Mais protégés par une fiction douce

D’abord, je suis content de les rencontrer pour partager ce qui compte pour moi — lire, écrire — je commence presque toujours par dire ça devant une classe — puis, à eux, je dis que ce lieu a un goût particulier pour moi, car je le fréquentais à leur âge (dire « à votre âge » à …

Un mammouth empaillé et la beauté des portes

Quand j’ai écrit à propos de Grues, je n’étais pas certain de revenir bientôt dans la contrée de Luçon, dans le marais vendéen d’où surnage le monticule de Grues. La projection était abstraite : un fantasme (en littérature on appelle ça : une fiction). Soudain, c’est le printemps et la chimère devient doublement concrète : d’une part, mon …

Présence réelle, tu parles

« Antonin est vivant, profitez-en pour lui poser les questions auxquels les autres ne pourraient pas répondre », dit R. à ses étudiants — il est 8 heures, je suis sorti sans petit-déjeuner, éveillé tôt par le trac et l’excitation : il doit être écrit quelque part que, la première fois que je mets les pieds à la …

Il a fallu une pose longue

Il veut refaire la photo parce que, l’autre jour, il a dû garder l’appareil ouvert longtemps à cause de la lumière moche (un spot unique fait tomber du plafond une douche blafarde). Résultat : je suis flou. Cette fois, il a emporté son pied pour travailler dans de meilleures conditions. Je dis : « Ça évitera que tu …

À supposer que cette place soit le centre d’un monde

J’attends Joël au même café que la dernière fois (il pleuviotait ce dimanche-là, on n’avait pu faire presque aucune photo, il disait que la lumière était dégueulasse, alors il s’était contenté d’un portrait et de quelques repérages, et moi je l’avais emmené partout comme si c’était une visite guidée), je suis arrivé en avance exprès …

Le texte est plastique

Dans une salle de classe très claire, peut-être celle de physique-chimie où nous étions la dernière fois (avec les squelettes exposés sur l’étagère : j’aurais dit des crânes de rongeurs, mais de la taille d’une tête de chat), on s’était réfugiés ici parce que la salle habituelle donne directement sur le chantier et que le marteau-piqueur …

Il fallait commencer par ça

Il me dit : « C’est la première fois qu’on voit votre visage. » Et là, un truc se pince dans ma poitrine, petit éclair minuscule : dire que ça me bouleverse de l’entendre, ce serait faux ; mais quelle tristesse d’en arriver là. On a perdu trop de temps. C’est par ça qu’il fallait commencer. Non pas par montrer …

Je me méfie de la verticalité

Je ne vois même pas le haut de l’hôtel de ville, son beffroi perdu dans le brouillard, alors les deux affreuses tours derrière le cinéma, je n’y pense même pas. Totalement effacées, oubliées. Je n’aimais pas leur surplomb : je me méfie de la verticalité. Ce matin, le ciel, au-delà de cinquante mètres : un écran blanc …

Pourtant ce marin me sauve

Il a le sourcil droit plus haut que le gauche. Quand les miens ne sont pas symétriques, c’est dans l’autre sens : je sais lever le gauche en fronçant le droit. Lui, je ne crois pas qu’il le fasse exprès : sa pose n’est pas forcée. Il regarde au loin parce que le photographe lui a dit …

On m’a fait grandir ainsi

« Tu ne marches pas, tu sautilles. Tu gambades. Je ne te demande pas si tu vas bien : ça se voit. » Il a raison (j’ai rendez-vous avec L. dans le quartier de l’Horloge, on ira boire un café juste après, il remarque mon chapeau et dit que je soigne mon style, il ne se moque pas, …