Je ne suis pas entraîné

J’ai demandé à J.-E. de nouer mon bras en écharpe pour lui éviter de bouger. La précaution est peut-être inutile, mais c’est l’époque qui veut ça : limiter les risques est devenu le maître-mot. Ce que j’appelais une « fatigue au poignet » commence à monter dans le coude et, tout à l’heure, j’ai senti deux ou trois fois une aiguille se ficher dans mon épaule, entre un os et un autre (je ne connais pas leur nom). Je ne voudrais pas qu’une tendinite s’installe, car je sais que c’est long à disparaître. J’ai fait une recherche : une tendinite, ça arrive quand on force un peu trop, par exemple quand on abuse du tennis alors qu’on n’y est pas entraîné. Qu’on a tapé des balles quatre heures de suite en oubliant de s’hydrater. Et ce n’est pas précisément mon cas, pour être sincère. Ma journée-type en ce moment consiste plutôt à passer du canapé au lit et inversement. La chaise, seulement pour les repas : quand J.-E. a débarrassé la table de son ordinateur et de ses codes Dalloz. Et je m’hydrate suffisamment. C’est même ma seule distraction : me servir un verre d’eau à la cuisine, c’est un peu comme une fête.

Je n’ai pas applaudi, à 20 heures, les travailleurs en première ligne. J’ai gardé le bras en écharpe. De la dernière ligne où je me situais déjà, je suis passé encore un rang derrière. Simple principe de précaution, dis-je à J.-E. : « Pour ne pas te faire subir mes plaintes si je me fais vraiment mal. »

Je lui promets aussi de ne pas être insupportable devant le film : il est d’accord pour qu’on voit Zazie dans le métro pour la centième fois et je m’engage à ne pas anticiper tous les dialogues à voix haute.

Je fais fait un peu d’exercice physique en marchant jusqu’à la Biocoop de la rue Boulle, un jour sur deux. Et une fois au Monoprix, où je me suis perdu dans les rayons. En traversant la cour, j’interromps la partie de badminton de mes voisins. Mais moi, de tennis, point.

Dans les rubriques « Hygiène pratique » et « Les conseils du médecin » de mon Mémento Larousse, je cherche « Tendinite » et « Articulations ». Il n’y a pas.

Éphélides (taches de rousseur). Éviter le soleil, porter des chapeaux à larges bords. Frictionner, matin et soir, avec une solution de sublimé à 1 gramme pour 500 d’eau ; appliquer, la nuit, de l’emplâtre de Vigo, et enlever, le matin, l’emplâtre avec du cold-cream ou du beurre frais, mettre ensuite de la vaseline avec de la poudre d’amidon.

Peut-on faire confiance à des gens qui préfèrent se brûler la peau au mercure plutôt que d’assumer leurs jolies taches de rousseur ? Ils sont fous.

Certes, je ne fais pas de tennis, mais un peu de gymnastique pour ne pas moisir. Peut-on faire confiance à des gens qui proposent cette figure, dessinée en bas à droite de la planche, comme un « exercice d’assouplissement » ? Ils sont marrants.

Assis en tailleur, l’ordinateur posé devant moi : quand j’écris, mes avant-bras reposent entièrement sur mes cuisses, et mes mains sur le clavier : elles ne restent pas en suspension, comme parfois au-dessus de mon bureau. Aucune tension superflue ne s’exerce sur mes articulations. Alors, c’est quoi le problème ?

Il est vrai que je ne suis pas assez (pas du tout) entraîné au tennis. Mais je ne suis pas entraîné non plus à rester enfermé.

La pierre pense où votre nom s’inscrit

Les noms des gens : des noms du pays, qui sonnent occitan. Et des prénoms : des Antonin plus souvent qu’ailleurs. En disant bonjour à quelqu’un, je m’aperçois que c’est le premier mot que je prononce à voix haute ce matin. Il me répond bonjour ; c’est le gardien du cimetière. Je parcours les allées pour faire connaissance avec des Montalbanais que je ne rencontrerai pas en ville : les Montalbanais morts. Et avec d’autres morts, qui n’étaient pas montalbanais quand ils étaient vivants. Par exemple, ces soldats allemands de 14-18. Ce qu’ils faisaient ici, je ne sais pas. Je remarque que beaucoup de morts habitent dans des tombeaux en briques roses, comme les maisons de la vieille ville. Je lis les noms gravés dans la pierre : pour savoir qui sont ces gens, leur nom ne suffit pas. Mais, pour savoir qui sont ceux que je croise dans le monde vivant, leur visage ne suffit pas non plus.

À l’horizon, une cheminée d’usine. Et des grues. Je me dis : « Ils sont en train de démolir une usine. » Je me dis : « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse*. » Je fais le tour du cimetière, je me faufile par cette porte. C’est un tas de sable, et puis un arbre. Sur mon plan de 1981, à cet emplacement, il est écrit : E.R.G.M. A.L.A.T.–AÉRO. Ah bon. C’était un truc militaire, d’après ce que j’ai compris. Demain ce seront des appartements et même, tenez-vous bien, des « villas ».

Je remonte sur mon vélo jaune, je file sur la piste : ici, c’était une voie de chemin de fer. Elle aussi est représentée sur mon plan. J’atteins la gare (feue la gare) de Montauban-Ville-Nouvelle, qui est aujourd’hui une salle de spectacle. Dans la bordure de ce qui fut le quai de la station, des empreintes de mains dans le ciment. À qui sont ces mains ? Ces marques m’intriguent. C’est le geste originel, celui d’avant l’écriture : c’est Lascaux sur le quai d’une gare désaffectée. Mais ce sont des mains récentes, sans doute. Et, d’ailleurs, elles sont accompagnées d’écriture : je m’en aperçois dans un second temps, car les mots sont difficilement lisibles. J’essaie de déchiffrer, en vain. Ils ont été inscrits maladroitement dans la couche pâteuse du ciment frais, puis usés par quelques années. Pour savoir qui sont les gens (à qui sont les mains), « un nom ne suffit pas », disais-je. Mais un nom, ce serait déjà ça.

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

Aragon, « La guerre et ce qui s’ensuivit »

Avant de rentrer chez moi, je passe voir le monument de Bourdelle. Le fameux monument auquel je pensais, quand je ne connaissais pas Montauban et qu’on me disait « Montauban ». Ce monument : une sculpture, un bronze, une œuvre d’art. Oui, une œuvre d’art. Mais aussi : un monument aux morts – tout de même ! C’est sa vocation : il rend hommage aux morts… À quels morts ? À ceux dont le souvenir s’efface, à ceux dont le nom s’inscrit dans la pierre, dit le poème. À ceux dont le nom, inscrit dans la pierre, persiste longtemps après que le souvenir s’est effacé… mais qui finit tout de même par s’effacer, aussi. Déjà vous n’êtes même plus un mot d’or sur nos places… Car le seul nom lisible, sur ce monument aux morts, c’est celui du sculpteur.

* Raymond Queneau, Courir les rues

Liste : lectures de janvier 2020

Annie Dillard. Apprendre à parler à une pierre.
Mathias Énard. Zone.
Mario Cyr. Nuit claire comme le jour.
Amélie Lucas-Gary. Hic.
Marie-Hélène Lafon. Sur la photo.
Arnaud Gosselin. Les abeilles noires de l’île d’Ouessant.
Paul Nizon. Chien.
Antoine Wauters. Pense aux pierres sous tes pas.
Raymond Queneau. Le dimanche de la vie.
Gabriella Zalapì. Antonia.

Une amphionie sans le savoir

« À quoi ça sert, ce qu’on fait avec vous ? demande un petit malin.
— Est-ce que ça t’a plu d’écrire ton histoire ? je demande à mon tour.
— Ben oui !
— Et les histoires des autres, que je viens de lire, tu as aimé ?
— Oui.
— Voilà, ça sert à ça. »

On se fait plaisir en écrivant, en lisant et en écoutant. C’est tout, et c’est déjà pas mal. J’ai dit aux sixième que, ce matin, nous ferions tout le contraire de la semaine dernière. Ils avaient écrit une fiction par groupes de trois, en prenant comme point de départ un lieu fixe. Aujourd’hui ils écriront un poème, seul, à partir des choses réellement vues et ressenties, ce matin, en arrivant au collège. Un trajet. Des impressions en mouvement, dans la ville. Je n’ai pas prononcé devant eux le mot amphionie* que Guillaume Marie m’a appris, mais je l’ai pensé très fort. J’avais apporté quelques exemples : des poèmes de Queneau dans Courir les rues par exemple, mais les seules références que je leur ai lues, finalement, sont des poèmes de Guillaume. Un petit bout de En pente douce et un extrait de cette Amphionie, donc, écrite avec Samuel Deshayes sur l’avenue Denfert-Rochereau. Un petit malin (encore un) connaissait la place Denfert-Rochereau : il a reconnu le lion. Alors il a fait quoi ? Il a fait le malin.

Je suis arrivé en avance, exprès, pour faire au café le jeu que j’allais leur demander de faire, eux, en classe. Vérifier que ça marchait. Parce que, si ça marchait sur moi, il n’y a pas de raison que ça ne marche pas sur eux. Au chaud et au sec, au Terminus de Saint-Denis, j’ai repensé au trajet tout juste effectué, et écrit ce truc à propos d’oiseaux. (Je vous l’avais déjà dit, que l’architecture du collège dessinait la forme d’une colombe ?)

Ils voient plein de trucs, les sixième de Saint-Denis, sur le trajet du collège. Ils ont dessiné ces trucs, et placé des mots dessus. Des mots pour désigner les choses, décrire les mouvements, nommer les émotions. Les joies, les impatiences, les inquiétudes, les dégoûts. Puis ils ont pioché parmi ces mots, ils les ont complétés par d’autres, ils ont fait un poème. Ils ont fait une Amphionie sans le savoir, comme M. Jourdain avec sa prose. Une Amphionie dionysienne, dirais-je même, si je ne craignais pas de paraître snob.

* Le mot vient d’Apollinaire : à partir du mythe d’Amphion, qui construit une ville avec son chant, il invente cet art de se promener dans la ville « de façon à exciter des sentiments ressortissant au beau et au sublime, comme le font la musique, la poésie, etc. » « Pour Guillaume Apollinaire, une amphionie est une promenade dans la ville pas forcément mélancolique, Queneau la mélancolise », écrit Jacques Jouet dans La Ville provisoire. Et de citer Queneau : « Le Paris que vous aimâtes / n’est pas celui que nous aimons / et nous nous dirigeons sans hâte / vers celui que nous oublierons. » (Merci Guillaume)

Masculin / féminin (Paris est tout petit)

J’envoie cette photo à G. alors que je marche sur le boulevard Saint-Germain. Je lui écris : « le poulpe du boulevard Saint-Germain », parce que je passe devant cette devanture tandis que j’ai rendez-vous avec lui, et parce qu’il vient de me faire lire une nouvelle dans laquelle il est question d’un poulpe et de son tentacule (parce que « tentacule » est masculin et que, comme je le lui fais remarquer : ça tombe bien). Il me répond : « Moi, j’ai trouvé une licorne » et, en effet, sur la table du café de la rue Champollion où il m’attend, il y a La licorne de Pierre Herbart – la première fois qu’on s’est rencontrés, boulevard Saint-Germain, c’était Contre-ordre sur la table, et c’était moi qui le lisais.

Dans la rue Champollion passent un garçon et une fille : « ce sont des amis », me dit G. Alors il leur fait signe, et on cause : ils vont voir un film dans le cinéma d’en face, un film de Godard grâce auquel ils sauront, tout à l’heure, deux ou trois choses à propos d’elle. Je parle à G. de mon expérience vendéenne (il connaît bien la Vendée, lui aussi, parce que le monde est petit), de ce sentiment qui m’est tombé dessus inévitablement, parfois (« qu’est-ce que je fous là ? ») et des rencontres magiques qui ont eu lieu, souvent. Et de cette autre rencontre magiquissime, à Lourdes avec Guillaume.

Dans la rue Champollion passe un garçon à qui je tape sur l’épaule : c’est B. Il me dit : « Tiens, ça c’est Paris : se rencontrer par hasard, comme l’autre jour avec L. » (parce que Paris est tout petit, on le sait). Il va voir un film dans l’autre cinéma d’en face, qui est l’occasion pour moi de me rappeler Varsovie, parce que c’est un film de Wajda. Il boit une bière avec nous à toute vitesse, pour ne pas rater sa séance.

On parle, avec G., de cette nouvelle avec le poulpe, et d’un truc gentiment érotique que j’avais écrit il y a des années, publié dans une revue au nom d’un autre animal aquatique, féminin celui-là (puisque c’est explicitement du genre femelle qu’il s’agit dans le titre), qui mettait en scène un personnage nettement inspiré d’un gars qui existe en vrai, et qui s’appelle C., comme le personnage de G. Mais de tentacule, dans cette nouvelle, point. La coïncidence s’arrête là.

Et moi qui parlais à G. de Lourdes, je reçois un message de Philippe adressé à Guillaume et à moi, dans lequel il nous dit qu’une lectrice (je vois très bien qui, évidemment) lui a parlé de nous à la Biocoop de Lourdes. Que la magie continue d’opérer, quoi. Je suis ému aussitôt, et les deux pintes que j’ai bues m’autorisent à l’exprimer plus facilement encore (comme si j’avais besoin de ça). Je suis troublé aussi, parce que Philippe dit « la Biocoop », et il a raison de le faire, mais moi je dis toujours « le Biocoop » et, un peu plus tôt dans la journée, en faisant mes courses au Biocoop de la rue Bréguet, j’ai rencontré S. qui m’a répondu, quand je lui ai demandé comment elle allait : « tu vois, je contemple les légumes de la Biocoop », et elle a eu raison de le faire. Ça ne m’a même pas étonné de la rencontrer là, alors qu’on ne se croise jamais dans le quartier, parce que Paris est tout petit. Et non pas : toute petite – même si on est tenté, souvent, de dire Paris au féminin, comme tentacule, mais on a tort de le faire, car c’est bien mon beau Paris que dit Queneau, et Paris est tout petit que dit Prévert, oui oui, tout petit.