Y avait des mouflets dans son armée, à Napoléon ?

Un hussard, c’est un soldat à cheval qui porte un shako et un dolman. Un shako, c’est une sorte de képi orné d’une plume, qu’on appelle un casoar. Quant au dolman, c’est une veste très ajustée à la taille, ornée de brandebourgs. Et un brandebourg, c’est une variété de passement sophistiqué. Vous voyez : je me renseigne.

Pierre a tout juste quatorze ans quand il s’engage dans les hussards. Pierre, c’est le père de Jules (mon ancêtre Jules de la rue des Batailles). Pierre, j’ai envie de l’appeler « Pierrot », parce que c’est un gosse. Quatorze ans ! Je calcule : il est né l’année des batailles de Valmy et de Jemmapes. Il s’engage en 1806, l’année de la bataille d’Iéna (cette avenue d’Iéna, à Paris, qui remplace la feue rue des Batailles). Quatorze ans. Je faisais quoi, moi, à quatorze ans ? Je venais d’avoir mon brevet des collèges les doigts dans le nez. Je lisais encore Spirou. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire de ma vie. À d’autres époques, on ne se posait pas tant de questions : à quatorze ans, on filait au boulot. On prenait celui qui se présentait. Mais, pourquoi les hussards ?

Louis Malle, Zazie dans le métro

Je pense à Zazie qui réclame des bloudjinnzes au marché aux Puces. Elle en trouve une paire à sa taille, sur un stand de surplus de l’armée américaine. À sa taille, oui oui.

Raymond Queneau, Zazie dans le métro

Y avait des mouflets dans son armée, à Napoléon ? Je me renseigne : le service militaire commençait à vingt ans. À la fin de l’Empire, ayant épuisé les stocks de jeunes adultes vivants, ils ont abaissé l’âge de la conscription à dix-neuf, dix-huit ans. Mais pas jusqu’à quatorze ans, tout de même ; et pas en 1806. Alors, je suppose que mon Pierrot est entré à l’armée comme on entrait dans n’importe quelle carrière : d’autres mouflets allaient à la mine. Pourquoi pas les hussards ? Pierrot a participé aux campagnes d’Autriche (à quinze ans), il est passé brigadier (à seize ans), maréchal des logis (à dix-sept). À dix-neuf, il entre à l’école vétérinaire d’Alfort.

Sous l’Empire, les hommes de vingt-cinq ans mesuraient en moyenne 1,66 mètre. Je l’ai lu ici. Plus précisément : les hommes parisiens du quartier Popincourt (et ça tombe bien, car c’est celui que j’habite : je peux m’identifier facilement). J’en mesure quinze de plus. À la même époque, les conscrits de l’armée impériale, eux, mesuraient 1,63 mètre seulement. Pourquoi étaient-ils plus petits que les Parisiens de vingt-cinq ans ? Cet article tente une explication : les générations précédentes continuaient de grandir plus tard que la nôtre, au-delà de vingt ans. Alors, les jeunes conscrits n’avaient pas tous atteint leur taille adulte. Ah, bon. En conséquence, c’est mathématique : plus on approche des dernières années de l’Empire, plus la taille moyenne des soldats diminue, à mesure qu’on les enrôle de plus en plus jeunes. Et c’est là que je repense à Zazie : « Y avait des uniformes de petite taille, dans son armée, à Napoléon ? »

Pierrot, ses yeux bruns, son menton rond, sa grande bouche, son front bas. Pierrot, à l’âge adulte, mesurait 1,88 mètre. Un géant. Sept centimètres de plus que moi. Vingt de plus qu’un Parisien moyen de son temps ; vingt-cinq de plus qu’un soldat moyen de son armée. À quatorze ans, je mesurais 1,70 mètre ; c’est écrit dans mon carnet de santé (ma mère complétait avec soin les pages statistiques). J’ai donc gagné onze centimètres, entre mes quatorze ans et la fin de ma croissance. Je calcule, je transpose, j’extrapole. Je suppose… Et je me dis que, si ça se trouve, le corps de mon jeune Pierrot (encore tout gosse) atteignait déjà allègrement les dimensions de celui d’un hussard adulte. Il en dépassait certains, même. C’est sûr. Alors, à quatorze ans, hop : son shako sur la tête, son dolman bien ajusté à la taille. Bon pour le service.

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