Je pense à la maison manquante

« Quand tu entres par la cour, ici c’est le premier étage. Mais, nous, on dit que c’est le deuxième, parce qu’on entre par la rue d’en bas », m’explique D. en me montrant les beaux salons. Puis on visite les caves voûtées, on traverse cette fameuse rue, on fait le tour du cloître, on dit bonjour aux jardiniers, on dit bonjour à la police municipale.

J’ai visité le centre de documentation. Il y a sûrement déjà des petits bouts de moi dans ces rayonnages : dans les collections de la presse locale (on m’y a vu, au début du printemps). Bientôt, on classera ici une copie de ma convention de résidence, qui partira peut-être au service des Archives dans quelques années, quand elle sera trop vintage pour continuer de squatter cet étage de l’Hôtel de Ville.

Derrière les rayonnages métalliques, une niche dans le mur. Des documents anciens sont planqués là. Des pépites, peut-être. « Mais aussi des trucs sans intérêt », me dit K., en précisant qu’il faut voir si des papiers intéressants ne seraient pas glissés dedans. Par exemple, celui-ci, entre deux pages d’un grimoire rébarbatif, genre Statut du Fonctionnaire ou Recueil des actes administratifs du département du Tarn-et-Garonne :

Journée du 9 janvier 1946
Le garde X [c’est moi qui censure] à M. Le Maire
J’ai l’honneur de vous rendre compte que le fils de Mme Y [idem] 35 faubourg Toulousain, âgé de 6 ans, est toutes les journées dans les rues en train de traîner, et fait les commissions à sa mère, qui travaille.
D’après les voisins son père a été écroué pour vol.
Je vous demande si l’on ne pourrait pas arrêter cet état de choses et faire envoyer l’enfant à l’école.
Le garde du quartier

Peut-être que cet homme fait seulement son devoir (qu’est-ce que c’est, un garde de quartier ?), mais j’éprouve une sorte d’a priori négatif envers lui, car on m’a appris que ce n’était pas beau de dénoncer. Et puis, à cause de la date : début 1946. Il y a comme un climat, disons.

On retourne le papier : Oh ! Surprise ! Une carte des Pyrénées ! Et voilà que notre homme marque un point : moi aussi, j’aime les cartes géographiques. « Als Schiesskarte nicht geeignet » : c’est de l’allemand. Je ne lis pas l’allemand. Je tape ça dans Google. « Ne convient pas comme Carte de tir », me dit le traducteur automatique. C’est une carte de la Wehrmacht, me dit Google Images.

Certes, cet homme a le droit de posséder une carte de la Wehrmacht, de la découper en petits bouts et d’utiliser le verso pour sa correspondance, par souci de développement durable (le recyclage) ou de pragmatisme (la pénurie de papier). Mais tout de même : début 1946. Il y a comme un climat, disais-je.

Et l’adresse : 35, faubourg Toulousain (aujourd’hui : avenue Marceau-Hamecher). Je veux voir la maison de Mme Y. Je parcours Street View : je trouve le numéro 31, puis le numéro 37. Entre les deux, rien. Alors, je prends de la hauteur : je survole le quartier. Derrière, les voies de chemin de fer. Un espace vide, un trou, un manque. Les traces de quelque chose. Je pense à la Maison manquante de Boltanski, à Berlin – à cause du climat, sans doute.

Si vous saviez écrire, je ne vous aurais pas fait cette observation

Le soldat Joseph Soubeirol est en garnison à Anvers (département des Deux-Nèthes). Son père doit lui envoyer vingt-quatre francs, on ne sait pas pourquoi. Anvers, c’est très loin de Montauban. J’ignore comment on envoie de l’argent par la poste en 1808, mais le négociant Mayniel-Lestiol, lui, connaît ces choses-là. Il se rend au bureau de poste (le bordereau fait foi) pour y déposer vingt-trois francs et soixante-huit centimes (il a déduit ses frais) à l’attention de Joseph Soubeirol. Il lui écrit, de la part du père, pour lui expliquer comment toucher ses sous auprès du directeur de la poste d’Anvers : « Par précaution, vous aurez soin de prendre un chef de votre compagnie pour que le susdit directeur soit assuré que c’est à vous même qu’il fait ce payement. Si vous saviez écrire, je ne vous aurais pas fait cette observation. »

Trois mois plus tard, Joseph Soubeirol n’a pas répondu. Dans la correspondance de Mayniel-Lestiol, je lis la copie de cette lettre qu’il lui envoie le 13 mai : « Votre père ni moi n’avons reçu aucune de vos lettres depuis le 30 décembre dernier, écrite d’Anvers. Il faut que vous ayez oublié d’écrire, que vous soyez parti, que vous ayez été malade ou que vous le soyez encore… Il a couru ici le bruit, par la voie de quelque soldat, que vous aviez eu à Anvers la petite vérole. Comme dans votre enfance vous n’avez pas eu cette maladie, votre père et moi croyons bien que vous… (illisible) Vous devez être encore à l’hôpital d’Anvers, convalescent de cette maladie. Comment qu’il en soit, votre père, mère et sœurs vous prient d’écrire pour les tranquilliser sur votre existence de la petite vérole, et si vous avez bien ces 24 francs. Tous vos parents se portent bien et (illisible) que notre bon Empereur vous fasse donner le congé absolu par rapport au grand besoin qu’ils auraient de vous pour travailler. »

Je suis ému, inquiet. Je parcours avec fébrilité les pages suivantes du registre. Mais ces deux lettres étaient des exceptions : le reste de la correspondance est froidement commercial. C’est le journal des expéditions de marchandises effectuées par Mayniel-Lestiol aux quatre coins du département – et je ne parle plus des Deux-Nèthes, mais du Lot, dont Montauban était encore une sous-préfecture.

Je ne connais pas la suite. Le soldat a-t-il touché ses vingt-trois francs soixante-huit ? A-t-il succombé à la petite vérole, ou aux campagnes militaires ? La maladie le menace, elle est redoutable. Et notre bon empereur l’est aussi, car « nous sommes en guerre », ne l’oublions pas.

Si vous avez des nouvelles de Joseph Soubeirol, surtout, n’attendez pas. Rassurez-moi.

On fait des efforts, chacun de notre côté

Un petit garçon pose une question, je l’entends mal, il est au fond de la classe. Alors il se lève, s’approche de la caméra. Il répète. Je l’entends mieux, mais je ne le vois pas très bien. L’image est brouillée. Si je le rencontrais dans la rue, une heure plus tard, je serais incapable de le reconnaître. Nous sommes séparés. D’un côté il y a moi, petit soldat de la startup nation parlant à mon ordinateur ; de l’autre côté il y a eux, dignes représentants de la nation apprenante. On fait des efforts, chacun de notre côté, mais rien à faire : je préfère les enfants réels aux enfants pixellisés.

Je leur ai expliqué comment on explorerait la ville et le temps pour inventer une histoire. Je leur ai montré ce plan tellement bizarre : on se déplacerait dans une ville faite de volumes pointus, de figures géométriques monumentales, de zones de couleurs. À propos d’un autre plan, je dis : « J’aimerais être un bonhomme Playmobil pour me promener entre ces maisons, passer ce pont, marcher dans ces herbes hautes. »

Dans la vraie vie, je passe ce pont sur le Tescou. Au jardin des Plantes, une fille avec un sac à dos me demande où est la gare. Je lui explique qu’il faut traverser le Tarn, soit par le Pont-Vieux, soit par le Pont-Neuf : « L’un ou l’autre, c’est kif-kif. » Et je lui montre le plan sur mon téléphone.

Hier, sur CFM radio avec Natacha, j’ai parlé avec Rémy Torroella en vrai, ensemble dans le même studio, après plusieurs échanges au téléphone au début du printemps. J’ai dit des trucs sur la petite histoire embarquée dans la grande, celle avec sa grande hache ; les petites choses qui ne laissent pas de trace, à l’ombre des monuments. Ce n’est pas moi qui provoquerai le Grand Soir – moi, j’écris des petites histoires.

À propos de la révolution, Cesare Pavese dans Le métier de vivre :

Moi, je dois me contenter de la plus minime découverte contenue dans chaque poème pris isolément, et manifester mon renouvellement moral par l’humilité avec laquelle je me soumets à ce destin qui est ma nature. Ce qui est très raisonnable. À moins que ce ne soit, au contraire, de la paresse ou de la lâcheté.

Je lis au jardin des Plantes, j’ai un peu mal au crâne et je sais pourquoi. D’être resté concentré, à parler à mon écran, à me demander si les mômes m’entendaient. Si je n’étais pas à côté de la plaque. S’ils pouvaient trouver un intérêt ou du plaisir à ce qu’on ferait ensemble. Je ne voyais pas leurs réactions. Puis je reçois un message de C., leur institutrice : « Les élèves ont aimé, ils sont motivés. »

Il pleut, je quitte les herbes hautes, je repasse le petit pont, je longe les rangées de maisons.

On ne sait pas qui sont ces hommes

Cinq hommes sont au bord du Tarn. Il fait chaud, ils vont se tremper dans l’eau vive. L’un d’eux dit aux autres : « Asseyez-vous sur le muret, je prends une photo. » Il donne la pellicule à développer à Montauban. Au labo, le photographe tire les images en double, il garde un jeu pour lui. Soixante-dix-sept ans plus tard, je feuillette l’album des ces doubles dans les réserves du musée de la Résistance. On ne sait pas qui sont ces hommes.

Sur les autres photos, les hommes (les mêmes, ou d’autres) sont habillés : ils portent l’uniforme de la Wehrmacht. On n’aurait jamais cru rencontrer, incarnés dans ces corps en slip, les forces d’occupation nazies. D’ailleurs, peut-être que ces types n’étaient pas plus nazis que moi et, même s’ils étaient nazis, bien malin celui qui m’expliquera comment on reconnaît un nazi en slip de bain. On ne sait pas qui sont ces hommes. Si l’un d’eux est votre grand-père, contactez le Pôle Mémoire de Montauban de ma part.

Des dizaines de visages : des portraits, tous identiques. Leurs poses tellement semblables font aussitôt saillir les différences. La fierté de l’un, le regard inquiet de l’autre. Les garçons à qui je donnerais dix-sept ans, pas plus. Les types qui se demandent ce qu’ils font là. Les beaux gars, l’air sympa comme tout, pour qui j’aurais de la sympathie s’ils ne portaient pas l’insigne SS sur leur col. Je pense aux Suisses morts de Boltanski : les visages découpés dans les journaux de ces braves Suisses, morts dans leur lit, car ils n’avaient aucune raison historique de mourir. Les hommes de ce trombinoscope sont leur exact contraire : on leur demandait de tuer. Historiquement, ils avaient toutes les raisons possibles de causer la mort, et de la trouver.

Des hommes font du cheval au bord du ruisseau de Méjesole, aux portes de Montauban. Il faut prendre un peu de recul pour voir que, dans la campagne, d’autres hommes sont alignés en rang serrés. D’autres encore tirent au canon les fameux « quatre cents coups ». En 1621, la ville est assiégée par le roi de France : sur ce plan dessiné par Jean-Ursule Devals, on voit les gars qui partent à l’assaut des fortifications. On ne sait pas qui sont ces hommes. Si l’un d’entre eux est votre grand-père, contactez le pôle Mémoire au 05 63 66 03 11.

Des voies obliques et imprévues

Si on veut tout savoir sur Montauban, on ne s’adressera pas à moi. Je n’écrirai pas son histoire, maison par maison. Quand bien même le ferais-je, on serait déçu. J’avais acheté L’île Saint-Louis, rue par rue, maison par maison de Jacques Hillairet (je suis fan) quand j’habitais ladite île. J’avais été déçu. Ce livre est une somme : il dit tout ; mais il ne dit pas grand-chose si on ne s’intéresse pas au bottin des têtes couronnées, aux mariages et aux successions. Si on n’est pas notaire. Plutôt que le nom des propriétaires successifs de chaque immeuble, et le détail des éléments d’architecture plus ou moins historiques (le garde-corps du premier étage : remarquable ; l’escalier : sans intérêt), j’aurais voulu savoir ce qui s’est passé dans les caves, et comment les mansardes ont été habités. J’aurais voulu savoir ce qu’il y a sous le papier peint. Questionner les petites cuillers*.

Je ne suis pas notaire, ni officier d’état civil. Je ne suis archiviste. Je suis le gars qui fouille un tout petit peu dans les archives pour écrire autre chose ; pas celui qui les restituera intégralement. Je suis certes tenté d’étaler ma science, de partager mes découvertes. J’en ai présenté quelques unes ici, à mesure que je creusais les tombes de Jean et de Jacques, de l’autre Jean, de Jules ou Joseph pour en déterrer les osselets qui me donnent envie d’écrire. Ces détails me plaisaient, mais m’encombraient.

Plan de la ville de Montauban dessiné et complété par L. Gasc (sur Gallica)

Dans En lisant, en écrivant : Julien Gracq dit que la fanfaronnade de Balzac (qui prétendait « faire concurrence à l’état-civil ») est une pirouette ou une posture, mais qu’un tel projet n’aurait aucun intérêt : l’état-civil remplit très bien sa propre fonction, et le romancier a beaucoup mieux à faire.

Plutôt que de réciter tout ce que j’ai appris dans les documents consultés, je pourrais piocher quelques informations saillantes (amusantes, insolites) et broder une histoire à partir de ces faits-divers : ce serait pittoresque. « Couleur locale. » Ça aboutirait à un texte honnête. Bof.

Le mauvais romancier je veux dire le romancier habile et indifférent — est celui qui essaie de faire vivre, d'animer de l'extérieur, et en somme loyalement, la cou-leur locale qui lui paraît propre à un sujet, lequel il a jugé ingénieux ou pittoresque — le vrai est celui qui triche, qui demande au sujet avant tout, et par des voies obliques et imprévues, de lui rouvrir une fois de plus l'accès de sa palette intime, sachant trop bien qu'en fait de couleur locale, la seule qui puisse faire impression, c'est la sienne.
Julien Gracq. En lisant, en écrivant

J’ai écrit l’histoire de Jean et de Jacques ces derniers jours, plutôt qu’aussitôt après les avoir rencontrés. Et j’ai triché. J’ai supprimé les parasites, les personnages secondaires. J’ai concentré le récit autour d’un lieu, d’une date : le monument de Bourdelle, que je connaissais par cœur avant de savoir placer Montauban sur la carte. J’ai raconté l’histoire d’un corps, et de l’absence d’un corps. L’histoire qu’on sait, et celle qu’on ne sait pas ; celle qu’on invente. Ça parle de l’amour et de la mort (et donc de l’art, et de la vie). Les trucs habituels, quoi. (C’est plus joliment dit par Julien Gracq : ma palette intime).


* Georges Perec, L’infra-ordinaire

Avec bonhomie, dit-il

Il y a eu cette rencontre surréaliste, à Versailles. La veille au soir, l’armée entrait dans Paris par la porte du Point-du-Jour ; l’artillerie pilonnait les positions des Parisiens qui, après avoir résisté plusieurs mois au siège par les Prussiens, allaient se faire massacrer par leur gouvernement même. Le lundi matin, les troupes envoyées par Adolphe Thiers avaient déjà reconquis dans le sang les quartiers ouest. À 10 heures, le même Adolphe Thiers recevait une délégation de conseillers municipaux venus de Montauban pour lui présenter leurs hommages. J’en parlais ici.

Une semaine plus tard, le lundi 29 mai à sept heures du soir, alors que les corps des derniers Communards viennent d’être jetés dans une fosse à Vincennes, le conseil municipal de Montauban écoute le rapport de ce M. Lacroix, de retour de son voyage. Il est encore tout ému d’avoir posé ses fesses sur le « petit canapé de maroquin vert » du président du Conseil qui a bien voulu s’entretenir avec lui, « avec bonhomie ».

Mais qui est donc ce M. Lacroix ? Est-il un monstre de cynisme ? Est-il un grand naïf ? Un Candide ?

Jules Lacroix est pharmacien. Il a quarante-six ans, il est né sous les prénom et nom de Joseph Milliès. Je n’ai pas compris pourquoi il était devenu Milliès-Lacroix : c’est un homme qui brouille les pistes. Il habite au-dessus de son officine de la Grande Rue Villebourbon, avec son épouse Marie et leurs trois enfants, ainsi que deux bonnes : Maria et Mariette. Marie, Maria, Mariette : en voilà un drôle de trio. Jules Millès-Lacroix est chimiste, puisqu’il est pharmacien. Pour son plaisir, il s’intéresse à une histoire de phosphate de chaux trouvés à Caylus : je n’ai rien compris à cette affaire, mais lui, il avait l’air de savoir ce que c’était. Le truc qui m’intrigue chez cet homme, c’est qu’il écrivait aussi des vers. Plusieurs plaquettes de poésie, éditées à Montauban, sont dans le fond de la bibliothèque patrimoniale. En 1888, il a publié : Un vieux garçon : Souvenirs de Montauban il y a cinquante ans (monologue en vers), un in-octavo de quinze pages (dixit le catalogue de la BNF). Puis il s’est éteint, paisiblement, dix ans après l’amnistie de ces insurgés que l’homme au petit canapé de maroquin vert avait déportés en Nouvelle-Calédonie, « avec bonhomie » sans doute.

J’ai pris son officine en photo, hier, lors de cette promenade dont il était question sur mon blog, et dont j’ai discuté sur CFM Radio, cet après-midi, avec Rémy Torroella.

Je pose ici ma lecture d’hier.

Quant à celle de ce matin, il s’agit d’une histoire inspirée de faits réels : dans ma jeunesse, les adolescents allaient au lycée et, après la classe, ils s’adressaient la parole à une distance inférieure au mètre. C’était l’occasion d’éprouver des émotions qu’on garde intactes toute sa vie, je vous l’assure.