Non pas l’éternité, mais le temps long

« C’est pourtant la meilleure saison pour le trouver », dit J.-E. en montrant les arbres nus. Pas une feuille pour gêner notre quête. Parfois, au sol, une touche jaune (les jonquilles) et ces fausses chenilles brunes (des chatons de bouleau ?). On s’est écartés du chemin en se fiant à la carte topographique IGN : il y a un château ruiné caché dans ce bois. Les restes d’une forteresse médiévale dans laquelle la forêt aurait poussé. La pierre mêlée aux arbres. En hiver, on devrait voir les pans de mur émerger… On cherche de notre mieux. On ne voit rien. Ou plutôt, si : la nature ; le soleil qui perce le ciel blanc — mais on le sent sur la peau, mieux qu’on ne le voit, car nous sommes dehors depuis 8 heures ce matin et le grand air commence à se faire sentir : ça chauffe sur les joues, ça tire un peu sur le front. On goûte une forme de liberté. C’est exactement pourquoi nous sommes venus ici : nous nous éloignons de Paris que nous aimons pourtant, car cette ville est violente au quotidien, et en ce moment plus que jamais. Ici, dans les bois : pas de masques, pas de flics.

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Je me souviens de Pompéi

J’avais envie de voir Lands End. C’est un endroit fou. Son nom veut dire : la fin de la terre. Littéralement : le Finistère. C’est à la pointe nord-ouest de la ville, où les falaises tombent directement dans l’océan : un paysage farouche comme on ne croirait pas en voir dans une métropole, si proche de la densité, de l’urbanité – c’est un peu comme si on quittait la dalle de La Défense et que, trois quarts d’heure de marche plus tard, on arrivait à Étretat.

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Pour ceux qui brûlent comme nous d’un si grand amour

Samedi, rentrant du cinéma où nous avons vu ce film si beau, Genèse — très simple et intense à la fois, beau comme tout, où j’étais heureux de voir tant de références à Salinger (me disant que ces adolescents intemporels, sans réseaux sociaux, tout entiers consacrés à la pureté de leurs sentiments, pouvaient être de leur époque ou de la mienne, ou d’une autre encore), touché par ce personnage habité par un besoin impérieux de lyrisme plutôt que de pathétique (s’exposer toujours, s’en prendre plein la gueule, se faire du mal avec panache plutôt que souffrir en silence, brûler de ses sentiments) — rentrant du cinéma, donc, et faisant un détour par la rue Sedaine, nous tombons sur L. qui sort, lui, de l’Industrie avec une amie. Il n’est pas rare que nous tombions sur L. : parfois à Beaubourg, ou bien rue de Charonne, ou ailleurs encore. L. est toujours une apparition. « Paris est tout petit », on le sait, « pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour » : il n’est pas grand non plus pour ceux qui aiment, comme nous, faire des détours par ses rues. Dimanche, c’est sur le boulevard de Ménilmontant que nous croisons A. (lui non plus, ce n’est pas la première fois que nous le trouvons sur notre route) : nous reprenons brièvement la conversation laissée vendredi soir, à la soirée Cafard. D’ailleurs, je viens de commencer à écrire un truc pour la revue — je le lui dis — et une image du film d’hier n’y est pas étrangère. Lundi après-midi : le temps est bon. J’avais envie de voir le square de Cluny — à cause d’un passage des Présents qui s’y rapporte —, je me casse le nez sur le portillon (façon de parler) et fais un détour par une librairie du boulevard Saint-Michel dont je dois taire le nom car je m’y suis rendu coupable d’une truanderie mineure, mais bien réelle (j’ai retiré l’étiquette d’un livre que je trouvais trop cher, pour le marchander à la caisse : qui n’a jamais fait cela, hein ?) — je le voulais vraiment, ce livre, à cause de cet œil bleu magnifique, mais six euros c’était trop. Cinq, d’accord. Et j’ai descendu le boulevard, l’œil était dans ma poche et regardait… quoi ?

David, André Dhôtel
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Les insurgés du faubourg (Luçon et ses ruines)

J’ai fini par acheter le livre au brocanteur de Luçon : c’est Paris et ses ruines. La couverture est abîmée, mais toutes les lithos à l’intérieur sont nickels. Et ça m’amuse, ces dégâts en couverture, comme une mise en abyme : le mot Paris resplendit, et les Ruines sont bousillées.

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La passerage existe

La passerage existe : j’en ai vu aujourd’hui.

Je suis forcé d’avouer qu’avant cette découverte, je n’en avais jamais vu. J’avais lu le nom « passerage des décombres (Lepidium ruderale) » dans une liste (pour être précis : dans l’inventaire floristique d’un relevé d’observation effectué à Paris) et je m’étais dit : voilà un titre. Je l’avais lu, donc. Mais vu, ce qui s’appelle vu, non, jamais.

C’est dans le village de Léhon, proche de Dinan, que je suis tombé sur elle. Le jardin de l’abbaye Saint-Magloire (grâce lui soit rendue) est aménagé à la mode médiévale, dans le genre « jardin de curé » ou « jardin de simples », avec des pancartes indiquant le nom — et parfois les vertus — des plantes cultivées.

Oh, bien sûr, je sais déjà ce qu’on me dira : cette passerage-là est une passerage-tout-court (Lepidium sativum), pas une passerage des décombres. N’empêche : je suis bien content de l’avoir vue.

Et puis, si ça se trouve, il y en avait aussi des passerages des décombres, à Léhon : dans les vestiges tout proches du château ruîné. C’est sur ces tas de pierres-là qu’elles prospèrent, dans les terrains vagues et les friches — mais aucune pancarte ne les signale. On doit seulement les deviner, ou bien les inventer.

Mario sur la colonne

Mario est tout seul, perché là-haut. Et ça lui plaît. Il n’y a personne pour l’embêter, et il a une vue terrible sur les environs. Il a du temps pour réfléchir et pour se raconter des histoires dans sa tête.

Quand il était petit, au début, Mario ne savait pas marcher. Alors il rampait dans le jardin, en pyjama, et il salissait ses coudes dans l’herbe grasse. Ses parents n’étaient pas méchants, ils le laissaient faire et tant pis pour les taches : ça partait au lavage. Tout au fond, vers la haie, Mario avait trouvé un truc dur qui affleurait dans la pelouse. C’était comme un caillou, en plus gros. C’était carré et ça ne dépassait pas beaucoup du sol : tout juste assez pour qu’un gosse comme lui l’aperçût. Il bava un peu dessus pour se rappeler l’endroit, avec l’intention d’y revenir. Les jours d’après, ça se voyait davantage : la pierre perçait de plus en plus et faisait une sorte de plate-forme. Mario, entre-temps, avait appris à s’asseoir : alors il s’assit dessus. Ses parents le trouvèrent sur son socle après l’avoir cherché des heures dans les bosquets (le jardin était grand) et ils s’étonnèrent de ce monolithe qui poussait dans leurs plates-bandes. Comme ils avaient l’esprit large, ils décidèrent que c’était une bonne chose que Mario s’intéressât si jeune à l’archéologie. Puis Mario commença à se déplacer à quatre pattes, c’était parfait pour grimper sur le chapiteau de la colonne (car c’était bien une colonne). Ensuite, il marcha, et il était grand temps qu’il s’y mît car le monument se développait à vue d’œil. Calé sur ses petits pieds, Mario s’étalait sur le sommet et se redressait en vacillant. Il s’installait dessus, debout.

Les parents avaient de l’imagination. Ils virent que le bloc de pierre grandissait en même temps que Mario, alors ils se dirent que le garçon et la colonne devaient être des espèces de jumeaux (mais de faux jumeaux, car ils ne se ressemblaient pas du tout). C’étaient des gens très cultivés, ils étaient ravis que leur môme ait pris pour sœur une colonne antique. Le petit allait nourrir une passion pour les débris lapidaires, c’était évident.

Mario n’allait pas à l’école, parce que c’était trop loin et qu’il n’aimait pas sortir de son jardin. Il apprit à lire en déchiffrant les lettres qui étaient gravées sur le fût de la colonne. Celle-ci était encore montée d’un cran, et on voyait clairement ce qui était écrit dessus. Il fit son latin en même temps : sa sœur ne s’exprimait que dans cette langue-là, alors il fallait bien. Il essaya, en retour, de lui apprendre des choses. Il racontait à sa jumelle ce qu’il savait sur la vie du jardin : les étourneaux qui volaient comme des fous et qui nichaient dans les hauteurs ; les immenses pins parasols qui grandissaient tout droit, comme les colonnes et les enfants ; et les courgettes qui faisaient de grandes fleurs jaunes qu’on mangeait à l’apéritif. Les oiseaux, les arbres et les fleurs avaient souvent des noms latins, et ça tombait bien pour sa sœur. Ils pouvaient papoter des heures.

Mario ne voyait plus beaucoup ses parents. Ils ne s’inquiétaient pas, tant qu’ils savaient que les jumeaux jouaient gentiment dehors. Peu à peu, il devint grand, et la colonne s’épanouissait aussi. Mais il avait beau être grand, il devait se hisser par les bras pour atteindre le plateau, ça lui faisait les muscles. Tant qu’à se donner du mal pour monter, il restait le plus longtemps possible en haut. Il aurait bien aimé porter sa frangine sur ses épaules à son tour, pour lui rendre la pareille et lui montrer comme le panorama était beau. Mais elle était trop lourde, et puis elle était figée dans le sol. Mario pensa alors qu’être jumeaux, ça ne voulait pas dire qu’il fallait faire exactement la même chose que l’autre, mais juste : être là pour l’autre, à sa manière. Ça le consola et ça fit disparaître ses derniers scrupules. Il passa presque tout son temps juché sur la tête de sa sœur.

Mario sur la colonne

Elle grandissait trop vite, Mario avait peur de ne pas pouvoir suivre. Il ne pourrait bientôt plus saisir le chapiteau de ses petites mains pour grimper. Il escalada la colonne en se disant que c’était le moment où jamais, et il avait vu juste car elle eut soudain une poussée de croissance. Elle monta de cinquante bons centimètres, sa base sortit de terre, et aussi son piédestal. C’était donc terminé pour elle, elle n’irait pas plus haut.

Mario ne s’ennuyait pas, sur son perchoir. Après quelques jours qu’il manquait à la table du dîner, les parents allèrent voir ce qui se passait au jardin. Il était temps, parce que leur fiston avait faim. Il ne voulut pas descendre. La vue était si belle, et il était certain qu’ici il serait tranquille. Le père ou la mère, selon les jours, lui portaient des vivres. En particulier des fleurs de courgette, parce que c’était le péché mignon de Mario. Ils lui montèrent aussi des livres pour préparer le concours de l’école d’archéologie. C’était un peu rébarbatif, mais Mario les lisait en entier quand même. Il oubliait quelquefois des détails et sa sœur lui soufflait les réponses, elle était calée sur le sujet.

Un jour, Mario devint un petit jeune homme. Il descendit de sa colonne et alla se présenter au concours d’archéologie. Il se planta. Les études, ce n’était pas vraiment son truc. Les parents pleurèrent un bon coup, et Mario leur expliqua pourquoi ils s’étaient trompés. Ce qu’il aimait le plus, c’était rester debout sur son socle pour regarder le monde, plutôt que ramper dans la poussière pour étudier les vieilles pierres. Évidemment il aimait bien sa colonne, mais quand elle le portait sur ses épaules il ne la voyait pas. Son horizon c’était le ciel et les oiseaux. Alors Mario s’inscrivit au concours de gardien de phare. Il ne le prépara pas beaucoup, mais il y croyait tellement fort qu’il décrocha le poste. Il embrassa ses parents, et puis sa sœur, mais il trouva que celle-ci était drôlement froide. Il était ému, et elle restait de marbre. C’était une sorte de pudeur.

Il est bien maintenant, Mario, perché en haut de sa colonne de pierre. Il regarde les mouettes depuis sa petite cabine. Il entend le fracas des vagues et, s’il regarde en bas, il les voit s’abîmer sur les rochers. Il allume la lumière le soir, il l’éteint le matin, et personne ne l’embête.

Antonin Crenn
Rome, novembre 2015
Publié dans L’ampoule no19 en mars 2016.

Les ruines ont des harmonies particulières

On ignore tout à fait depuis combien de temps les choses sont ainsi et, si on l’ignore, c’est parce qu’on ne cherche pas à le savoir. Une dizaine d’arches, un éboulis broussailleux.

On s’approprie les lieux. C’était un pont et ça ne l’est plus. On a comblé trois arches : de petites briques régulières, des bâches tendues de cordes. On vit dedans.

On s’interroge, un jour, et on se dit qu’autrefois c’était un pont de chemin de fer. Bon, on est bien avancés de le savoir. On a un charriot de supermarché dans lequel on a mis toutes ses affaires, et on le pousse pour rentrer chez soi.

De vieilles pierres. On ne dirait pas qu’on y est spécialement sensible. Ce sont des pierres. L’hiver, c’est froid et humide, et on en a assez des couvertures qui sentent le renfermé. Mais ce sont des pierres et c’est rassurant de les avoir au-dessus de soi, et à droite et à gauche, et derrière. Devant, on a fait une porte.

On aime bien l’herbe sur le dessus du pont. Ça pique les jambes, c’est gai. On peut dire qu’on a un jardin à soi, puisque personne n’y vient. C’est son jardin suspendu. On aime bien, oui.

On ignore tout à fait pendant combien de temps cela va durer. C’est une ruine, tout de même. Après la dernière arche, les pierres manquent. Ça tombe dans l’herbe. On trouve que c’est beau comme ça, comme si ça devait durer toujours. On se dit que les ruines ont des harmonies particulières avec le jardin.

Il y a un autre pont, derrière. Alors on comprend mieux pourquoi celui-ci ne sert pas. L’autre est bien droit, il marche bien. Le tramway passe dessus et les gens l’utilisent pour aller au bureau.

On a mis des arbres pour border la voie du tramway, ça fait de l’ombre sur le jardin. En été, c’est bien, c’est doux. Ça rafraîchit l’après-midi. Le matin, on a l’ombre des immeubles de l’autre côté. Ils poussent vite dans le quartier. Il sont tout de verre et on se voit dedans.

C’est un pont de pierre, c’est solide, et en même temps c’est une cabane, on sait que ça va disparaître. On prendra le charriot avec toutes les affaires et on s’en ira.

On a fait des immeubles tout en verre, en face, et les pierres s’y reflètent. Si on se met à un endroit spécial, on peut voir le pont dedans comme s’il se continuait à l’infini. Alors on ne voit plus le bout qui manque, mais juste les arches qui se répètent.

Et on se dit que les ruines ont des harmonies particulières, oui.

 

Antonin Crenn
Boulevard Masséna, Paris, juillet 2014.

 
Texte paru dans la revue Ce qui reste le 11 novembre 2014.

 

Senlis, août 2009
photo : Senlis, août 2009.