Celles et ceux qui me font plaisir

Celui qui l’a eu en cadeau par son amoureux. Celles et ceux qui l’ont emprunté à leur mari, à leur mère ou à leur copine. Ceux qui l’ont reçu en service de presse, puis qui ont écrit un article dans leur journal ou enregistré une critique. Puis qui l’ont gardé. Celle qui a écrit un article dessus, mais ne l’a pas gardé : qui l’a refilé à un collègue qui l’a lu à son tour. Ceux qui l’ont reçu de la même façon, mais ne l’ont pas lu, puis qui l’ont vendu. Celui ou celle qui a acheté d’occasion chez Gibert l’exemplaire du précédent. Celles et ceux qui l’ont emprunté à la bibliothèque de Luçon, de Savigny-sur-Orge, du quartier Saint-Éloi ou d’ailleurs. Celles et ceux à qui je l’ai offert moi-même.

Celles et ceux qui l’ont lu parce qu’ils sont abonnés au catalogue Publie.net.

Et puis les autres : celles et ceux qui ont acheté L’épaisseur du trait pour le lire soi-même, et qui l’ont lu. Aux Mots à la bouche, au Square, chez Parenthèse. En ligne. À l’Autre Livre, au Marché de la poésie. Ailleurs. Les gens qui peuplent cette dernière et vaste catégorie sont les plus faciles à dénombrer, parce que les ventes sont comptées : deux cents en 2019. J’ai reçu mon relevé de droits ce weekend et j’ai juste envie de dire : merci.

Nous nous reverrons très vite

Une fête est donnée dans un parc, avec lampions, guirlandes, fanions. Une ambiance bon enfant, du genre guinguette. Ce n’est pas une foule, c’est un mouvement gai, les gens arrivent par grappes, ils ont l’air heureux. La fête a lieu malgré le confinement. Ou plutôt, elle nous est offerte parce que nous sommes confinés : il s’agit de nous récompenser pour nos efforts et de nous aider à tenir. Elle est organisée par les autorités : je lis « offert par le Front populaire » sur une banderole attachée aux grilles du parc. L’entrée se fait du côté de cette esplanade d’où j’observe la scène, le parc étant situé en contrebas, exactement comme le Jardin des plantes de Montauban. Il fait très beau. Sur l’esplanade, un kiosque à musique : un concert aura lieu en soirée.

Le kiosque à musique a cette forme habituelle, mais il est clos : entre les colonnes, des parois vitrées empêchent de voir distinctement l’intérieur, car elles sont fumées ou dépolies. Je parviens tout de même à reconnaître l’homme, seul, qui se trouve au milieu de cette pièce. Il est probablement le DJ, ou alors un technicien qui prépare le concert. Il est debout au milieu de cet espace assez sombre, car la seule lumière qui y pénètre est filtrée et amenuisée. Pas de doute : c’est E. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Ces dernières années, nous avons seulement échangé, à deux ou trois reprises, des messages très intenses. Les derniers, il y a peut-être deux ans, m’avaient beaucoup remué. Je m’en étais voulu de ne pas l’appeler suite à ces mots écrits – de ne pas renouer véritablement avec cette amitié. J’entre dans le kiosque sans qu’il perçoive ma présence. J’attends, immobile, qu’il se tourne. J’ai l’impression de rester longtemps ainsi. Quand il me voit enfin, je ne crois pas que nous parlons. Ou alors, très peu. Nous sommes très émus et ce n’est pas par les mots que nous exprimons cette émotion : il me prend dans ses bras. Je suis surpris, car cette proximité physique n’a jamais existé entre nous, mais heureux, car c’est de cela que j’ai envie. Étrangement, il est plus bas que moi, comme s’il s’était mis à genoux. Sa tête est blottie sur ma poitrine : je ferme mes bras sur elle, mais avec douceur, tandis que lui m’enserre d’une étreinte plus forte.

Nous nous séparons sans nous parler. Il est évident que ces retrouvailles n’en resteront pas là : nous nous reverrons très vite, sans qu’il soit nécessaire de le dire. Juste après la fête, sans doute. Au concert. Je quitte le kiosque et me dirige vers le jardin. Il me semble que le rêve se poursuit, mais de quelle façon ? Je ne m’en souviens pas.

Ne choisis pas ton camp, camarade

J’ai connu Guillaume sur Twitter, puis on a pris des cafés, des bières, et publié ces livres ensemble. La nouvelle que j’ai écrite, moi, est née d’abord dans des messages échangés avec lui, à distance. Elle se passe dans un endroit que je n’ai pas visité en vrai, mais exploré sur le site de l’IGN. À la fin, ces histoires sont devenues des livres « papier », certes, mais écrits sur traitement de texte, mis en page sur écran, transmis à l’imprimeur par mail. Nous vendons ces livres en ligne : vous les achetez avec de l’argent virtuel. La version papier, on vous l’envoie par la poste. La version ePub, par mail. Quand on a invité Laurent à faire partie du projet, je ne l’avais vu qu’une fois dans la vraie vie – et encore, de loin, sans lui parler. On s’écrivait sur Messenger. J’avais lu son Je suis un écrivain, qui existait depuis quelques années sur papier, mais qui était déjà paru dix ans plus tôt en numérique. Et moi, je fêtais la sortie de L’épaisseur du trait, chez le même éditeur, simultanément en papier et numérique.

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Combien, parmi eux

J’ai déjà quelques minutes de retard, mais je ne me presse pas. Je voudrais faire un détour. Je me dis : « Que je sois là ou pas, ça ne change rien, ils n’ont pas besoin de moi ». Mais, j’arrive devant le bar, et ce serait trop étrange de ne pas entrer. Le bar est au fond de la cour, il y a du monde dans la cour, mais personne que je connaisse. Et ça y est, je sens le truc arriver : je suis sur le point de faire demi-tour. Déjà. Et je me dis : là, ce ne serait plus étrange, ce serait idiot. Alors, j’entre. Et je ne reconnais pas les gens qui sont là. Je vais même à l’étage, pour voir : pas mieux. Un escalier descend, que je n’emprunte pas : dans ma tête, quelque chose suggère : « Ils doivent être en bas », et autre chose proteste : « Je ne les ai pas trouvés, ils ne doivent pas être arrivés ». Alors, je sors du bar, je fais quelques pas dans la rue. J’ai envie de me barrer. Non, pas envie : j’ai besoin, j’éprouve cette pulsion de me barrer. Dans ma tête, entre moi et moi-même, mon excuse paraît valable : « Je suis venu, il n’y avait personne, alors je suis parti ». Mais, dans le monde extérieur à ma tête, je sais que le prétexte ne tient pas. Il est impossible qu’ils ne soient pas là : je suis déjà en retard et P. a invité un tas de gens. Surtout, dès ce matin, j’avais anticipé le truc, la pulsion. J’avais dit à L. : « On se voit ce soir à l’anniversaire de P. », et on avait convenu de l’heure à laquelle on arriverait. À P. lui-même, j’ai confirmé ma présence. Dans l’après-midi, rencontrant F. par hasard, je lui ai carrément proposé de se joindre à nous, alors qu’il ne connaît pas ces amis-là. Je sais très bien pourquoi j’ai envoyé ces signaux, tendu ces perches : pour m’empêcher de me défiler au dernier moment. Pour être attendu. Je fais les cent pas dans la rue, je m’empêche de fuir. Combien de fois ai-je fait cela ? Et voilà, je reçois un message de L. qui dit : « Je suis arrivé, vous êtes où ? » Je comprends que lui aussi est entré dans le bar sans comprendre que la fête avait lieu en bas, à la cave. Je suis piégé (par moi-même) : je n’ai pas le droit ne pas répondre à L., de le laisser tout seul. J’entre dans le bar.

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Mais alors, est-ce qu’il est amoureux de Félix ?

Hier soir, j’ai eu un prix. C’était la remise du prix du roman gay, au centre LGBT, et j’ai eu la mention « prix du roman court » pour Le héros et les autres qui, ne nous le cachons pas, est un roman court. Et j’étais fier ! oui, je le dis franchement.

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Je n’ai rien vu

Ça ne s’est pas passé comme dans mon rêve. J’ai lu des passages de L’épaisseur du trait et J. et M., les interprètes, ont interprété. Je voulais que ce soit intéressant pour tout le monde, cette lecture, et surtout pour moi : alors je nous avais donné des petits défis. J’étais curieux de savoir comment serait interprété par le corps ces extraits de mon livre où il est question, très précisément, d’être un corps dans un espace. Le début, quand je décris le plan du quartier en deux dimensions : il paraît que ça n’a pas été facile de le traduire dans une langue qui, par définition, s’exprime en trois dimensions. Ensuite, cette rencontre silencieuse avec Ulisse, dans le noir : ces frôlements, ces tâtonnements, ces caresses, ce dialogue de deux corps : comment ça se dit, dans cette langue silencieuse, cette langue du corps ?

A.-L., de la bibliothèque Saint-Éloi, est bilingue : elle a apprécié l’interprétation en connaisseuse, et elle m’a dit que c’était très juste. Les amis, eux, n’ont rien compris, mais ils m’ont dit que c’était beau à voir et, même, fascinant. Ensuite, O. m’a dit : « une performance poétique ». Et moi, eh bien, je n’ai rien vu : je lisais.

photo Guillaume Vissac

T. m’a posé une question et, en lui répondant, j’ai « joliment botté en touche » (me dit-il). Il m’a demandé pourquoi Alexandre rentrait chez lui après son voyage, si cette fin était une évidence pour moi, ou si j’avais envisagé qu’Alexandre reste dans son « ailleurs ». Il ne sait pas, T., combien sa question est pertinente, parce que je me la pose maintenant, pour Les présents. Dans mes premières versions, j’avais cette envie de boucler la boucle : Théo rentre chez lui, et le lecteur reconnaît les lieux et les sensations liées à ce lieu. Mais, n’est-ce pas un peu facile ? Je veux dire : c’est la fin qui s’impose toute seule, celle que j’écris sans me poser de question. Et Guillaume me demande si, après son voyage (car il y a aussi un voyage initiatique dans Les présents), Théo ne pourrait pas prendre une autre décision que ce simple retour à la case départ. Il pose seulement la question, Guillaume, et il me laisse réfléchir là-dessus. Et si Théo faisait le choix de l’imaginaire ? Un autre choix que celui d’Alexandre dans L’épaisseur du trait – et là, c’est moi qui formule l’alternative ainsi.

Voilà ce que j’aime, quand je rencontre des amis, des lecteurs, quand on parle avec sincérité des choses qu’on a lues et écrites : ça m’ouvre des perspectives. Ce n’est pas un bête exercice promotionnel (ouf !), mais une expérience de création. Mes mots qui prennent de l’épaisseur, qui s’incarnent dans des gestes. Et qui résonnent dans les têtes des autres, et qui me reviennent un peu changés, un peu meilleurs.

Je me laisse faire

La pluie cesse : le ciel est encore bien sombre, mais les maisons commencent à s’illuminer de nouveau sur le fond gris. C’est joli : « typiquement un temps à arc-en-ciel », je me dis, et je me penche à la fenêtre pour voir s’il n’y en a pas un. Il n’y en a pas un, mais deux. L’un sur l’autre. Je prends la photo et la publie bêtement sur Facebook, sur Instagram. Content de moi. Puis, j’entends des pas sous ma fenêtre : je me penche à nouveau. C’est François : le gars qu’on voit dans les vidéos ! Le même que sur l’écran, tout pareil – mais vu du dessus (car je suis au premier étage). Les arcs-en-ciel ont filé et lui ne les a pas vus : il était concentré à faire son créneau devant la maison.

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Ça passera très vite

Ces derniers jours ressemblent étrangement à une tournée d’adieux. À l’approche de mon départ pour Luçon, on dirait que les gens qui m’aiment s’inquiètent. S’inquiètent-ils – au choix : de ne plus me voir pendant trois semaines ? ou bien de me savoir là-bas pendant trois semaines ?

Je dis à certains amis : « voyons-nous avant mon départ en exil », leur annonçant la date de mon train pour Luçon. En forme de blague. Mais, en fait, une résidence n’a rien d’un exil. Pour preuve : quand Napoléon a été condamné à l’exil, c’est sur l’île d’Elbe qu’ils l’ont envoyé, pas à Luçon – et moi, j’en reviens tout juste de l’île d’Elbe, où j’étais en vacances.

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« Nous savons ce que nous voulions dire »

« Que fais-tu ici ?
— Je cherche Paludes pour te l’offrir. »

Je suis tombé sur G. dans le rayon littérature de Gibert, par hasard. Alors on est restés ensemble. Je l’ai accompagné au rayon poche pour trouver mon cadeau qui n’était, de toute façon, pas une surprise, parce qu’il m’avait prévenu :

« Je vais t’offrir Paludes.
— Mais pourquoi ?
— Parce que c’est un livre pour les écrivains qui écrivent. »

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L’autre et le même

Il m’a donné rendez-vous aux Halles : il n’y a qu’avec lui que je me retrouve dans ce genre d’endroit. J’ai décidé d’être ouvert, d’être positif, de ne pas faire ma tête de con : de surmonter mon jugement (à l’emporte-pièce) à propos de cette Canopée. De la trouver intéressante. Et ça a marché : L. m’a fait visiter la bibliothèque et je l’ai trouvée très agréable, j’avoue – et pas seulement parce qu’il y faisait dix degrés de moins qu’à l’extérieur. J’ai découvert que, depuis cette chose architecturale, on a une vue assez chouette.

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