Je digresse et tu le sais

À G. qui me demande si je serai à la BNF cet après-midi, je réponds oui, mais pas à Tolbiac comme lui, plutôt à Richelieu : « parce que je préfère les ors, les boiseries, le luxe. » Bien sûr, il rebondit : « la luxure. » Mais non, il se trompe, il ne m’arrivera rien de ce genre, car je vais à la BNF pour animer un atelier avec des profs : nous nous amuserons certes, mais en écrivant — il paraît pourtant que les bibliothèques sont des terrains de jeu érotiques ou, faute d’aventure, des réservoirs à fantasmes, mais ce coquin de ressort ne s’activera pas aujourd’hui : pas quand je travaille — je ne parlerai pas ici du joli gars rencontré en salle des profs, un jour, quelque part, ni de son sourire que j’avais envie d’embrasser tout le temps alors qu’il me parlait de pédagogie, d’encouragement à la lecture : il était passionné et moi aussi : notre enthousiasme nous portait vers un objet commun, à défaut de nous jeter l’un vers l’autre ; je lui expliquais que mon rôle dans un établissement scolaire consistait à « susciter le désir » — j’ai aussi utilisé l’expression « tendre une perche » — libre à lui de comprendre, la polysémie est l’un des moteurs de la poésie, je déteste l’ambiguïté mais j’aime les bifurcations, l’ouverture des possibles — c’est une autre de mes missions, dans la classe, car je parlais des élèves bien sûr, et de nos jeux d’écriture — tant pis pour le joli prof. Dans le luxe du Quadrilatère Richelieu, ainsi qu’on nomme l’édifice retapé de frais, la salle qui nous accueille aujourd’hui est diablement banale, par contraste, mais elle me plaît parce qu’elle donne sur le square Louvois : j’ai souvenir de rendez-vous sur ce carré de pseudo-verdure, je rajeunis presque. Un élève de Villepinte, hier, me donnait vingt-cinq ans, sans intention de me flatter, pour la seule raison qu’à quinze ans on ne sait pas distinguer un vieux d’un autre vieux : que j’aie dix, vingt ou trente ans de plus que lui, c’est kif-kif ; tandis que moi, j’ai cru que le prof avait mon âge, bien qu’il n’eût pas encore trente ans ; il serait en droit d’être vexé, mais il a répondu en rigolant : « J’aurais dû me raser. » Moi, je ne me suis plus rasé depuis 2015, j’entretiens une prétendue barbe de quatre jours qui ne dupe personne, ça se voit que je le fais exprès, car si je me négligeais vraiment pendant quatre jours ça ne ressemblerait à rien, je n’ai pas la chance que ça pousse si vite, si régulier. C’était chouette à Villepinte, avec lui et ses collègues, dans son lycée lointain — pourtant, en débarquant le matin, j’avais fait mine de me plaindre : en sortant du RER j’écrivais à S. ces mots méchants et gratuits : « J’arrive dans l’endroit le plus laid de la terre » — c’était idiot de déprécier le paysage des autres, ce serait une preuve (si vous la cherchiez) de mon snobisme de petit Parisien cultivé qui méprise la banlieue, mais il ne faut pas se tromper sur mon compte, s’il-vous-plaît : c’était plutôt la marque (certes maladroite) d’une empathie sincère : on n’aurait jamais dû aménager des endroits pareils, tout le monde mérite mieux, il ne faudrait pas vivre dans une tour grise posée au milieu d’un parking désert, trois arbres moribonds, un centre commercial au bord d’une départementale, le bruit, le froid, la bruine (les deux derniers points sont purement météorologiques, et je veux bien croire que la même pluie tombait sur les toits en zinc des immeubles classés du bioutifoul parisse, mais si la mélancolie de janvier semble romantique sur une belle architecture, elle achève de rendre la banalité tout à fait sinistre). Je parcours cet espace désolant, et soudain l’asphalte s’interrompt, je traverse un îlot qui n’apparaissait pas sur la carte, pas encore terminé, pas de trottoir, les semelles qui collent à la boue : ça ne sera peut-être pas le quartier de mes rêves, mais ça aura le mérite d’être neuf, propre, net, et conçu à l’échelle de nos corps humains. Des blocs de cinq étages, un square, une pelouse détrempée, de la gaieté : un écureuil de quatre mètres de haut. Ce rongeur, bien qu’en matière synthétique, m’est aussitôt sympathique. J’écris à quelqu’un : « En plus, autour de lui, il y a des sièges en forme de noisettes. »

Partir du décor, donc. Parcourir un paysage, d’un point A vers un point B, puis ouvrir des parenthèses. Pour aborder cet atelier à la BNF, je lis au groupe (une quinzaine de profs aussi sages que des élèves sages, je n’ai pas l’habitude de ce silence) deux strophes de Jacques Roubaud : plaisir des alexandrins, je pourrais lire longtemps encore, porté par la course de l’autobus 291 ; le texte principal imprimé en noir, puis un alinéa : l’incise en rouge, dans laquelle s’ouvre une nouvelle incise, alinéa plus grand, couleur verte ; encore un retrait, un changement de couleur : c’est un texte-gigogne, on n’en finit pas d’ouvrir des tiroirs et de digresser. Mes profs si sages écrivent de la même manière : dans le texte de la voisine, on ouvre une brèche, on y insère un bloc nouveau, changement de registre ; on fait tourner les textes une nouvelle fois, on opère une deuxième incision, on développe une parenthèse, on s’éloigne ; on n’oubliera pas, à la fin, de refermer toutes les boîtes, de lire à voix haute ces histoires russes, comme les poupées — autant de voix que de couches, de strates, de styles. Ça marche bien. Je leur dis : « J’écris comme ça, je fais confiance aux associations d’idées, aux madeleines, au échos, je fais des bonds dans le temps. » Dans le texte que j’apprends par cœur pour vendredi — j’espère que mon train partira (c’est encore une parenthèse, pardon, mais vraiment ce voyage m’emballe, on m’a lancé l’invitation il y a dix jours et, depuis, je suis excité comme une puce), on prévoyait que j’arrive la veille pour me permettre de passer une bonne nuit, et c’était l’occasion de visiter un peu, de me promener, de dormir hors de chez moi, de descendre frais comme une rose au petit-déjeuner de l’Ibis Budget, au lieu de quoi je prendrai le premier train vendredi, levé à 5h30, la traversée de Paris en mode zombie — je resterai donc à Paris jeudi et je pourrai accompagner J.-E. à la manif, car ses collègues n’y vont pas, nous formerons une petite délégation de nous deux parmi la foule que j’espère nombreuse, et le soir il m’aidera à répéter une dernière fois mon texte, que je rabâche comme autrefois mes récitations, « Maître corbeau sur un arbre perché » (j’avais de bonnes notes), un paragraphe à la première personne, où il est question d’un animal sur une branche, mais pas d’un corbeau, c’est un extrait des Présents dans lequel je déclare, sans m’en repentir aucunement : « Je digresse et tu le sais », puis : « Je parle trop, ça m’aide à réfléchir ».


1. Jacques Roubaud, Ode à la ligne 29 des autobus parisiens

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2 commentaires

  1. Richelieu… ça fait rêver. Je pourrais certainement y passer des heures.
    Et je ne suis qu’à 300 km et pourtant c’est impossible.
    Lire fait tout de même rêver. C’est déjà ça.
    L’atelier d’écriture a avantageusement remplacé le concept de “rédaction” qui “bloquait” souvent les élèves…

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