Liste : livres lus en juin 2021

Louis Aragon. Anicet ou le panorama, roman.
Raymond Queneau. Le vol d’Icare.
Michèle Audin. Oublier Clémence.
Michèle Audin. Cent vingt et un jours.
Thomas Cadène & seize dessinateurs. Les autres gens, 1.
Jérôme Poloczek. Presque poèmes.
Julien Thèves. Le pays d’où l’on ne revient jamais.
Vladimir Nabokov. La défense Loujine.
Riad Sattouf. L’Arabe du futur, 2.

Disons, pour simplifier : « quand nous étions jeunes »

Je ne l’avais pas remarqué, la dernière fois que je suis sorti à Pierre-et-Marie-Curie : il y a un très beau Bar du Métro. J’ai pourtant l’œil pour ces choses-là, d’habitude. Il y a dix ans, j’avais voulu n’en rater aucun : j’avais photographié trente-deux établissements nommés « Au Métro » situés à la sortie d’une station : la série est sur cette page. J’avais été jusqu’à Levallois, jusqu’à Asnières, même. Mais ce bar à Ivry m’avait échappé. Sur Street View, je remonte le temps : en mai 2008, la terrasse était installée ; depuis 2014, le rideau de fer est baissé. Quand j’ai entrepris cette collection en 2010, le bar était-il ouvert ou fermé ? Sur la porte de l’immeuble, du côté de la rue Celestino-Alfonso, sont affichés des permis de construire et, sans doute, de démolir. Je n’ai pas traversé l’avenue pour les lire en détail. Je pense à Queneau, Courir les rues : « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse. » Mais c’est trop difficile, ça va trop vite, on en rate forcément.

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Y avait des mouflets dans son armée, à Napoléon ?

Un hussard, c’est un soldat à cheval qui porte un shako et un dolman. Un shako, c’est une sorte de képi orné d’une plume, qu’on appelle un casoar. Quant au dolman, c’est une veste très ajustée à la taille, ornée de brandebourgs. Et un brandebourg, c’est une variété de passement sophistiqué. Vous voyez : je me renseigne.

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Je ne suis pas entraîné

J’ai demandé à J.-E. de nouer mon bras en écharpe pour lui éviter de bouger. La précaution est peut-être inutile, mais c’est l’époque qui veut ça : limiter les risques est devenu le maître-mot. Ce que j’appelais une « fatigue au poignet » commence à monter dans le coude et, tout à l’heure, j’ai senti deux ou trois fois une aiguille se ficher dans mon épaule, entre un os et un autre (je ne connais pas leur nom). Je ne voudrais pas qu’une tendinite s’installe, car je sais que c’est long à disparaître. J’ai fait une recherche : une tendinite, ça arrive quand on force un peu trop, par exemple quand on abuse du tennis alors qu’on n’y est pas entraîné. Qu’on a tapé des balles quatre heures de suite en oubliant de s’hydrater. Et ce n’est pas précisément mon cas, pour être sincère. Ma journée-type en ce moment consiste plutôt à passer du canapé au lit et inversement. La chaise, seulement pour les repas : quand J.-E. a débarrassé la table de son ordinateur et de ses codes Dalloz. Et je m’hydrate suffisamment. C’est même ma seule distraction : me servir un verre d’eau à la cuisine, c’est un peu comme une fête.

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La pierre pense où votre nom s’inscrit

Les noms des gens : des noms du pays, qui sonnent occitan. Et des prénoms : des Antonin plus souvent qu’ailleurs. En disant bonjour à quelqu’un, je m’aperçois que c’est le premier mot que je prononce à voix haute ce matin. Il me répond bonjour ; c’est le gardien du cimetière. Je parcours les allées pour faire connaissance avec des Montalbanais que je ne rencontrerai pas en ville : les Montalbanais morts. Et avec d’autres morts, qui n’étaient pas montalbanais quand ils étaient vivants. Par exemple, ces soldats allemands de 14-18. Ce qu’ils faisaient ici, je ne sais pas. Je remarque que beaucoup de morts habitent dans des tombeaux en briques roses, comme les maisons de la vieille ville. Je lis les noms gravés dans la pierre : pour savoir qui sont ces gens, leur nom ne suffit pas. Mais, pour savoir qui sont ceux que je croise dans le monde vivant, leur visage ne suffit pas non plus.

À l’horizon, une cheminée d’usine. Et des grues. Je me dis : « Ils sont en train de démolir une usine. » Je me dis : « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse*. » Je fais le tour du cimetière, je me faufile par cette porte. C’est un tas de sable, et puis un arbre. Sur mon plan de 1981, à cet emplacement, il est écrit : E.R.G.M. A.L.A.T.–AÉRO. Ah bon. C’était un truc militaire, d’après ce que j’ai compris. Demain ce seront des appartements et même, tenez-vous bien, des « villas ».

Je remonte sur mon vélo jaune, je file sur la piste : ici, c’était une voie de chemin de fer. Elle aussi est représentée sur mon plan. J’atteins la gare (feue la gare) de Montauban-Ville-Nouvelle, qui est aujourd’hui une salle de spectacle. Dans la bordure de ce qui fut le quai de la station, des empreintes de mains dans le ciment. À qui sont ces mains ? Ces marques m’intriguent. C’est le geste originel, celui d’avant l’écriture : c’est Lascaux sur le quai d’une gare désaffectée. Mais ce sont des mains récentes, sans doute. Et, d’ailleurs, elles sont accompagnées d’écriture : je m’en aperçois dans un second temps, car les mots sont difficilement lisibles. J’essaie de déchiffrer, en vain. Ils ont été inscrits maladroitement dans la couche pâteuse du ciment frais, puis usés par quelques années. Pour savoir qui sont les gens (à qui sont les mains), « un nom ne suffit pas », disais-je. Mais un nom, ce serait déjà ça.

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

Aragon, « La guerre et ce qui s’ensuivit »

Avant de rentrer chez moi, je passe voir le monument de Bourdelle. Le fameux monument auquel je pensais, quand je ne connaissais pas Montauban et qu’on me disait « Montauban ». Ce monument : une sculpture, un bronze, une œuvre d’art. Oui, une œuvre d’art. Mais aussi : un monument aux morts – tout de même ! C’est sa vocation : il rend hommage aux morts… À quels morts ? À ceux dont le souvenir s’efface, à ceux dont le nom s’inscrit dans la pierre, dit le poème. À ceux dont le nom, inscrit dans la pierre, persiste longtemps après que le souvenir s’est effacé… mais qui finit tout de même par s’effacer, aussi. Déjà vous n’êtes même plus un mot d’or sur nos places… Car le seul nom lisible, sur ce monument aux morts, c’est celui du sculpteur.

* Raymond Queneau, Courir les rues

Liste : lectures de janvier 2020

Annie Dillard. Apprendre à parler à une pierre.
Mathias Énard. Zone.
Mario Cyr. Nuit claire comme le jour.
Amélie Lucas-Gary. Hic.
Marie-Hélène Lafon. Sur la photo.
Arnaud Gosselin. Les abeilles noires de l’île d’Ouessant.
Paul Nizon. Chien.
Antoine Wauters. Pense aux pierres sous tes pas.
Raymond Queneau. Le dimanche de la vie.
Gabriella Zalapì. Antonia.

Une amphionie sans le savoir

« À quoi ça sert, ce qu’on fait avec vous ? demande un petit malin.
— Est-ce que ça t’a plu d’écrire ton histoire ? je demande à mon tour.
— Ben oui !
— Et les histoires des autres, que je viens de lire, tu as aimé ?
— Oui.
— Voilà, ça sert à ça. »

On se fait plaisir en écrivant, en lisant et en écoutant. C’est tout, et c’est déjà pas mal. J’ai dit aux sixième que, ce matin, nous ferions tout le contraire de la semaine dernière. Ils avaient écrit une fiction par groupes de trois, en prenant comme point de départ un lieu fixe. Aujourd’hui ils écriront un poème, seul, à partir des choses réellement vues et ressenties, ce matin, en arrivant au collège. Un trajet. Des impressions en mouvement, dans la ville. Je n’ai pas prononcé devant eux le mot amphionie* que Guillaume Marie m’a appris, mais je l’ai pensé très fort. J’avais apporté quelques exemples : des poèmes de Queneau dans Courir les rues par exemple, mais les seules références que je leur ai lues, finalement, sont des poèmes de Guillaume. Un petit bout de En pente douce et un extrait de cette Amphionie, donc, écrite avec Samuel Deshayes sur l’avenue Denfert-Rochereau. Un petit malin (encore un) connaissait la place Denfert-Rochereau : il a reconnu le lion. Alors il a fait quoi ? Il a fait le malin.

Je suis arrivé en avance, exprès, pour faire au café le jeu que j’allais leur demander de faire, eux, en classe. Vérifier que ça marchait. Parce que, si ça marchait sur moi, il n’y a pas de raison que ça ne marche pas sur eux. Au chaud et au sec, au Terminus de Saint-Denis, j’ai repensé au trajet tout juste effectué, et écrit ce truc à propos d’oiseaux. (Je vous l’avais déjà dit, que l’architecture du collège dessinait la forme d’une colombe ?)

Ils voient plein de trucs, les sixième de Saint-Denis, sur le trajet du collège. Ils ont dessiné ces trucs, et placé des mots dessus. Des mots pour désigner les choses, décrire les mouvements, nommer les émotions. Les joies, les impatiences, les inquiétudes, les dégoûts. Puis ils ont pioché parmi ces mots, ils les ont complétés par d’autres, ils ont fait un poème. Ils ont fait une Amphionie sans le savoir, comme M. Jourdain avec sa prose. Une Amphionie dionysienne, dirais-je même, si je ne craignais pas de paraître snob.

* Le mot vient d’Apollinaire : à partir du mythe d’Amphion, qui construit une ville avec son chant, il invente cet art de se promener dans la ville « de façon à exciter des sentiments ressortissant au beau et au sublime, comme le font la musique, la poésie, etc. » « Pour Guillaume Apollinaire, une amphionie est une promenade dans la ville pas forcément mélancolique, Queneau la mélancolise », écrit Jacques Jouet dans La Ville provisoire. Et de citer Queneau : « Le Paris que vous aimâtes / n’est pas celui que nous aimons / et nous nous dirigeons sans hâte / vers celui que nous oublierons. » (Merci Guillaume)

Masculin / féminin (Paris est tout petit)

J’envoie cette photo à G. alors que je marche sur le boulevard Saint-Germain. Je lui écris : « le poulpe du boulevard Saint-Germain », parce que je passe devant cette devanture tandis que j’ai rendez-vous avec lui, et parce qu’il vient de me faire lire une nouvelle dans laquelle il est question d’un poulpe et de son tentacule (parce que « tentacule » est masculin et que, comme je le lui fais remarquer : ça tombe bien). Il me répond : « Moi, j’ai trouvé une licorne » et, en effet, sur la table du café de la rue Champollion où il m’attend, il y a La licorne de Pierre Herbart – la première fois qu’on s’est rencontrés, boulevard Saint-Germain, c’était Contre-ordre sur la table, et c’était moi qui le lisais.

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Ne surtout pas les démêler (l’intention et l’influence)

J’avais écrit une note d’intention, pour justifier mon envie de faire cette résidence, mon projet d’écrire ce roman. À l’époque, mon personnage s’appelait Martin (comme dans le Héros) — maintenant, il s’appelle Théo — et j’avais écrit ça :

Martin est au bord du canal avec un groupe d’amis. Les amis se baignent dans le canal, comme c’est désormais permis de le faire à Paris (nous sommes bien dans une description réaliste d’aujourd’hui). En marge du groupe, le garçon du septième étage : il se tient éloigné de l’eau, car il ne sait pas nager. La soirée s’étire : on se promène au bord de l’eau, on franchit les ponts, le groupe d’amis se dilate, forme de petites grappes.

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