Tu t’appelais Jules, Napoléon, Prosper, et le nom de ton père

Ce n’était pas à Montauban, mais aux Archives de Paris : j’avais cherché cet homme dont on avait perdu la trace. J’en parlais ici, puis . Je n’avais pas appris grand chose de plus.

En vérité, je sais seulement de toi ce que j’ai lu dans les papiers. Tu es né à Épinal. Tu as vécu à Paris, au numéro 1 de la rue des Batailles. Tu t’es marié. Ton témoin s’appelait Adrien, il vivait à la même adresse que toi. Un enfant est né : tu l’as appelé Maurice, Victor, et ton nom. Toi, tu t’appelais Jules, Napoléon, Prosper, et le nom de ton père. Et ce nom-là est aussi celui de ma mère, car c’est elle qui a réuni ces informations : elle a tracé des lignes entre les noms pour montrer qui a enfanté qui. Elle a écrit sous le tien : absent sans nouvelles. Ces mots ne me quittent pas. Mais elle n’est plus là, ma mère, pour me dire où elle a pêché ces mots ; alors j’ai remonté le cours de ses recherches. Tu étais plus jeune que je ne le suis aujourd’hui, quand tu as disparu, l’année où les derniers immeubles de la rue des Batailles sont tombés sous les pioches.

Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu, Le Réalgar

Ce que je n’ai pas trouvé, je l’ai inventé. J’ai écrit à cet homme une lettre, que vous pouvez lire (tant pis pour le secret de la correspondance) et que vous pouvez reprendre à votre compte, pour l’adresser à qui vous voudrez. Une « lettre ouverte », donc, que Daniel Damart publie dans sa collection du même nom aux éditions Le Réalgar. C’est une joie, c’est une fierté d’être accueilli dans cette maison.

C’est un joli objet, dans son habit gris. On peut le commander chez son libraire préféré ou auprès de l’éditeur, sur son site.

Des nouvelles de Jean (mais pas de Jacques)

J’ai pris des nouvelles de Jean et de Jacques, que j’ai rencontrés la semaine dernière dans le registre de recensement militaire de la classe 1870. On le sait : ils sont nés en 1850 à Montauban et ils ont été enrôlés ensemble. Je suppose qu’on les a envoyés aussitôt à la guerre, mais ils n’y sont pas morts : le « J. Larroque » mort, sur le monument, c’est l’autre Jean, celui de Molières. Alors, que sont-ils devenus, Jean et Jacques de Montauban ?

En 1870, Jean a vingt ans, il mesure un mètre soixante-et-un, il vit chez ses parents laitiers à Chaume, à l’est de Montauban. Il débute son service militaire. Huit ans plus tard, il est caporal « dans la réserve de l’armée active » : il est rentré chez lui depuis quelques années déjà. Chez lui, c’est toujours chez ses parents, mais désormais à Landebasse : un autre faubourg, encore un peu plus à l’est. Les parents y ont acheté un petit lopin, ils sont devenus « cultivateurs propriétaires ». Le lieu dit « la Lande basse » existe toujours, il est resté rural, mais l’autoroute A20 passe en travers.

Je voulais savoir si Jean s’était marié, alors je l’ai cherché dans la botte de foin : des Larroque à Montauban, il y en a, à la pelle – un peu comme si vous cherchiez un Crenn à Saint-Pol-de-Léon, si vous voyez ce que je veux dire. Je vois passer des tas de Jean Larroque, puis, d’un coup, je me dis : c’est lui. Une intuition. Un Jean Larroque épousant Jean Marty – ah non, j’ai mal lu : je pensais au Jean Marty de l’autre jour, mais ça ne peut pas être lui puisqu’il est mort, et parce qu’on ne s’épouse pas entre hommes en 1878… C’est de Jeanne Marty qu’il s’agit. N’empêche : le nom m’a attiré et ne m’a pas trompé : c’est bien le Jean que je cherchais. « Jean et Jeanne », donc. Jeanne a quatre ans de moins que Jean Larroque, elle est couturière, elle habite aux Oliviers. Il existe une rue des Oliviers au sud de la ville, au bord du Tarn : c’est sûrement le même lieu. Jean et Jeanne ont pour témoins le frère de Jean, ainsi qu’un tailleur et un libraire ; et puis le nommé François-Auguste de France-Mandoul, lieutenant de vaisseau en retraite, chevalier de la Légion d’honneur. Celui-ci a été fait prisonnier en Algérie pendant la guerre d’invasion coloniale, quarante ans plus tôt, et il a publié un bouquin juste après sa libération : Les prisonniers d’Abd el Kader, ou cinq mois de captivité chez les Arabes. Une sorte de « journal de confinement », comme on dit aujourd’hui. Comment Jean, qui était laitier à vingt ans, se retrouve à vingt-huit ans (tout charpentier de son état) à compter une sommité décorée parmi ses amis ? Est-ce cela qu’on appelle : l’ascension sociale ? Quand le vieux passe l’arme à gauche, dix ans plus tard, c’est Jean qui déclare sa mort à la mairie. Voilà : c’est tout ce que je sais de Jean Larroque.

Et Jacques, alors ? S’il s’est marié, ce n’est pas à Montauban : pas de trace dans le registre. S’il est mort, ce n’est pas à Montauban non plus. Mais il y a une vie possible en dehors de Montauban ! (J’ai tendance à l’oublier : à cause du confinement, sans doute). Non, Jacques, je ne sais pas ce qu’il est devenu. Et je n’oublie pas qu’il était « faible de constitution », à vingt ans, alors je m’inquiète pour lui.

À la même époque, à Paris. La seule chose que je sais de Jules, Napoléon, Prosper Forthomme, c’est qu’il a fait un fils, qui est devenu l’arrière-grand-père de ma mère. Puis qu’il a disparu. Et c’est tout. Le reste, je l’ai inventé en écrivant la Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu qui paraîtra aux éditions Le Réalgar, et dont je lis les premières lignes ici :

Le dimanche, je réside

« Et sinon, Montauban le dimanche, c’est vivant ? »

Je ne sais pas. C’est le premier dimanche que je passe ici et c’est la première fois, aussi, que le gouvernement ferme les cafés et demande aux gens de rester chez soi. Alors, ça fausse mes observations.

Je me suis éveillé tôt (les étourneaux, dans l’arbre : confinement ou pas, ils chantent) et j’ai repris ma lecture des Vies minuscules de Pierre Michon où je l’avais laissée hier soir. Je suis frappé par la ressemblance de certains récits de ce livre avec d’autres récits qui me sont personnels : des histoires que j’aurais pu raconter ; des relations que j’ai écrites, déjà, à propos d’autres personnages de ma propre famille. Il s’agit peut-être d’une coïncidence – comme elle est heureuse, alors ! – mais, plus probablement, c’est la dimension universelle du récit intime qui agit. L’auteur parle de lui, au plus profond et avec sincérité ; et moi, lecteur, ça me parle de moi.

Le puzzle recomposé par ce livre : combler, par l’écriture, les lacunes d’un récit biographique éparpillé ; reconstituer la vie de ceux qui nous ont précédé – ces vies qui n’ont coïncidé avec la nôtre que par un minuscule point de contact, mais qui ont contribué à la façonner. C’est assez proche de ce que j’ai voulu faire dans mon histoire de rue des Batailles, qui s’incarne en ce moment dans une forme de texte achevé, grâce à la confiance que me fait D. : je reçois ce matin sa maquette du livre qui paraîtra dans sa maison et dont je parlerai, bientôt, en mots plus clairs. Dans ce texte, j’ai éludé par trois fois le mot « ça » devant l’auxiliaire avoir, en écrivant « ç’a été », « ç’avait », « ç’aurait ». Avais-je le droit de le faire ? Voilà la question que nous nous sommes posée, avec l’éditeur. Il a été question de ça dans nos messages, c’est-à-dire : de ç’a.

« Il y a du monde au bureau de vote », me dit J.-E. qui s’y rend à ma place, par procuration. Il faudrait que tout le monde y aille, ou bien qu’on l’annule, mais quel sens ç’aurait donc, un maire élu par les trois seuls péquins qui bravent la consigne du confinement ?

Je sors à mon tour. Montauban, ville fermée, comme toutes les autres en ce moment. Dans d’autres endroits, ça ne doit pas changer grand chose : je me souviens de Luçon le dimanche, où les consignes de distanciation sociale étaient naturellement respectées : jamais on ne voyait deux personnes dans la même rue simultanément.

Il fait très beau. Un temps à prendre un café dehors. Dommage. Je me suis assez promené, je vais prendre mon café chez moi. Il y a pire punition : mon appartement est beau et le soleil y entre gentiment, venant lécher le mur de ma chambre, chatouiller mon petit bureau. Je pense aux camarades qui voient toutes leurs activités rémunérées (dans les écoles, dans les librairies, dans les salons) annulées les unes après les autres. Il n’y a pas de chômage quand on est auteur : c’est la galère, et c’est tout.

Alors, vraiment, je ne me plains pas. Moi, ce que je suis venu faire à Montauban, ça reste autorisé. Mieux : c’est obligatoire. Car je suis en résidence pour écrire. Alors, je fais comme on nous le demande : je reste chez moi, je réside.

Si la photo est bonne

À nouveau, je choisis un livre presque au hasard (trouvé à la Petite Rockette, jamais entendu parler de lui ni de son autrice). Antonia, de Gabriella Zalapì. Je l’ouvre : il y a des photos en noir et blanc. C’est un journal (presque fictif) : la vie de cette Antonia, reconstituée à partir des traces qu’elle laisse pour elle-même (l’écriture intime). Antonia qui cherche à reconstituer la vie d’autres personnages (ses parents) en regardant des photos (les archives).

Je relis Les présents : « on y est presque ». Il ne s’agit plus que d’intégrer les dernières corrections discutées avec Guillaume, et de m’assurer que tout va bien. Alors je relis, mais tout ne va pas bien. Dans les premières pages : je veux changer plein de trucs. Des détails, mais nombreux. Des adverbes horribles (il y en a trop), des phrases ampoulées. Je simplifie. Et je m’inquiète : est-ce que je vais être le mec relou qui ne saura pas s’arrêter ? Qui voudra encore bouger une virgule la veille du BAT, alors que tout a été confirmé cent fois ? Je poursuis. Dans les chapitres suivants, je trouve moins à redire. Un peu, mais pas trop. Je crois que ça va. « On y est presque. » Il reste cette question en suspens : faut-il la mettre, cette photo ?

Dès le début, j’avais envie d’images. Mais c’était une mauvaise idée : je ne les ai donc pas mises dans le manuscrit. Puis on a parlé, très récemment, de cette possibilité d’insérer une photo ou deux à des moments clé du récit. J’ai dit pourquoi pas. Ça aurait du sens puisque, dans le roman, Théo est habité par des images que je commente à plusieurs reprises – et parce que moi aussi, pendant que j’écrivais, je les avais en tête. Alors, il faudrait en choisir une et la glisser au bon endroit. Seulement si ça raconte quelque chose de plus que le texte. Que ça ne redonde pas. J’en ai trouvé une qui irait bien. Mais, ce qui me chiffonne, c’est que le texte tient tout seul, sans elle. Elle n’est pas indispensable. Est-ce que cela veut dire qu’elle est superflue ? Ce serait presque dire qu’elle est inutile. Et, si elle est inutile, elle est gênante. Que faire ?

Dans Sur la photo, de Marie-Hélène Lafon, le personnage de Rémi regarde des photos. Mais les photos ne sont pas montrées au lecteur. Il les classe, pour se souvenir. Pour écrire leur histoire. Cette activité est décrite à partir de la moitié du livre. À cette étape, le lecteur choisit de reconsidérer tous les fragments déjà lus (les flashbacks constituant ce récit, retraçant la vie de Rémi de manière non chronologique) comme des souvenirs recomposés par la mémoire même de Rémi. Toutefois, la narration reste à la troisième personne. Et le point de vue, distant. Les scènes de l’enfance sont racontées sans entrer décrire les émotions de Rémi. Il n’y a pas de psychologie. On ne sait pas quel rôle ces anecdotes joueront dans la vie de l’homme. Il pourrait se remémorer ces déceptions, ces frustrations, comme des épisodes anodins, cristallisés par les années. Comment savoir si, au contraire, elles ne sont pas restées gravées comme des blessures ouvertes ? À la fin, Rémi choisit de disparaître. On ne nous dit pas pourquoi : c’est à nous d’interpréter, maintenant, tous les épisodes de sa vie à l’aune de ce dénouement – ou pas.

Antonia, elle, écrit son journal. Alors le récit est linéaire, et nous sommes plongés dans son intimité. Aucune anecdote ne peut être perçue autrement que comme un événement grave, violemment émotionnel – qui nécessite d’être confié à ce journal. Les photos insérées dans le récit sont parfois décrites précisément ; d’autres fois, leur sens n’est pas explicité. Seules ces photos jouent ce rôle ambigu : elles seules se prêtent au jeu de l’interprétation du lecteur. Le texte, lui, est univoque. Antonia perçoit sa vie comme un enfermement, et il est certain que ça ne pourra pas durer ainsi. Quelque chose va devoir se passer. Moi, lecteur, j’éprouve cette nécessité. Une tension. Mourir, peut-être. Ou bien : partir. Disparaître. Antonia note dans son journal : « Comment fait-on pour quitter son fils, son mari décemment ? Dois-je écrire un mot à Arturo ? »

Dans un de mes projets pour Rue des Batailles, j’ai écrit : « Il s’agit pour Jules de quitter la vie que les autres lui connaissent, en laissant le moins de dégâts possible derrière lui. »

Gabriella Zalapì, Antonia

J’ai lu ce livre à cause des Présents. À cause de la photo. Et, comme l’autre fois, je me retrouve piégé par la fin, c’est-à-dire : jeté vers Rue des Batailles. À la fin, le personnage disparaît, laissant l’enfant. Tous les livres finissent donc ainsi ?

Non. Les présents ne finissent pas ainsi. J’ai terminé ma relecture, laissant un point d’interrogation à la fin du chapitre 17 : « Photo ? » L’idée d’une photo est une bonne idée. Et cette photo-là est bonne, j’en suis certain. Mais la question n’est pas seulement de savoir si l’idée est bonne, et si la photo est bonne. Mais si cette photo est la bonne.

Un muscle, un os, un rythme

Ce n’est pas ce qu’on appelle des palpitations, parce que ce n’est pas le cœur que je sens, au fond de ce creux que j’ai dans la poitrine, là où le sternum s’enfonce (je suis sûr que cet os touche mon cœur, mais ça, c’est mon idée à moi). Là, la chose que je sens palpiter, c’est sur le côté droit, alors que mon cœur est comme celui de la plupart des gens : à gauche. Le muscle qui gigote sans raison, très vite, est situé en surface : c’est un de ces muscles rangés entre les côtes, un de ceux qui couvrent l’autre, le plus important, celui qui pompe le sang. N’empêche : un truc pulse fort et vite dans ce creux où les côtes s’enfoncent, et j’aime pas ça.

Dans le métro, j’observe ce garçon très jeune, qui porte un polo à manches courtes. Ses bras sont minces, mais pas maigres. Secs, mais pas trop. Tendres. Le renflement du biceps est bien rond, mais pas gros (surtout pas), il forme une bosse bien nette au-dessus de la saignée du coude qui, elle, est toute fine. Rond, mais pas mou. Fort, mais pas brutal. Joli comme tout. Je pense que le corps d’Adrien, dans le texte qui m’occupe ces jours-ci, devrait être exactement ainsi. Il y a un passage qui me fait hésiter. J’y ai glissé un peu de cette sensualité, qui n’est peut-être pas celle que mon personnage serait capable de voir chez Adrien : je signale le petit os de la cheville, qui dépasse du vêtement. Je me dis maintenant qu’il n’est pas intéressant du tout, cet os-là, pour mon récit. Je vois maintenant à quoi ressemble Adrien, puisqu’il est assis sur ce strapontin dans le métro. Je ne le décrirai pas, dans ce texte, car ce n’est pas du tout mon sujet. Mais je sais maintenant qu’il est blond (je n’y aurais jamais pensé tout seul). Et je vois alors tout son corps en conséquence. Et Jules, mon personnage, est tellement obsédé par la sensation de son souffle, par les battements du cœur… Alors, son attention ne peut pas être captée par l’os de la cheville, c’est absurde. Il peut être ému par la petite tête de la clavicule, en revanche. Cette émergence ronde sous la peau tendre, la clé de voûte de la cage thoracique – ça aurait du sens.

Dans la rue Caumartin, une plaque signale l’immeuble où Stendhal a écrit La chartreuse de Parme en cinquante-deux jours. La frime. On arrive au théâtre : une placette à arcades, que je ne connaissais pas. Ce n’est pas trop mon quartier, ici. Pendant le spectacle, je pense : « ce gars-là, je l’ai déjà vu quelque part », car l’un des artistes sur la scène a une tête qui me revient. Mais, pas moyen de me rappeler quel endroit, quel film, quelle pièce. Quand tout est fini (on applaudit fort, longtemps ; mes mains qui tapent en décalé par rapport au rythme général : ç’a toujours été un problème pour moi, le rythme), je regarde dans le programme : son nom aussi me dit quelque chose. Mais ça ne me dit toujours pas où, quand, comment. Au bar du théâtre, on dit merci à L. de nous avoir invités, et on cause un peu avec M., mais très peu : je suis content de les voir, mais ils sont avec leurs amis et, nous, on est un peu timides. Pour rentrer, on change d’itinéraire. La pluie a cessé. Rue Danielle-Casanova, une plaque signale l’immeuble où Stendhal est mort.

J’ai commencé Temps profond, le journal de Denis Roche que m’a offert F. et dont G. m’a parlé en des mots élogieux. Au début, il écrit : « J’ai décidé que ce serait le prologue de mon livre parce que je crois que commencer un livre c’est comme aller frapper à la porte d’une tombe pour y faire entendre le bruit qu’on fait dehors. »

Frapper, tambouriner, battre. Palpiter.

Il ne fait pas chaud, dans la chambre, mais je baisse quand même le radiateur d’un cran ou de deux. Je dis à J.-E. : « On se fera un câlin, c’est plus écologique que le chauffage électrique ». À nouveau, ce soir, ce muscle qui tressaute, juste dessous mes côtes, ou entre elles, cette pulsation désagréable contre le sternum. Ce n’est pas le cœur, mais quand même.

À tu et à toi

Le projet est dans ma tête, j’y pense, mais je n’ai pas commencé à l’écrire. Je me disais : il faut d’abord que je sache mieux où je veux aller. Quitte à m’apercevoir en cours de route (voire : quand tout sera fini) que je n’ai pas été dans la direction que je prétendais suivre. Cela n’a pas d’importance, de dévier sa trajectoire. Au contraire : ça justifie l’écriture. Si on n’apprend pas pendant qu’on écrit, si tout est déjà connu avant, à quoi bon écrire ? N’empêche, je ne me vois pas commencer Rue des Batailles maintenant. D’abord, en savoir plus sur mon personnage, mieux le comprendre. Mais, pour en savoir plus, il faut écrire : on n’en sort pas. On se mord la queue.

J’ai lu Lettre ouverte à celle qui viendra à son heure sans qu’il soit besoin de la sonner, par Raymond Penblanc. Puisque c’est une lettre, c’est écrit à la deuxième personne : c’est adressé. Le ton m’a plu. J’ai réalisé que je n’avais jamais écrit à la deuxième personne. L’un des livres que j’aime le plus (Un homme qui dort) s’adresse ainsi à son personnage, et c’est troublant, car son personnage, lui, ne parle à personne. C’est l’auteur, ou le narrateur, qui lui parle tout du long, à ce personnage qui ressemble drôlement à l’auteur. Et c’est moi, lecteur, qui recueille ces paroles adressées à un autre, moi qui les reçois comme si c’était à mon oreille qu’elles étaient prononcées. Le procédé serait facile, peut-être ; comme tous les procédés, il s’agit de l’employer bien. Cette histoire de Rue des Batailles me pose cette question : je suis tenté de m’identifier au personnage, comme je le fais presque à chaque fois. Mais avec lui, je dois m’abstenir, car il est censé être l’inverse de moi. Il m’est étranger : c’est ce que je prétends. Je me donne ce but d’apprendre à le connaître mieux, en l’écrivant. Et quand je dis l’inverse, ça ne veut pas dire le contrairel’inverse, comme le reflet dans le miroir : le même, mais différent.

Je commence une version courte de Rue des Batailles. Une nouvelle qui doit être très narrative, condensée. « Électrique », comme dit Guillaume dans la marge d’un chapitre des Présents. Et je dis « tu » à Jules. Je lui parle, je lui écris une lettre. Ça me plaît. Ça m’oblige à tenir ce Jules à distance : si je lui dis « tu », ça sous-entend qu’il existe un « je ». Nous sommes deux personnes distinctes. Face à face. Deux reflets, peut-être.

J’ai acheté Planètes, le livre de Mario Cyr qui a eu le même prix que moi l’autre soir. J’aime les quelques mots de lui que j’ai déjà lus : j’étais un peu intimidé de lire ce livre, alors, car je voulais l’aimer autant. Et je l’aime (plaisir plus grand encore quand il comble une attente). Et il est écrit à la deuxième personne. Est-ce un hasard ? Une coïncidence ? Un « alignement de planètes », comme j’aime le dire parfois (et ce serait à propos, vu le titre du livre) ? Le « tu » de ce livre-là est un homme dont on ne sait pas grand-chose. On le découvre par petites touches, petites pièces délicates d’un puzzle qui s’assemble sans se presser, mais qui s’assemble pourtant très vite. Étrange sensation du temps : suspendu et rapide à la fois. À la fin des quatre-vingts pages, on ne sait toujours pas grand-chose de lui, mais on sait tout. L’essentiel – les émotions, les sentiments. Les sensations.

J’écris ce texte bref en décidant qu’il serait bref. J’arrive bientôt à cette étape délicate : Jules quitte Paris. L’épisode est véridique (dans le sens où, dans la vraie vie du vrai Jules, déchiffrée dans les archives, il y a cette incursion en Espagne). Le truc, c’est que je ne sais pas ce que j’ai envie de lui faire faire, dans ce voyage. Je ne sais pas si c’est important. Je peux supprimer cette anecdote : faire comme s’il n’était jamais parti. Ou bien, je peux développer ce voyage pour en faire une épopée capitale dans l’évolution du personnage : une parenthèse initiatique. C’est tentant, puisque c’est suggéré par la biographie du gars. Mais, ai-je vraiment envie de ça, moi ? Dans L’épaisseur du trait, on part à Rome ; dans Les présents, on part dans ce village breton. Ça commence à bien faire, les voyages initiatiques. Je crois que, pour l’instant, l’Espagne, je m’en fous. Dans ce texte bref, je ne peux pas tout dire : l’Espagne passe à la trappe.

L’usine Cail-Derosne, rue des Batailles, après l’incendie (Anonyme, 1865)

« Le détail et le flou, le clamé et le tu ». C’est Mario qui m’écrit cela. Dans mon histoire, je m’efforce de choisir ce qui doit être détaillé (cinq minutes de vie qui occuperont toute une page), ce qui doit rester flou (ce voyage, dans une ellipse). Ce qui advient de Jules, ce sera encore moins visible que si c’était flou : ne rien en dire, le garder tu. Et lui dire « tu », à Jules.