On a besoin d’être rassurés, c’est tout

Un message sécurisant, ce serait : « Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer. » Au lieu de ça, ils écrivent : « Vous recevrez sur votre espace connecté votre échéancier définitif 2020 et provisoire 2021 incluant le détail de vos cotisations sociales et les aides covid-19, si vous êtes éligibles. » Ça crée un vague sentiment désagréable (comme dans les films, la musique stressante qui fait monter la peur alors que rien, à l’image, n’est encore susceptible de faire peur). Le contraire d’un sentiment de sécurité. Ça s’appelle pourtant Sécurité sociale des artistes-auteurs. C’est hyper anxiogène. Puis, un nouveau message : « L’Urssaf vous informe que vous avez reçu un message dans votre espace en ligne. » Dans l’espace en ligne, en effet : un message, qui dit à son tour : « Veuillez trouver ci-joint un document envoyé par votre Urssaf. » Le message est dans le message est dans le message. Vous l’entendez, la musique désagréable qui va crescendo insinuer l’inquiétude dans votre tête ? Ils font monter l’ambiance. « Sécurité », disent-ils. Un PDF de cinq pages bourré de chiffres. En bas de la première page, en gras : « 259 ». Merde, je dois payer quelque chose ? Et moi qui espérais que. En bas de la dernière page, en gras aussi : « 253 ». Pourquoi c’est pas le même chiffre ? Sérieux, je ne fais pas semblant pour dénigrer l’administration, je suis sincère : c’est imbitable. Je dois payer combien ? Il faut se taper toutes les lignes du tableau pour comprendre ? En bas de la page 2, en gras encore : « –744 ». Je ne sais pas si ce chiffre est négatif pour moi (je dois payer) ou pour eux (mais pourquoi me paieraient-ils ?). Les petites lignes : « Après déduction de vos cotisations provisionnelles 2020, votre compte présente un excédent. » Ah bon. Est-ce que ça signifie que je n’ai rien à payer ? « Votre dossier va faire l’objet d’une vérification, à l’issue de laquelle vous recevrez un éventuel remboursement. » Mais pourquoi ne vérifient-ils pas leur calcul avant de m’envoyer le résultat ? « Pour ce faire, veuillez compléter le document ci-joint. » Je ne vois pas de formulaire de réponse sur le site : est-ce qu’il faut vraiment renvoyer par la poste un document que j’ai reçu sur ma messagerie en ligne ? Un coupon pour autoriser l’Urssaf à me rembourser (mais quelle somme ?), quand ils auront vérifié leurs propres calculs, s’il n’y a pas d’erreur dans le document qu’ils m’ont envoyé eux-mêmes, en pièce jointe d’un message incompréhensible. Je me sens vachement en sécurité, entre leurs mains.

J’ai gagné pas mal en 2020 grâce à la résidence à Montauban, puis la bourse Île-de-France. Je ne gagnais pas autant quand je travaillais à la Ville de Paris. C’est le coup de chance, ça compense avec les mois où je ne gagne rien du tout. Je suis à l’abri. J’avais postulé à une résidence pour le printemps prochain en disant à J.-E. : « Je sens que le truc est foireux. » C’était pourtant le modèle classique « 70 % de temps de création et 30 % de médiation culturelle », que je trouve très honnête (bien que personne ne sache ce que signifie un « temps plein » pour un écrivain). Mais l’appel à candidature imposait un thème à développer dans les ateliers d’écriture, une problématique universelle, sans lien évident avec le territoire de la commune ni les institutions d’accueil (à Montauban c’était logique, je travaillais sur la mémoire parce que j’étais accueilli par les Archives municipales), en précisant toutefois que le projet de création n’avait pas besoin d’être lié à ce thème. Ah bon. La création et la médiation seraient dissociées ? Bizarre. Je me suis dit : « Ils n’en ont rien à faire de ce qu’on écrit, pourvu qu’on fasse de l’animation dans les écoles. » L’intérêt de faire appel à un artiste plutôt qu’à un animateur culturel, c’est pourtant d’installer un dialogue entre sa création et le partage de sa pratique, non ? Mais j’adore les ateliers d’écriture, j’ai besoin de travailler, et j’ai envie de résider loin de chez moi pendant quelques semaines. Alors, à la limite, si je suis prévenu… Personne ne s’intéressera à ce que j’écris, mais je serai tranquille. Dans mon dossier, ignorant quel public on me ferait rencontrer, j’ai proposé des ateliers différents et détaillés. Puis, j’ai reçu la lettre de refus. Voici les arguments qu’on m’oppose : « Vos propositions d’ateliers sont pertinentes, néanmoins les temps d’ateliers étant relativement limités il nous a semblé que vos propositions pour être pertinentes devaient le plus souvent s’inscrire dans un temps assez long, ne nous permettant pas d’accueillir autant de public que ce que nous souhaitons. » Passons sur la syntaxe hasardeuse (en ateliers d’écriture, je ne corrige pas les fautes de langue : vive la licence poétique !). Je remarque que pas un mot ne fait allusion à mon projet de création : il est seulement question des « 30 % de médiation ». Mon intuition est confirmée ! Ils cherchaient juste un animateur culturel discount. La bourse de 2000 € nets pour huit semaines, c’est pas cher payé. Si c’était une bourse de création, ce serait top (on est si rarement payé pour écrire). En revanche, pour des ateliers d’écriture, c’est cadeau. Je calcule : 30 % d’un temps plein, ce serait par exemple : 12 heures par semaine. Disons : 4 heures de présence devant le public et 8 de préparation / restitution. Pour mes ateliers, quand je suis payé à l’heure (c’est-à-dire : en tant qu’animateur, en dehors d’un cadre de résidence-création) c’est 64 € nets. Multipliés par 4 (par semaine) puis 8 (sur 8 semaines), j’obtiens : 2048 €. La soi-disant « bourse de résidence » qu’on me verserait couvrirait alors, à peine, le tarif des ateliers d’écriture. Pourtant, ce serait bel et bien une résidence avec obligation de loger sur place. L’institution prétend verser une aide à la création (du mécénat !), alors qu’il s’agit tout bêtement de rémunérer une prestation à son juste prix. Il faudrait dire merci ? Quand j’anime des ateliers « payés à l’heure », c’est avec l’association Citoyenneté Jeunesse qui m’accompagne pour adapter le contenu de mes interventions au public, parce que les chargées de projets le connaissent mieux que moi. Je propose des idées, puis on discute, on ajuste. Tout le contraire de cette soi-disant résidence qui attendait un projet clé-en-main : on trouve mes propositions « pertinentes », mais trop longues ? Il aurait suffi d’en discuter au téléphone… et je me serais adapté… Mais non. Je n’ai plus envie. J’avais envie, moi, de mener un projet au long cours, un vrai partage — envie de me donner le temps de rencontrer les gens, là-bas, pour faire émerger un résultat. Eux, ils voulaient des séances brèves pour toucher un maximum de public. Faire de l’abattage ? Non merci. Je disais à J.-E. au moment d’envoyer mon dossier : « S’ils me choisissent, ce sera pour de bonnes raisons ; s’ils me refusent, c’est qu’on n’avait rien à faire ensemble. »

Je ne sais pas à quoi ressemble cette ville où j’envisageais de partir. Habiter huit semaines quelque part, n’importe où. Luçon, Montauban, ailleurs. J’ai envie de ça : être chez moi, mais pas chez moi. Seul. Pourtant, je déteste être seul. Ou plutôt : j’aime ça, mais je dois m’y forcer. Cette chambre où j’écris : le lieu où je suis toujours seul, sans me sentir seul, car c’est un lieu conçu pour y être seul, alors la présence de l’autre ne me manque pas. Être seul dans l’appartement où je vis avec J.-E., je n’aime pas ça. Être seul sans l’avoir anticipé, sans m’y être préparé : ça m’inquiète. L’autre jour, j’ai quitté H. plus tôt que prévu, j’étais attendu par P. plus tard, pour la soirée : j’ai vu s’ouvrir brusquement un abîme sous mes pieds : j’allais passer trois heures seul. Je passe certes de longues heures seul, tous les jours, et j’adore ça, mais c’est moi qui m’organise. Tandis que ces trois heures non désirées, qu’allais-je en faire ? J’ai appelé O., il est venu à la rescousse, on a pris un café. Il m’a sauvé. Je disais hier à L. : « S’il n’y a personne pour me dire qu’on m’aime pendant trois heures d’affilée, c’est terrible. » Il a répondu que nous avions ce défaut en commun. Non, il n’a pas dit « défaut ». On a besoin d’être rassurés, c’est tout. Toujours une question de sécurité. Ma sécurité, c’est ma petite chambre, l’amour de ceux qui m’aiment, et assez de confiance en moi-même pour faire ce que j’ai à faire. Pour y consacrer du temps. Avec L., on a parlé de ce besoin de solitude contrainte, désirée et redoutée. Je pensais à cet écrivain mondain qui traîne toujours au Marché de la poésie : à en croire les réseaux sociaux, il passe sa vie à faire des bises, à serrer des mains, à recevoir ses amis célèbres. Il veut qu’on l’aime. Où trouve-t-il le temps d’écrire ?

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