Remonter le temps (et la rue des Amandiers)

Je lis Hic. Je lis au lit, comme je le fais les matins où je m’éveille seul. Quand je ne suis pas seul, c’est-à-dire en temps normal, c’est le soir que je lis au lit, avec J.-E., parce qu’on voit plus clair dans la chambre que dans le salon. À moins que ce ne soit qu’une excuse pour nous serrer dans le nid. Ce matin, il est déjà parti : je fais des rêves sans intérêt. Dans l’un d’eux, je me lève, je trouve le téléphone de J.-E. sur le chevet et je me dis : « Il l’a oublié », et ça m’inquiète terriblement parce qu’il ne pourra pas m’avertir si quelque chose lui arrive, une impossibilité de rentrer ce soir, une catastrophe, par exemple l’obligation de passer la nuit à Limoges (histoire vécue). Il s’est levé à cinq heures pour prendre son train. Ça m’a réveillé vaguement, mais seulement vaguement. On ne peut pas appeler vraiment cet état : l’éveil. Juste assez conscient pour m’apercevoir que j’avais un peu mal à la tête, et pour m’en étonner parce que, normalement, la petite gêne que je sens dans mon crâne le soir s’en va toute seule avec le sommeil, parce qu’elle n’est qu’une manifestation de la fatigue. Là, c’est peut-être à cause de ce vin blanc qui pique, que j’ai bu pourtant très modérément : je l’ai bu le ventre vide, et dehors, dans le froid. Le froid qui déjà, sans alcool, a tendance à rabougrir les tuyaux de la tête, à faire un peu mal derrière le front. Mais je me suis attardé sur le trottoir parce que je discutais avec F. : il a été question d’Un homme qui dort, des gosses qu’on rencontre dans les écoles, de la Seine-Saint-Denis et de la magie dans les villes, de l’écriture inclusive, et puis des communistes qui, en vrai, ne mangent pas les enfants. Je suis content d’avoir vu F. et, surtout, je suis content qu’il m’ait attrapé à ce moment-là, alors que j’étais sur le point de partir. Hésitant entre : faire mon timide, et : faire semblant de devoir partir urgemment parce que j’ai laissé un truc sur le feu. Je ne connaissais pas grand monde, je ne savais pas qui aborder, ni comment. Les lectures étaient terminées, ç’avait été vachement bien. Ceux qui ont lu savaient lire, et y prenaient du plaisir. C’était joué. Incarné. Drôle. Avant la lecture, j’avais déjà bu un demi-verre de ce breuvage, à l’invitation de V. qui m’avait indiqué le cubi, dehors, parce qu’il faut sortir de la librairie pour boire, oui. Je suppose que c’est pour éviter de tacher les livres. « La semaine dernière, au même endroit, j’ai fait une tache de rouge sur mon exemplaire de Hic, alors je sais de quoi je parle », je dis à quelqu’un, qui me demande en réponse : « Tu étais ici la semaine dernière ? » Et il se trouve que hic, ça veut dire ici, alors ça tombe bien, et je réponds que oui. Dans Hic, le récit commence dans un futur proche, puis remonte le temps jusqu’aux origines de l’humanité, et même avant. Une chronologie inversée, un récit à rebours. J’ai fait un peu ça, dans un autre genre, avec cette nouvelle « Ici-Haut », parue dans ce numéro de Papier Machine dont nous célébrons la sortie ce soir. Aller de la fin jusqu’au début. J’étais content que ça leur plaise. Je revois V., que je connais un peu, et je rencontre en vrai L., avec qui je n’avais échangé que dans le monde virtuel. Elle reconnaît ma bobine, grâce aux réseaux sociaux. Je lui dis : « Mais toi, tu n’as pas de visage » (je voulais dire : sur Facebook, on ne voit pas ta tête sur ta photo de profil). « Mais ce soir, tu en as un. » Moi, je ne sais pas trop quelle tête j’ai : il a plu pendant que je montais la rue des Amandiers, mes lunettes sont criblées de gouttes. La rue des Amandiers qui croise la rue des Panoyaux : passant au niveau de ce carrefour, je me suis rappelé l’ancienne adresse du Monte-en-l’Air, et j’ai pensé « Ça ne me rajeunit pas ». Je me suis rappelé cette excitation de fabriquer mes propres livres, en toute légèreté, pour rire ; cette excitation que je retrouve en travaillant avec Guillaume sur nos Histoires pédées. S’amuser. Je me rappelle aussi ma timidité : j’étais entré au Monte-en-l’Air en faisant semblant de chercher quelque chose, jusqu’à prendre mon courage à deux mains pour parler à un libraire et lui montrer mes petits livres. Il avait été drôlement chic avec moi : il ne les avait pas pris en dépôt, non, il les avait carrément achetés pour les mettre en rayon. J’étais fier. Ces petites choses agrafées, imprimées à cinquante exemplaires à la reprographie de la rue de Bretagne. Vous savez, la boutique qui fait le coin, en face de l’immeuble où habitait J.-E. à l’époque : c’était il y a une douzaine d’années, je n’étais pas vieux.

Papier, machine, plateau

Les gens de Papier Machine sont belges. Enfin, pas tous, mais ils fabriquent leur revue dans ce pays. Je les ai rencontrés à Paris il y a quelques années : il y a eu Œuf, puis Éponge. Ce nouveau numéro s’appelle Plateau.

J’étais en Vendée. Il y avait ces villages réfugiés dans les hauteurs, mais pas tellement hauts non plus. Des anciennes îles, surnageant au-dessus du marais, à quelques mètres d’altitude. De modestes promontoires tout plats. Des plateaux.

J’ai écrit une histoire qui se passe sur un plateau de ce genre-là. J’avais envie de la raconter à rebours, et de remonter le fil jusqu’au début. J’ai appelé ça « Ici-Haut » et c’est paru dans ce numéro : Plateau.

Le numéro est très beau, comme à chaque fois. Mais, non, pas comme à chaque fois, car c’est toujours différent. Cette fois-ci, c’est mis en pages par Claire Allard, et elle a eu cette idée de composer mon texte en altitude, et à rebours. Collé au plafond, le titre en dessous. J’aime beaucoup.

Les gens de Papier Machine seront au Monte-en-l’air le vendredi 17 janvier. Moi aussi. Ce sera une soirée de lectures, et on boira des coups : venez !

Des idées qui s’entrechoquent (ou se transforment)

Je reprends ce texte écrit pour Papier Machine : en recevant le message de L. et V., j’étais content de redécouvrir mon document en pièce jointe, assorti de bulles de commentaires. Des phrases qui pourraient bouger ou sauter, et puis des questions. Je retravaille ces détails en m’apercevant que leurs remarques sont toutes pertinentes, et c’est un grand plaisir d’être lu avec une attention si minutieuse, d’être compris dans mes intentions et poussé dans la direction-même que j’ai choisie. C’est une histoire de « plateau » : un village posé au-dessus des mornes plaines alentour, exposé aux vents qui l’ébouriffent.

Le soir, François et moi sommes conduits à Saint-Michel-en-l’Herm par A. et le village, vu de la route, émerge du marais un peu de la même façon que dans ce texte. (Par contre, avec la photo ci-dessus, je triche, car ce n’est pas Saint-Michel que l’on voit : c’est la Dive depuis la digue de l’Aiguillon – mais l’idée est la même, plus explicite encore). Je ne sais plus si j’ai imaginé cette histoire en rapport avec mes pérégrinations vendéennes, mais, l’ayant écrite en juin ou en juillet dernier, il ne serait pas étonnant que les idées se soient entrechoquées. Et le vent ! Ce vent qui rase les maisons basses et les murets entourant les jardins. Mais, ce soir, pas de vent à Saint-Michel. L’événement remarquable venu du ciel, c’est la lumière chaude du soleil déjà couchant, qui lèche la plaine et frappe le modeste plateau (cinq mètres d’altitude, paraît-il) exactement dans l’axe des grandes verrières du musée Deluol. C’est cet endroit que nous découvrons : une usine à cornichons devenue un atelier d’artiste, puis ce musée de sculptures ; et la lumière touche les parties saillantes des corps, éclairant vivement une arête, enveloppant doucement les rondeurs. Des femmes nues, surtout. « Il y a aussi des mecs », me dit François – ils ne sont pas nombreux, mais j’en ai trouvé deux ou trois à mon goût.

L’atelier d’écriture, c’est une douzaine de personnes qui écoutent d’abord François parler des objets qui, progressivement dans l’histoire littéraire, accèdent à la place qui est la leur : celle d’objets littéraires. Puis, cette douzaine de personnes, à leur tour, choisissent un objet ou un petit bout de lieu ; un détail matériel qui sera le point de départ pour raconter leur souvenir, leur émotion. Dans la tête de l’une des participantes, c’est la proximité des œuvres dans ce musée qui rappelle un geste aimé dans son enfance, le geste consistant à sculpter le beurre. Elle explicite, dans son texte, la connexion qui s’est produite. Mais cette connexion aurait dû y rester, dans sa tête, ou bien être jetée sur un autre papier afin de ne pas parasiter son histoire de beurre, qui est la seule histoire qui nous intéresse – et il est bien, son texte, une fois qu’on lui retranche son inutile préambule.

Cette douzaine de personnes, ce sont surtout des gens plus vieux que moi. Souvent, dans ces rendez-vous où on lit, où on écrit, les gens sont des femmes qui ont l’âge qu’auraient mes parents, ou un peu plus. Je me souviens combien ma mère aimait me parler des activités qu’elle avait commencées au moment de sa retraite – à moitié par nécessité de l’ennui à distance, à moitié par un désir véritable que le temps disponible permettait enfin d’exprimer. Il y avait ces conférences, ces lectures, et même du dessin – et dire l’intérêt qu’elle y trouvait était aussi important, j’en suis sûr, que d’éprouver le plaisir de l’activité elle-même. Elle aurait été heureuse, dans un atelier comme celui-ci (l’atelier pour dire ce lieu qui lui aurait plu, et l’atelier pour dire ce jeu d’oser écrire). Je suis touché, alors, de voir face à moi deux trois femmes plus timides que les autres, qui écrivent avec une envie et un plaisir évidents, visibles à mes yeux, et qui n’osent pas croire que leur texte est intéressant. Ce soir est peut-être un moment important pour elles.

Il y a des idées qui s’entrechoquent et d’autres qui se transforment. Moi, l’objet que j’ai envie de décrire, c’est un rai de lumière sous une porte. Pourquoi, au moment où je pensais à ma mère, j’ai choisi d’écrire sur cet objet – c’est-à-dire : sur un souvenir de mon père ? Je ne sais pas, c’est comme ça. Cela se produit tout le temps dans Les présents aussi. Je pense à elle et j’écris sur lui. Des idées qui glissent, qui se déguisent.

C’est juste une ligne. Un espace vide. Cet interstice horizontal par où filtre la lumière sous la porte. Je ne me rappelle pas la porte (blanche, sans doute, mais ce serait mentir de l’affirmer), ni la moquette de la pièce où je suis couché (sa couleur), ni, derrière la porte, s’il y a au sol de la cuisine un lino ou un carrelage. C’est juste une ligne de lumière jaune qui rampe au bas de la pièce déjà sombre, pièce unique où nous vivons le jour et où, le soir, je cherche le sommeil auprès de ma sœur qui dort. Le père est derrière la porte – il lit, il fume, il attend qu’arrive l’heure où l’on se couche à son tour quand on est adulte. C’est juste une ligne, que je regarde avant de dormir. Plus tard, sans doute, la ligne disparaît. Tout est noir. À quelle heure, je ne sais pas : je dors.

Excursions pédestres dans la forêt de Fontainebleau

Dans Papier Machine, je narre les aventures d’un caillou qu’on appelle la Roche-Éponge et qui existe vraiment (je vous ai mis un bout de la carte des Excursions pédestres dans la forêt de Fontainebleau, pour preuve). Voilà : je vous montre ici ces quelques extraits parce que je suis très fier d’être dans cette revue magnifique, mais je ne vous en donne pas plus, pour vous garder la surprise quand vous l’achèterez comme des fous, en cliquant sur le site par exemple.

Trois souvenirs d’œuf

Dans chaque numéro de Papier Machine, c’est un mot qui prend le pouvoir. Dans celui-ci, c’est « Œuf » et on peut lire un texte de moi qui s’appelle « Trois souvenirs ». Ce sont trois courts textes qui se suivent (on s’en doutait), mais ce ne sont pas de vrais souvenirs (c’est inventé). Je suis très fier d’y être, parce que la revue est belle, que les textes et les dessins aussi, que les gens sont chouettes comme tout, que c’est conçu et fabriqué en Belgique et mis en pages par Jérôme Poloczek. Vous devriez acheter Papier Machine, ça vaut le coup.