Je me souviens de Saint-Germain-en-Laye

Je me souviens de la traversée de la Seine, puis de la côte, puis des quatre ou cinq volées de marches pour arriver à Saint-Germain.
Je me souviens de la maison de la presse, fermée, puis transformée en boutique de fringues.
Je me souviens de la viennoise au chocolat, que je préférais à tout autre goûter car c’était le plus gros.
Je me souviens des carreaux bleus sur la façade de l’hôpital où ma mère disait que j’étais né.
Je me souviens de l’Univers du livre.
Je me souviens du nom « Soubise » prononcé par d’autres lycéens, et du prix effarant des consommations à la terrasse dudit.
Je me souviens des BD d’occasion achetées à la Marque jaune pour trente-cinq francs, puis, l’année d’après, pour cinq euros trente-cinq.
Je me souviens de la file d’attente du cinéma qui gênait les gens qui entraient et sortaient du café.
Je me souviens des briques rouges peintes en trompe-l’œil sur les murs du château.
Je me souviens de la Dame de Brassempouy.
Je me souviens des panneaux qui indiquaient deux directions opposées : « Poissy » et « Pologne ».
Je me souviens de ce texte écrit il y a quelques années et que je publie ici : « Le domaine ».

Je suis venu ce samedi à Saint-Germain-en-Laye avec N. et M., qui ont l’âge auquel j’aimais venir, moi aussi, à Saint-Germain-en-Laye. À cet âge, cette parenthèse pendant laquelle les week-ends à Paris de l’enfance n’existaient plus, juste avant que ma vie parisienne de jeune homme ne commence. La parenthèse pendant laquelle Saint-Germain-en-Laye, pour moi, c’était la ville.

Le domaine

Le domaine de Saint-Germain-en-Laye, c’est ce qui est resté d’un jardin à la française qui descendait en gradins jusqu’à la Seine ; c’est ce qui est resté d’un château qu’on a démoli aux trois quarts ; c’est un petit bout de forêt domestiquée, percée au cordeau, plantée au carré.

Léo avait trois fois six ans. Le garçon en avait deux fois six de plus, et ces deux fois-là le rendaient timide. Le garçon manquait de confiance en lui ; il pensait qu’il se faisait des illusions et qu’il était ridicule de croire en ses illusions. Il pensait aussi – c’était manifeste, on le lisait sur son front – que Léo aussi se faisait des illusions, et qu’il était ridicule de croire en les illusions d’un autre. C’est pourquoi il ne fallait pas compter sur le garçon : si on faisait comme il disait, on se contenterait d’être heureux de se connaître, et ce serait tout. On serait heureux, mais pas autant qu’on aurait dû l’être.

Alors Léo l’avait mené chez lui, au domaine. Là, il s’était dit qu’il mènerait la danse.

Comme c’était l’été, on avait chaud. Surtout qu’on était trop habillé. C’était idiot de s’habiller comme ça, alors qu’on se souvenait avec tant d’émotion de l’effleurement du bras nu sur le bras nu, de la caresse involontaire, si douce.

Comme c’était l’été, on acheta des glaces. Léo proposa, maladroitement, de les savourer au parc. En marchant dans les allées. Tout au bout d’une allée. Oui oui, tout au bout ; continuons encore un peu. Au bout de l’allée, ce sont les sous-bois, là où la forêt domestiquée, peu à peu, prend sa forme sauvage.

Et puis, dans le sous-bois, on ne se rappelle plus très bien comment on s’y est pris, mais il fallait bien que l’un des deux se décide. Léo, déjà, rêvait d’un baiser fougueux et tapageur sur la terrasse qui dominait Paris ; mais il savait que les ombrages du bois viendraient au secours de la timidité du garçon.

On s’embrassa. C’était malhabile, bien sûr. On ne sut pas vraiment, ensuite, si le geste avait été agréable – si le jeu des lèvres, des langues, avait vraiment procuré tout le plaisir qu’on ressentit – on pensa plutôt qu’on avait aimé le moment décisif, le cœur qui battait fort, l’étreinte, la tête qui se dit : ça y est, c’est lui.

Le garçon ne céda pas complètement devant l’évidence. Il prétendit même qu’il regrettait son baiser, et qu’on ne recommencerait pas. Mais c’était naïf, c’était un peu fou. Ils savaient bien tous les deux que c’était trop tard, et qu’ils s’aimeraient pour toujours.

*

Un an plus tôt, Léo était venu au domaine. Il s’en était approché sans y entrer. Il avait aimé un camarade, et il l’avait aimé avec l’ardeur de celui qui aime à perte, sans espoir de retour. C’était un amour initiatique et il l’avait voulu ainsi. Comme il ne fallait pas que cet élan s’évanouisse, il avait entretenu la flamme absurde. Comme il ne fallait pas souffrir en silence, il avait écrit son sentiment et dessiné son camarade. Comme il fallait se mettre à nu devant lui, il lui avait offert le livre de douleur. Et enfin, comme il fallait mourir en martyr, il s’était infligé le coup de grâce : il avait invité le camarade au café, sur la place du château, aux portes du domaine. Ils étaient restés là tous les deux, immobiles, et ils avaient parlé. Ils n’étaient pas entrés au domaine.

*

Un peu plus tard, Léo eut six ans de plus. Le garçon également, qui en eut alors six fois six. Ils s’aimaient, car ils ne pouvaient pas faire autrement. Parfois Léo se demandait pourquoi et comment, mais il ne trouvait pas de réponse. Il avait peur d’être seul, et il n’avait pas envie d’un autre. Parfois il se demandait si leur amour durerait toujours, et il répondait que oui. Tout ce qui faisait la vie de Léo était mieux avec lui que sans lui.

Quand il était inquiet, il se blottissait contre le garçon de manière à ce que le plus possible de son corps soit contre celui du garçon. Alors il s’endormait.

Pourtant, cette année eut lieu l’accident. On ne comprit pas ce qui s’était passé. On eut peur que tout disparaisse. Léo se blessa et il entraîna le garçon avec lui, qui fut blessé plus sévèrement encore. L’accident était un baiser, un baiser inattendu, un baiser qui fit le mal quand il prétendait faire le bien. C’était un baiser fougueux et tapageur, mais c’était le baiser d’un autre.

*

Jusqu’alors, on n’était jamais retourné au domaine. On aurait eu des occasions d’y aller, on se disait souvent qu’on aurait aimé le revoir ; mais on avait toujours plus envie d’aller ailleurs.

Après l’accident, Léo voulut à nouveau s’y rendre avec le garçon. Une impulsion. Le garçon accepta, parce qu’il était perdu et qu’il ne pouvait pas refuser de se laisser guider.

On se promena au domaine. Mais c’était l’hiver et on avait froid, alors on chercha un abri : on entra au château. Du château, on surplombait le domaine et l’on était rassuré de voir qu’il n’avait pas changé depuis la fois précédente, que ses allées étaient aussi rectilignes et ses sous-bois aussi sombres.

Le château était un musée d’archéologie. On y conservait des pierres informes et dures qu’on avait identifiées comme des vestiges. Ces pierres non plus n’avaient pas changé : elles étaient aussi informes que lors des visites scolaires que faisait Léo enfant, et aussi dures que lors du Paléolithique. Dans les vitrines, on admirait ce qui était resté d’un ancêtre : un crâne, un os, une dent.

Tout existait encore. Tout avait résisté au temps et à ses accidents. Le domaine était encore là, Léo et le garçon étaient encore là. Les pierres et les os étaient encore là – mais ils étaient sous cloche, pétrifiés, et ils ne portaient plus aucun souvenir.

Alors Léo et le garçon fuirent le domaine, ses allées grises et froides, son hiver triste. Ils franchirent les grilles du domaine et ils rentrèrent à Paris.

Ils se blottirent peau contre peau, encore plus fort, avec l’ardeur des amants en danger. Leur étreinte fut belle, car elle était une reconquête. En perdant sa seconde virginité, Léo avait laissé une petite part d’innocence. Mais, déjà, il renouait avec la ferveur de la première. À nouveau, il sentit l’excitation de la découverte, à nouveau il brûla du désir de plaire au garçon. Il sentit le plaisir du garçon dans son propre corps, la jouissance du garçon à travers lui ; et ce plaisir-là, cet abandon, c’était leur amour. Rien d’autre.

23 janvier 2013