L’homme que tout le monde attendait manque à l’appel

Pour rentrer chez moi, j’emprunte cette rue bordée de trottoirs très hauts. Je ne vois pas le Tibre à ma droite, puisque la chaussée s’enfonce comme dans une tranchée, en contrebas du quai. Et j’ai le soleil dans l’œil. À gauche, c’est la prison du Trastevere. On installe devant la porte des barrières métalliques de type Vauban : il va se passer quelque chose. Au début, je suis seul, à l’exception d’un bonhomme pyramidal enfoui sous un grand manteau, à la manière des Brigands de Tomi Ungerer. Puis, peu à peu, des gens arrivent. Ils se massent devant la prison. Il n’y a que des hommes. Je ne connais personne. On m’explique que c’est le jour de sortie d’un prisonnier très attendu : ils viennent pour lui. Je ne sais pas s’ils l’admirent, s’ils le détestent, ou s’ils sont seulement curieux. Plusieurs hommes ont le torse nu. Je parle avec l’un d’entre eux, en italien. Je galère un peu pour le comprendre. Il est plus grand que moi, large d’épaules. Sa peau nue est un peu trop glabre, son corps mince est un peu trop parfait, mais je le trouve très beau. À un moment, je crois qu’il pourrait comprendre le français, mais ça n’a pas d’importance. J’éprouve un grand plaisir à me sentir proche de lui, dans l’aura de son corps, dans sa chaleur. La question du désir est secondaire, elle ne joue qu’un tout petit rôle dans mon envie d’être à ses côtés. Je suis plutôt attiré par la possibilité d’une camaraderie, d’une proximité chaste, d’une complicité joyeuse. Tout, dans son attitude, inspire la confiance. Soudain, un mouvement. La porte de la prison s’ouvre, le groupe s’agite, les gens entrent dans la cour. Je crois comprendre que l’homme que tout le monde attendait manque à l’appel : il s’est enfui.

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Montauban, à l’heure des étourneaux

L’archer sans sa flèche, son arc tendu sans sa corde : le puissant Héraklès de Bourdelle perdu, comme moi, dans ce Hall 2 de la gare Montparnasse que je découvre à la faveur de mon premier voyage en Ouigo. Je pense : « Avant Montauban, c’est déjà un peu Montauban. » Dans quatre heures, ce sera Montauban pour de bon et Bourdelle à tous les coins de rue.

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Ça passera très vite

Ces derniers jours ressemblent étrangement à une tournée d’adieux. À l’approche de mon départ pour Luçon, on dirait que les gens qui m’aiment s’inquiètent. S’inquiètent-ils – au choix : de ne plus me voir pendant trois semaines ? ou bien de me savoir là-bas pendant trois semaines ?

Je dis à certains amis : « voyons-nous avant mon départ en exil », leur annonçant la date de mon train pour Luçon. En forme de blague. Mais, en fait, une résidence n’a rien d’un exil. Pour preuve : quand Napoléon a été condamné à l’exil, c’est sur l’île d’Elbe qu’ils l’ont envoyé, pas à Luçon – et moi, j’en reviens tout juste de l’île d’Elbe, où j’étais en vacances.

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La voir, ou pas

Il y a vingt-quatre monuments sur cette carte de Rome — un seul est laid : trouverez-vous lequel ?

La gare de Termini, c’est un bloc parallélépipédique. C’est décevant, quand on vante tellement les beautés de Rome. On peut toutefois ne jamais s’apercevoir qu’elle existe, cette façade, ni qu’elle est laide : puisqu’on arrive par là en descendant du train, on l’a dans le dos au moment de contempler la ville pour la première fois. Il suffit de ne pas se retourner. Vous vous rappellerez mon astuce quand vous irez.

En voix

Ce sont six extraits de L’épaisseur du trait, que je lis avec ma voix et que j’accompagne d’image. On peut les voir, au choix : comme des avant-goûts (on dit aussi « bande-annonce ») ou comme des souvenirs (après qu’on a déjà lu le livre). C’est vous qui voyez.

Le Super Alimentari n’ouvrira plus

La première fois que je suis venu à Rome (il y a, oh, quelques années), c’était avec J.-E. et nous avions eu cette idée un peu romantique de voir un lever de soleil sur la ville. Une belle idée, évidemment, mais folle, parce que c’était juillet et que le soleil se levait à une heure où, nous, n’aurions jamais l’idée de nous lever ; mais nous l’avons fait quand même, et nous avons gravi le Janicule pour, de là-haut, guetter les premiers rayons qui avaient jailli, un par un, de derrière les montagnes et qui touchaient, une à une, les coupoles des églises, les maisons, les cimes des arbres. Il était encore très tôt quand nous sommes redescendus dans le Trastevere pour prendre un café (il faisait déjà chaud, mais pas encore excessivement, et on avait pu s’exposer au soleil sans souffrir de lui, sans craindre de brûler) : c’était bon. La ville était plutôt vide, parce qu’elle l’est toujours en cette saison, hors les attractions courues par les touristes, et que l’heure était encore matinale, vraiment très matinale. Nous avions marché au hasard, vers des lieux que nous ne connaissions pas encore, mais qui, ensuite, me sont devenus tellement familiers : en observant la carte aujourd’hui, je retrace le parcours que nous avons nécessairement fait pour atteindre le point dont je vais parler, et je constate que nous avons dû forcément traverser le ponte Sublicio, que j’ai emprunté souvent par la suite, puis que nous sommes sûrement passés par le Testaccio ou par l’Aventin pour aboutir sur cette petite place : la piazza Gian Lorenzo Bernini.

Nous n’avions pas vu, en arrivant sur cette place, quel nom elle portait (pourtant, le nom nous aurait attiré, car pendant ce premier séjour romain nous n’avions été guidés que par une envie de baroque, négligeant un peu les ruines qui m’émerveillent tant aujourd’hui ; mais le nom nous aurait aussi déçu, alors, car cette place, dans son architecture, n’a rien à voir avec le siècle du Bernin), nous avions été séduits, seulement, par le glouglou d’une fontaine, par l’ombre délicate des arbres, par les couleurs des façades, qui sont à peu près celles que l’on voit partout à Rome : rien de plus banalement romain que cette place, au fond — et, donc, de plus charmant.

Il y avait une petite boutique de rien du tout sur un bord de la place. Un petit monsieur, qui nous avait semblé très vieux, vendait de tout. Tout, c’est-à-dire : des paquets de pâtes, des bocaux, du pain et du fromage, des bouteilles ; des livres. Entre une boîte de chocolat en poudre et une brique de lait : des bouquins défraîchis en italien, en anglais, en n’importe quelle langue. Le vieux monsieur était gentil, on avait envie de lui dire quelque chose, mais on ne pouvait pas se parler : j’ai baragouiné dans mon pauvre italien les deux mots que je connaissais. Nous avons acheté une carte postale qui n’était pas vintage, mais seulement vieille et racornie, très belle. Nous sommes repartis au hasard de notre balade — du côté des thermes de Caracalla, je suppose, car j’ai le souvenir de larges routes, d’arbres immenses, de sites antiques dépeuplés.

En 2015, je suis revenu à Rome et je suis resté un mois à Testaccio, tout près de la piazza Bernini. Je suis passé sur cette place, inévitablement, car elle s’est trouvée sur ma route un matin : j’ai reconnu le magasin, il était fermé. J’ai pensé : « Pas de chance, ce n’est pas le bon jour ».

L’année d’après, c’était un lundi et je suis passé à nouveau sur cette place. À nouveau, j’ai trouvé la boutique fermée. J’ai pensé : « De deux choses l’une : soit le magasin est fermé le lundi, et je suis toujours passé devant un lundi ; soit le magasin est fermé pour de bon ».

La semaine dernière, nous nous sommes retrouvés dans ce quartier, J.-E. et moi. Il a reconnu l’endroit : la fontaine, le magasin. Et le rideau de fer était baissé. Alors, plus de doute possible : le Super Alimentari de la piazza Bernini n’existe plus. Seule, son enseigne est restée en place pour témoigner du temps révolu : un vestige de plus dans le grand bazar à souvenirs de cette ville.

Porta Maggiore

« Alexandre faisait le tour de la ville, imitant le mur de briques qui, lui, accomplissait cette mission depuis bien plus longtemps. Le rempart était éboulé à quelques endroits, mais restait vaillant dans la plus grande partie. Ce qui plaisait le plus à Alexandre, c’était de voir comment les gens s’appropriaient ces fortifications pour leur usage quotidien : de drôles d’échoppes s’immisçaient sous les voûtes millénaires. « Là-bas, on dirait un garage de bagnoles », pensa-t-il tout haut. Il s’étonnait, mais ne s’offusquait pas. Il fallait bien vivre ! Il avait même vu des trams s’engouffrer sous les nobles arcades, avec des câbles passant dans tous les sens. »

C’est un extrait de l’Épaisseur du trait. C’est à cet endroit précis que j’ai pensé en l’écrivant : cette porte-là. La Porta Maggiore. C’est très immodeste de se citer soi-même, mais je sais que vous me pardonnerez.

Pour les besoins d’un travail en cours

Pour les besoins d’un travail en cours, j’ai ouvert la grande caisse où je range mes plans de ville, et je me suis promené dans celui-ci. Pour deux raisons. Petit un, parce que ce plan est très beau. Petit deux, parce que c’est Rome, et en particulier le quartier de Testaccio, et que je fais référence à cette colline dans le texte que j’écris (que je corrige en ce moment), c’est-à-dire mon roman, c’est-à-dire L’épaisseur du trait.

Enfin, bon, la troisième raison, qui est en réalité la raison unique (parce qu’il n’y a pas deux, ni trois raisons pour lesquelles j’ai ressorti ce plan, mais une seule), c’est que j’aime ça, regarder mes plans. « Pour les besoins d’un travail en cours », on ne va pas se mentir, c’est surtout que ça me fait plaisir.