que la fréquentation de son ami lui fera du bien. Elle veut aussi rencontrer les amis de son ami, moi en tête, ainsi qu’un échantillon de ma bande : garçons amoureux d’autant de garçons à la fois que notre emploi du temps le permet. Des questions que nous avons réglées, nous, pour le dire vite, bien qu’en vérité nous continuions de nous faire des nœuds dans la tête, mais nous avons évacué une bonne fois pour toute la question première : « Est-ce qu’il est possible de vivre comme ça ? » Alors nous emmenons O. dans des endroits que nous croyons bons pour elle. La librairie Violette & Co est aussi un café. Elle achète des livres qui lui parleront comme des amies ; il n’y a pas qu’à quinze ans que nous avons besoin d’histoires qui nous ressemblent. À la libraire, nous demandons des adresses de lieux chouettes. Elle demande : « Vous n’êtes pas d’ici ? » Nous répondons : « Nous, si, mais nous sommes des garçons, et nous aimerions montrer à notre amie des trucs de filles. » Alors elle file à O. des combines. Des comptes Insta à suivre. Nous sirotons une boisson chaude. Puis je m’en vais. Après mon départ, Pierre resté avec O. branche leur voisine de banc pour davantage de conseils. Il joue l’intermédiaire, afin que la fille et la fille parlent ensemble. À la fin, la fille dit : « C’est marrant, je vois sur ta table que tu as acheté mon livre. » Voilà le monde dans lequel nous vivons : un monde tout petit où les gens qui ont écrit des livres prennent des cafés avec des gens qui, deux heures plus tôt, ne connaissaient pas Paris du tout. J’ai choisi d’habiter cette bulle qui ne demande qu’à s’étendre, une bulle poreuse qui dit : « Bienvenue. » Pierre introduit O. dans notre monde. Nous accueillons. Moi, forcément, je pense à Maël et à Baptiste, arrivés il y a un an. Je pense à W. qui s’est senti chez lui aussitôt, comme un poisson jeté dans le grand bain parisien. Il n’habite toujours pas Paris. Qu’attend-il ? N’était-il pas heureux lors de ses séjours ici ? Aurais-je rêvé ? Aurais-je plaqué sur lui mes propres désirs ? « On ne peut vivre qu’à Paris. » Ne voyez aucun snobisme dans cette affirmation. Juste un raccourci. La phrase complète serait : « Puisque je suis artiste, pédé et de gauche, il n’y a qu’à Paris que je fais partie d’une communauté vaste, assez large pour être diverse, assez diverse pour comprendre qui je suis moi-même au-delà des étiquettes. » Étant donné une petite ville : sur dix mille habitants (par exemple), combien de probabilités pour rencontrer d’autres personnes qui nous ressemblent ? Quand on est seul, on n’a pas le choix : on est le pédé du village, l’artiste de la famille, le gaucho de service. Mais, quand on est des milliers à cocher ces trois cases, alors enfin on peut échapper aux cases : on s’aperçoit qu’il existe une infinité de variations sur le spectre. Je ne suis pas identique à Pierre, à Baptiste, à Maël, chacun devient soi-même, individu unique, issu d’une histoire singulière, animé par des désirs qui ne sont pas ceux du voisin. Pour l’instant, O. est coincée au stade où nous nous trouvions adolescents pour la plupart d’entre nous : perdue dans une foule de couples hétérosexuels exclusifs, mariés ou en voie de le devenir, bientôt flanqués d’enfants : je me revois dans mon lycée, petit pédé égaré parmi un millier d’élèves soi-disant hétérosexuels, guettant l’espoir qu’un de mes semblables sorte du placard avant moi. J’attendais Paris avec ferveur. J’étais pédé et j’étais artiste. Pour moi, les deux allaient ensemble. Et je continue de lier les deux, intimement, à mon désir de Paris. Je crois qu’on peut avoir une belle vie de gay ou de lesbienne dans d’autres villes aujourd’hui : un ou deux lieux communautaires pour les amitiés, les applis pour la drague. Et je crois qu’on peut se nourrir culturellement dans des tas d’endroits : même dans les gros villages, il y a une médiathèque, parfois une librairie. Un concert de temps en temps. On prend la bagnole pour aller au cinéma. L’été, un festival. Pour la majorité des gens, c’est top. Tout le monde n’a pas besoin de vivre à Paris. Tout le monde n’a pas envie de vivre à Paris. Ça tombe bien, car Paris est tout petit. Mais il y a une minorité pour laquelle ce microcosme est vital. Je vois mon petit Pierre : une bouffée d’art par jour le fait tenir. Je n’exagère pas. Certains doivent leur survie à ça : les musées gratuits, l’abonnement cinéma illimité, les places de spectacle à dix euros, les rencontres en librairie. Tous les jours s’abreuver d’images et de paroles. Nous sommes drogués à cette drôle de chose. Dans ces lieux, comme par hasard, devinez qui nous rencontrons ? La moitié des mecs (voire les trois quarts) qui fréquentent les galeries et les musées sont pédés. Côté femmes je ne sais pas, je n’ai pas l’œil exercé. Mais les hommes, c’est flagrant : ça dit quelque chose de notre besoin d’ailleurs : l’art pour élargir la vie étroite, pour vivre plus fort que ce que nous offre le monde normal. Pareil pour ceux qui vont à l’opéra à la dernière minute en profitant des places pas chères (je ne parle donc pas des bourgeois qui fréquentent ces lieux par habitude sociologique, par habitus plutôt que par goût). Cette addiction nous fait du bien. À cette dose, c’est un baume autant qu’un stimulant. Nous nous faisons des amis ainsi. Nous nous fabriquons une belle vie et nous créons les œuvres qui, plus tard, trouvent un écho dans la vie de gens qui ne vivent pas comme nous. Nous savons que les capitalistes accaparent les richesses des pauvres ; dans l’art c’est le contraire, je crois que le fameux ruissellement existe à cet endroit. Celles et ceux qui ne placent pas l’art au centre de leur vie sont bien contents lorsqu’un livre, un film, un petit bout de musique vient les chatouiller. Et nous, à l’origine de ça, il faut que nous en ayons digéré beaucoup pour en pondre un seul.
Dans l’appartement de Victor Hugo, je dis à Pierre : « Tiens, je le connais, lui, Tony Robert-Fleury, il est dans mon roman » — dans mon roman qui n’est pas encore un livre, mais bon, il sait de quoi je parle puisque je lui ai lu le manuscrit. Il y a plusieurs allusions au grand Totor dans Rue des Batailles et même une scène qui se passe ici, sous ses fenêtres du deuxième étage au coin de la place des Vosges, ci-devant place Royale. Je vois partout des échos aux sujets qui m’habitent — et je ne parle pas seulement des personnages qui peuplent mon roman. Je parle des questions intimes que nous nous posons, mes amis et moi, mes aimés et moi. Je dis à Pierre : « Ils abusent, sur les cartels, quand ils appellent Juliette Drouet sa maîtresse. » Le mot n’est plus à la mode. Quand se débarrassera-t-on du vaudeville bourgeois ? Victor et Juliette s’aiment pendant cinquante ans, au grand jour. Leur histoire n’est pas celle d’une maîtresse dans le placard : les sinistres adultères des pièces de boulevard. Ils voyagent ensemble. Ils vivent ensemble, presque autant que l’autre couple de Victor, celui que la loi a officialisé. Il y a l’épouse (Adèle) et la seconde femme (Juliette). Et si on disait amante ? Dans amante il y a amour. Pendant l’exil à Guernesey, elle habite la maison d’à côté. Si ce n’est pas de la fidélité… ! Mais qu’appelez-vous fidélité ? Il y a encore des gens (j’en connais) qui confondent fidélité et exclusivité sexuelle. Victor fabrique les décors de la maison de Juliette : des panneaux de bois décorés en style chinois, signés de son monogramme, désormais exposés dans l’appartement de la place des Vosges. J’ai envie de croire que cette vie est possible. L’autre jour au café des Anges, je m’étonnais du désarroi de B. qui redoutait déjà la rencontre future entre ses deux amoureux. Il me disait : « Tu te rends compte, ils ont tous les deux envie de venir, à la même soirée ! » Eh bien, oui, je me rends compte, et c’est formidable. Soyez heureux les petits chéris. Je leur adresse mentalement ma bénédiction en caressant des yeux les meubles du poète national. Ce joli secrétaire surélevé, je le prends en photo pour J.-E. qui, à cette heure, travaille sagement à son bureau, les coudes posés sur le plateau télescopique : « Regarde, lui aussi il écrivait debout, comme toi. » Sortant de là, je montre à nos visiteuses (car il s’agit d’une visite guidée) le très-vieux-et-très-honorable graffiti ornant l’un des piliers occidentaux de la place. C’est Guillaume qui m’a signalé en premier cette curiosité, que j’ai intégrée depuis à mon corpus personnel, bien qu’il croie que c’est l’inverse qui s’est passé. Une date, suivie du prénom Nicolas, incisés dans la pierre. À deux cent soixante ans de distance, cette marque s’adresse bien à nous : les arpenteurs des Nuits de Paris (ledit Nicolas avait la réputation de noctambuler sur les quais) et des jours de goguette (la bruine ne nous décourage pas, la journée est douce d’une autre façon). Plus loin, rue de l’Hôtel-de-Ville, nous passons sous d’autres fenêtres illustres : non plus celles de Victor, mais celles d’Henri à la Cité des arts, il y a deux ans. Nous disons : « C’est ici qu’on s’est connus. » Et c’est vrai. Et le soir, dans la chambre, j’écris un truc pour la revue de Natan, mais je me loupe complètement, c’est nul. Alors je réfléchis une minute et, bim ! le sujet s’impose : je dois décrire cette maison du quai de l’Hôtel-de-Ville, cet appartement. « Le lieu où quelque chose a eu lieu », tout simplement. Et j’emballe tout ça dans une espèce d’espace trop vaste pour être sérieuse : une histoire qui me dépasse, une épopée que je fais remonter aux premières ères géologiques. Je case des mots compliqués qui donnent une couleur étrange au récit, assez ironique pour n’être pas pédante, je l’espère. Ce sont exactement les mêmes mots que dans le dernier paragraphe des « Travaux pratiques » de Perec : « le calcaire à meulières, les marnes et les caillasses, le gypse, le calcaire lacustre de Saint-Ouen, les sables de Beauchamp, le calcaire grossier, les sables et les lignites du Soissonnais, l’argile plastique, la craie. » Le sous-sol de Paris, en somme. Le texte de la voix off de notre clip « Ressusciter l’éocène », montré à l’exposition de Villetaneuse.
Un petit malin a écrit un texte érotique. Il dit : « C’est une surprise. » Je rigole en découvrant le truc. Tandis que lui fait moins le malin : il doit craindre ma réaction. Il a beau avoir compris qu’on n’était pas en classe, mais dans un espace sûr, il éprouve ce plaisir un peu coupable du gosse qui a fait une bêtise. Coupable de quoi ? Je dis : « C’est super. » Je ne mens pas. C’est habilement écrit et ça colle au thème : « montrer plutôt que nommer », c’est-à-dire : décrire ce qui se passe entre les personnages (les gestes) au lieu de plaquer un mot sur leur relation. « Par contre, tu n’as pas tenu compte de ma consigne. Dans l’un des textes, tu dois écrire à la troisième personne ; dans l’autre, tu es l’un des personnages et tu écris aux première et deuxième personnes. » Il se relit. Dans son histoire, il a mis « je » et un prénom. Il a choisi un prénom épicène pour cultiver le doute : la « surprise » se cache derrière cette astuce. Un truc technique, en somme. La grammaire au service du récit. La supériorité du texte sur l’image : les informations qu’on choisit de laisser dans l’ombre, alors qu’à l’écran elles nous sauteraient au cou. Quand on écrit, on ménage l’implicite ; on choisit d’être lacunaire ou englobant ; on décrit l’invisible et contourne l’évidence. Il a compris ça. Bravo. Il dit que son pote l’a aidé. Bravo encore : on est meilleur avec un camarade, premier lecteur, destinataire, et donc co-auteur de ce texte à trous que l’imaginaire doit compléter. Je vois une première version, très raturée, abandonnée entre eux sur la table. Ils ont bossé, quoi. Je reviens à ma consigne : « Puisque tu cherches à créer une sorte de suspense sur le genre du personnage, essaie de le refaire avec la contrainte que je vous ai donnée, écris au je et au tu, ça te permet de ne pas révéler son prénom, de le regarder d’encore plus près, de te focaliser sur les sentiments et sensations plutôt que sur l’apparence extérieure. » Personne n’aime la grammaire (oups, c’est peut-être un kink pour vous, pardon si je vous juge), mais elle devient diablement utile (donc désirable ?) pour pimper nos histoires une fois que la mécanique est amorcée. J’ose lui dire : « Moi aussi j’ai déjà écrit des trucs érotiques et je t’assure que le tu marche bien, tu verras, on se sentira encore plus concerné quand on te lira. » Je n’en dis pas davantage, c’est déjà presque trop. Ils ont quinze ou seize ans ! Mais bon, là, c’est eux qui m’ont cherché.
J’étais persuadé d’être déjà venu. À cause du nom : le Doc, ça semblait familier, j’avais eu l’occasion de visiter un truc il y a plusieurs années, mais quoi ? dans ce lieu hybride proche de la place des Fêtes. Une expo ? Non, je me suis trompé. Cet endroit ne me dit rien du tout. Une sorte de lycée (les toilettes ont l’air scolaires) avec des ateliers derrière, dans cette cour qui devient un jardin : le toit en dents de scie comme sur les dessins stéréotypés d’usines. Je n’y ai jamais fichu les pieds. Je garde un souvenir précis des lieux que j’ai parcourus. C’est une de mes qualités (ou manies). Alors je découvre celui-ci en même temps que Pierre et Pierre. Ils m’accompagnent au film de Marin. La séance me ravit, car le foot ne m’intéresse pas, mais le film si. Pourtant le film parle de foot. Oui mais le sujet, pour moi, c’est le regard porté sur les joueuses de l’équipe. La bienveillance de ce regard. Celui que Marin commence de poser, aussi, sur les filles et les garçons du lycée Condorcet à Saint-Maur-des-Fossés. Lorsqu’il a filmé notre premier atelier, je n’ai senti aucune réticence chez les élèves. Je mentirais si je disais qu’ils se sont comportés comme si Marin n’était pas là. Je crois au contraire que son regard, son empathie, nous accompagnaient. Pour le dire crûment : déjà que je leur veux du bien, moi, à ces mômes, Marin en a encore rajouté une couche. Ça promet de faire un beau film en plus d’un chouette atelier. Je raconte ça à Pierre et à Pierre pendant qu’on descend la rue de Belleville en quête d’un déjeuner. Pierre propose le truc où Thomas l’a emmené il y a quelques jours. Pierre dit oui à tout : il a toujours faim. Moi, je les suis. Je redeviens leur guide juste après. Belleville, c’est l’un des quartiers que je préfère montrer, car j’ai des trucs à dire dans chaque rue. Souvenirs perso + encyclopédisme que j’espère pas trop rasoir. Ils ont droit à la rue Vilin, naturellement, puisque je les bassine tous les jours avec Perec. Le belvédère, là-haut, ils ne connaissaient pas. Meilleure vue sur Paris, hein ? Rue des Envierges, rue de la Mare, la Petite Ceinture, le pavillon Carré de Baudouin. On ose l’expo. Pierre n’est pas amateur d’art contemporain, c’est le moins qu’on puisse dire, tandis que Pierre baigne dedans. Mais Pierre est curieux et Pierre est critique, alors on s’attarde devant un film aussi gracieux que politique, en forme d’éloge de la lenteur, et l’on dépasse d’autres œuvres au pas de course. Revenus au pied de la butte, Pierre part de son côté. Alors Pierre et moi continuons du nôtre. Dans une rue que je connais par cœur, il trouve un mur à son goût et, puisqu’il me trouve à son goût aussi, il m’emprisonne de ses bras contre ledit mur. Je frime : « Fais attention, reste décent, je suis connu dans le quartier. » Et le lendemain matin quelqu’un m’écrit : « Étais-tu hier au crépuscule occupé à te faire bécoter allègrement contre un mur de la rue Sedaine ? » Puisque c’est une histoire de regard… Il y a les regards flics, les regards voyeurs, les regards de haut en bas et de bas en haut. Et puis, il y a le veilleur qui me connaît de loin, mon stalker bienveillant : celui qui m’observe parce que je m’expose, qui ne s’immisce jamais dans ce que je garde caché, qui commente seulement les scènes que je propose en partage.
Avec Pierre, on a fait une vidéo pour notre expo « Inventons nos souvenirs » à Villetaneuse, elle tourne en boucle, elle s’insinue dans votre cerveau, dans les couches profondes, jusqu’à réveiller les ères géologiques que vous avez oubliées : Ressusciter l’éocène, donc.
Image Pierre Louis Nozières & Antonin Crenn Voix Alan Louis Texte Georges Perec (adapté de « Travaux pratiques », dans Espèces d’espaces) Musique VØJ & Narvent
Je commence à maîtriser la première partie du chapitre — il n’y a pourtant pas de chapitres dans Terminus provisoire, plutôt des séquences qui se succèdent dans une alternance de romain et d’italique, et même un troisième niveau de lecture composé dans un corps inférieur avec des marges supérieures (c’est une idée de Thierry) — je la connais parce que je l’ai lue à Villetaneuse il y a cinq jours. J’avais zappé la phrase introductive « Un conte de deux villes » et attaqué direct par « Paris ». Je sais donc où l’émotion risque de me serrer le kiki. Mais cette fois, ça passe nickel. J’enchaîne avec le second volet : « Saint-Germain-en-Laye ». Facile. Ma lecture est plus longue que celle de mes camarades, mais j’ose prendre mon temps. Je parlerai moins. J’ai envie de lire. Et je sens que les gens sont là. Je regarde les visages. On m’écoute, on est avec moi. Alors je poursuis. Je lis « Saint-Germain-en-Laye ». Et je ferme le diptyque : « Puis, je rencontre Jean-Eudes. » Wow. C’est ici que ma voix glisse. Qui l’eût cru ? Pas moi. Quoi de plus simple que cette phrase ? Je parle de l’homme que j’aime depuis dix-huit ans et qui m’écoute, assis quelque part dans cette salle, vers le fond, au cinquième ou sixième rang. Il ne manque aucun événement de ce genre. Il lit tout ce que j’écris. Il connaît tous mes amis. Nous passons nos soirées, nos weekends ensemble. Nous parlons sans arrêt : pour nous raconter ce que nous avons vécu séparément, et pour refaire l’histoire que nous avons déjà partagée. Nous passons quinze jours de vacances pendant lesquels nos interactions avec le monde se limitent à quelques phrases, tandis qu’entre nous ça ne s’interrompt jamais. Une très longue habitude qui n’engendre aucun ennui. C’est difficile à croire. Je n’ai pas besoin de faire l’effort d’y croire puisque ça existe. La foi, c’est bon pour les transcendances invisibles et les concepts abstraits. Nous, on est là, à portée de main, et même encore plus proches. On se touche. N’être toujours pas pétrifiés dans la routine est un miracle. Que cette proximité soit carrément une joie, je vous laisse trouver le mot pour le dire — un indice chez vous : c’est un mot facile, tout le monde le connaît. Si j’avais encore besoin d’une preuve que notre habitude n’est pas un fossile, mais une émotion vivante, je la trouve en prononçant devant les gens cette phrase extraite de mon livre, donc, puisque c’est le corps qui me trahit : la voix déraille un chouïa, oh oh, c’est le signe que quelque chose se passe, que le sujet est sensible, tout frétillant.
« Comment vous faites les pierres ? » demande la petite voix d’une petite personne de huit, dix ans à vue de nez. Je réponds que ce ne sont pas des pierres et que c’est Pierre qui les fait : « Lui, avec le t-shirt rouge. » Une grappe d’enfants s’interroge sur les bizarres bétons enluminés par Pierre, douzaine de pépites colorées déposées sur le tas de caillasse qui trône au milieu de la médiathèque. Je commence à leur expliquer : « On les a ramassés dans une benne de gravats », puis : « On vous en parlera mieux devant l’œuvre elle-même, quand on sera sortis de l’auditorium. » Mais plus tard, on ne retrouvera pas ces mômes, trop accaparés par le goûter. C’est un vernissage, il y a à boire et à manger. Les gens se dispersent, se regroupent, se déplacent, s’appairent. Il y a des bises, des conversations, des regards. Je regrette de n’être pas davantage présent pour chacun et chacune. Je le savais par avance : j’allais être frustré. Je m’assure seulement que personne ne reste seul. Je tiens absolument à ce que certains contacts aient lieu : c’est la première fois que P. rencontre J.-E., alors qu’il connaît déjà plusieurs de mes amis. Je lui présente Juline, mais de loin. Ont-ils pu se parler ? Et la famille de Pierre au grand complet, ou presque : l’émouvante délégation venue des quatre coins du Sud, en curiosité et en amour, voir à quoi rime l’énergie déployée par leur grand Pierre dans cette médiathèque lointaine. On voudrait tous avoir ses parents, ses tantes, ses sœurs, ses cousines. Moi, j’ai mille amis qui me veulent du bien. Marguerite m’écrit le surlendemain : « Tu es super bien entouré. » Je ne peux pas mieux dire. Si l’on me demandait ce que je fais dans la vie, non pas au sens de comment je gagne de l’argent, mais dans le but de connaître véritablement ce qui m’occupe et m’anime, je répondrais : « J’écris et j’ai des amis. » Parmi les amis, je compterais les amoureux. Dans l’écriture, je compterais tous les arts qui la touchent et l’augmentent. L’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art, dit la formule, et l’amitié rend l’art plus intéressant que l’art.
Je fais des lignes, comme à l’école quand on était punis, vous vous souvenez ? Ça n’était pas désagréable, tant que la quantité restait raisonnable, cent lignes par exemple. Limite, j’y prenais du plaisir. En cours de calligraphie à l’école Estienne, pareil, ça m’amusait pendant quelques heures. Puis je saturais. Mais là-bas, j’étais censé être passionné, or j’étais seulement curieux, j’avais d’autres projets de vie que gratter du papier à la plume tous les soirs dans ma chambre. J’avais l’impression d’être puni, là, oui. Tandis qu’ici à la médiathèque, c’est le contraire d’une punition : un cadeau. On m’offre un lieu pour y faire ce que je veux. Alors je dessine mon expo à la main. Il n’y aura pas un seul texte imprimé. Des bandes de trois mètres tomberont du plafond ; dans le mètre supérieur, douze lignes de texte à lire de loin. Pierre m’a accompagné au Géant des beaux-arts pour le pinceau et l’encre de Chine. Et me voici, trois après-midis durant, à tracer des pleins et des déliés dont j’aurais eu honte à l’époque d’Estienne (parce que je me loupe, je fais des pâtés, je commence trop gros, alors je dois tasser les lettres en bout de ligne), mais qui me font très plaisir ici. Lu d’en bas, on verra moins les défauts. Je ne pense presque pas à la réception, d’ailleurs. Je suis tout entier dans mon geste : je travaille sans compagnie, sans musique, sans rien. Presque une méditation.
Ce n’est pas une question de vertige, c’est juste un manque de confiance en mon équilibre. Par exemple, quand je fais du vélo (mais je ne fais jamais de vélo), impossible de lâcher le guidon pour indiquer, le bras tendu, dans quelle direction je vais. Alors le plus prudent est de ne jamais tourner, d’emprunter des pistes cyclables sans intersection. Je sais combien ce geste de communication routière est important, niveau sécurité, mais ce serait plus dangereux de le faire, car je me casserais la gueule, je vous assure. Heureusement, là, je ne suis pas sur un vélo. Je suis sur un escabeau à la médiathèque. Il s’agit de tester l’accrochage imaginé avec Pierre : un fil de nylon passé sous les dalles du faux plafond, deux pinces à dessin, une baguette de bois, une bande de papier qui traîne jusqu’au sol. Ça marche. Tout marche toujours avec lui. Et ça marche même mieux quand c’est lui sur l’escabeau. D’ailleurs, c’est lui qui monte et qui porte le truc à bout de bras. Je reste au sol avec Marie, nous tenons le rouleau de cinquante mètres qui accueillera les textes et les images que je dois encore composer. La visite de repérage est concluante, les intentions sont compatibles avec la technique, et Pierre se fait une idée du lieu. Il visite. Si nous marchons jusqu’à Saint-Denis, ce n’est pas seulement pour lui épargner le ticket de tram à quatre euros, c’est pour qu’il se familiarise avec un décor, une architecture, une atmosphère qu’il ne connaît pas. Grandes enjambées. Et nous arrivons en ville, car Saint-Denis est une ville, avec un centre et une périphérie, et Villetaneuse est sa banlieue. Je lui parle du marché, du collège Elsa-Triolet que je glisserai dans notre expo, de la seconde tour de la basilique, des cafés où je suis entré quelquefois. Lui, il me parle d’une huile essentielle qui fait disparaître les hématomes : il m’emmène dans une pharmacie en disant que ce serait bien, quand même, pour mon cou : « On ne voit que ça. » Il mime les yeux ronds que les gens posent sur moi. Oh, vraiment ? Je ne me rends pas compte. C’est vrai qu’il y est allé fort, le petit vampire. Et je porte une chemise avec ce col droit qu’on associe, en français, au nom d’un dictateur chinois (en anglais on dit col mandarin, et en italien col coréen), alors impossible de cacher le doux stigmate. Tu parles d’une blessure ! Au contraire, c’est un baume. Le retour de celui que j’espérais. Je le lui ai dit, ce matin, au marché d’Aligre où il me donnait rendez-vous : « Je savais que ça se passerait comme ça. » Il réapparaîtrait dans ma boîte aux lettres, à la fois furtif et immanquable. La ponctualité n’est pas son fort. Son seul défaut peut-être. Quant à la gourmandise, c’est une qualité et la sienne est un spectacle qui me ravit. Est-ce qu’il fait exprès de laisser son empreinte ? Est-ce que je l’arbore avec fierté ? Je pense plutôt : « Je n’ai rien à cacher. » Ce soir à la librairie, les gens sont massés entre les tables et il fait chaud. Quelqu’une se retourne vers moi, de temps en temps, mais je doute que la marque à mon cou soit la cause de ses regards. Je sens l’hélichryse à trois kilomètres, l’odeur est entêtante, pardonnez-moi, j’ai un peu forcé la dose, mais je voudrais vous y voir, pas facile d’appliquer le truc en pleine rue, le flacon à même la peau. Lequel des deux lui a fait ça ? Aucun, madame. Il n’est pas ici. Il doit être au cinéma, devant un Visconti sans doute. Les deux qui sont ici n’y sont pour rien. Je ne pourrais pas être mieux entouré ce soir. Il y a Pierre, qui déboule de Villetaneuse avec moi : on reste un peu sur le trottoir pour engloutir la brioche achetée en face, on ne voudrait pas mettre de miettes sur les livres, Sonia sort pour nous dire bonjour, je les présente l’un à l’autre, on explique la visite à la médiathèque, l’expo, l’auditorium qui sera parfait pour la lecture dessinée avec Marguerite ; puis je vois J.-E. à l’intérieur, arrivé avant nous, alors je vais le chercher et je dis à Sonia : « C’est mon amoureux. » Son prénom aurait suffi, elle sait qui il est, car elle a lu Rue des Batailles (plusieurs fois) dont il est un personnage, mais ça me fait trop plaisir de dire à voix haute : « mon amoureux ». Je suis un peu exhibitionniste quand je suis heureux, j’avoue, dites-le moi si ça vous gêne.