Quatre chiffres, treize lettres

J’avais rendez-vous à Berkeley. Je savais qu’il vivait dans la région (in the Bay Area) depuis quelque temps. Peut-être même que je le savais déjà, la dernière fois que je suis venu ici ? Je suis certain que nous n’avions pas encore repris contact à ce moment-là, mais je ne me rappelle plus si j’avais déjà entendu parler de lui à nouveau, grâce à mon livre. Je ne me rappelle plus quand j’ai su qu’il l’avait commandé et que, grâce à sa commande et à une indiscrétion, j’ai appris qu’il habitait du côté de San Francisco. C’est seulement quand on s’est revus cet hiver, à Paris (après, quoi ? dix ans), qu’il m’a dit : « Berkeley ». Je lui ai probablement répondu, alors, que je n’avais jamais été de ce côté de la Baie, c’est-à-dire de « l’autre côté » par rapport à San Francisco. J’attendais certainement une bonne raison de m’y rendre. Une occasion qui justifie cette traversée. Qui élimine toute dimension touristique à l’expédition, en lui donnant un supplément de sens – voire même : un sens, tout-court.

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C’était le 4-Juillet à Cloverdale

Cette fusée gonflable qui atterrit pile sur le toit du poulailler. La pagaïe qui se répand dans le poulailler. Les canards qui paniquent aussi. Les pintades qu’on appelle, en anglais, poules de Guinée. Les cochons d’Inde qu’on appelle aussi cochons de Guinée (mais il n’y en a pas, de cochon d’Inde, chez R. et O.) Cette famille qui débarque. Le père qui s’excuse pour la fusée gonflable. Le petit garçon qui a quatre ans aujourd’hui (« He turns four on the Fourth »), jour de la Fête nationale. Les deux petites filles qui sont manifestement jumelles et qu’on a fringuées à l’identique. Nous qui prenons le petit déjeuner dehors, avec cette vue de fou sur la vallée. Les chats qui sont censés ne pas aimer l’eau, n’est-ce pas ? Slate qui est un chat et qui aime bien ça, lui (à moins que ce ne soit pas par goût de l’eau qu’il est entré dans la douche pendant que j’y étais ? – mais alors ?) Les chats qui ne m’ont causé aucune allergie, contre toute attente. S. qui nous conduit à Yorty Creek avant que la chaleur soit insupportable. O. qui nous guide parce qu’il connaît la route, et C. à l’arrière avec moi. Toutes ces familles (combien ? je ne le sais pas, mais c’est énorme) qui ont monté leur barnum sur la plage et qui font griller leurs saucisses. Ce petit coin à l’écart qu’on appelle, oui, qu’on appelle the perfect spot. L’eau qui est tiède, mais quand je dis le mot « tiède » ça n’a pas l’air agréable, parce que « tiède » me fait penser à « fade » – or, cette eau est tiède et délicieuse, absolument délicieuse, je vous assure. Moi qui me trempe là-dedans, qui remonte me sécher en plein cagnard, puis qui me trempe à nouveau. Ce livre que je lis : City of Glass de Paul Auster, qu’on m’a recommandé plusieurs fois (et je comprends pourquoi maintenant que je le lis : à cause de ces parcours dans la ville, à cause du plan, à cause de l’identité ambiguë du personnage, à cause de ses manies). Ce personnage qui arpente sa ville sans fin et sans intention définie et qui, alors qu’il doit désormais la parcourir à la suite de quelqu’un d’autre, dessine l’itinéraire de cette personne sur la carte. Cette carte que j’observe à mesure qu’on me conduit ici et là, pour savoir où je suis. Healdsburg, que j’ai visité hier. Le lac, ce matin. Le coup de soleil que je ne prends pas, contre toute attente. Zadie qui est arrivée entre-temps, depuis San Francisco. Zadie qui a trop chaud, ici, elle n’a pas l’habitude. J. et J. qui l’accompagnent, évidemment. Le maïs juste bouilli, pas grillé, comme on l’aime dans l’Ohio. Les épis rognés par nous qu’on jette ensuite aux poules : la joie suscitée par ce geste dans la communauté à plumes.

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Une expression, une impression

Curieux, cette impression (cette expression) : être embrumé. Brumeux. Avoir un nuage coincé dans la tête, derrière les yeux. J’aurais tendance à utiliser cette image (qui est assez fidèle à la sensation que j’éprouve) aussi bien pour définir mon état présent (je traîne un petit rhume qui ralentit un peu mes neurones) que pour parler de ces autres jours où rien ne fonctionne dans le bon sens et où je pourrais pleurer à chaque instant. Mais ces jours-ci, non, je ne suis pas triste le moins du monde : c’est bien un nuage que j’ai dans la tête, pourtant, mais un nuage d’une autre sorte. Un nuage qui m’engourdit. Je me suis refroidi vendredi soir sur le boulevard Henri-IV — un courant d’air, ce boulevard — en allant chez nos anciens voisins du quai de Béthune pour un apéritif dînatoire (c’est comme ça qu’on dit). Chez D. et D. (alias Do & Di, tels qu’ils se nomment eux-mêmes), qui vivent en dessous de là où nous vivions, nous. Autour de la table, il y avait aussi C. et Y., évidemment — les voir est toujours un moment précieux : retourner quai de Béthune voir C. et Y., c’est un peu comme rendre visite à ses parents, le dimanche. Comme ce que j’imagine, en tout cas, de ce rituel, car mes parents à moi, quand ils étaient vivants, n’habitaient pas ensemble, donc je n’ai jamais « rendu visite à mes parents le dimanche »  — c’est seulement une expression (une impression). À chaque fois, C. nous raconte les petites histoires de l’immeuble et du quartier. L’immeuble qui se vide (il y a deux fois moins d’habitants aujourd’hui qu’il y a dix ans, quand nous étions nous aussi du nombre des habitants : à la place, combien d’appartement vides et combien de touristes ?) et le quartier qui n’est plus habité non plus, et de moins en moins habitable. C. et Y. sont les survivants d’un lieu où il faisait bon vivre, et où nous avons été heureux. La spéculation, les intimidations, la transformation à coup d’investissements délirants, et la soi-disant rénovation pour mieux se conformer aux désirs conformistes d’un tourisme toujours plus dévorant : tout cela, c’est à moi qu’on l’inflige ; à moi personnellement qu’on le fait subir. Je me sens attaqué dans mon corps. Ce n’est pas qu’une expression, c’est véritablement mon impression : parce que mon corps a vécu dans cet espace-là pendant des années (C. me dit toujours : « tu étais petit comme ça quand tu es arrivé » ; j’avais dix-huit ans, en réalité). Et attaqué dans ma tête : car tout ce en quoi je crois est démoli à vue d’œil dans une sorte de grande fête de plus en plus indécente. J’aime revenir dans cet immeuble, dans cette cour, dans ce petit cocon gardé en vie par la présence magique de C. et Y. — mais je n’aime plus revenir dans le quartier. Il me rend triste sans nostalgie (alors que cette nostalgie pourrait être belle) — triste, mais avec colère (et cela, c’est moche). Un écœurement. Triste tout de même, oui — ah, tiens, je disais pourtant, au début de ce billet, que triste je ne l’étais pas.

De la fenêtre qui était la nôtre, il y a près de dix ans.

Son retour

Quelque chose d’étrange va se produire tout à l’heure : il revient. Il est déjà revenu, même, car je peux considérer que son retour a eu lieu, en fait, il y a un peu plus d’un an, car c’est à ce moment que j’ai su qu’il avait commandé mes livres. Il les a donc sûrement lus, depuis. Il a passé sa commande à la suite de ces mails (très impersonnels) que j’envoie à « tout le monde » au moment d’une parution. Son retour est un long enchaînement de tous petits miracles : le premier, c’est que j’aie encore son adresse après tout ce temps ; le deuxième, c’est qu’il ait ouvert cette bouteille à la mer, qui ne lui était pas adressée plus qu’à un autre ; le troisième, c’est qu’il ait eu envie de commander mes livres ; le quatrième : que j’ai eu connaissance de cette commande. J’ai hésité à lui écrire pour lui dire que je savais : c’était affreusement indiscret de ma part de prendre cette initiative car, s’il avait voulu que nous nous parlions, c’était à lui de m’écrire, en répondant à ma bouteille à la mer. S’il avait préféré acheter mes livres sans me le dire, ce n’était pas sans raison. J’ai écrit, pourtant, il y a quelques mois. Et il a répondu. Puis, il y a deux semaines, il me dit : je serai à Paris bientôt, « ça me ferait plaisir de te voir » (ce sont ses mots exacts, je les cite avec soin).

Je n’ai jamais compris ce qui pouvait se passer dans la tête de B., derrière ses yeux qui me rendaient fou quand j’avais seize, dix-sept ans. Il ne parlait pas beaucoup, il était toujours gentil avec moi, mais pas plus qu’avec les autres. Quelle idée se faisait-il de moi ? je ne l’ai jamais su. Quand je me suis mis tout nu devant lui, et même, encore plus nu que nu (je n’avais plus rien sur les os, j’avais tout épluché méthodiquement, je lui avais livré tout, tout ce que j’avais compris de moi, sans pudeur, les sentiments les plus beaux et douloureux que j’étais en train de découvrir), il n’a pas bronché : c’était comme si rien n’était arrivé. Alors, j’avais admiré son impassibilité, car la plupart des garçons auraient fui en courant — et lui, il était resté. Mais, ce qui s’était passé dans sa tête, je ne l’ai jamais su. Quand nos routes se sont séparées peu de temps après, j’ai eu l’impression que la violence de mes sentiments n’était pour rien dans cette rupture — car ce n’était pas une rupture : nous avons cessé de nous voir tranquillement, paisiblement, exactement de la même manière que j’ai cessé de voir tous les autres amis du lycée : les vies sont ainsi faites. Quatorze ans ont passé depuis ces affres dont je n’aurais pas imaginé me remettre si facilement, qui se sont pourtant évanouis sans laisser de cicatrice (ce qui est resté, ce n’est rien de laid ni de douloureux, ce sont des émotions extraordinaires dans lesquelles je pourrai puiser indéfiniment) ; et douze ou treize ans, peut-être, depuis la dernière fois que j’ai vu B. (que je l’ai entrevu, aperçu, croisé). Je n’ai pas la moindre idée de la raison pour laquelle « ça lui ferait plaisir de me voir » cet après-midi, mais cela ne me tourmente pas du tout. Je suis curieux, seulement. En fait, la question que je me pose le plus concerne un détail minuscule : je me demande s’il trouvera incongru que je lui fasse la bise aussitôt que nous nous retrouverons : je ne connais pas d’autre manière, aujourd’hui, de saluer un ami, mais, à l’époque où nous étions amis, pourtant, nous ne nous sommes jamais embrassés — car au lycée, cela ne se faisait pas : on se serrait la main (et je trouve ce geste étrange maintenant, je n’aurais plus idée de l’accomplir avec un ami : il est trop réservé aux relations professionnelles, aux vagues connaissances, aux copains des copains). J’aimais bien, pourtant, à dix-sept ans, sentir la paume de sa main contre la mienne, l’effleurement des doigts, la pression rapide qui pouvait être ferme et délicate à la fois. Quelque chose d’étrange va se produire tout à l’heure, c’est sûr.

(J’ai rouvert mon journal de cette époque-là. Je n’ai pas souvent fait ça. Si ce journal, qui n’a jamais été lu, était un feuilleton, alors le billet d’aujourd’hui en serait un nouvel épisode).

C’était hier soir aux Mots à la bouche

J’avais le trac, et puis j’ai vu arriver quelques têtes connues (les amis fidèles), moins connues (« les amis de mes amis… », n’est-ce pas ?), pas connues du tout (oh ! faire des rencontres !). D’un coup, ça allait mieux. Il faut dire que l’accueil des libraires est royal : Sébastien et Nicolas ont lu mes livres et les ont aimés (que demander de plus ?). Il y avait du monde un peu partout entre les tables et les bouquins, c’était dense comme doivent l’être les moments chaleureux. On a parlé de L’épaisseur du trait. Beaucoup de mots ont été prononcés : j’ai aimé quand on a dit « plaisir », et aussi « délicatesse ». Il y a des gens que j’ai à peine vus. Ça passe vite et pourtant il y a tellement d’émotions mélangées (comment fait-on entrer tout ça dans un moment si court et dans un espace si petit ?).

Les photos sont de Juline, de Vincent, de Guillaume. C’était hier soir aux Mots à la bouche, à Paris.

Il a été question de magie

Par trois fois ce week-end, il a été question de magie. D’abord, vendredi soir. On fêtait l’anniversaire de J. : la petite bande était là, qui s’est dispersée peu à peu à mesure que la soirée s’éternisait. Quand les trois heures approchaient, l’enjeu de la discussion est devenu franchement philosophique (disons que le mot a été prononcé au premier degré, ce qui n’arrive pas souvent) : D. a voulu démontrer que sa philosophie était radicalement opposée à la mienne et que, pourtant, nous étions amis, parce qu’il existait une sorte de dénominateur commun entre nos deux conceptions : la croyance en des valeurs communes. Alors, il a fallu que je me définisse en des termes très solennels, du genre : mon éthique est tout à fait athée et ma morale est matérialiste (au sens marxiste) ; je tente d’être rationnel dans mes actes parce que je veux tendre vers un idéal de bien (ce qui n’exclut pas, au contraire, le goût de l’irrationnel dans les sentiments et dans l’art). J’ai dit des trucs un peu comme ça. D., lui, ne croit pas à cette rationalité matérielle : il dit qu’il est mystique. Il croit en ses pensées magiques : s’il souhaite très fort quelque chose, il peut influencer l’avènement de cette chose. Bon. Moi, la magie, ça me laisse froid. Toutefois, il y a un point sur lequel nous sommes d’accord : si D. croit que sa pensée magique a un pouvoir créateur, je considère, moi, que mes actions concrètes sont guidées par ma volonté de tendre vers un idéal — qui, lui, est un pur concept intellectuel (un objet que j’ai donc créé). Au final, d’après D., on peut donc dire que c’est ma pensée (magique ou pas) qui a créé les objets qui peuplent ma vie — les sentiments, d’une part (ce dont je n’ai jamais douté), et les objets matériels, d’autre part, puisque je les ai créés en étant guidé par des concepts qui n’existent que dans ma tête. Notre débat mérite d’être précisé dans un autre contexte (on était fatigués et toutes les bouteilles étaient vides), mais c’était bien de magie qu’il était question, à l’origine.

Ensuite, samedi. Deux enfants des Andes, accompagnés par un tatou et un lama, partent à la recherche d’un fétiche sacré qui leur a été volé. A priori, je m’en fiche pas mal, du fétiche sacré ; pourtant, l’histoire m’a passionné. Parce que les valeurs qui s’incarnent dans cette statuette dorée me sont familières : le respect de la nature, l’harmonie entre les hommes et la nature et entre les hommes entre eux. Alors, d’une certaine manière, ces personnages-là sont animés par des idéaux qui pourraient être les miens : la seule différence c’est que je vais les appeler valeurs ou concepts et qu’ils vont l’appeler Pachamama. Comme le fait D. quand il appelle pensée magique ce que je considère, moi, comme des actions rationnelles. C’est une différence, mais c’est presque un détail. Le film était drôlement bien : on a été le voir avec R. et S., qui sont deux enfants (qui n’étaient pas accompagnés par un tatou et un lama, mais par J.-E. et moi). Pendant la projection, je m’inquiétais de savoir s’ils prenaient plaisir au spectacle : le visage d’un enfant absorbé par les images, scotché à l’écran, pourrait aussi bien ressembler au visage impassible d’un enfant qui se demande ce qu’il fait là et quand va finir ce film bizarre. À la moitié de la séance, R. s’est tourné vers moi et m’a dit : « c’est trop bien » — ouf. J’étais rassuré. Et j’étais heureux. Heureux de partager ce moment avec ces enfants-là. Ça, c’est le genre de magie qui me plaît.

Enfin, en sortant du cinéma, on a rencontré le père Noël au marché Saint-Quentin (le soir, S. dira a ses parents que le père Noël faisait ses courses : en réalité ça ne s’est pas vraiment passé comme ça). Il distribuait des papillotes à des enfants, qui le lui demandaient en faisant semblant d’être timides (R. et S. compris), ainsi que des tickets gagnants à échanger contre des lots (c’est le charcutier avec un bonnet clignotant qui se chargeait de l’échange). Il me semble qu’aucun enfant, même s’il croit au père Noël, ne peut raisonnablement croire que cet individu-là était le père Noël : tout le monde sait bien que c’est un déguisement. Un gars imitant le père Noël qui, lui, existe par ailleurs. Aussi, quel intérêt de se faire photographier avec un type costumé, quand bien même il est sympathique ? C’est plutôt moyen, niveau magie. J’avoue que je n’ai pas vraiment de souvenir de la manière dont j’ai cru à cette fable, à l’époque où j’avais leur âge. Une chose est sûre, en revanche : je me suis prêté au jeu de la photo au moins une fois, et c’est Juline qui m’en a sorti la preuve hier. La photo a été prise il y a bien longtemps (vingt-huit ans ?) et la seule chose magique que je vois là-dedans (non, ce n’est pas mon petit ensemble bleu avec une effigie de marin), c’est que j’étais blond.

Trois jours (et les gens)

Ça a commencé vendredi par une promenade avec Pascale G. sous la dalle des Olympiades ; on sait que les voies ferrées qui ne vont nulle part, ça me botte, et c’était l’occasion rêvée de savoir où elles s’arrêtaient, celles qui sortent de ce tunnel de la rue Régnault pour aboutir dans la gare logistique (béton, béton, odeur d’essence, néons blafards) où sont stockés les livres Lunatique. On a pris un paquet de Héros pour Olivier H. (l’ami qui va le faire lire à ses élèves, oh, comme j’ai de la chance), qui passera les prendre au salon dans l’après-midi. Dans une impasse de la rue Nationale, on a vu des poules adultes et, dans un autre enclos, des poules juvéniles qui sont nées d’œufs destinés à l’omelette, sauvés de justesse, comment c’est possible ? On ne le sait pas, mais c’est ce qu’il nous explique, leur sauveur. Une rencontre. Puis c’était le salon, aux Blancs-Manteaux. J’ai vu des têtes connues et j’ai parlé à certaines de ces têtes, des têtes qui datent d’époques et de compartiments de ma vie bien différents entre eux, distincts, et qui se mélangent parfois, comme en ce moment. Ceux qui sont derrière leurs stands, il y en a que je vois chaque année, depuis la fois où j’avais mon stand, moi aussi, avec C.L., en 2013 je crois — puis quand je suis revenu en touriste en 2014 et 2016 (j’étais absent pour cette édition épouvantable de 2015), et l’an passé j’avais fait le malin à signer des Passerage sur le stand Lunatique, alors que pourtant, à ce moment-là, je n’en menais pas large dans ma tête, mais ça m’avait fait du bien cette animation, cet enthousiasme, cette vie qui existe malgré tout. Vers quinze heures Judicaël est venue me voir, elle a bravé le froid, je discutais avec Guillaume et Philippe chez Publie.net, je lui ai montré les livres sur la table qui ressemblent un peu à ce que sera le mien, pour qu’elle imagine l’Épaisseur du trait qui vient dans quelques semaines, ça va arriver tellement vite le 9 janvier. On a été au café, elle m’a offert un objet très précieux en rapport avec le Héros ou plutôt avec le héros, d’autres héros que le mien, c’est beau et c’est un cadeau important, initiatique. Olivier vient chercher les livres pour ses élèves (ses cinquième du collège de Thiais), ensemble on dit bonjour à Renaud et François (à cause d’une histoire de cheval), Pascale est très occupée et me dira, après, qu’elle aurait voulu parler plus avec lui, mais le salon c’est cela aussi : c’est long et ça passe vite. Lætitia est la fille de Simone, que j’ai connue il y a quasi vingt ans quand j’en avais onze et qu’elle était ma prof (une histoire de collège, là aussi, et j’étais, attendez, mais oui, j’étais en cinquième), je suis content de la voir, de lui faire découvrir mon Héros et de parler avec elle de son manuscrit que je viens de lire, mais je suis bien impuissant à lui donner des conseils. Sur le stand, il y a les fidèles du Cafard, Yan, Alexandre. Et là, cette rencontre extraordinaire, au sens le plus strict de ce mot, c’est-à-dire qui n’existe pas dans le monde ordinaire : Pierre et Yvan, qui avaient lu Passerage et l’avaient aimé, et Pierre qui m’avait écrit cette lettre ; nous faisons connaissance doucement devant la table Lunatique, et on évoque mon nouveau livre, qui a Saint-Céré pour décor (« ce n’est pas loin de chez vous, du Cantal, vous connaissez peut-être »), et comment qu’ils connaissent ; Pierre est lié par sa famille a des personnes de Saint-Céré très importantes dans la vie de J.-E., et ces liens forts, un peu magiques (les liens de l’histoire en commun) font que J.-E. sera très ému ce soir de cette rencontre, et Pierre aussi, et du même coup, moi aussi ; et que nous tombons d’accord, tous, sans qu’il soit utile de l’affirmer, qu’il vient de se passer quelque chose d’important ici. Au dîner avec Pascale ce vendredi, on démêle les fils de tout ce qui vient d’arriver, et on se sépare dans le froid, la nuit humide (Pascale perd sa voix, la mienne se voile un peu), tout le monde s’est refroidi dans les courants d’air à force de s’échauffer à parler, à s’agiter sous la halle. Samedi Philippe présente son jeune grand-père, je rencontre Lou, je papote avec Pascale P., j’ai toujours plaisir à parler avec Patrick que je ne vois, finalement, que dans les salons alors qu’on pourrait se voir ailleurs, je suis content que R. ait envie de lire le Héros et l’achète, je rencontre Nikola que je connais seulement parce que je suis, parfois, ses chroniques, et il dit qu’il a aimé le Héros, n’est-ce pas encore un moment agréable ? Il y a Cyrille, un ami véritable, qui passe par là avec son instrument de musique sur le dos : j’aimerais prendre plus de temps pour parler avec lui, ce sera très bientôt, nous nous le promettons. Camille était mon collègue il y a plusieurs années, il vient rendre visite à un copain auteur, il me le présente, et je lui présente J.-E. : voilà ce que je voulais dire quand je disais que des gens qui viennent de lieux et d’époques qui ne se connectent pas ensemble finissent parfois par s’introduire dans le même espace-temps, ça paraît la chose la plus naturelle du monde au moment où ça arrive mais, en vrai, je sens bien après coup que c’est fatigant dans ma tête (qui chauffe doucement, un peu fiévreuse, à cause du refroidissement, de la saison). C’est là-dessus que débarque É., quand nous sommes déjà ce groupe de quatre-là, conversation bizarre et froide, je suis troublé, et Y. intervient à son tour qui simplifie tout et nous ramène au Héros. Le soir J.-E. et moi dînons avec Marie et, avec elle, il est question à un moment de retrouvailles à organiser, peut-être, avec la bande de Varsovie, dont nous faisons partie tous les deux, la bande qui a existé il y a dix ans (oui, dix ans, et voilà, à nouveau, que nous ne rajeunissons pas). Dimanche on épuise le stock de Passerage, je signe un Bandits pour une dame gentille et curieuse, et un autre pour Madeline qui me soutient avec enthousiasme et fidélité. J’aime beaucoup Fabien et Sandra qui sont fidèles, eux aussi, d’une autre manière, à Lunatique ; et qui ont cette énergie pour faire vivre cette petite communauté. Fabien a une histoire avec le Lot, quelque chose de fort (pour lui aussi, décidément). Sandra est la première à avoir fait lire Passerage à des jeunes lecteurs : ses enfants — et ce qu’ils avaient dit après leur lecture avait ouvert des portes immenses pour moi, une vision de cette possibilité que mon texte existe dans l’imaginaire, dans la sensibilité des autres, et des jeunes gens en particulier. Quand Juline et Seb viennent me trouver avec leur amie M. (que je vois pour la première fois alors que je la connais, à travers ce que Juline me dit, depuis dix ans peut-être, oui, à nouveau dix ans), on quitte la halle pour de bon, on va au café avec J.-E.. Je porte le foulard de ma mère autour du cou parce que je crains de tomber malade avec ce froid idiot, je ne le porte même pas pour penser à elle plus spécialement parce que, de toute façon, je pense à elle tout le temps. Et j’ai pris froid, c’est sûr. Au cinéma où il fait chaud, je porte peu d’attention au film ; par moments j’ai envie de pleurer, mais je ne crois pas que le film m’émeuve tant que ça, ni que je sois triste, c’est juste une émotion, je ne sais pas laquelle. On dîne d’un reste de légumes que j’avais préparés il y a trois jours, un repas qui m’a beaucoup coûté (une entaille dans le pouce profonde comme ça, à cause d’une courge récalcitrante) et, au lit, j’ai juste envie de me blottir contre J.-E. comme si j’étais, je ne sais pas, un de ces rongeurs à fourrure qui hiberne, qui oublie où il a enterré ses noisettes et ne les retrouvera pas quand il partira les chercher au printemps.

Dessiner avec des cailloux

Mercredi 13 décembre à l’espace de l’Autre Livre à Paris, nous fêtions la sortie des Bandits. Chacun était invité à dessiner avec des cailloux et des crayons de couleurs — à la manière de Jérôme Poloczek, ou selon sa fantaisie.

Voici les dessins de Claudie, Françoise, Gualtiero, Josselin, Judicaël, Juline, Laure, Olivier, Sébastien, Simone et Stéphane.

Sébastien
Claudie
Olivier
Françoise
Juline
Josselin
Françoise
Gualtiero
Laure
Laure
Gualtiero
Judicaël
Stéphane
Simone
Anonyme

Il y avait foule chez Charybde

Inutile de le nier, j’étais vachement fier hier soir chez Charybde. Merci à Hugues pour son accueil, et merci à tous les copains, et puis aux gens chouettes que j’ai rencontrés. Là, je mets une photo de moi (c’est Étienne Gomez qui l’a prise) — c’est vraiment parce que je suis content. Mais faut pas croire que j’étais tout seul : on a parlé des textes de Claire Dumay, Françoise Favretto, Perrine Le Querrec, Hervé Mestron, Annie Mignard et Corine Pourtau. Que de monde ! Charybde, c’est immense, en fait !

Pour se souvenir encore mieux de ce qui s’est dit, on peut écouter ceci : « une soirée de discussion, d’échange et de lecture autour de l’art de la nouvelle ».