Personne ne s’appelle Johnny

Le père du garde-barrière ne s’appelle pas Johnny. Il s’appelle François-Joseph-Marie : c’est écrit sur l’acte de naissance d’Yves, qui n’est pas encore garde-barrière et qui n’est pas encore le père de mon grand-père. Il est seulement un bébé, qui naît en 1884 à Saint-Pol-de-Léon. Sa mère s’appelle Anne. Personne ne s’appelle Johnny dans cette histoire.

Yves, c’est celui qui a vécu dans la maison manquante de la rue de Plouescat, dont je parlais l’autre jour. Quand Yves est né, dans la rue des Minimes, on a écrit sur son acte de naissance : « fils de François-Joseph-Marie Crenn, journalier, âgé de vingt-sept ans, en ce moment en Angleterre ». La rue des Minimes, c’est en centre-ville : ses parents n’habitent pas la campagne, ils ne possèdent rien, ils vendent leur travail chez les autres. Mais pourquoi si loin ? « En ce moment en Angleterre », dit l’officier d’état-civil. Pourquoi était-il là-bas, ce jeune homme, lors de la naissance de son fils ?

Le livret matricule de François-Joseph-Marie indique qu’il a fait son service militaire à vingt-deux ans. Il indique ensuite la liste de ses domiciles successifs jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, en cas de mobilisation. Ça m’intrigue de plus en plus : « Réside à Sunderland (Angleterre) en date du 19 août 1881. Rentré à son domicile légal le 17 novembre 1884. » c’est l’époque de la naissance d’Yves. Puis (j’abrège les mentions officielles) : « Réside à Portsmouth ; réside à Portsmouth ; réside à Bristol ; réside à Bristol ; réside à Cardiff ; réside à Cardiff ; réside à Bristol. » Au même âge que lui, je n’ai pris le ferry qu’une seule fois, entre Calais et Douvres, avec ma classe de quatrième. Et j’ai pris l’Eurostar une fois, aussi, avec ma mère et ma sœur. Alors les voyages de ce jeune Breton me semblent extraordinaires. Un gars qui n’était pas riche du tout, qui n’avait pas été longtemps à l’école. Et qui passait son temps de l’autre côté de la Manche.

J’ai visité avec J.-E. le musée des Johnnies et de l’Oignon, à Roscoff. Les Johnnies, c’étaient des petits gars qui ne s’appelaient pas Johnny, mais plutôt Yves, Jean ou François-Marie-Joseph. Au printemps et à l’été, ils bossaient dans les champs d’oignons. En automne et en hiver, ils n’avaient plus de boulot. Alors ils devenaient vendeurs ambulants de ces mêmes oignons. Ils embarquaient pour l’Angleterre en classe super-économie, sur des bateaux pas rapides du tout, couchant sur leur marchandise. C’est moelleux comment, un tas d’oignons ? Sur le tas, ils dormaient. Sur le tas, ils apprenaient l’anglais. Ils faisaient du porte-à-porte. Ça ressemble à une vie de fou : s’épuiser loin de chez soi pour gagner des clopinettes. Mais c’était ça ou bien rester chez soi, et gagner des clopinettes aussi en s’épuisant dans les fermes des autres, sur les bateaux de pêche, dans les conserveries, dans les maisons des riches. Dans tous les cas, la vie c’était comme ça : le boulot. Alors, ces types-là, au moins, ils se dépaysaient. Ils devenaient trilingues. Moi, je me démerde en anglais, mais pour le breton on repassera.

Ce petit musée est passionnant. Joli comme tout, dans une maison du pays. Et j’y ai donc appris ça : François-Marie-Joseph ne s’appelait pas Johnny, mais il était l’un de ces prolétaires du Léon qu’on croisait dans les villes britanniques, à pied ou en vélo, vendant leurs tresses d’oignons aux ménagères, leur faisant l’article (ou leur contant fleurette) avec un accent à couper au couteau.

La femme de Johnny, c’était Anne. Elle avait un mari intermittent. Six mois à la maison, six mois loin du cœur. Les mômes, je ne sais pas combien il y en avait. L’un d’eux s’appelait Yves, comme tout le monde. Il est entré aux chemins de fer. Il a ouvert et fermé une barrière des centaines, des milliers de fois. Il a vécu dans la rue de Plouescat, puis il est mort. Sa femme, c’était Françoise : elle est restée longtemps dans cette maison qui a disparu ensuite.

Est-ce que ça m’a fait quelque chose de voir la tombe d’Yves et de Françoise au cimetière de Saint-Pol ? Pas tellement. Ces recherches sur leur vie m’amusent. Mieux, elles m’excitent. Mais ces gens me sont aussi étrangers (et aussi familiers) que n’importe quels inconnus qu’une coïncidence place sur ma route, pour qui je suis capable de me passionner avec la même curiosité. Je me raconte des histoires, quoi. La machine dans ma tête. Mais l’autre soir, ma tante M. m’a parlé de la maison manquante de la rue de Plouescat, et des vacances qu’elle y a passé dans les années 1960. Elle m’a dit « mémé Crenn » pour désigner cette femme que j’appelais « Françoise » sans la connaître, à cause des documents d’archives. Pour moi, Françoise était un personnage de fiction. Soudain, elle est devenue réelle : elle est sortie du registre d’état-civil, elle est entrée dans la vraie vie. Elle est la « mémé Crenn » de ma tante M. qui, au téléphone, m’a parlé de cette ancêtre inconnue et, dans la même conversation, de mes grands-parents que j’ai connus ; et de mon oncle, et de mon père. De ma vie à moi.

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