C’est là-dedans que la chimie se fait

L’air entre par le nez ou la bouche, descend la trachée artère et arrive dans les poumons. Ici, ce sont les bronches. Ici, les bronchioles (je ne sais pas s’il faut prononcer « bronchioles » ou « bronckioles »). Là, les alvéoles pulmonaires : en gros, c’est des sacs qui se remplissent d’air, et c’est là-dedans que la chimie se fait, l’oxygène est séparé des autres gaz et envoyé dans les vaisseaux sanguins qui sont branchés sur le sac. Je révise avec R. qui a un contrôle demain, et qui doit les lire dans le RER parce qu’il est un peu en retard. Je lui pose les questions (si je ne connais pas les réponses, elles sont imprimées dessous) et lui explique les schémas à ma façon. Il finit par me dire : « C’est facile, en fait » — à moitié pour s’en débarrasser, à moitié parce que c’est vraiment facile. Facile, car il ne s’agit pas d’apprendre des formules mathématiques abstraites ou le nom des villes où l’on n’ira jamais, mais de piger comment ça se passe dans notre corps à nous. Tout le monde respire, tout le monde a du sang dans ses veines. Ça m’intéresse de savoir ce qui se passe dans les tuyaux de ma propre carcasse. Loin d’être un crack en anatomie, j’essaie de savoir l’essentiel : les petits mouvements internes, les flux, le glouglou des fluides et des gaz, les contractions des muscles, les pulsations, les endroits où ça chauffe. Je me sens concerné. En lisant la leçon de R. (c’est un questionnaire sur un épisode de C’est pas sorcier vu en classe), je me concentre sur la mécanique des fluides et la chimie à l’intérieur de mes organes. Je ne pense à rien d’autre : ça emplit tout mon corps, et même ma tête, si bien qu’il ne reste aucune place pour les idées tristes. C’est un peu la même chose que je fais chez moi pour essayer d’aller mieux : me concentrer sur mon souffle, sentir mes muscles se tendre ou se relâcher, écouter mon cœur battre. Quelques heures plus tôt, au même endroit, mais en sens inverse : pendant le trajet aller en RER, je serrais les dents pour ne pas pleurer. J’avais envie de disparaître. Le matin, j’ai dit à J.-E. qu’il ne pouvait rien à mon état, parce que c’était chimique. Je ne trouve pas de meilleure explication que celle-ci : un truc chimique se détraque. Ou bien : c’est le fonctionnement normal de ma machine, au contraire, car il faut passer par ces phases régulièrement pour l’entretenir. Comme une purge. J’ai pleuré sous la douche, ça laisse moins de traces : quelques gouttes de plus emportées par le flot d’eau chaude. Je pense « c’est chimique » et, en même temps, je repense au film de la veille1, la scène où Romain Duris explique que sa sœur avait ses « jours de chiale » sur lesquels personne n’avait prise. Elle ne savait pas d’où lui venait son chagrin, elle ne pouvait rien faire d’autre que l’accueillir et attendre qu’il s’en aille. « C’était comme une tristesse très ancienne », dit-il. Une tristesse transmise à travers les âges, déjà éprouvée dans une vie antérieure. Je me demande si je crois à ça : les vies antérieures. J’ai envie, moi aussi, de me raccrocher à des présences lointaines (dans le temps) et d’identifier les liens qui m’attachent à elles. L’idée me plaît, mais s’agit-il d’une lubie romanesque ou d’une croyance véritable ? Quand j’ai lu le livre de Camille de Toledo2, j’ai eu totalement confiance en sa sincérité : il croit à son histoire, c’est-à-dire à la transmission d’une douleur à travers les générations, malgré les secrets ; une inscription des traumas dans le génome, qui finit par se manifester inéluctablement, même à l’insu des protagonistes de la chaîne : « la lignée des hommes qui meurent. » Son système se tient, quitte à basculer dans une sorte de malédiction ou de destinée implacable. Quand j’identifie sur mon plan de Batailles les personnages-clés de mon histoire, j’établis des liens entre les porteurs d’une même idiosyncrasie : ceux qui partagent avec Jules la même inclination à la disparition. Je les rencontre en tous lieux et à toutes les époques, parmi ses ascendants et ses descendants, parmi les personnes qu’il a aimées, parmi les figures tutélaires ou symboliques, parmi les satellites lointains dont l’orbite aurait pu croiser la sienne. Je ne me considère pas comme le dépositaire de sa tristesse héréditaire. Je ne crois pas que ce tropisme soit génétique, comme le sont ma myopie ou mes pieds plats. D’ailleurs, rien ne prouve qu’il existe une part de Jules dans mes chromosomes. Il existe entre nous un lien certifié par l’état-civil, c’est tout. L’état-civil ne tient aucun compte de la biologie : il suffit que l’un des mes ascendants soit issu des gamètes du voisin, plutôt que de ceux de son père, et toute la théorie d’une transmission génétique est fichue. Je crois plutôt en la construction d’une famille complexe, faite d’adoptions (les liens d’amour) et de fréquentations assidues (plus ou moins désirées) : je crois que les gens déteignent les uns sur les autres à force de contact. Je crois aussi en les ancêtres mythologiques que chacun découvre dans les récits familiaux ou dans son imagination propre ; je crois surtout en la fraternité avec des personnages de fiction. Dans Rue des Batailles, il y aura des personnages secondaires qui n’auront jamais rencontré Jules mais qui, d’une façon symbolique, auront été traversés par le même instinct, le même élan. Pour moi, ces liens ont du sens. Je crois qu’ils sont un bon moteur pour écrire mon roman. Est-ce que je crois vraiment en la force de ces liens ? J’en ai envie. Je ne dis pas « Je sais que c’est vrai », mais je dis : « Ça m’intéresse d’y croire. »

Extrait du « plan de Batailles » : Guillaume, le frère de Jules, étudiant chimiste à Paris

1 Christophe Honoré, Dans Paris
2 Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle

Liste : livres lus en avril 2021

Jean-Claude Leroy. La vie brûle.
Gérard Farasse. Écrire en rêve.
Riad Sattouf. L’Arabe du futur 1, 3, 4 et 5.
Samuel Deshayes. Sonnés.
Camille de Toledo. Thésée, sa vie nouvelle.
Frédéric Fiolof. Finir les restes.
Lewis Trondheim. La mouche.
Collectif. Que vive la loi unique du prix du livre !
Joachim Séné. L’homme heureux.
Matthieu Bonhomme. L’homme qui tua Lucky Luke.

Écrire un roman sur un sujet romanesque

Je ne cherche pas les disparus à tout prix, je tombe dessus sans le faire exprès. Je veux seulement parler de ce qui est — de ce qui a été. Je ne force pas le trait (non pas à cause de la peur d’être jugé par les autres, mais par moi-même : pour ne pas pouvoir m’accuser de malhonnêteté, pour croire en ce que je fais). C’est pourquoi je m’accroche aux archives pour écrire Rue des Batailles : ces hommes qui disparaissent, ça me semble exagéré, mais les archives me disent que ça a été. Les gens qui meurent jeunes, aussi : ça a été. C’est écrit. Dans les cimetières, en lisant les dates sur les tombes, j’éprouve une compassion immédiate pour les morts jeunes, et je remarque les centenaires, tandis que les morts vieux-mais-pas-très-vieux ne m’inspirent pas de sentiment particulier : il me faudrait connaître ces personnes pour m’émouvoir. Je ne connais pas non plus, pourtant, ces jeunes et ces centenaires ; je leur prête un destin à cause de leurs seules dates. Je les catalogue. Ils deviennent des archétypes ou des stéréotypes. Ils rentrent dans des cases. C’est affreusement réducteur. Mais les autres, ceux qui ne racontent pas d’histoire ? Vaut-il mieux être un stéréotype, ou rien du tout ? Exister pour ce qu’on n’est pas, ou se faire oublier ? Quand les dates ne racontent rien, il faut creuser dans les vies pour trouver quelque chose — le miroir dans lequel se reconnaître. Mais si le sujet est déjà spectaculaire, je dois veiller à creuser quand même, au-delà des clichés. Rue des Batailles, c’est la disparition de Jules — inexpliquée. À trente ans, il échappe aux radars. On ne sait pas s’il est mort. C’est romanesque — c’est ce qui m’attire et m’effraie à la fois : écrire un roman sur un sujet romanesque.

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