Je ne peux pas me plaindre

Oui, c’est vrai qu’il fait gris à Montauban : il a même plu. Oui, c’est vrai que j’avais pris cette habitude (déjà) : après déjeuner, devant ces fenêtres plus grandes que moi et ouvertes face à soleil, je me faisais griller doucement la peau. C’était bien.

On a perdu dix degrés ce matin, mais, si c’est cela mon seul malheur, ça va. D’autres choses se passent dehors : il suffit d’allumer la radio (je le fais trois fois par jour) ou de consulter l’un de ces écrans (je n’arrive pas à m’en détacher).

Il fait un peu frisquet : on serait mieux à deux, dans le lit. Mais je sais que ç’a été pire autrefois : pendant l’hiver 1829-1830, il a fait 15 degrés en-dessous de zéro à Toulouse. Le 9 janvier 1830, le Conseil municipal de Montauban a considéré « l’urgence des besoins des pauvres et des ouvriers privés de travail, non seulement par l’inactivité des manufactures, mais encore par l’extrême rigueur du froid qui ne permet l’ouverture d’aucun chantier ou atelier » ; il a décidé la « distribution de pain et de bois aux nombreux indigents dont les besoins s’aggravent chaque jour par l’intensité et la continuité du froid. »

C’est au début de cet hiver-là que Petit-Chef, Femme-Faucon et Grand-Protecteur-de-la-Terre sont arrivés à pied, franchissant le Pont-Vieux (qui était le seul pont et qu’on appelait donc, sans doute, le pont tout-court). En contrebas, les eaux du Tarn étaient prises par la glace. Alors, non, je ne peux pas me plaindre.

Depuis la chambre qu’ils ont occupé à l’hôtel d’Aliès, ils ont pu surveiller la rivière. Hier, j’ai voulu voir leurs fenêtres, qui sont désormais celles de bureaux de la mairie, mais elles sont probablement masquées par le bâtiment des années 1960 qui a remplacé le jardin. Ce matin, j’ai reçu un message de S. qui m’invite à aller, la prochaine fois, au bout de cette impasse où je me trouvais : j’y verrai un Paulownia. Il sera peut-être en fleurs. J’attendrai le beau temps pour retourner là-bas.

Les trois visiteurs osages ont attendu le redoux, eux aussi. La débâcle. Quand l’eau a recommencé de couler, ils sont partis. Ils ont descendu le Tarn, puis la Garonne. À Bordeaux, ils ont embarqué pour l’Amérique.

Nous, on ne peut pas prendre la mer. On ne peut pas fuir. Dans mes deux dernières lectures, il est question de cela : la mer ; la fuite. François Bon dit ce matin, en lisant le Littré : « Le mot fuir, c’est pas qu’on l’employait souvent, mais on savait qu’il était là. » Moi, je l’ai employé souvent.

Je fais au moins ça

Et si aujourd’hui était un jour sans ?

Je n’ai pas ajouté une ligne au texte commencé hier, qui m’avait pourtant fait plaisir. J’ai passé du temps sur cet écran, à parcourir des papiers qui ne sentent même pas la poussière. J’y ai lu le désarroi d’un conseiller municipal de Montauban qui se demande, le 10 mai 1830, « comment rapprocher de si près et sans inconvénient la vertu et la débauche ? » Puis, j’ai lu la confiance de cet autre qui, au lendemain de la révolution des Trois-Glorieuses, la même année, félicite le maire « dont le zèle et le caractère conciliant ont puissamment aidé au maintien de la tranquillité publique dans cette ville, durant les grands événements qui viennent de s’accomplir ».

Les Six Indiens osages arrivés du Missouri au Havre le 27 juillet 1827 et à Paris le 13 août même année (Gallica)

J’ai appris que les deux hommes et la femme Osage, qui ont échoué à Montauban en 1829, étaient au nombre de six quand ils ont débarqué au Havre deux ans plus tôt, mais qu’ils se sont séparés ensuite à cause d’un désaccord quant aux moyens de regagner leur terre. À propos de leur peuple, un livre dit que « ce sont, en général, de très-beaux hommes, très-bien faits » et qu’ils « ont des dents très-blanches et très-bien rangées ». Par chance, « nous n’avons pas ouï dire qu’aucune des nations indiennes du Missouri fût accusée, même par ses ennemis, de manger de la chair humaine, par choix ou pour satisfaire une horrible sensualité ». Le secret de leur beauté n’est donc pas à chercher dans cette direction-là.

Je n’ai rien fait, aujourd’hui. Le journal me sert à ça : les jours où je ne fais rien, je fais au moins ça.

J’ai parlé au téléphone avec J.-E. et avec J. Puis, j’ai échangé des messages avec L., avec W., avec S., avec G., mais les voix et les corps m’ont manqué : j’avais envie de la présence physique de mes amis, dont le corps vivant aurait empli l’espace devant moi, face à moi, de l’autre côté d’une table sur laquelle refroidiraient des cafés, ou tiédiraient des bières. J’ai lu qu’on allait rester enfermés ainsi jusqu’au 15 avril au moins et ça m’a fichu un coup. Je serai sans doute à Paris le 10 avril : alors J.-E. ne me manquera plus, mais les amis resteront cachés derrière ces messages frustrants sur l’écran froid de mon téléphone.

J’ai parlé au téléphone avec Rémy Torroella et, à travers lui, avec les auditeurs de CFM Radio : l’émission s’appelle Gardez le lien, elle a pour mission de pallier ce manque que j’éprouve et que nous éprouvons tous. J’ai dit quelque chose dans ce genre de : « avec le web et la vidéo, j’entretiens quand même un contact avec les gens, je ne suis pas seul ».

« Deuxième coup de fil à Antonin Crenn depuis le début de sa résidence et du confinement » (CFM Radio)

Je publie aussi mes deux dernières lectures. Autrefois, des gens partaient en vacances ; autrefois, des gens se touchaient et, même, s’embrassaient. J’aime faire ces vidéos : quand je ne fais rien, je fais au moins ça.

Des nouvelles de Jean (mais pas de Jacques)

J’ai pris des nouvelles de Jean et de Jacques, que j’ai rencontrés la semaine dernière dans le registre de recensement militaire de la classe 1870. On le sait : ils sont nés en 1850 à Montauban et ils ont été enrôlés ensemble. Je suppose qu’on les a envoyés aussitôt à la guerre, mais ils n’y sont pas morts : le « J. Larroque » mort, sur le monument, c’est l’autre Jean, celui de Molières. Alors, que sont-ils devenus, Jean et Jacques de Montauban ?

En 1870, Jean a vingt ans, il mesure un mètre soixante-et-un, il vit chez ses parents laitiers à Chaume, à l’est de Montauban. Il débute son service militaire. Huit ans plus tard, il est caporal « dans la réserve de l’armée active » : il est rentré chez lui depuis quelques années déjà. Chez lui, c’est toujours chez ses parents, mais désormais à Landebasse : un autre faubourg, encore un peu plus à l’est. Les parents y ont acheté un petit lopin, ils sont devenus « cultivateurs propriétaires ». Le lieu dit « la Lande basse » existe toujours, il est resté rural, mais l’autoroute A20 passe en travers.

Je voulais savoir si Jean s’était marié, alors je l’ai cherché dans la botte de foin : des Larroque à Montauban, il y en a, à la pelle – un peu comme si vous cherchiez un Crenn à Saint-Pol-de-Léon, si vous voyez ce que je veux dire. Je vois passer des tas de Jean Larroque, puis, d’un coup, je me dis : c’est lui. Une intuition. Un Jean Larroque épousant Jean Marty – ah non, j’ai mal lu : je pensais au Jean Marty de l’autre jour, mais ça ne peut pas être lui puisqu’il est mort, et parce qu’on ne s’épouse pas entre hommes en 1878… C’est de Jeanne Marty qu’il s’agit. N’empêche : le nom m’a attiré et ne m’a pas trompé : c’est bien le Jean que je cherchais. « Jean et Jeanne », donc. Jeanne a quatre ans de moins que Jean Larroque, elle est couturière, elle habite aux Oliviers. Il existe une rue des Oliviers au sud de la ville, au bord du Tarn : c’est sûrement le même lieu. Jean et Jeanne ont pour témoins le frère de Jean, ainsi qu’un tailleur et un libraire ; et puis le nommé François-Auguste de France-Mandoul, lieutenant de vaisseau en retraite, chevalier de la Légion d’honneur. Celui-ci a été fait prisonnier en Algérie pendant la guerre d’invasion coloniale, quarante ans plus tôt, et il a publié un bouquin juste après sa libération : Les prisonniers d’Abd el Kader, ou cinq mois de captivité chez les Arabes. Une sorte de « journal de confinement », comme on dit aujourd’hui. Comment Jean, qui était laitier à vingt ans, se retrouve à vingt-huit ans (tout charpentier de son état) à compter une sommité décorée parmi ses amis ? Est-ce cela qu’on appelle : l’ascension sociale ? Quand le vieux passe l’arme à gauche, dix ans plus tard, c’est Jean qui déclare sa mort à la mairie. Voilà : c’est tout ce que je sais de Jean Larroque.

Et Jacques, alors ? S’il s’est marié, ce n’est pas à Montauban : pas de trace dans le registre. S’il est mort, ce n’est pas à Montauban non plus. Mais il y a une vie possible en dehors de Montauban ! (J’ai tendance à l’oublier : à cause du confinement, sans doute). Non, Jacques, je ne sais pas ce qu’il est devenu. Et je n’oublie pas qu’il était « faible de constitution », à vingt ans, alors je m’inquiète pour lui.

À la même époque, à Paris. La seule chose que je sais de Jules, Napoléon, Prosper Forthomme, c’est qu’il a fait un fils, qui est devenu l’arrière-grand-père de ma mère. Puis qu’il a disparu. Et c’est tout. Le reste, je l’ai inventé en écrivant la Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu qui paraîtra aux éditions Le Réalgar, et dont je lis les premières lignes ici :

La cote W (depuis longtemps prévisible)

François m’a dit qu’il avait eu du mal à retrouver un truc sur mon site : un article perdu au fond de la botte de foin. Je sais que nous avons tous le même problème, nous autres qui écrivons sur des blogs : les derniers articles sont les seuls visibles, puis ils sont remplacés par les suivants et s’enfouissent dans les couches géologiques du web : un cimetière permanent de nos propres écrits. « À moins de faire un sommaire », me dit François, qui s’y connaît mille fois plus que moi en sites. Je lis son message sur mon téléphone, il y a dix jours, alors que je visite le cimetière de Montauban (coïncidence : le même soir, il publie un billet sur le cimetière du Montparnasse). Rentré chez moi, je commence à cogiter. Il y a moins de quatre cents articles sur mon blog : c’est encore maniable. Mais je pourrais dire aussi : « Il y a près de quatre cents articles ! c’est énorme ». Depuis le temps que je le redoute, voilà, c’est arrivé : je ne m’y retrouve plus moi-même. C’était depuis longtemps prévisible.

« Mais la pièce que le mort tient entre ses doigts a la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d’un W. »

Georges Perec, La vie mode d’emploi

Plutôt qu’un sommaire, pourquoi pas un index ? À la fin du livre, l’index est une invitation à le parcourir à nouveau, dans un ordre différent : à jeter des passerelles, à se faufiler. Je pense au fabuleux index de La vie mode d’emploi et je me promène dans celui de Je me souviens que j’ai pris soin d’emporter avec moi, dans ma valise.

Aux archives de Montauban, les documents antérieurs aux années 1980 sont classés de façon thématique : à chaque étagère est associée une lettre de l’alphabet et, à chaque lettre, l’un des grands domaines de la vie municipale. Par exemple, la cote E concerne l’état-civil ; la cote I regroupe l’hygiène publique, la police et la justice ; la cote R, l’instruction publique, les sciences, les lettres et les arts. Rangé sous la cote 3.I.3, on trouve donc le jugement du boulanger Coffinhol, condamné le 6 mai 1812 par le tribunal civil de Montauban à une amende et à la confiscation de son pain ; et sous la cote 1.R.59, les notes relatives à l’organisation de la fête de Noël 1941 à l’école maternelle de Sapiac.

Aux archives de Montauban comme partout ailleurs, depuis les années 1980, on classe tout dans la cote W : dès qu’une boîte de nouveaux documents est admise, hop, on la range sur l’étagère W, à la suite des autres, par ordre d’arrivée. Mais, avant de fermer la boîte, on identifie bien son contenu dans la base de données : on l’indexe afin de la retrouver plus tard. Sinon, c’est foutu : autant l’envoyer aux oubliettes directement.

Sur mon blog, les billets sont donc rangés sous la cote W : ils s’alignent les uns après les autres, par ordre d’arrivée. Puis, on les oublie. Alors, j’ai entrepris de les rouvrir et de les indexer.

Voilà, j’ai fait un index. Il est ici, et également accessible depuis le menu en haut de la page. Il faut le considérer comme une invitation à la promenade : il faut picorer, piocher, faire sortir un vieux billet de la botte de foin où il se cache. Cet index n’est pas encore terminé : je l’arrangerai au fur et à mesure.

Et aussi – mais ça n’a rien aucun rapport avec ça – j’ai enregistré cette vidéo : « Ne pas trembler » est une nouvelle que j’ai écrite en 2016 pour la revue La piscine. Cette lecture à voix haute est une façon de la faire revivre – ah, ben si, ça a donc un rapport !

Dans les circonstances douloureuses que nous traversons

Je voulais savoir : que se passait-il à Montauban, pendant ce temps ? Je veux dire : pendant que Jean Larroque agonisait dans une ambulance à Argenton-sur-Creuse et que Jean Marty épuisait ses dernières forces au Val-de-Grâce : à quoi donc ressemblaient les jours, dans la ville qui avait vu ces petits garçons devenir des hommes ?

L’armée de l’Empire s’est pris une dérouillée à Sedan : l’Empereur est envoyé à l’ombre, et la République est proclamée. À Montauban, un nouveau Conseil municipal s’installe tant bien que mal, le 7 septembre 1870 : cela fait trois jours seulement que la France est une république, mais elle est envahie par une puissance étrangère. Les temps sont durs. Je lis cette phrase :

Considérant que dans les circonstances douloureuses que nous traversons, il importe de coopérer à l’élan qui se manifeste sur tous les points du territoire…

Cette expression : « les circonstances douloureuses »… Au nom de ces circonstances, aussi justes et cruciales soient-elles, on peut tout faire passer. Toutes les autres causes deviennent, d’un coup de baguette magique, accessoires. Vous vous souvenez ? « Nous sommes en guerre » : ça, c’était lundi dernier, à la télé.

Je poursuis ma lecture. Le 19 octobre 1870, le conseil municipal est sollicité par l’instituteur de Bio, ce faubourg où Jacques Larroque cultive les terres de ses parents. C’est cet homme-là qui lui a appris à lire, j’en suis sûr.

L’instituteur de Bio demande une augmentation de subvention de cent francs qui avait été demandée à l’ancienne administration. Cette question est renvoyée à une commission, dite de l’Instruction publique, qui sera ultérieurement désignée.

Voilà : dans les circonstances douloureuses que nous traversons, il s’agit de ne pas trop la ramener, avec vos revendications. La patrie est en danger, comprenez-vous ? Mais ne croyez pas pour autant que les puissants ne vous entendent pas : ils convoqueront prochainement une commission.

Novembre 1870. Paris est toujours occupée par les Prussiens. Pendant ce temps, à Montauban, on a pris le temps d’éplucher les comptes de la mairie, et on s’alarme :

En voyant le gouffre dans lequel ont été s’engloutir les ressources financières considérables de notre cité, dont le présent est obéré et dont l’avenir est engagé pour plusieurs années, on éprouve tout à la fois un sentiment de tristesse et d’indignation. […] La prétendue prospérité de nos affaires municipales était comme celle de l’Empire, un détestable mensonge, qui ne cachait que des ruines.

Il n’y a plus un radis dans les caisses. Il va falloir couper dans les dépenses et virer des gens. Et si on commençait par virer les petites gens qui se sont rendues complices de cette déroute ?

Plusieurs membres demandent qu’il soit établi une distinction entre l’emploi et l’employé. Le Conseil sera appelé à voter sur l’utilité de l’emploi et, ensuite, si l’employé qui le remplit doit être conservé. […]

M. Capelle demande à faire une observation générale à propos de tous les employés dont il s’agit. Les reproches de servilisme, le seul qui leur ait été fait, est-il un grief bien considérable ; la position de ces hommes dont le traitement est la seule ressource, leur permet-elle de résister aux injonctions de leurs supérieurs ; ne pouvaient-ils considérer leur obéissance comme un devoir pour conserver leur emploi ? […]

M. Pellet. – M. Capelle a raison et aucun des employés, mis entre son pain et l’obéissance, n’est responsable des actes qu’il commet. C’est plus haut qu’il faut s’adresser. Ce n’est pas la conduite de celui qui obéit que l’on doit flétrir, c’est celle de celui qui commande.

J’aime bien M. Pellet et M. Capelle. Je poursuis ma lecture.

M. Py, inspecteur voyer rural, est vieux et doit être mis à la retraite. Le traitement de 950 francs alloué à cet emploi sera divisé en deux parts : une de 600 francs sera attribuée à son remplaçant, l’autre, 350 francs, sera comptée à M. Py à titre de retraite.

En substance : nous n’avons plus assez de sous pour payer les vieux et les jeunes à la fois. Si vous voulez une retraite tout juste décente, alors les salaires des jeunes devront être revus à la baisse. « Nous sommes en guerre », rappelez-vous.

Plus loin, il est question des abattoirs. Puisque l’un des deux vétérinaires était « mal pensant », on s’est passé de ses services et, depuis, les contrôles laissent à désirer :

D’après les bruits qui nous sont revenus, on fait entrer la nuit à l’abattoir des bestiaux qui, le lendemain matin, sont abattus avant l’arrivée du vétérinaire. En été, on a vendu de la vache pour du bœuf.

Pendant ce temps-là, que fait-on manger à Jean et à Jacques, les appelés de vingt ans ? De la vache enragée ? Et à l’autre Jean, qui mourra dans deux semaines à Argenton ? Quant au troisième Jean, il est en train de se battre à Paris : il souffre de la faim, dans la ville assiégée par les Prussiens, où les températures sont descendues à 12 degrés en dessous de zéro, et où il finira par crever à la fin de février : non pas de la faim, mais d’une autre cause que la faim n’aura pas arrangée.

Ici, un blanc. Le registre ne conserve que les débats du 31 janvier 1871, constatant la fin du siège (la fin de la faim) et l’armistice avec l’Allemagne. Puis, ce compte-rendu du conseil municipal du 29 mai 1871 : c’est un lundi. Un certain M. Lacroix revient tout juste de Versailles, où il présentait les hommages du conseil municipal de Montauban au président Adolphe Thiers. Il a bien choisi son moment, celui-là ! Cette semaine qu’il vient de passer près de Paris, c’est celle qu’on appelle déjà la Semaine sanglante. Il a rendez-vous avec le boucher-en-chef le dimanche 21 mai, mais le grand homme est trop occupé pour le recevoir : la troupe vient d’entrer dans Paris pour écraser la Commune. À la fin de la semaine, il aura fait massacrer vingt mille hommes. Le lundi 22 mai, l’artillerie vient d’installer ses canons sur la butte de Chaillot, et les barricades tombent une à une, jusqu’à la Concorde. Le brave M. Thiers est drôlement fatigué, mais il honore tout de même la visite de nos émissaires montalbanais.

Notre entrevue qui devait avoir lieu le dimanche dans l’après-midi fut ajournée au lendemain à cause du grave événement qui s’accomplissait à la même heure à Auteuil, et qui ouvrait à nos soldats les portes de Paris. Nous fûmes reçus le lundi à 10 heures du matin. Nous étions loin de nous douter de l’accueil simple, cordial, expansif qui nous attendait ; rien d’officiel, rien de guindé, ni dans les formes ni dans les paroles. M. Thiers tout heureux de nous voir nous fit assoir devant lui sur son petit canapé de maroquin vert où, depuis plusieurs nuits, il a l’habitude de se coucher tout habillé et là, devant le feu qu’il tisonnait par intervalles, il nous questionnait avec bonhomie comme des enfants de la maison, nous faisant causer, causant surtout avec cette verve, cette simplicité qui lui sont habituelles.

Malgré ses préoccupations, ses fatigues, ses travaux sans nombre, il n’avait nullement l’air fatigué. Quelle âme robuste et quelle nature indomptable dans ce petit corps grêle et chétif ! À voir son visage calme, son front serein, personne certes ne se serait douté que cet homme revenait de Paris où il avait passé la nuit sans sommeil aux avant-postes, discutant avec ses généraux les moyens et les plans d’attaque.

Ce petit canapé de maroquin vert où Adolphe-le-Terrible se repose de la pénible besogne d’assassiner le peuple : je m’en souviendrai. Dire que des Montalbanais se sont assis dessus ! et se sont assis, ensuite, sur d’autres sièges où je pourrai m’assoir peut-être.

J’ai fait ça, aujourd’hui : lire des compte-rendus de conseils municipaux. J’ai aussi papoté au téléphone avec Rémy Torroella qui me demandait, sur CFM Radio, comment se passait ma résidence. Je lui ai expliqué que je restais chez moi (comme tout le monde) et que je consultais des archives sur l’écran de mon ordinateur. Lui, il a lu un extrait de mon billet paru hier sur ce blog. On peut nous réécouter ici :

Dans le bain (combien de bains ?)

Il est déjà 17 heures : je n’ai pas vu le temps passer. J’étais absorbé par mes lectures et, avec tout ça, je ne suis pas sorti. Comment donc : « c’est normal » ? Mais oui, c’est vrai : personne n’est sorti, puisque c’est interdit. J’oubliais presque l’état d’angoisse qui s’est abattu sur le monde au-dehors – que dis-je ? qui s’est assis dessus, bien à son aise, et qui fait comme chez soi, étalé de tout son long sur la vie normale afin de l’écraser longtemps, durablement. Mon quotidien est très éloigné, je le sais, des contraintes véritables qui pèsent sur d’autres. Je ne suis responsable de personne d’autre que moi : je n’ai pas d’enfants qu’il faut occuper et aider à suivre l’école malgré tout ; je n’ai pas de parents à protéger ni rassurer. Comme mon appartement me paraît vaste, par rapport à celui où je vis d’habitude ! et tellement plus vaste, encore, si je pense aux familles qui s’entassent dans des réduits indécents. Et comme ma solitude est douce, comparée à la promiscuité imposée à celles et ceux qui ne supportent plus l’autre qui partage leur espace vital ou, pire, qui se font taper dessus. Que la crise soit « générale » ou pas, ce sont toujours les mêmes qui en prennent plein la gueule.

Dimanche et lundi, impossible de me concentrer. À cause de l’attente. Mais, depuis que la chape de plomb est tombée, je ne reste plus suspendu à une décision quelconque. J’inaugure un nouveau rythme.

J’ai reçu de K. une série de liens et de conseils pour explorer la petite portion des archives municipales que je peux fouiller en ligne, à défaut de zoner dans les magasins : tant pis pour l’odeur de poussière, tant pis pour le papier vieilli qui caresse la pulpe des doigts.

Jacques Larroque est né le 4 octobre 1850 à Montauban. Jean Larroque est né dix jours plus tard, dans la même ville. Leurs noms se suivent sur le registre des appelés de la classe 1870 : engagés sous les numéros 60 et 61. Le premier est cultivateur dans le faubourg de Bio et il est « faible de constitution », le second est laitier au faubourg de Chaume, sans signe particulier. Tous deux sont bons pour le service et ils ont signé, puisqu’ils en sont capables. Parmi les morts du Monument de la guerre de 1870 (celui de Bourdelle), parmi les noms presque illisibles, il y a un « J. Larroque » : lequel de ces deux-là, de Jacques ou de Jean, a-t-il été tué à vingt ans ? Ni l’un ni l’autre, peut-être. Car il y a un troisième Larroque : Jean, né à Saint-Amans, commune de Molières, un an et demi avant les deux autres. Tout ce que je sais de lui, c’est que la dernière heure qu’il a vécue était celle qui précède immédiatement la nuit, en hiver : il est mort à quatre heures du soir, le 14 février 1871, dans l’ambulance de la rue Grande à Argenton (Indre). L’état-civil, avec ironie, lui a retiré un R quand il a cessé d’expirer l’air de ses poumons : il était né Larroque et il est mort Laroque. L’initiale « J. », sur le monument, c’est lui. Mais les deux autres larrons m’intéressent aussi, et je sais pourquoi (je me connais) : à cause de Francis et de François, les deux marins du Pourquoi Pas ? qui grandirent ensemble – que j’ai fait grandir ensemble dans Les présents – et qui disparurent ensemble en mer d’Islande. Jean et Jacques Larroque : ces deux gars ne se connaissaient pas, j’en suis sûr, avant de devenir les numéros 60 et 61 de la classe 1870 au bureau de recrutement de Montauban.

Comment suis-je tombé ensuite sur Jean Marty ? Il était élève au lycée Ingres : quel genre de garçon envoyait-on au lycée, sous le Second Empire ? Sûrement pas le fils d’un laitier de Chaume, ni d’un paysan de Bio. Mais de qui Jean Marty est-il donc le fils ? d’une femme prénommée Marie. Le père, on ne sait pas. À vingt-et-un an, le soldat Jean Marty meurt à l’hôpital du Val-de-Grâce, quelques jours après la fin du Siège de Paris : en souvenir, on a mis son nom dans un endroit que je connais bien, au cimetière de Belleville. Ce petit garçon élevé à la campagne, ce jeune homme lettré, c’est Jules Vallès qui repasse dans ma tête : si Jean Marty avait survécu, aurait-il suivi ses camarades de la Garde nationale qui décidèrent de ne pas rendre les armes ? Il aurait participé à l’insurrection, il aurait défendu la Commune et, s’il n’était toujours pas mort après cela, il serait parti en exil en Suisse ou en Angleterre, il aurait fait des enfants, et les descendants de ses enfants, aujourd’hui, ignoreraient tout de Montauban.

Je n’arrive pas à comprendre où il est né, Jean Marty : sauriez-vous m’aider ? « Port Legaignan (Lot) » : j’ai l’impression que ce n’est pas une commune. Est-ce mal compris, mal orthographié par l’officier d’état civil ? Est-ce un lieu-dit ? Une paroisse ?

J’ai passé la journée à parcourir ces registres en ligne, histoire de m’immerger dans les vies de ces hommes morts. Histoire de me mettre dans le bain.

Non, ce n’est pas vrai : je n’ai pas fait que ça. Ce matin, j’ai bouquiné dans mon bain (oui, j’ai une baignoire) et, cet après-midi, j’ai passé du temps dans la cuisine, là où la vue est la plus lointaine : la chaise placée dans l’ouverture de la fenêtre immense, nettement plus grande que moi (trois mètres de haut, peut-être). Il faisait beau, ça chauffait doucement sur la peau.

Voilà. Il y a eu ça, aujourd’hui : j’ai sauté dans le grand bain des archives (un bain de données, de chiffres et de lettres, de pixels), si excitant pour l’esprit ; et me suis laissé envelopper par d’autres bains, plus doux au corps.