C’est inventer un rituel

Je ne souhaite pas « Bonnes fêtes » aux gens que je ne connais pas assez pour savoir, avec certitude, qu’ils ont prévu de faire la fête prochainement. Je dis sans scrupule « Bonne journée » à de parfaits inconnus, car je suis sûr que tout le monde devra passer ladite journée, tant bien que mal, quelle que soit la manière envisagée. Je leur dis en substance : « J’espère que cette journée sera bonne pour vous, selon vos propres critères d’évaluation. » J’estime que mon vœu est gentil sans être intrusif. Tandis que la « fête »… mais qui fait la fête ? Je dis, à mes amis qui célèbrent Noël : « Joyeux Noël ! » — parce qu’ils ont prévu une soirée spéciale avec des gens qu’ils aiment. À d’autres, qui n’ont rien organisé de particulier, je ne dis rien. Ou bien, je leur dis ce que je dirais à n’importe quel moment : « Tiens, j’ai pensé à toi en voyant tel truc, je me suis dis que, etc. » Ceux qui n’ont pas de gosses ne tiennent pas à attendre le Père Noël, leurs chaussons posés au pied d’un sapin mort, en tartinant sur des toasts le foie malade d’un canard mort. Il y a des gens qui aimeraient jouer encore le rôle des gosses et se laisser gâter par des adultes, mais tous les adultes de leur famille sont morts et ils s’aperçoivent, soudain, qu’ils sont eux-mêmes des adultes. Il y en a qui dépriment sec à Noël. Moi, ça va. Avec J.-E., nous n’avons pas tué de sapin. Nous avons fait frémir une grande marmite de légumes racines en attendant J. qui est venue avec des préparations savantes, dorées avec amour, et nous avons siroté ensemble quelques boissons à bulles. C’était gai. On s’arrange pour que ce joyeux dîner ne ressemble pas aux Noëls d’antan : on s’épargne l’épreuve d’une pâle copie de nos Noëls en famille, où les absences ne seraient que plus criantes : les chaises vides nous sauteraient aux yeux (j’ai failli écrire : à la gorge). À quoi bon compter les disparus ? On pense à eux n’importe quand, et souvent. Pas besoin de les commémorer à date fixe, pas besoin d’un calendrier inventé par d’autres que soi, nous avons chacun notre petite horloge intime, les petits coups de marteau sur le gong, ding ding, dans la tête, juste-là derrière les yeux, parfois, ça lance, ça tape un peu.

Le dimanche avec J.-E., on se promène au Père-Lachaise, c’est un endroit qui ne me rend pas triste, et d’ailleurs je ne suis pas triste du tout. C’est la semaine dernière que je l’étais, et puis c’est fini. Des vagues. Le sac et le ressac. Je viens de commencer le livre de François Durif, Vide sanitaire : on arpente avec l’auteur les allées du cimetière. Je dis à J.-E. (mais il le sait déjà, je me répète, il connaît tout par cœur) que j’aurais aimé travailler au Père-Lachaise pendant ma résidence au lycée, y emmener les élèves l’année dernière, mais ça n’a pas pu se faire, mais je n’ai pas osé insister, mais c’est comme ça. On s’est contentés de le regarder depuis les fenêtres des classes. Dans un épisode précédent de ma vie (dans la saison « carrière administrative »), j’avais postulé pour un emploi au Père-Lachaise, on avait gentiment décliné ma candidature, j’ai trouvé autre chose de bien, mais l’idée est restée dans un coin de ma tête. François Durif explique qu’il a commencé à travailler avec les morts après une première carrière d’artiste : il était un figurant de ce petit-grand monde de l’art, l’assistant en second plan, dans l’ombre d’un gars connu. Il écrit : « Je ne me serais certainement pas orienté vers les pompes funèbres s’il n’y avait pas eu en amont ces cinq années à turbiner dans son atelier. Aucune stratégie de ma part, plutôt l’envie d’éprouver mon désir en me branchant sur celui, plus fort, de mon aîné. Après coup, le reproche que je peux m’adresser, c’est d’y être resté trop longtemps, de ne pas avoir su m’extirper de la mélasse. » Toujours la question du désir : c’est elle qui me tracasse lorsque je suis triste. Non pas (seulement) le désir-pour-un-autre, mais le désir non adressé, le désir dans l’absolu, le désir comme élan, force de vie, création. Que faire de ce désir, et comment m’assurer qu’il m’appartient (que c’est le mien propre qui m’anime, plutôt que celui des autres) ? Je tourne maladroitement autour de la question. J’ai des phases (des vagues, sac et ressac) où je m’oblige à dresser des listes dans ma tête : ce projet-ci est-il le mien, ce mouvement-là me ressemble-t-il ? Dans les moments de doute, le désir de l’autre est plus fort que le mien : on me dit « viens » et j’accours ; dans les moments de creux, je me renferme pour comprendre ; une fois, j’ai dégringolé et j’ai dû faire un tri drastique — oh, j’ai détesté ça, mais c’était salutaire. La psy me faisait parler de mon père et de J.-E., évidemment (elle faisait son boulot de psy), mais ce que j’ai vraiment compris pendant ce temps (en le remâchant ultérieurement, et sans le formuler par ces mots) c’est mon besoin d’éprouver mon désir en me branchant sur celui, plus fort, des autres, et d’un autre en particulier qui m’accaparait alors totalement, aspirait mon énergie de travail, mon amitié, mes désirs. Il fallait m’extirper de la mélasse, j’ai cessé cette relation, j’ai renoncé à d’autres invitations, à un engagement associatif qui me tenait pourtant à cœur (j’ai largué les camarades sans élégance, en les ghostant purement et simplement, avec honte), et j’ai changé de boulot — n’est-ce pas à cette époque que j’ai envoyé ma candidature au Père-Lachaise ? Je n’avais pas les qualifications requises et n’étais pas dans le bon corps administratif, mais j’avais écrit un mail super, bourré de sincérité. C’était une mission patrimoine, il fallait recenser les tombes et les monuments, j’avais expliqué ma manie pour les plaques commémoratives, je savais que ces gens-là ne me prendraient pas pour un tordu, comprendraient ma passion. J’aurais passé mes journées là-bas, entre les allées peuplées de pierres, et un bureau tranquille caché dans les arbres, au bout de la rue où je vis, au bout de la rue où se trouve la chambre où je lis, où j’écris aujourd’hui. Lire et se promener dans un cimetière ne sont pas deux activités si différentes. Souvent, écrire, c’est inventer un rituel pour comprendre la vie qui me dépasse ; c’est fabriquer un tombeau ; ou la meilleure façon de disperser ses cendres dans la joie.

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