Le tombeau d’un homme discret

J’espérais trouver une photo de Jean Vaudal, car le seul portrait que je connais de lui est ce dessin paru dans Les lettres françaises après sa mort. Je voulais connaître ses actions de résistance, qui ont conduit à son arrestation le 6 juillet 1944. J’ai donc cherché dans les archives de la police. Mais, sur le discret Jean Vaudal, les Renseignements généraux en savaient encore moins que moi. Les dossiers ne contiennent presque rien.

Je croyais qu’Hippolyte Pinaud (c’est le nom d’état civil de Jean Vaudal) avait été arrêté par la police française : j’aurais eu accès, alors, à des archives plus conséquentes (les comptes-rendus de filature, le procès-verbal des interrogatoires, une photo de l’identité judiciaire). Mais il a été arrêté par la police allemande, et il n’y a pas grand-chose sur son compte à la Préfecture de police.

Archives du Cabinet du préfet de police, dossier d’Hippolyte Pinaud (cote 1 W 1230-62954)
Continuer la lecture

Toutes les pièces sont compatibles entre elles

Nous rentrons à Paris en train. À cause d’un accident sur la voie, notre parcours est dévié : au niveau de Saint-Denis, le train traverse la gare de voyageurs, puis il passe sous une barre d’immeuble entièrement vitrée (les bureaux d’une administration) et atteint le second faisceau ferroviaire, c’est-à-dire les lignes de marchandises. Nous poursuivons notre trajet sans encombre. Mais, peu à peu, nous nous écartons de l’itinéraire logique ; je remarque que nous passons par la forêt — peut-être celle de Saint-Germain-en-Laye — tu parles d’un détour ! Je remarque également que le train roule sur le chemin : il n’y a plus de rails. Le sol n’est pas plan, les taillis sont denses… c’est dangereux. Arrive un moment où ce n’est plus possible : nous devons quitter le train et terminer le trajet à pied. Je suis avec ma mère. Tous les deux, nous abordons un ponton de bois, et nous laissons filer la rame. Il faut grimper un escalier à claire-voie, les marches sont démesurées, je les franchis à quatre pattes pour garder l’équilibre. C’est plus difficile pour ma mère, qui est en robe, mais elle s’en sort plutôt bien. Nous arrivons à destination sans mal. C’est une vaste pièce, le sol est en planches de bois. Les gens nous attendent pour une visite (c’est peut-être un musée), ou pour un événement (fêter un anniversaire).

Continuer la lecture

Le Marsupilami ne répond plus

Je ne sais plus qui a eu l’idée de ce mot, de L. ou de moi. Il habite sur la Rive gauche, c’est loin de chez moi, au-delà du kilomètre légal. Impossible de se croiser à l’occasion d’une promenade fortuite. Pourtant, on a besoin de vie sociale — et on ne fait courir de danger à personne en se rencontrant masqués, dans un lieu public. Pas vrai ? Alors, voilà en quoi consiste l’opération Marsupilami : truander (un peu) ces règles débiles, juste pour bavarder avec un ami. On se donne rendez-vous à mi-chemin, pour accomplir des achats de première nécessité dans des magasins qui n’existent pas dans nos quartiers. J’ai besoin de quincaillerie ; lui, d’un chargeur de téléphone ; on s’est arrangés pour tomber l’un sur l’autre au rayon bricolage, fortuitement, et tailler une bavette entre les chevilles Molly et les boulons chromés.

Continuer la lecture

Cette mode absurde a provoqué l’extinction de l’espèce, ni plus ni moins

P. me dit que je devrais organiser un événement en librairie pour Les présents, lorsque ce sera de nouveau autorisé ; je ne l’ai pas attendu pour avoir cette idée. Puis il parle des paniers de légumes qu’il reçoit chaque semaine, et il se désole : « Dans mon jardin, je n’ai que du sable : que veux-tu faire pousser là-dedans ? » Je lui conseille de planter des carottes : ça pourrait marcher. Il s’exclame : « Bien sûr ! Des carottes des sables ! » et il nous fausse compagnie précipitamment (pour s’occuper de ses carottes, justement). Je reste à table par politesse, en compagnie de deux ou trois personnes. Quelqu’un fait bifurquer la conversation en évoquant les varans de Komodo, ces lézards gigantesques qui peuvent mesurer jusqu’à cinquante mètres. Nous discutons de cette pratique qui consistait, autrefois, à utiliser ces animaux dans les fêtes foraines : leur carapace était évidée, des portes percées sur les côtés, pour les transformer en de grandes cavernes. On montait dedans par des escaliers, à la façon de Gavroche s’abritant dans son éléphant — sauf qu’il ne s’agissait pas de statues, mais d’animaux réels. Je vois l’image d’un varan de Komodo, sa grosse tête triste, ses pattes lourdes, et sa carapace de tortue transformée en chapiteau. Il y a des gens à l’intérieur. Cette mode absurde a provoqué l’extinction de l’espèce, ni plus ni moins. Une femme prend la parole à ce moment-là (en mode « maîtresse de maison »). Elle explique que le découvreur de cet animal exceptionnel avait cru, d’abord, identifier le yéti (en le décrivant comme une créature divine et bipède), puis il a compris qu’il s’agissait d’un reptile. Elle nous montre une photo en noir et blanc : la maison de ce zoologiste du XIXe siècle. C’est une demeure gothique et sophistiquée, avec force tourelles et ornements. Toute la modénature est composée d’ossements : les fenêtres encadrées de fémurs, surmontées de crânes d’animaux en guise de mascarons. Je reconnais la carapace du varan de Komodo au sommet d’une tour. Je montre la photo aux autres : « Il est ici, le pauvre. » Mais cette photo est en réalité une reconstitution en trois dimensions : une maison de poupée blanche et précieuse, entièrement fabriquée en os. Je saisis l’un des éléments mobiles de la maquette : une petite clé à molette, de même dimension que celle d’un jeu de Lego. Je dis à la maîtresse de maison : « Je suis toujours mal à l’aise avec ces objets sculptés dans l’os ou l’ivoire ; des objets fabriqués avec des cadavres, en somme ; c’est tout ce qui reste d’un corps qui, auparavant, était aussi vivant que nous ; ce sont des morceaux de mort. » Mon interlocutrice n’avait jamais envisagé la chose ainsi. Elle est sur le point de tourner de l’œil. Alors, je me tais ; il est inutile que je lui parle de la mise en scène des squelettes dans la crypte des Capucins, à Rome. Il est temps que je parte.

Continuer la lecture

La meilleure façon de les aider

Entre Caussade et Cahors, il est sept heures quelque-chose, je suis seul dans le wagon, je mors dans mes tartines. Ce garçon entre, il glisse dans l’allée, rapide. Il me fait comprendre qu’il aimerait avoir un petit déjeuner, lui aussi. Mais mes tartines, elles sont trop perso : c’est la confiture que m’a donnée M. et, de toute façon, j’en ai déjà boulotté la moitié. Je lui dis : « Attends. » Je fouille dans mon sac, je trouve le paquet de biscuits. Le garçon s’assoit trente secondes à côté de moi, il ouvre un sachet, il mange un peu. Il est un de ces garçons bruns à la peau mate, un de ceux qui viennent d’ailleurs, mais d’où ? Quand il se lève, je n’ai presque pas le temps de m’en apercevoir. Il est parti.

Continuer la lecture « La meilleure façon de les aider »

Exécution rapide au pistolet

Je sais que cette pelle a servi dans une tranchée en 14-18, mais on pourrait ne pas le savoir et croire qu’elle a passé sa vie dans le potager du grand-père. C’est ce genre d’objets que j’ai proposé au début de l’atelier : leur origine ne saute pas aux yeux. On peut se renseigner sur leur histoire ou en inventer une autre. Même quand on parle d’autre chose, la mort est dans un coin de notre tête, qu’on le veuille ou non, alors j’avais dit à L. : « Pas la peine de la poser d’emblée sur la table ; si elle doit s’inviter, elle le fera toute seule sans qu’on la sonne. »

Dans la rue de la Résistance, une boutique expose deux sortes de blaireaux dans sa vitrine : un animal empaillé et plusieurs brosses pour faire mousser le savon à barbe. J’avais choisi une de ces brosses dans les collections du musée : P. a commencé à écrire à son sujet, car elle lui rappelle des objets ayant appartenu à son grand-père. Ce matin, il a apporté quelques unes de ces reliques intimes, notamment ce drôle de truc : « C’est une douille », je lui dis. « C’est un briquet », il me répond. Nous avons raison tous les deux, car c’est une douille transformée en briquet. Voilà : la guerre s’invite dans le récit, qui commençait pourtant avec un blaireau innocent. Ce blaireau qui n’était pas innocent, en réalité, puisque L. nous explique qu’il a appartenu à Louis Sabatié, cet étudiant fusillé en 44 après son arrestation par la police française. Son nom est gravé sur une plaque aux deux extrémités de la rue de la Résistance, près de la boutique aux blaireaux.

Je n’ai jamais eu de problèmes avec la police, mais je n’aime pas avoir affaire à elle. Je ne peux pas empêcher certaines images de s’imposer dans ma tête, même si je suis en train d’accomplir une simple formalité administrative en face de fonctionnaires cordiaux. Au guichet, j’établis ma procuration pour l’élection. On me demande :
« Pour le département, pourquoi avez-vous écrit : Paris ?
— Parce que j’habite à Paris.
— Mais vous avez déjà écrit Paris pour la ville. »
Soudain, il y a une sorte de bug dans ma tête. Pendant deux secondes, j’ai douté. J’ai cru que cette personne avait raison et que je m’étais trompé. J’aurais peut-être dû écrire « département de la Seine », comme sur les papiers de mes ancêtres ou comme dans un roman de Modiano. Mais je reviens dans le présent. Je lui explique, en m’efforçant de ne pas avoir l’air prétentieux, que Paris est à la fois une ville et un département. Je ne veux froisser personne. Elle va voir son collègue pour lui demander si « ça passe ». Par chance, ça passe. (Sujet pour un atelier d’écriture sur la dystopie : « Imaginez que ça ne passe pas. ») En sortant, je croise un type très beau. Moi, on ne m’avait pas laissé entrer dans le commissariat sans masque, mais pour lui, visiblement, « ça passe ». Tant mieux : j’aurai au moins vu ce visage, c’est toujours ça de pris. En cinq minutes, la formalité était pliée. Exécution rapide.

« Exécution rapide au pistolet », dit cette façade de la rue Rayssac. Une image débarque sans crier gare : un corps collé contre un mur, une balle dans la peau. Je n’y peux rien, c’est comme ça. Ici, il s’agit de peinture et de bagnoles : je m’en aperçois trop tard pour empêcher l’image d’exploser.

Les lettres gravées sur le briquet-douille de P. sont en cyrillique. J’essaie de les lire phonétiquement. Les sons que je prononce ressemblent à « Yougoslavia », alors ça résonne avec la photo que j’ai envoyée l’autre jour à V. : le dessin d’architecte de la façade de l’école yougoslave de Montauban. Il me confirme que « Краљевина Југославија » veut dire « Royaume de Yougoslavie », mais il me dit que le royaume n’existait pas encore en 14-18. Je fais lire son message à P. qui en reste perplexe : pourquoi son grand-père possédait-il ce truc ? Il ne le saura peut-être jamais. On peut se renseigner sur son histoire, ou en inventer une autre.

Il connaît le truc

La plupart des pièces de la maison, je ne les verrai pas. Mais je sais qu’elles sont nombreuses. J’ai cette intuition, même si je ne connais que ces deux espaces encombrés, que j’identifie comme une cuisine (où les gens se parlent) et un salon (qui sert aussi de bureau). Je sais avec la même certitude qu’il s’agit d’une maison plutôt que d’un appartement, quand bien même je n’en connais pas l’extérieur. Je pense que les fenêtres sont fermées. C’est le soir, seule une lumière électrique nous éclaire, mais étouffée. Nous sommes chez une femme qui aurait l’âge d’être la mère de garçons comme W. ou moi, mais je ne sais pas qui elle est. On vit ici très provisoirement, peut-être pour la journée. Il y a d’autres gens. On s’installe devant l’ordinateur, W. et moi : lui devant l’écran, et moi un peu à côté, pour échapper à la caméra. Je crois qu’il veut que je lui tienne compagnie pendant son entretien professionnel. À un autre moment, j’éprouve le sentiment contraire : que c’est moi qui lui ai demandé s’il voulait bien que j’y assiste, discrètement.

Sur l’écran, on assiste à la fin de la prestation du candidat précédent. Le son est mauvais, je ne perçois que des bribes. Je n’y prête pas beaucoup d’attention, de toute façon, car je bavarde avec W. en même temps. L’image n’est pas cadrée sur les personnes. Elle est filmée de loin, de façon à montrer la pièce dans son entier. Une sorte de salle de classe, mais vide de meubles, à l’exception du bureau où se déroule l’entretien. Tout le reste de l’espace est occupé par des canards énormes, très blancs avec des pattes jaunes, alignés en rangs réguliers. Ils ne bougent presque pas : ils tiennent leur place avec discipline. Ils me semblent irréels, à cause de leur taille anormale, et de leur couleur. Ils me font penser à la basse-cour Playmobil que j’avais, enfant. Le fait qu’ils se tiennent aussi sages m’inquiète (je pense à cette réplique de flic : « Voilà une classe qui se tient sage », mais seulement maintenant que je suis éveillé). Et, au-delà du malaise que j’éprouve, c’est une colère qui commence à poindre. Leur condition me scandalise. Je dis à W. : « Tu vois comme ils sont traités ! On les enferme… et ils obéissent… C’est horrible… » Et lui me répond que cela fait partie du test : « ils » mènent l’entretien ici, justement, pour voir comment les candidats réagissent. C’est pour les déstabiliser, les mettre à l’épreuve. Il connaît le truc, parce qu’il a déjà eu un rendez-vous similaire dans la matinée : il s’agit, ce soir, du deuxième tour. Il est rôdé. Canards ou pas, il ne se laissera pas intimider.

Ils jouent à la guerre

Jeudi, on n’est pas allés manifester parce qu’on avait peur de la police. Les deux soirs qui ont précédé, on a retourné la question dans tous les sens, mais J.-E. ne le sentait pas et, moi, je n’étais pas assez sûr de moi pour le convaincre. Se faire crever un œil ? On a décidé que ce n’était pas grave de ne pas y aller, arguant pour nous-mêmes qu’il existait d’autres manières de s’exprimer. Tout aussi efficaces ou tout aussi vaines, selon qu’on soit fataliste ou optimiste. Jeudi, on s’est donc retrouvés loin de notre quartier (c’était en plein sur le parcours du défilé, il n’était pas possible de s’y balader : il fallait être vraiment dedans ou vraiment dehors). Mais il faisait un peu froid : on en a eu assez d’errer, on a été au cinéma presque par hasard. Dans It Must Be Heaven, les rues de Paris filmées par Elia Suleiman sont quasiment désertes. Les seules présences dans ces espaces vides, ce sont les flics. Partout. Et même au ciel : les avions militaires. Des uniformes. Plus tard, on est à New York et on assiste au ballet de chalands armés jusqu’aux dents : sur les avenues, dans les supermarchés. Encore des armes. Une violence habituelle, aussi, mais un peu différente. Un climat, donc.

Vendredi, regardant Saint-Denis Roman, je note ces phrases prononcées par des mômes de 1986 à l’attention de Bernard Noël : « Un lieu magique, c’est un endroit pour nous, où on se défoule. Puis, des fois, on se met à rêver. – On s’amuse, on s’en fiche qu’il y ait des ordures et des chats morts et que ça sente mauvais. On fait comme s’il n’y avait rien, comme si c’était un parc d’attraction. » C’est un terrain vague de la plaine Saint-Denis. Ils jouent à la guerre.

Continuer la lecture