Dans les circonstances douloureuses que nous traversons

Je voulais savoir : que se passait-il à Montauban, pendant ce temps ? Je veux dire : pendant que Jean Larroque agonisait dans une ambulance à Argenton-sur-Creuse et que Jean Marty épuisait ses dernières forces au Val-de-Grâce : à quoi donc ressemblaient les jours, dans la ville qui avait vu ces petits garçons devenir des hommes ?

L’armée de l’Empire s’est pris une dérouillée à Sedan : l’Empereur est envoyé à l’ombre, et la République est proclamée. À Montauban, un nouveau Conseil municipal s’installe tant bien que mal, le 7 septembre 1870 : cela fait trois jours seulement que la France est une république, mais elle est envahie par une puissance étrangère. Les temps sont durs. Je lis cette phrase :

Considérant que dans les circonstances douloureuses que nous traversons, il importe de coopérer à l’élan qui se manifeste sur tous les points du territoire…

Cette expression : « les circonstances douloureuses »… Au nom de ces circonstances, aussi justes et cruciales soient-elles, on peut tout faire passer. Toutes les autres causes deviennent, d’un coup de baguette magique, accessoires. Vous vous souvenez ? « Nous sommes en guerre » : ça, c’était lundi dernier, à la télé.

Je poursuis ma lecture. Le 19 octobre 1870, le conseil municipal est sollicité par l’instituteur de Bio, ce faubourg où Jacques Larroque cultive les terres de ses parents. C’est cet homme-là qui lui a appris à lire, j’en suis sûr.

L’instituteur de Bio demande une augmentation de subvention de cent francs qui avait été demandée à l’ancienne administration. Cette question est renvoyée à une commission, dite de l’Instruction publique, qui sera ultérieurement désignée.

Voilà : dans les circonstances douloureuses que nous traversons, il s’agit de ne pas trop la ramener, avec vos revendications. La patrie est en danger, comprenez-vous ? Mais ne croyez pas pour autant que les puissants ne vous entendent pas : ils convoqueront prochainement une commission.

Novembre 1870. Paris est toujours occupée par les Prussiens. Pendant ce temps, à Montauban, on a pris le temps d’éplucher les comptes de la mairie, et on s’alarme :

En voyant le gouffre dans lequel ont été s’engloutir les ressources financières considérables de notre cité, dont le présent est obéré et dont l’avenir est engagé pour plusieurs années, on éprouve tout à la fois un sentiment de tristesse et d’indignation. […] La prétendue prospérité de nos affaires municipales était comme celle de l’Empire, un détestable mensonge, qui ne cachait que des ruines.

Il n’y a plus un radis dans les caisses. Il va falloir couper dans les dépenses et virer des gens. Et si on commençait par virer les petites gens qui se sont rendues complices de cette déroute ?

Plusieurs membres demandent qu’il soit établi une distinction entre l’emploi et l’employé. Le Conseil sera appelé à voter sur l’utilité de l’emploi et, ensuite, si l’employé qui le remplit doit être conservé. […]

M. Capelle demande à faire une observation générale à propos de tous les employés dont il s’agit. Les reproches de servilisme, le seul qui leur ait été fait, est-il un grief bien considérable ; la position de ces hommes dont le traitement est la seule ressource, leur permet-elle de résister aux injonctions de leurs supérieurs ; ne pouvaient-ils considérer leur obéissance comme un devoir pour conserver leur emploi ? […]

M. Pellet. – M. Capelle a raison et aucun des employés, mis entre son pain et l’obéissance, n’est responsable des actes qu’il commet. C’est plus haut qu’il faut s’adresser. Ce n’est pas la conduite de celui qui obéit que l’on doit flétrir, c’est celle de celui qui commande.

J’aime bien M. Pellet et M. Capelle. Je poursuis ma lecture.

M. Py, inspecteur voyer rural, est vieux et doit être mis à la retraite. Le traitement de 950 francs alloué à cet emploi sera divisé en deux parts : une de 600 francs sera attribuée à son remplaçant, l’autre, 350 francs, sera comptée à M. Py à titre de retraite.

En substance : nous n’avons plus assez de sous pour payer les vieux et les jeunes à la fois. Si vous voulez une retraite tout juste décente, alors les salaires des jeunes devront être revus à la baisse. « Nous sommes en guerre », rappelez-vous.

Plus loin, il est question des abattoirs. Puisque l’un des deux vétérinaires était « mal pensant », on s’est passé de ses services et, depuis, les contrôles laissent à désirer :

D’après les bruits qui nous sont revenus, on fait entrer la nuit à l’abattoir des bestiaux qui, le lendemain matin, sont abattus avant l’arrivée du vétérinaire. En été, on a vendu de la vache pour du bœuf.

Pendant ce temps-là, que fait-on manger à Jean et à Jacques, les appelés de vingt ans ? De la vache enragée ? Et à l’autre Jean, qui mourra dans deux semaines à Argenton ? Quant au troisième Jean, il est en train de se battre à Paris : il souffre de la faim, dans la ville assiégée par les Prussiens, où les températures sont descendues à 12 degrés en dessous de zéro, et où il finira par crever à la fin de février : non pas de la faim, mais d’une autre cause que la faim n’aura pas arrangée.

Ici, un blanc. Le registre ne conserve que les débats du 31 janvier 1871, constatant la fin du siège (la fin de la faim) et l’armistice avec l’Allemagne. Puis, ce compte-rendu du conseil municipal du 29 mai 1871 : c’est un lundi. Un certain M. Lacroix revient tout juste de Versailles, où il présentait les hommages du conseil municipal de Montauban au président Adolphe Thiers. Il a bien choisi son moment, celui-là ! Cette semaine qu’il vient de passer près de Paris, c’est celle qu’on appelle déjà la Semaine sanglante. Il a rendez-vous avec le boucher-en-chef le dimanche 21 mai, mais le grand homme est trop occupé pour le recevoir : la troupe vient d’entrer dans Paris pour écraser la Commune. À la fin de la semaine, il aura fait massacrer vingt mille hommes. Le lundi 22 mai, l’artillerie vient d’installer ses canons sur la butte de Chaillot, et les barricades tombent une à une, jusqu’à la Concorde. Le brave M. Thiers est drôlement fatigué, mais il honore tout de même la visite de nos émissaires montalbanais.

Notre entrevue qui devait avoir lieu le dimanche dans l’après-midi fut ajournée au lendemain à cause du grave événement qui s’accomplissait à la même heure à Auteuil, et qui ouvrait à nos soldats les portes de Paris. Nous fûmes reçus le lundi à 10 heures du matin. Nous étions loin de nous douter de l’accueil simple, cordial, expansif qui nous attendait ; rien d’officiel, rien de guindé, ni dans les formes ni dans les paroles. M. Thiers tout heureux de nous voir nous fit assoir devant lui sur son petit canapé de maroquin vert où, depuis plusieurs nuits, il a l’habitude de se coucher tout habillé et là, devant le feu qu’il tisonnait par intervalles, il nous questionnait avec bonhomie comme des enfants de la maison, nous faisant causer, causant surtout avec cette verve, cette simplicité qui lui sont habituelles.

Malgré ses préoccupations, ses fatigues, ses travaux sans nombre, il n’avait nullement l’air fatigué. Quelle âme robuste et quelle nature indomptable dans ce petit corps grêle et chétif ! À voir son visage calme, son front serein, personne certes ne se serait douté que cet homme revenait de Paris où il avait passé la nuit sans sommeil aux avant-postes, discutant avec ses généraux les moyens et les plans d’attaque.

Ce petit canapé de maroquin vert où Adolphe-le-Terrible se repose de la pénible besogne d’assassiner le peuple : je m’en souviendrai. Dire que des Montalbanais se sont assis dessus ! et se sont assis, ensuite, sur d’autres sièges où je pourrai m’assoir peut-être.

J’ai fait ça, aujourd’hui : lire des compte-rendus de conseils municipaux. J’ai aussi papoté au téléphone avec Rémy Torroella qui me demandait, sur CFM Radio, comment se passait ma résidence. Je lui ai expliqué que je restais chez moi (comme tout le monde) et que je consultais des archives sur l’écran de mon ordinateur. Lui, il a lu un extrait de mon billet paru hier sur ce blog. On peut nous réécouter ici :

Dans le bain (combien de bains ?)

Il est déjà 17 heures : je n’ai pas vu le temps passer. J’étais absorbé par mes lectures et, avec tout ça, je ne suis pas sorti. Comment donc : « c’est normal » ? Mais oui, c’est vrai : personne n’est sorti, puisque c’est interdit. J’oubliais presque l’état d’angoisse qui s’est abattu sur le monde au-dehors – que dis-je ? qui s’est assis dessus, bien à son aise, et qui fait comme chez soi, étalé de tout son long sur la vie normale afin de l’écraser longtemps, durablement. Mon quotidien est très éloigné, je le sais, des contraintes véritables qui pèsent sur d’autres. Je ne suis responsable de personne d’autre que moi : je n’ai pas d’enfants qu’il faut occuper et aider à suivre l’école malgré tout ; je n’ai pas de parents à protéger ni rassurer. Comme mon appartement me paraît vaste, par rapport à celui où je vis d’habitude ! et tellement plus vaste, encore, si je pense aux familles qui s’entassent dans des réduits indécents. Et comme ma solitude est douce, comparée à la promiscuité imposée à celles et ceux qui ne supportent plus l’autre qui partage leur espace vital ou, pire, qui se font taper dessus. Que la crise soit « générale » ou pas, ce sont toujours les mêmes qui en prennent plein la gueule.

Dimanche et lundi, impossible de me concentrer. À cause de l’attente. Mais, depuis que la chape de plomb est tombée, je ne reste plus suspendu à une décision quelconque. J’inaugure un nouveau rythme.

J’ai reçu de K. une série de liens et de conseils pour explorer la petite portion des archives municipales que je peux fouiller en ligne, à défaut de zoner dans les magasins : tant pis pour l’odeur de poussière, tant pis pour le papier vieilli qui caresse la pulpe des doigts.

Jacques Larroque est né le 4 octobre 1850 à Montauban. Jean Larroque est né dix jours plus tard, dans la même ville. Leurs noms se suivent sur le registre des appelés de la classe 1870 : engagés sous les numéros 60 et 61. Le premier est cultivateur dans le faubourg de Bio et il est « faible de constitution », le second est laitier au faubourg de Chaume, sans signe particulier. Tous deux sont bons pour le service et ils ont signé, puisqu’ils en sont capables. Parmi les morts du Monument de la guerre de 1870 (celui de Bourdelle), parmi les noms presque illisibles, il y a un « J. Larroque » : lequel de ces deux-là, de Jacques ou de Jean, a-t-il été tué à vingt ans ? Ni l’un ni l’autre, peut-être. Car il y a un troisième Larroque : Jean, né à Saint-Amans, commune de Molières, un an et demi avant les deux autres. Tout ce que je sais de lui, c’est que la dernière heure qu’il a vécue était celle qui précède immédiatement la nuit, en hiver : il est mort à quatre heures du soir, le 14 février 1871, dans l’ambulance de la rue Grande à Argenton (Indre). L’état-civil, avec ironie, lui a retiré un R quand il a cessé d’expirer l’air de ses poumons : il était né Larroque et il est mort Laroque. L’initiale « J. », sur le monument, c’est lui. Mais les deux autres larrons m’intéressent aussi, et je sais pourquoi (je me connais) : à cause de Francis et de François, les deux marins du Pourquoi Pas ? qui grandirent ensemble – que j’ai fait grandir ensemble dans Les présents – et qui disparurent ensemble en mer d’Islande. Jean et Jacques Larroque : ces deux gars ne se connaissaient pas, j’en suis sûr, avant de devenir les numéros 60 et 61 de la classe 1870 au bureau de recrutement de Montauban.

Comment suis-je tombé ensuite sur Jean Marty ? Il était élève au lycée Ingres : quel genre de garçon envoyait-on au lycée, sous le Second Empire ? Sûrement pas le fils d’un laitier de Chaume, ni d’un paysan de Bio. Mais de qui Jean Marty est-il donc le fils ? d’une femme prénommée Marie. Le père, on ne sait pas. À vingt-et-un an, le soldat Jean Marty meurt à l’hôpital du Val-de-Grâce, quelques jours après la fin du Siège de Paris : en souvenir, on a mis son nom dans un endroit que je connais bien, au cimetière de Belleville. Ce petit garçon élevé à la campagne, ce jeune homme lettré, c’est Jules Vallès qui repasse dans ma tête : si Jean Marty avait survécu, aurait-il suivi ses camarades de la Garde nationale qui décidèrent de ne pas rendre les armes ? Il aurait participé à l’insurrection, il aurait défendu la Commune et, s’il n’était toujours pas mort après cela, il serait parti en exil en Suisse ou en Angleterre, il aurait fait des enfants, et les descendants de ses enfants, aujourd’hui, ignoreraient tout de Montauban.

Je n’arrive pas à comprendre où il est né, Jean Marty : sauriez-vous m’aider ? « Port Legaignan (Lot) » : j’ai l’impression que ce n’est pas une commune. Est-ce mal compris, mal orthographié par l’officier d’état civil ? Est-ce un lieu-dit ? Une paroisse ?

J’ai passé la journée à parcourir ces registres en ligne, histoire de m’immerger dans les vies de ces hommes morts. Histoire de me mettre dans le bain.

Non, ce n’est pas vrai : je n’ai pas fait que ça. Ce matin, j’ai bouquiné dans mon bain (oui, j’ai une baignoire) et, cet après-midi, j’ai passé du temps dans la cuisine, là où la vue est la plus lointaine : la chaise placée dans l’ouverture de la fenêtre immense, nettement plus grande que moi (trois mètres de haut, peut-être). Il faisait beau, ça chauffait doucement sur la peau.

Voilà. Il y a eu ça, aujourd’hui : j’ai sauté dans le grand bain des archives (un bain de données, de chiffres et de lettres, de pixels), si excitant pour l’esprit ; et me suis laissé envelopper par d’autres bains, plus doux au corps.

« Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre »

Une sorte de fascination pour les archives. Pour l’accumulation des traces, indices minuscules qui contiennent des histoires. J’avais envie de visiter cette exposition, alors, pour voir en vrai des œuvres de Boltanski que je ne connaissais que par le discours qui les entoure.

Les reliques fragiles contenues dans ces vitrines, comme dans les vitrines du musée de Montauban : ce n’est pas pour rien que j’ai envie de voir cette expo maintenant, deux semaines avant de partir là-bas.

Les photos immenses dans lesquelles on s’immerge, on se perd, les photos agrandies et abîmées : ce ne sont pas celles qui m’intéressent le plus. J’aime les dispositifs les moins spectaculaires. Les plus sobres. Les photos de petite taille (celles des Suisses) collées sur des boîtes de biscuits. Ou : ces murs tapissés d’autres boîtes métalliques, chacune portant le nom d’un ouvrier de cette mine de Belgique. Des centaines (milliers ?) de boîtes et de noms. « Peu spectaculaire », vraiment ? Ce que je voulais dire, c’est plutôt : les traces conservées dans un état proche de leur forme originelle : un nom et une photo reproduits sur du papier fragile, à petite échelle, sans leur faire subir de transformation plastique.

J’ai passé un long temps à lire ces noms qui, pourtant, ne me disent rien. La matière est aride, austère : des lettres noires sur du papier blanc, collées sur du fer rouillé. C’est cette indifférenciation qui me fascine : ces noms (ces gens) rassemblés dans un ordre strictement arbitraire : la seule chose qui leur soit commune, c’est de figurer dans le registre du personnel de cette mine belge. Un nom ne suffit pas pour dire la singularité d’une vie, mais il peut être l’indice suffisant pour partir en quête d’un peu plus, ou d’autre chose. Cette salle produit sur moi le même effet que le columbarium du Père-Lachaise, par exemple. Des lettres gravées sur des petits carrés tous identiques, rangés selon une grille rigoureuse : un voisinage arbitraire, indifférencié. La matière est aride, alors – et puis, d’un coup, surgit une image. Une boîte sur cinq, ou sur six, je ne sais pas, est ornée d’un portrait (lorsque le dossier de l’ouvrier, de l’ouvrière, comportait une photo : la raison arbitraire, à nouveau). Et là, c’est une émotion immédiate, parce que c’est un visage, c’est un regard. Cette émotion est proche, alors, de celle que j’éprouve non pas au columbarium, mais dans les cimetières italiens. Où les morts ne sont pas sous terre, mais empilés dans des cases de pierre, scellées par des dalles presque identiques et ornées d’une photo. Presque toujours une photo. Le visage, le regard.

J’échange quelques mots avec S. au sujet de cette exposition. Il me demande si je connais l’installation de Boltanski dans le sous-sol du Conservatoire de musique. « Non, évidemment », me dit-il, parce qu’elle est inaccessible. Lui-même en a seulement entendu parler. Et il me raconte de quoi il s’agit.

Je lis ensuite le document qui accompagne l’expo que je viens de visiter, transcrivant ces mots de Boltanski :

« Ce que je dis, c’est qu’il y a une force plus grande dans les histoires que dans les objets. Dans ma vie, il y a eu plusieurs périodes : une, où les œuvres ont existé ; une autre, où elles étaient détruites mais re-fabriquées ; et puis, maintenant, il n’est plus question de voir les œuvres mais de savoir qu’elles existent. Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre. »

Peu importe, alors, que S. et moi ayons vu, ou non, cette installation au Conservatoire : son histoire nous plaît.

J’ai envie de revoir cette salle du Musée d’Art moderne visitée il y a des années, dans laquelle Boltanski a accumulé (rangé) des annuaires de téléphone. J’en garde un souvenir très vif (à cause de mon propre goût pour les annuaires), bien que je ne l’aie visitée qu’une fois. Je me souviens, aussi, de cet épisode de La nuit de l’oracle de Paul Auster, dans lequel le personnage découvre une pièce très proche de celle créée par Boltanski au musée : des centaines d’annuaires téléphoniques des années 20 à nos jours, rangés par ordre alphabétiques des villes et régions du monde, puis par année. Le dénommé Ed, à l’origine de cette mission de conservation, possède notamment un annuaire de Varsovie de 1937–1938 : Spis Abonentów Warszawskiej Sieci Telefonów – dont la plupart des noms juifs sont, on le sait (nous qui vivons aujourd’hui) les noms de personnes mortes dans les années qui ont suivi.

« Cette pièce contient le monde, réplique Ed. Ou du moins une partie. Les noms des vivants et des morts. Le Bureau de préservation historique est une maison du souvenir, mais c’est aussi une châsse pour le temps présent. En rassemblant ces deux choses en un lieu, je me démontre que l’humanité n’est pas finie. »

J’ai parcouru toutes les salles du Musée d’Art moderne avant de comprendre (observant un plan) que la salle Boltanski était située au sous-sol, accessible par un escalier quasi-dérobé. Je cherche l’escalier, je le trouve, mais il est fermé d’une barrière. Un garçon qui passe par là – qui descend l’escalier, lui, car il est de la maison – me dit que cette salle est fermée « pour réfection ». Je n’ai donc pas vu cette installation de Boltanski : Les abonnés du téléphone. Est-ce important ?

Je sais qu’elle existe : J’en garde le souvenir et j’en connais l’histoire. Cette histoire, je l’ai racontée à S. qui ne la connaissait pas, comme j’ignorais, moi, son histoire de Conservatoire.

« Il y a une force plus grande dans les histoires que dans les objets », avait-on lu. Et puis : « Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre. »

J’avais envie de regarder des photos

J’ai commencé le livre de Marie-Hélène Lafon, Sur la photo, en pensant que certains passages pourraient me servir de références pour l’atelier d’écriture de Montauban. À propos de l’archive intime. Il s’agit de fragments d’une vie, dans un ordre dispersé : cet homme observe des photos, les classe, écrit leur histoire. Je l’ai commencé juste avant d’aller chez Juline : j’avais envie de regarder les photos qui sont chez elle, celles de notre enfance, et surtout celles de notre père. J’aurais pu faire cela mille fois déjà, à n’importe quel moment, mais j’attendais sûrement une bonne raison. Or, en ce moment, je me demande si ça n’aurait pas du sens de voir ces photos, à cause de cette histoire dans Les présents. Non, ce n’est pas le bon mot : du sens. Je me fous que cela ait du sens. J’avais envie, c’est tout. Ou bien : c’était le moment. Le week-end précédent, j’étais déjà chez Juline, qui avait cuisiné pour mon anniversaire. Elle m’avait montré des jouets qui étaient déballés : des jouets de quand on était petits, dont nous nous séparons parce qu’ils prennent de la place pour rien. Nos playmobils seront plus heureux dans les mains d’autres enfants que dans ces caisses en plastique. Je les ai regardés longuement, parce qu’ils sont chouettes, et parce que : les souvenirs. Mais ce n’est pas un crève-cœur de les laisser partir. Pas du tout. C’est un plaisir de jouer avec eux comme avec une madeleine, pour se rappeler des trucs. Et puis, j’en ai choisi un, pour le rapporter chez moi. Un barbu à casquette (j’aimais bien ces barbes dentelées et amovibles), avec sa chambre à soufflet, son trépied et ses plaques de verre. Un photographe. Cela ne peut pas être un hasard. Est-ce une coïncidence ?

Il y a des photos que je connais par cœur, et puis d’autres. Celle-ci ne me disait rien. Je reconnais le décor (c’est chez nous) ; Juline reconnaît ce petit garçon (c’est moi). Alors, c’est une photo de moi. Soit. Elle est étrange. Elle est belle. Et j’ai emprunté à Juline quelques photos de notre père pour les regarder chez moi.

« Les photos étaient dans le premier tiroir de droite, couvertes au verso d’une mince écriture serrée. Il en prenait deux ou trois, les alignait, les regardait. Les premières fois il avait noté des mots, à peine des phrases derrière les photos. Il avait commencé comme ça. Ensuite il avait continué. Il écrivait sur des feuilles de papier quadrillé qu’il rangeait au fur et à mesure, en les numérotant en bas à droite, dans des chemises cartonnées à rabats. Il y avait autant de chemises que de photos et chacune était d’une couleur différente. »

Marie-Hélène Lafon, Sur la photo

Je reçois un message de M. qui me dit : « Comme Le héros, Passerage montre combien tu affectionnes le thème de la disparition. Je ne parle pas de la mort, mais de l’interruption, de la perte d’intensité, du flétrissement. De la douleur de voir s’éteindre la lumière, alors que c’est la condition même de son scintillement. »

J’ai terminé Sur la photo. J’ai corné deux, trois pages qui pourront me servir. Aussitôt après, j’ai lu Les abeilles noires de l’île d’Ouessant*, prêté par Juline. Tant pis si je divulgâche, mais c’est important de le dire : ces deux livres se terminent exactement de la même manière, sans que rien ne le laisse prévoir. À la fin, le père s’en va. On ne sait pas ce qu’il devient : il disparaît, c’est tout. Cela ne peut pas être un hasard. Est-ce une coïncidence ?

* Arnaud Gosselin (éditions Sans sucre ajouté)

À tu et à toi

Le projet est dans ma tête, j’y pense, mais je n’ai pas commencé à l’écrire. Je me disais : il faut d’abord que je sache mieux où je veux aller. Quitte à m’apercevoir en cours de route (voire : quand tout sera fini) que je n’ai pas été dans la direction que je prétendais suivre. Cela n’a pas d’importance, de dévier sa trajectoire. Au contraire : ça justifie l’écriture. Si on n’apprend pas pendant qu’on écrit, si tout est déjà connu avant, à quoi bon écrire ? N’empêche, je ne me vois pas commencer Rue des Batailles maintenant. D’abord, en savoir plus sur mon personnage, mieux le comprendre. Mais, pour en savoir plus, il faut écrire : on n’en sort pas. On se mord la queue.

J’ai lu Lettre ouverte à celle qui viendra à son heure sans qu’il soit besoin de la sonner, par Raymond Penblanc. Puisque c’est une lettre, c’est écrit à la deuxième personne : c’est adressé. Le ton m’a plu. J’ai réalisé que je n’avais jamais écrit à la deuxième personne. L’un des livres que j’aime le plus (Un homme qui dort) s’adresse ainsi à son personnage, et c’est troublant, car son personnage, lui, ne parle à personne. C’est l’auteur, ou le narrateur, qui lui parle tout du long, à ce personnage qui ressemble drôlement à l’auteur. Et c’est moi, lecteur, qui recueille ces paroles adressées à un autre, moi qui les reçois comme si c’était à mon oreille qu’elles étaient prononcées. Le procédé serait facile, peut-être ; comme tous les procédés, il s’agit de l’employer bien. Cette histoire de Rue des Batailles me pose cette question : je suis tenté de m’identifier au personnage, comme je le fais presque à chaque fois. Mais avec lui, je dois m’abstenir, car il est censé être l’inverse de moi. Il m’est étranger : c’est ce que je prétends. Je me donne ce but d’apprendre à le connaître mieux, en l’écrivant. Et quand je dis l’inverse, ça ne veut pas dire le contrairel’inverse, comme le reflet dans le miroir : le même, mais différent.

Je commence une version courte de Rue des Batailles. Une nouvelle qui doit être très narrative, condensée. « Électrique », comme dit Guillaume dans la marge d’un chapitre des Présents. Et je dis « tu » à Jules. Je lui parle, je lui écris une lettre. Ça me plaît. Ça m’oblige à tenir ce Jules à distance : si je lui dis « tu », ça sous-entend qu’il existe un « je ». Nous sommes deux personnes distinctes. Face à face. Deux reflets, peut-être.

J’ai acheté Planètes, le livre de Mario Cyr qui a eu le même prix que moi l’autre soir. J’aime les quelques mots de lui que j’ai déjà lus : j’étais un peu intimidé de lire ce livre, alors, car je voulais l’aimer autant. Et je l’aime (plaisir plus grand encore quand il comble une attente). Et il est écrit à la deuxième personne. Est-ce un hasard ? Une coïncidence ? Un « alignement de planètes », comme j’aime le dire parfois (et ce serait à propos, vu le titre du livre) ? Le « tu » de ce livre-là est un homme dont on ne sait pas grand-chose. On le découvre par petites touches, petites pièces délicates d’un puzzle qui s’assemble sans se presser, mais qui s’assemble pourtant très vite. Étrange sensation du temps : suspendu et rapide à la fois. À la fin des quatre-vingts pages, on ne sait toujours pas grand-chose de lui, mais on sait tout. L’essentiel – les émotions, les sentiments. Les sensations.

J’écris ce texte bref en décidant qu’il serait bref. J’arrive bientôt à cette étape délicate : Jules quitte Paris. L’épisode est véridique (dans le sens où, dans la vraie vie du vrai Jules, déchiffrée dans les archives, il y a cette incursion en Espagne). Le truc, c’est que je ne sais pas ce que j’ai envie de lui faire faire, dans ce voyage. Je ne sais pas si c’est important. Je peux supprimer cette anecdote : faire comme s’il n’était jamais parti. Ou bien, je peux développer ce voyage pour en faire une épopée capitale dans l’évolution du personnage : une parenthèse initiatique. C’est tentant, puisque c’est suggéré par la biographie du gars. Mais, ai-je vraiment envie de ça, moi ? Dans L’épaisseur du trait, on part à Rome ; dans Les présents, on part dans ce village breton. Ça commence à bien faire, les voyages initiatiques. Je crois que, pour l’instant, l’Espagne, je m’en fous. Dans ce texte bref, je ne peux pas tout dire : l’Espagne passe à la trappe.

L’usine Cail-Derosne, rue des Batailles, après l’incendie (Anonyme, 1865)

« Le détail et le flou, le clamé et le tu ». C’est Mario qui m’écrit cela. Dans mon histoire, je m’efforce de choisir ce qui doit être détaillé (cinq minutes de vie qui occuperont toute une page), ce qui doit rester flou (ce voyage, dans une ellipse). Ce qui advient de Jules, ce sera encore moins visible que si c’était flou : ne rien en dire, le garder tu. Et lui dire « tu », à Jules.

Choses vues, Montauban

« Nous sommes un petit centre d’archives, nous n’avons que deux kilomètres de documents », dit K. en montrant les rayonnages. Moi, je trouve que c’est déjà pas mal, deux kilomètres. Parce qu’il s’agit seulement de l’épaisseur de ces papiers serrés les uns contre les autres – mais, si on voulait lire ces papiers, il faudrait les sortir des boîtes et les poser à plat sur une table. Et, si on les étalait tous côte-à-côte, alors quelle serait la surface de ce fonds d’archives ? En dizaines, centaines, ou milliers de kilomètres carrés ?

C’est le Pôle Mémoire de Montauban qui m’accueillera en résidence, au printemps. Alors, ce matin, j’ai droit à une visite particulière des trois entités qui composent ce lieu : les archives municipales, la bibliothèque patrimoniale, le musée de la résistance et du combattant. « L’idée, c’est juste de me frustrer, puis de me renvoyer à Paris, c’est ça ? » On me répond en substance que, oui, c’est l’idée. Je survole donc les collections à toute vitesse pour avoir une idée vague de ce qu’elles renferment, puis je laisserai mariner tout ça pendant deux mois dans le bouillon de mon crâne – machine à fantasmes. Et je reviendrai pour m’immerger pour de bon, pendant dix semaines. Et là, j’aurai le droit de tout voir, je m’émerveillerai de tout, je serai comme un môme dans un magasin de jouets – et, comme à un môme, on me dira parfois : « ne touche pas à ça ! »

J’ai vu des photos de Pétain en visite officielle à Montauban. J’ai vu des dessins réalisés dans le camp d’internement de Septfonds. J’ai lu l’histoire de Louis Sabatié, l’étudiant qui a pris le maquis et qui est mort fusillé par la milice. J’ai vu le livret scolaire et la carte d’abonnement SCNF de Louis Sabatié. J’ai appris que Manuel Azaña, le président de la République espagnole exilé en France, était mort en 1940 dans l’hôtel où je dors ce soir. J’ai vu une mitraillette et du matériel d’imprimeur ayant appartenu à la Résistance. J’ai vu de petits objets fabriqués par des femmes déportées à Ravensbrück pour servir de monnaie d’échange.

J’ai vu des affiches annonçant le passage de Buffalo Bill à Montauban. J’ai vu le registre traçant les déplacements des nomades forains, qui précise en face du nom d’une certaine Mme Vargas : « exhibe un décapité parlant ». J’ai vu le récépissé du transport par la SCNF de la dépouille de l’éléphant du cirque Pinder, à destination du Muséum de Montauban. J’ai vu une gravure du Colisée fantasmé par Piranèse.

J’ai déplié les volets d’un large plan, démontrant la nécessité de prolonger le canal du Midi « jusqu’à la rivière de Tarn à Montauban ». J’ai vu les dessins d’élévation d’un projet de bains-douches pour le quartier Sapiac. J’ai vu des centaines de boîtes de toutes les couleurs ayant contenu des photos sur plaques de verre, désormais conservées dans d’autres boîtes (mais on a gardé ces vieux emballages parce qu’ils sont jolis). J’ai vu un livre de Clément-Marot imprimé à Charenton, alors j’ai envoyé la photo à J.-M., qui est né à Montauban, qui a rencontré J.-E. au lycée Clément-Marot de Cahors, et qui habite maintenant à Charenton, parce qu’un tel alignement de planètes ne s’observe pas tous les jours (il m’a demandé de voler ce livre, mais je n’ai pas promis de le faire). J’ai vu un manuscrit sur parchemin, protégé par une reliure en bois clouté, genre porte de prison. J’ai vu deux incunables qui m’ont rappelé les grimoires de l’école Estienne, que la bibliothécaire nous montrait seulement si notre prof insistait lourdement pour qu’ils sortent du coffre-fort. J’ai vu des livres du XVIIIe siècle dévorés par des insectes appelés vrillettes qui, visiblement, s’y connaissent en bibliophilie.

Le thème de la résidence, c’est : « tisser la mémoire, une histoire sans fin ». On a pourtant mis fin à cette visite, parce qu’il fallait déjeuner. Et, ensuite, rencontrer un tas de gens très motivés (les « partenaires » de la résidence) pour tendre des perches, les saisir, dire tout ce qu’on aimerait faire pendant ma résidence. Travailler, quoi.