Otto avait quatre camarades

Je ne sais pas qui est Otto.

Dans la douzaine de livrets (au-dessus du titre Soldbuch, un aigle avec la croix gammée), aucun des soldats ne s’appelle Otto. Il est difficile de déchiffrer les prénoms, mais manifestement ce n’est jamais Otto. Ces types sont nés en Ouzbékistan ou au Turkménistan et ils signent leur nom en caractères cyrilliques : pas le genre à s’appeler Otto. Je demande à L. comment ces documents précieux se sont retrouvés dans les collections du musée : un soldat ne s’en sépare pas si facilement. Elle me dit : « Au contraire ! S’ils ont été enrôlés de force, ils ont pu s’en débarrasser pour déserter. » Il paraît que les douze livrets ont été trouvés dans une poubelle. Douze mecs du Caucase, qui ne parlent pas allemand et qui n’ont sûrement pas des têtes d’Allemands : ils n’ont pas dû passer inaperçus à Montauban. Mais, pour reconnaître en eux des soldats de la Wehrmacht, une fois l’uniforme jeté dans le fossé, il faudrait être fortiche en devinettes.

L’un de ces types s’appelle peut-être Otto. Allez savoir. Même si l’on connaissait la liste exacte des soldats casernés à Montauban et qu’on savait lire le langage crypté des uniformes, il faudrait encore identifier sur ces photos les symboles des unités, des bataillons, des trucs que je ne connais pas et qui ne m’intéressent pas. Ce serait une aiguille dans une botte de foin. Alors, puisque ces types ne portent pas leur uniforme et que les grades ne sont pas lisibles sur leur peau nue, je suis dispensé de mener cette enquête. Tant mieux. L’un d’eux s’appelle peut-être Otto : ça ne voudrait même pas dire qu’il est l’Otto que je cherche. Des tas de gens s’appellent Otto.

« N’avait pas l’intention de partir », « Aide jardinier », « N’avait pas l’intention de regagner son pays, causait très bien le français » : je demande à L. si c’est elle, ou quelqu’un d’autre du musée, qui a écrit ces mots au dos de plusieurs photos (les petits portraits à la fin de l’album). Elle me dit que non. Elles sont arrivées comme ça dans les collections. Derrière quatre de ces portraits, je lis : « Camarade d’Otto ».

Otto avait quatre camarades : je connais leur tête, mais pas leur prénom. Otto avait un prénom, mais je ne connais pas sa tête.

Exécution rapide au pistolet

Je sais que cette pelle a servi dans une tranchée en 14-18, mais on pourrait ne pas le savoir et croire qu’elle a passé sa vie dans le potager du grand-père. C’est ce genre d’objets que j’ai proposé au début de l’atelier : leur origine ne saute pas aux yeux. On peut se renseigner sur leur histoire ou en inventer une autre. Même quand on parle d’autre chose, la mort est dans un coin de notre tête, qu’on le veuille ou non, alors j’avais dit à L. : « Pas la peine de la poser d’emblée sur la table ; si elle doit s’inviter, elle le fera toute seule sans qu’on la sonne. »

Dans la rue de la Résistance, une boutique expose deux sortes de blaireaux dans sa vitrine : un animal empaillé et plusieurs brosses pour faire mousser le savon à barbe. J’avais choisi une de ces brosses dans les collections du musée : P. a commencé à écrire à son sujet, car elle lui rappelle des objets ayant appartenu à son grand-père. Ce matin, il a apporté quelques unes de ces reliques intimes, notamment ce drôle de truc : « C’est une douille », je lui dis. « C’est un briquet », il me répond. Nous avons raison tous les deux, car c’est une douille transformée en briquet. Voilà : la guerre s’invite dans le récit, qui commençait pourtant avec un blaireau innocent. Ce blaireau qui n’était pas innocent, en réalité, puisque L. nous explique qu’il a appartenu à Louis Sabatié, cet étudiant fusillé en 44 après son arrestation par la police française. Son nom est gravé sur une plaque aux deux extrémités de la rue de la Résistance, près de la boutique aux blaireaux.

Je n’ai jamais eu de problèmes avec la police, mais je n’aime pas avoir affaire à elle. Je ne peux pas empêcher certaines images de s’imposer dans ma tête, même si je suis en train d’accomplir une simple formalité administrative en face de fonctionnaires cordiaux. Au guichet, j’établis ma procuration pour l’élection. On me demande :
« Pour le département, pourquoi avez-vous écrit : Paris ?
— Parce que j’habite à Paris.
— Mais vous avez déjà écrit Paris pour la ville. »
Soudain, il y a une sorte de bug dans ma tête. Pendant deux secondes, j’ai douté. J’ai cru que cette personne avait raison et que je m’étais trompé. J’aurais peut-être dû écrire « département de la Seine », comme sur les papiers de mes ancêtres ou comme dans un roman de Modiano. Mais je reviens dans le présent. Je lui explique, en m’efforçant de ne pas avoir l’air prétentieux, que Paris est à la fois une ville et un département. Je ne veux froisser personne. Elle va voir son collègue pour lui demander si « ça passe ». Par chance, ça passe. (Sujet pour un atelier d’écriture sur la dystopie : « Imaginez que ça ne passe pas. ») En sortant, je croise un type très beau. Moi, on ne m’avait pas laissé entrer dans le commissariat sans masque, mais pour lui, visiblement, « ça passe ». Tant mieux : j’aurai au moins vu ce visage, c’est toujours ça de pris. En cinq minutes, la formalité était pliée. Exécution rapide.

« Exécution rapide au pistolet », dit cette façade de la rue Rayssac. Une image débarque sans crier gare : un corps collé contre un mur, une balle dans la peau. Je n’y peux rien, c’est comme ça. Ici, il s’agit de peinture et de bagnoles : je m’en aperçois trop tard pour empêcher l’image d’exploser.

Les lettres gravées sur le briquet-douille de P. sont en cyrillique. J’essaie de les lire phonétiquement. Les sons que je prononce ressemblent à « Yougoslavia », alors ça résonne avec la photo que j’ai envoyée l’autre jour à V. : le dessin d’architecte de la façade de l’école yougoslave de Montauban. Il me confirme que « Краљевина Југославија » veut dire « Royaume de Yougoslavie », mais il me dit que le royaume n’existait pas encore en 14-18. Je fais lire son message à P. qui en reste perplexe : pourquoi son grand-père possédait-il ce truc ? Il ne le saura peut-être jamais. On peut se renseigner sur son histoire, ou en inventer une autre.

Je pense à la maison manquante

« Quand tu entres par la cour, ici c’est le premier étage. Mais, nous, on dit que c’est le deuxième, parce qu’on entre par la rue d’en bas », m’explique D. en me montrant les beaux salons. Puis on visite les caves voûtées, on traverse cette fameuse rue, on fait le tour du cloître, on dit bonjour aux jardiniers, on dit bonjour à la police municipale.

J’ai visité le centre de documentation. Il y a sûrement déjà des petits bouts de moi dans ces rayonnages : dans les collections de la presse locale (on m’y a vu, au début du printemps). Bientôt, on classera ici une copie de ma convention de résidence, qui partira peut-être au service des Archives dans quelques années, quand elle sera trop vintage pour continuer de squatter cet étage de l’Hôtel de Ville.

Derrière les rayonnages métalliques, une niche dans le mur. Des documents anciens sont planqués là. Des pépites, peut-être. « Mais aussi des trucs sans intérêt », me dit K., en précisant qu’il faut voir si des papiers intéressants ne seraient pas glissés dedans. Par exemple, celui-ci, entre deux pages d’un grimoire rébarbatif, genre Statut du Fonctionnaire ou Recueil des actes administratifs du département du Tarn-et-Garonne :

Journée du 9 janvier 1946
Le garde X [c’est moi qui censure] à M. Le Maire
J’ai l’honneur de vous rendre compte que le fils de Mme Y [idem] 35 faubourg Toulousain, âgé de 6 ans, est toutes les journées dans les rues en train de traîner, et fait les commissions à sa mère, qui travaille.
D’après les voisins son père a été écroué pour vol.
Je vous demande si l’on ne pourrait pas arrêter cet état de choses et faire envoyer l’enfant à l’école.
Le garde du quartier

Peut-être que cet homme fait seulement son devoir (qu’est-ce que c’est, un garde de quartier ?), mais j’éprouve une sorte d’a priori négatif envers lui, car on m’a appris que ce n’était pas beau de dénoncer. Et puis, à cause de la date : début 1946. Il y a comme un climat, disons.

On retourne le papier : Oh ! Surprise ! Une carte des Pyrénées ! Et voilà que notre homme marque un point : moi aussi, j’aime les cartes géographiques. « Als Schiesskarte nicht geeignet » : c’est de l’allemand. Je ne lis pas l’allemand. Je tape ça dans Google. « Ne convient pas comme Carte de tir », me dit le traducteur automatique. C’est une carte de la Wehrmacht, me dit Google Images.

Certes, cet homme a le droit de posséder une carte de la Wehrmacht, de la découper en petits bouts et d’utiliser le verso pour sa correspondance, par souci de développement durable (le recyclage) ou de pragmatisme (la pénurie de papier). Mais tout de même : début 1946. Il y a comme un climat, disais-je.

Et l’adresse : 35, faubourg Toulousain (aujourd’hui : avenue Marceau-Hamecher). Je veux voir la maison de Mme Y. Je parcours Street View : je trouve le numéro 31, puis le numéro 37. Entre les deux, rien. Alors, je prends de la hauteur : je survole le quartier. Derrière, les voies de chemin de fer. Un espace vide, un trou, un manque. Les traces de quelque chose. Je pense à la Maison manquante de Boltanski, à Berlin – à cause du climat, sans doute.

Si vous saviez écrire, je ne vous aurais pas fait cette observation

Le soldat Joseph Soubeirol est en garnison à Anvers (département des Deux-Nèthes). Son père doit lui envoyer vingt-quatre francs, on ne sait pas pourquoi. Anvers, c’est très loin de Montauban. J’ignore comment on envoie de l’argent par la poste en 1808, mais le négociant Mayniel-Lestiol, lui, connaît ces choses-là. Il se rend au bureau de poste (le bordereau fait foi) pour y déposer vingt-trois francs et soixante-huit centimes (il a déduit ses frais) à l’attention de Joseph Soubeirol. Il lui écrit, de la part du père, pour lui expliquer comment toucher ses sous auprès du directeur de la poste d’Anvers : « Par précaution, vous aurez soin de prendre un chef de votre compagnie pour que le susdit directeur soit assuré que c’est à vous même qu’il fait ce payement. Si vous saviez écrire, je ne vous aurais pas fait cette observation. »

Trois mois plus tard, Joseph Soubeirol n’a pas répondu. Dans la correspondance de Mayniel-Lestiol, je lis la copie de cette lettre qu’il lui envoie le 13 mai : « Votre père ni moi n’avons reçu aucune de vos lettres depuis le 30 décembre dernier, écrite d’Anvers. Il faut que vous ayez oublié d’écrire, que vous soyez parti, que vous ayez été malade ou que vous le soyez encore… Il a couru ici le bruit, par la voie de quelque soldat, que vous aviez eu à Anvers la petite vérole. Comme dans votre enfance vous n’avez pas eu cette maladie, votre père et moi croyons bien que vous… (illisible) Vous devez être encore à l’hôpital d’Anvers, convalescent de cette maladie. Comment qu’il en soit, votre père, mère et sœurs vous prient d’écrire pour les tranquilliser sur votre existence de la petite vérole, et si vous avez bien ces 24 francs. Tous vos parents se portent bien et (illisible) que notre bon Empereur vous fasse donner le congé absolu par rapport au grand besoin qu’ils auraient de vous pour travailler. »

Je suis ému, inquiet. Je parcours avec fébrilité les pages suivantes du registre. Mais ces deux lettres étaient des exceptions : le reste de la correspondance est froidement commercial. C’est le journal des expéditions de marchandises effectuées par Mayniel-Lestiol aux quatre coins du département – et je ne parle plus des Deux-Nèthes, mais du Lot, dont Montauban était encore une sous-préfecture.

Je ne connais pas la suite. Le soldat a-t-il touché ses vingt-trois francs soixante-huit ? A-t-il succombé à la petite vérole, ou aux campagnes militaires ? La maladie le menace, elle est redoutable. Et notre bon empereur l’est aussi, car « nous sommes en guerre », ne l’oublions pas.

Si vous avez des nouvelles de Joseph Soubeirol, surtout, n’attendez pas. Rassurez-moi.

On ne sait pas qui sont ces hommes

Cinq hommes sont au bord du Tarn. Il fait chaud, ils vont se tremper dans l’eau vive. L’un d’eux dit aux autres : « Asseyez-vous sur le muret, je prends une photo. » Il donne la pellicule à développer à Montauban. Au labo, le photographe tire les images en double, il garde un jeu pour lui. Soixante-dix-sept ans plus tard, je feuillette l’album des ces doubles dans les réserves du musée de la Résistance. On ne sait pas qui sont ces hommes.

Sur les autres photos, les hommes (les mêmes, ou d’autres) sont habillés : ils portent l’uniforme de la Wehrmacht. On n’aurait jamais cru rencontrer, incarnés dans ces corps en slip, les forces d’occupation nazies. D’ailleurs, peut-être que ces types n’étaient pas plus nazis que moi et, même s’ils étaient nazis, bien malin celui qui m’expliquera comment on reconnaît un nazi en slip de bain. On ne sait pas qui sont ces hommes. Si l’un d’eux est votre grand-père, contactez le Pôle Mémoire de Montauban de ma part.

Des dizaines de visages : des portraits, tous identiques. Leurs poses tellement semblables font aussitôt saillir les différences. La fierté de l’un, le regard inquiet de l’autre. Les garçons à qui je donnerais dix-sept ans, pas plus. Les types qui se demandent ce qu’ils font là. Les beaux gars, l’air sympa comme tout, pour qui j’aurais de la sympathie s’ils ne portaient pas l’insigne SS sur leur col. Je pense aux Suisses morts de Boltanski : les visages découpés dans les journaux de ces braves Suisses, morts dans leur lit, car ils n’avaient aucune raison historique de mourir. Les hommes de ce trombinoscope sont leur exact contraire : on leur demandait de tuer. Historiquement, ils avaient toutes les raisons possibles de causer la mort, et de la trouver.

Des hommes font du cheval au bord du ruisseau de Méjesole, aux portes de Montauban. Il faut prendre un peu de recul pour voir que, dans la campagne, d’autres hommes sont alignés en rang serrés. D’autres encore tirent au canon les fameux « quatre cents coups ». En 1621, la ville est assiégée par le roi de France : sur ce plan dessiné par Jean-Ursule Devals, on voit les gars qui partent à l’assaut des fortifications. On ne sait pas qui sont ces hommes. Si l’un d’entre eux est votre grand-père, contactez le pôle Mémoire au 05 63 66 03 11.