Tous ces riens admirables (le luxe)

« Car il me manquera / Mon élément plastique / Plastique tique tique… »

Quelqu’un chante ça, dans la cour. Hier matin, quelqu’un gueulait : « Tous les matins tu nous fais chier, gros con, à huit heures tu nous réveilles, connard. » La prière était adressée au banquier qui se rêvait maître du monde, et qui s’est abattu sur le fond de notre cour comme les sauterelles, les grenouilles ou une autre plaie du même goût. Depuis des mois, il entreprend des travaux colossaux. Enfin, je dis « il », mais vous avez compris que ce sont les ouvriers qui bossent, et lui qui habitera. Si bien qu’il n’a pas entendu les noms d’oiseaux dont mon voisin l’a affublé. Moi, mon luxe, c’est de pouvoir fuir le raffut en gagnant ma mansarde, à trois rues de là, pour travailler au calme quand l’autre nous les casse les bidules.

« Ma paire de bidules / Mes mollets mes rotules / Mes cuisses et mon cule / Sur quoi je m’asseyois. »

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Des voies obliques et imprévues

Si on veut tout savoir sur Montauban, on ne s’adressera pas à moi. Je n’écrirai pas son histoire, maison par maison. Quand bien même le ferais-je, on serait déçu. J’avais acheté L’île Saint-Louis, rue par rue, maison par maison de Jacques Hillairet (je suis fan) quand j’habitais ladite île. J’avais été déçu. Ce livre est une somme : il dit tout ; mais il ne dit pas grand-chose si on ne s’intéresse pas au bottin des têtes couronnées, aux mariages et aux successions. Si on n’est pas notaire. Plutôt que le nom des propriétaires successifs de chaque immeuble, et le détail des éléments d’architecture plus ou moins historiques (le garde-corps du premier étage : remarquable ; l’escalier : sans intérêt), j’aurais voulu savoir ce qui s’est passé dans les caves, et comment les mansardes ont été habités. J’aurais voulu savoir ce qu’il y a sous le papier peint. Questionner les petites cuillers*.

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Je suis pittoresque

Elle m’a pris en photo. Carrément. Parce que la cour où j’habite est jolie et qu’elle photographiait la cour, et que, moi, j’étais au milieu de cette cour, sortant de mon escalier. J’étais juste en face d’elle et elle m’a pris en photo, oui. Déjà qu’ils ne disent jamais bonjour, les touristes de ma cour (car nous ne sommes pas des êtres humains : nous sommes seulement des objets, meublant le décor qu’ils sont venus consommer), maintenant ils nous prennent en photo. Bon. Cela faisait longtemps déjà qu’ils photographiaient les fenêtres fleuries, les toits de zinc, les pavés gris et les chats en goguette : alors, poursuivant la logique, pourquoi ne pas me photographier, moi ? Un Parisien dans une cour : comme c’est pittoresque !

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Les mondes réels

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide ». Moi, la première fois que j’ai lu Aurélien (dont ceci est le début), j’habitais sur l’île Saint-Louis et j’avais trouvé amusant de faire connaissance avec ce voisin illustre qui n’existait pas, mais qui, d’un coup, pouvait se retrouver dans mon décor à moi, dans mon monde réel. La maison qu’habite Aurélien est sur la pointe de l’île, sur une placette qui s’appelle maintenant place Louis-Aragon – mais, « de mon temps », elle n’avait pas de nom.

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Prendre le bus (je me souviens de Noirmoutier et de Fontenay-sous-Bois)

J’ai acheté quelque chose d’absurde au vide-grenier. Comme si ma valise n’était pas déjà assez lourde, à cause des bouquins. Mais, j’aime les panneaux, les plaques de rue, quand les lettrages sont beaux. Et là, franchement, c’est beau.

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Une expression, une impression

Curieux, cette impression (cette expression) : être embrumé. Brumeux. Avoir un nuage coincé dans la tête, derrière les yeux. J’aurais tendance à utiliser cette image (qui est assez fidèle à la sensation que j’éprouve) aussi bien pour définir mon état présent (je traîne un petit rhume qui ralentit un peu mes neurones) que pour parler de ces autres jours où rien ne fonctionne dans le bon sens et où je pourrais pleurer à chaque instant. Mais ces jours-ci, non, je ne suis pas triste le moins du monde : c’est bien un nuage que j’ai dans la tête, pourtant, mais un nuage d’une autre sorte. Un nuage qui m’engourdit. Je me suis refroidi vendredi soir sur le boulevard Henri-IV — un courant d’air, ce boulevard — en allant chez nos anciens voisins du quai de Béthune pour un apéritif dînatoire (c’est comme ça qu’on dit). Chez D. et D. (alias Do & Di, tels qu’ils se nomment eux-mêmes), qui vivent en dessous de là où nous vivions, nous. Autour de la table, il y avait aussi C. et Y., évidemment — les voir est toujours un moment précieux : retourner quai de Béthune voir C. et Y., c’est un peu comme rendre visite à ses parents, le dimanche. Comme ce que j’imagine, en tout cas, de ce rituel, car mes parents à moi, quand ils étaient vivants, n’habitaient pas ensemble, donc je n’ai jamais « rendu visite à mes parents le dimanche »  — c’est seulement une expression (une impression). À chaque fois, C. nous raconte les petites histoires de l’immeuble et du quartier. L’immeuble qui se vide (il y a deux fois moins d’habitants aujourd’hui qu’il y a dix ans, quand nous étions nous aussi du nombre des habitants : à la place, combien d’appartement vides et combien de touristes ?) et le quartier qui n’est plus habité non plus, et de moins en moins habitable. C. et Y. sont les survivants d’un lieu où il faisait bon vivre, et où nous avons été heureux. La spéculation, les intimidations, la transformation à coup d’investissements délirants, et la soi-disant rénovation pour mieux se conformer aux désirs conformistes d’un tourisme toujours plus dévorant : tout cela, c’est à moi qu’on l’inflige ; à moi personnellement qu’on le fait subir. Je me sens attaqué dans mon corps. Ce n’est pas qu’une expression, c’est véritablement mon impression : parce que mon corps a vécu dans cet espace-là pendant des années (C. me dit toujours : « tu étais petit comme ça quand tu es arrivé » ; j’avais dix-huit ans, en réalité). Et attaqué dans ma tête : car tout ce en quoi je crois est démoli à vue d’œil dans une sorte de grande fête de plus en plus indécente. J’aime revenir dans cet immeuble, dans cette cour, dans ce petit cocon gardé en vie par la présence magique de C. et Y. — mais je n’aime plus revenir dans le quartier. Il me rend triste sans nostalgie (alors que cette nostalgie pourrait être belle) — triste, mais avec colère (et cela, c’est moche). Un écœurement. Triste tout de même, oui — ah, tiens, je disais pourtant, au début de ce billet, que triste je ne l’étais pas.

De la fenêtre qui était la nôtre, il y a près de dix ans.