Chez l’autre qui n’est pas là

Le cinéma est fermé, je suis assis avec H. autour d’une minuscule table de bistrot, tout contre le rideau de fer, les affiches de films au-dessus de nos têtes. C’est un renfoncement courbe qui me fait penser à la rue de Jouy : une adresse qui semble logique, par rapport au lieu où je me trouverai ensuite. Soudain, H. se lève et court, sans explication. Il disparaît dans la rue qui fait le coin. Un homme arrive de l’autre côté, très costaud et très blond, une armoire à glace, mais pas menaçant. Je comprends que H. le fuit. J’ignore pourquoi. Le blond s’en va et j’attends H. qui ne revient pas. Un intervalle d’une heure ou deux s’écoule, assez long pour que j’aie le temps de faire d’autres choses dont je n’ai pas souvenir. Je me rappelle seulement les livres sur les tables : c’est une librairie à laquelle on accède par un escalator, une fraction d’un ensemble plus vaste de galeries, de magasins, un musée peut-être. La dernière fois que je suis venu à la Cité internationale des arts, c’était pour une exposition de livres, répartie sur d’étranges demi-étages reliés par des escaliers. Le décor n’est donc pas illogique, car c’est dans cette Cité que réside H. et je suis justement à sa recherche. Il y a beaucoup de monde. L’espace change de forme plusieurs fois, d’abord un grand hall, puis des couloirs. Je m’y repère facilement puisque, dans la logique interne du rêve, je suis censé être familier de cette atmosphère : je crois que c’est une école d’art et que j’y suis étudiant moi-même. Pour représenter cette Cité, le cerveau se débrouille avec la mémoire de mes années à Estienne, mon seul modèle approchant d’un fantasme de colonie d’artistes. À partir de là, l’enjeu du récit devient : « retrouver H. avant la reprise des cours », car j’ai besoin des affaires qui sont restées dans mon sac : dessins à rendre pour l’école, portefeuille, téléphone ; et mon sac est dans la chambre de H., fermée à clé.

J’écris ce rêve parce qu’il éclaire un aspect de ma relation avec H., un dispositif dont il est question ces jours-ci : partager une chambre en alternance, habiter le même espace sans se croiser ; être présent quand il sera absent ; j’en reparlerai le moment venu.

Hier à Niort, avant de repasser en coup de vent chez G. pour lui dire au revoir, puis reprendre notre train, il a fallu que l’on récupère nos sacs chez P. qui nous avait hébergés : un garçon que l’on ne connaissait pas vingt-quatre heures plus tôt et qui nous avait laissé les clés de chez lui, au cas où il serait absent, pour qu’on puisse entrer quand même, prendre nos affaires et partir. La chambre que nous avons occupée dans son appartement est celle que G. habitait avant de trouver un véritable chez-soi : il nous en avait parlé cet automne, quand il est venu à Paris — et donc, quand il dormait dans ma chambre, celle où je passe toutes mes journées, mais jamais mes nuits. La boutique obscure des rêves recycle ça à toute vitesse, poussée par l’envie qui me trotte de plus en plus dans la tête, le désir d’écrire sur cette présence partagée, deux corps inscrits dans la même boîte intime d’une chambre. Une présence simultanée (une rencontre) ou alternée : la présence de l’un en l’absence de l’autre ; les traces laissées et fantasmées ; savoir que l’autre est chez soi ; être chez l’autre qui n’est pas là ; une rencontre en décalé, une rencontre tout de même.

Il faut se figurer l’ambiance d’un couloir de lycée : c’est ainsi que je vois la Cité en rêve. Il y a beaucoup de monde, et même ma sœur. Je lui explique que je dois trouver H. quand, précisément, je le reconnais enfin : un parmi quatre, attablés, serrés comme à la cantine, l’air très occupés. Il est habillé chic. Je dis : « Chouette, il est là. » Mais quand je regarde la tablée de nouveau, il n’y est plus. Je repars en quête. Puis, revoici H. à travers la foule bavarde : cette fois, il guide une colonne d’étudiants agrippés les uns aux autres, comme la chenille qui redémarre ; il est en tête ; il me fait un signe qui veut dire : « Je ne peux pas m’arrêter, car il faut qu’ils dessinent derrière moi, en mouvement. » Je comprends l’intérêt de cet exercice pour les apprentis artistes. Je réalise aussi combien l’emploi du temps de H. est contraignant. Je le laisse filer, déçu, toujours plus inquiet pour le sort de mon sac. Puis, une ellipse se produit, pendant laquelle je parviens à arrêter H. pour lui demander ses clés, car je me trouve plus tard dans la cour, avec mon sac sur le dos. Je viens de déjeuner à la cantine, je n’ai pas voulu m’y attarder, car j’étais seul : je suis sorti vite pour prendre un café dehors, au distributeur. Il y a des écrans et des boutons partout, je n’arrive pas à passer ma commande. Deux filles me proposent leur aide. Je dis bêtement : « Je ne sais plus comment ça marche, ça fait des années que je n’ai plus pris de café sur ces machines » — réalisant intérieurement que je ne suis pas crédible, que j’aurais dû dire « deux ans » au maximum, car la scolarité dure trois ans au lycée — il semble donc que je sois revenu au lycée. J’insère une pièce, la fille tapote sur le clavier, on voit derrière la vitre une lame couper une part de gâteau au chocolat, un gros truc très sucré et sec, étouffant. Je dis : « Mais c’est un café que je voulais ! Tant pis, laisse tomber. Je t’offre le gâteau. » Elle semble ravie. De toute façon, mon cours va commencer. J’entre, c’est encore une histoire de couloirs avec des gens partout. Sur mon téléphone, je lis de nombreux messages en souffrance : H. m’écrit qu’il n’a pas pu rentrer chez lui, qu’il a été obligé de dormir ailleurs, et qu’il faut absolument qu’il récupère les clés de sa chambre. Je vérifie : ah oui, en effet, je les ai dans ma poche.

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