Vingt mètres nous séparent

Je ne l’avais jamais remarqué. Il doit être nouveau.

Il y a souvent une corneille sur la cheminée. Elle ne reste pas longtemps : elle contemple les alentours, elle s’envole. Moi aussi, j’observe. Il y a une femme qui téléphone à la fenêtre. Une autre étend du linge, à une autre fenêtre. Au quatrième, c’est souvent ouvert en grand : la petite table est décorée d’un damier, ou bien d’un échiquier (je ne peux pas compter les cases : je suis myope), mais elle ne sert jamais au jeu. C’est juste une table. Plus loin, dans le même pâté de maisons que moi, mais à l’autre extrémité, il y a cet arbre oblique. Une sorte de gros sapin qui penche, une tour de Pise sempervirens. Un couple déjeune sur ce toit. L’ombre de cette chose ne les atteint pas, tant la terrasse est large. Au fond de la scène, un clocher empaqueté dans la toile blanche.

Juste en face de moi, un septième étage. Cet immeuble est identique au mien. Mais celui d’à-côté n’en a que six : les arbres du square dépassent, au-dessus du zinc. Ce dernier étage n’est pas aussi mansardé que chez moi : les fenêtres sont grandes, en pleine hauteur. Elles ont la taille d’un homme. Et il y a un homme, là-dedans. Je ne l’avais jamais vu. Je ne sais pas s’il est beau, je ne vois pas son visage (je suis myope, et vingt mètres nous séparent). Je sais que ses jambes sont nues : il est en caleçon et en t-shirt. Il est jeune. Je vois seulement des petits bouts de lui, quand, par hasard, un geste le fait sortir de l’ombre, derrière le mannequin. Il pique, il coud. Je ne sais pas si ce garçon est beau : ce qui est beau, ce sont les mouvements de ses mains sur le buste toilé, les courbes qu’il décrit autour de cette forme humaine. Ce qui est beau, c’est qu’il travaille si près de la fenêtre ouverte, presque dehors.

Je ne l’avais jamais remarqué. Il doit être nouveau.

Ce serait la campagne

Des gens sont à demi-nus dans la gare de Lyon. Les jambes, les bras, le cou dans les vêtements échancrés : le pourcentage de peau libre est supérieur à celui de la peau couverte. Même les dix centimètres carrés dissimulés par le masque ne suffisent pas à faire basculer la majorité absolue : les gens sont à demi-nus, je persiste à le dire ; et le vrai scandale, dans cette gare aujourd’hui, ne serait pas la cuisse ou l’épaule offertes, mais le visage.

Je me rappelle une autre pudeur, alors que nous arrivons au bord du Loing, que le soleil commence à nous cuire doucement et que la rivière clapote, doucement aussi : l’été dernier, dans le même village, j’avais voulu me tremper dans cette eau, tant il faisait chaud, et j’avais craint de me déshabiller dans un lieu fréquenté. Sortant du bain, tout mouillé, j’avais retiré mon slip le plus furtivement possible pour enfiler mon short sec. J’avais craint, non pas d’être vu, mais de choquer. Car ce que je fais, je le fais parce que ça me fait plaisir de le faire, non pas pour le plaisir de déranger. De la même façon ce matin, dans le train désert, regardant à droite et à gauche, vérifiant que personne ne se trouvait dans notre wagon, J.-E. et moi avons baissé nos masques pour parler. Aucun goût de la transgression ne nous animait, je vous l’assure, mais la même crainte d’être pris pour ce que nous ne sommes pas : des provocateurs. « La pudeur s’est déplacée », dis-je à J.-E. en observant, sur le parapet du quai, les marques des crues successives de la rivière : « Jusqu’à cette raie ». Aujourd’hui j’ai gardé mon slip.

Presque personne dans le village. La marchande de glaces nous demande si nous venons de Paris. Elle dit que, le week-end dernier, il y avait foule : « Chez le glacier de Barbizon, des gens se sont battus, la police a dû intervenir. »

Sur le chemin de halage, on est seuls au monde. Ah, non : ces chants passionnés, dans l’ombre, on dirait qu’il ne s’arrêteront plus. Ce serait donc la saison des amours, chez les grenouilles ? On monte vers la forêt, on longe la tranchée du chemin de fer, si profonde qu’on ne voit presque plus les poteaux dépasser du taillis. On s’enfonce dans un sous-bois. Au-delà, un hameau et une maison énorme, biscornue. Une fantaisie. Un panneau nous explique que Rosa Bonheur y a vécu. C’est un musée. Je remarque, sur une vitre, une licence de débit de boissons.

« On reviendra quand le salon de thé sera ouvert.
— On pourrait même y donner rendez-vous à des amis. On leur dirait : Prenons un verre au Rosa Bonheur, mais pas à celui des Buttes-Chaumont. »

Le Rosa Bonheur des Buttes, c’est surfait : c’était bien il y a dix ans. Nous, on irait à celui de By, commune de Thomery. Ce serait le dernier snobisme. On écouterait les grenouilles. On quitterait Paris de temps en temps, ce serait la campagne.

Nous avançons sans flamme

Souvent, il vaut mieux être un peu vêtu que pas du tout. Par exemple, sur la plage : certaines personnes ne sont pas très désirables, toutes nues ou presque, alors qu’elles pourraient nous plaire, habillées. L’inverse est même plutôt rare. C’est cette histoire de dévoilement, de suggestion : la curiosité de glisser un œil dans un col ouvert, dans une manche courte. Deviner la forme cachée. Le désir. On connaît ça par cœur.

Est-ce que ça me console, de savoir ça ? Je veux dire : est-ce que je suis prêt à déplacer le curseur, à accepter que d’autres parties du corps peuvent jouer, désormais, à être « voilées et dévoilées » ? Un torse nu, c’est très beau. Mais je n’ai pas envie de le voir immédiatement : rien de plus normal, alors, que de le cacher, de le garder pour plus tard. Un bras nu, c’est très beau : parfois on les cache (en hiver), d’autres fois on les montre (et c’est chouette). On surveille le déplacement de la frontière, la manche qui raccourcit. Un visage, c’est très beau : on ne le cache jamais. Lui, on ne joue pas à le faire deviner.

Est-ce que ça me console, d’imaginer que je pourrais prendre plaisir à deviner ce que le masque dissimule ? à faire ce que nous faisons tous, depuis toujours, quand nous devinons une épaule, une poitrine, des fesses… Regardez ces gens dans la rue, ces jours-ci : on ne sait même pas s’ils sont beaux. Ah, on peut soupçonner que certains le sont (il y a des indices)… mais je n’ai pas envie de jouer à ça. Un visage, c’est un sourire : pas de sourire, pas de visage.

J’ai vu des gens porter des visières étranges : sortes de masques de soudeur, en plastique souple. C’est un peu flippant. Mais on voit à travers : on voit le sourire. Derrière la vitre, un visage. Parfois : un visage qui fait la gueule.

Le Paris où nous marchons
N’est pas celui où nous marchâmes
Et nous avançons sans flamme
Vers celui que nous laisserons.

Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains

J’ai hâte. J’espère les beaux jours qui viendront. J’attends le retour des visages, des sourires. Des balades sans but : aller tout au bout de Paris, et revenir.

Il y a quelques jours, G. me demandait : « Quand reboira-t-on un verre au Reflet, sortant de Gibert avec un livre à la main, croisant des gens et buvant un peu trop ? » Il ne sait pas que sa question m’a rendu affreusement nostalgique. En fait, si : il le sait, parce qu’il a dû ressentir la même chose.

J’espère le retour des promenades au Jardin des Plantes, insouciants, guidés par l’autruche au regard perçant (vous avez vu son œil ?). J’espère l’autruche qui ne fera pas l’autruche, qui ne cachera plus son visage, qui nous emmènera on-ne-saura-où. On sourira, ce sera bien.

Je ne suis pas entraîné

J’ai demandé à J.-E. de nouer mon bras en écharpe pour lui éviter de bouger. La précaution est peut-être inutile, mais c’est l’époque qui veut ça : limiter les risques est devenu le maître-mot. Ce que j’appelais une « fatigue au poignet » commence à monter dans le coude et, tout à l’heure, j’ai senti deux ou trois fois une aiguille se ficher dans mon épaule, entre un os et un autre (je ne connais pas leur nom). Je ne voudrais pas qu’une tendinite s’installe, car je sais que c’est long à disparaître. J’ai fait une recherche : une tendinite, ça arrive quand on force un peu trop, par exemple quand on abuse du tennis alors qu’on n’y est pas entraîné. Qu’on a tapé des balles quatre heures de suite en oubliant de s’hydrater. Et ce n’est pas précisément mon cas, pour être sincère. Ma journée-type en ce moment consiste plutôt à passer du canapé au lit et inversement. La chaise, seulement pour les repas : quand J.-E. a débarrassé la table de son ordinateur et de ses codes Dalloz. Et je m’hydrate suffisamment. C’est même ma seule distraction : me servir un verre d’eau à la cuisine, c’est un peu comme une fête.

Je n’ai pas applaudi, à 20 heures, les travailleurs en première ligne. J’ai gardé le bras en écharpe. De la dernière ligne où je me situais déjà, je suis passé encore un rang derrière. Simple principe de précaution, dis-je à J.-E. : « Pour ne pas te faire subir mes plaintes si je me fais vraiment mal. »

Je lui promets aussi de ne pas être insupportable devant le film : il est d’accord pour qu’on voit Zazie dans le métro pour la centième fois et je m’engage à ne pas anticiper tous les dialogues à voix haute.

Je fais fait un peu d’exercice physique en marchant jusqu’à la Biocoop de la rue Boulle, un jour sur deux. Et une fois au Monoprix, où je me suis perdu dans les rayons. En traversant la cour, j’interromps la partie de badminton de mes voisins. Mais moi, de tennis, point.

Dans les rubriques « Hygiène pratique » et « Les conseils du médecin » de mon Mémento Larousse, je cherche « Tendinite » et « Articulations ». Il n’y a pas.

Éphélides (taches de rousseur). Éviter le soleil, porter des chapeaux à larges bords. Frictionner, matin et soir, avec une solution de sublimé à 1 gramme pour 500 d’eau ; appliquer, la nuit, de l’emplâtre de Vigo, et enlever, le matin, l’emplâtre avec du cold-cream ou du beurre frais, mettre ensuite de la vaseline avec de la poudre d’amidon.

Peut-on faire confiance à des gens qui préfèrent se brûler la peau au mercure plutôt que d’assumer leurs jolies taches de rousseur ? Ils sont fous.

Certes, je ne fais pas de tennis, mais un peu de gymnastique pour ne pas moisir. Peut-on faire confiance à des gens qui proposent cette figure, dessinée en bas à droite de la planche, comme un « exercice d’assouplissement » ? Ils sont marrants.

Assis en tailleur, l’ordinateur posé devant moi : quand j’écris, mes avant-bras reposent entièrement sur mes cuisses, et mes mains sur le clavier : elles ne restent pas en suspension, comme parfois au-dessus de mon bureau. Aucune tension superflue ne s’exerce sur mes articulations. Alors, c’est quoi le problème ?

Il est vrai que je ne suis pas assez (pas du tout) entraîné au tennis. Mais je ne suis pas entraîné non plus à rester enfermé.

Meublé, habité

Je sais bien que je fais des trucs. Le cadavre exquis, les lectures, l’article dans Libé, le poème chez Pou, ce blog. Je n’ai pas besoin d’être rassuré, ni qu’on me dise « mais non, tu n’es pas oisif. » Désoccupé. Mais je le sais, moi, que je ne fais rien. Je m’en sors bien, parce que mes ambitions sont minuscules, mais il me manque quelque chose de sérieux. Depuis que j’ai fini Les présents : quoi d’important ? Je repousse le moment où je commencerai le prochain chantier, qui m’impressionne. J’y pense, j’en ai envie, mais je n’ose pas. Alors je bricole. Je reste en vie. C’est J.-E. qui résume ma pensée avec les mots justes : je meuble, mais je ne suis pas habité.

Lecture des premiers textes reçus dans le cadre de cet atelier d’écriture. On se projette dans les lieux par l’imaginaire, et cet imaginaire convoque à son tour des souvenirs. Réels ou pas, peu importe : si on s’en souvient, c’est que c’est vrai. Les textes ressemblent à ce que j’espérais et, à la fois, me surprennent. Ils me font parcourir des lieux désormais désertés, hantés, inhabités.

Je pense à trop de trucs, je m’éparpille. Je gaspille les connexions de mon cerveau pour essayer de comprendre ce qui n’en vaut pas la peine, ou pour me projeter vers des temps qui n’ont aucune réalité (genre : dans quelques semaines). Ma tête est pleine, mais elle est encombrée. Meublée de dix-huit chaises empilées les unes sur les autres, alors que je vis seul dans cette boîte crânienne. Meublée de placards insensés, de ces caisses qu’on n’ouvre jamais, de ces affreux buffets bretons en bois sculpté qui prennent la poussière, des bibelots absurdes qu’on sème dans les appartements de vacances, pour occuper l’espace. Meublé, mais pas habité. Plein jusqu’à la gueule, mais pas plein d’une présence, de la seule présence qui vaille le coup. J’essaie de la vider, ma tête, en me concentrant sur les mouvements de mon corps immobile : souvent, emplir tout l’espace de ces sensations suffit à chasser les parasites. Mais là, concentrer mes pensées sur la pression du drap contre ma peau, eh bien, ça ne marche pas du tout. Au secours. C’est ennuyeux à mourir.

Alors, contre ma peau, c’est la brûlure délicate du soleil et le tiraillement du sel que j’ai ressenti : j’ai emprunté ce chemin de crête inhabité, s’élevant de la mer pour y plonger à nouveau. Ce chemin parcouru l’été dernier, désert, et en ce moment plus encore sans doute. J’ai marché au long de cette ligne que ma mémoire avait gardée, puis, tout doucement, je m’en suis échappé. J’ai imaginé autre chose. Un espace, des gestes et des sensations. Et c’était beau. Moi qui n’ai pourtant aucune imagination – c’était donc une joie plus grande encore, pendant ces minutes, d’y être arrivé. N’être plus encombré, mais empli. Pas meublé, mais habité.

Toujours choisir

Ça pesait lourd, dans ma tête, quand je me suis couché hier soir. Je suis sûr que c’est le soleil, car (ne le dites pas à la police) je suis resté deux heures au bord de la rivière, en pleine lumière, et ça tapait fort. J’avais mal au crâne en rentrant. Le plus souvent, ça passe en dormant, mais je me suis éveillé plusieurs fois cette nuit, dans le même état. « J’ai été puni », dirais-je, si je croyais à ces trucs-là. Puni par là où j’ai péché : la tête, toujours la tête. Car c’est elle qu’on nous demande de débrancher en ce moment, en déléguant notre faculté de penser à l’attestation de déplacement dérogatoire dans notre poche. J’aurais pu, aussi, faire confiance à mon expérience : ne pas prendre le soleil aussi longtemps. J’aurais pu faire ce choix. Aujourd’hui il fait gris, alors c’est réglé : je ne choisis pas.

Nouveaux déchets apparus sur les trottoirs en ce printemps 2020 : sur le boulevard Gustave-Garrisson, un masque chirurgical ; dans la rue Calvet, une attestation ; devant la préfecture : un gant en latex. Un jour, reviendront les beaux jours : les gens se rassembleront dans les parcs, boiront des bières et laisseront leurs papiers gras derrière eux. Et on aimera ces déchets, alors qu’on les détestait autrefois, parce qu’ils signifieront que la vie a recommencé.

Sous un porche, faubourg Lacapelle : « Porno partout, amour nulle part » (notez la proximité visuelle de l’interdiction d’entrer). « Pourquoi choisir ? », me demandé-je, pensant aux Histoires pédées que nous avons écrites, et aux prochaines que nous publierons, dans lesquelles nous ne choisissons pas : nous prenons les deux, ensemble.

Dans les supermarchés capitalistes, on trouve très peu de fruits bio. Les rares spécimens sont traités comme tels : rares. Et donc précieux. Ils sont emballés dans un écrin solide, protégeant la merveille de tout dommage, autrement dit : une coque rigide non biodégradable. Alors, il faut choisir : le fruit avec pesticides, ou le fruit avec plastique. Poison ou poison. Peste ou choléra.

J’ai enregistré une lecture ce matin, j’ai monté la vidéo. Le résultat n’était pas bon. Alors l’alternative s’est posée ainsi : est-ce qu’il vaut mieux ne rien publier, laissant un trou dans mon rythme de parution quotidien ? ou publier une vidéo pourrie ? J’ai hésité un quart de seconde, pour la forme. Et j’ai choisi.