La ville avait l’air d’un gâteau doré dans ses remparts

Une lumière vive éblouit soudain, puis disparaît. Jour, nuit. La revoici aussitôt occultée. Et ainsi de suite : un lever du jour en dents de scie. À l’est, ce sont les montagnes. Je me trouve entre Valence et Orange, à vue de nez (je calcule par rapport à l’horaire de mon train). Je lis. J’ai hésité à emporter Contre l’oubli ; Henri Calet est certes un bon compagnon, mais peut-être ai-je tort de lire des chroniques parisiennes pendant mon voyage ? Un manque d’exotisme sans doute. J’arrive pourtant sur une page qui me dépayse : l’auteur retourne dans le village où il a passé les années d’occupation, il retrouve ses camarades blessés et se souvient des disparus. Il écrit : « La voie ferrée suit la RN 7 que j’ai parcourue bien souvent. » Et : « Aux approches de Montélimar, on a vu des maisons détruites. » J’ouvre l’appli Plans sur mon téléphone : le GPS me localise en pleine Drôme, sur la voie empruntée par le train de Calet. Une coïncidence. Pour lui, c’est un pèlerinage. Pour moi ce matin, il s’agit d’une première fois : je suis invité à Carpentras pour parler de « l’auteur et le territoire » : comment on rencontre un lieu et les gens qui l’habitent, et comment ça se transforme en écriture, ces expériences-là.

Avant Carpentras c’est Avignon : une escale. Calet écrit : « La ville avait l’air d’un gâteau doré dans ses remparts. » Je ne trouve pas mieux. Et le soleil là-dessus : doré, oui. Je viens ici pour travailler, mais ça ressemble drôlement à des vacances. J’ai renoncé à comprendre ça : je l’accepte bêtement, que faire d’autre ? La notion de travail, dans mon métier, est éminemment volatile. Je suis payé quand je cause en public de mon boulot d’écrivain, mais je ne suis pas payé quand j’écris. Alors, en plus, si on me fait travailler dans de jolis parages au doux climat, comment ne pas croire la petite voix qui me susurre à l’oreille « tu es en vacances » ?

Avignon sans touristes, à cette heure encore pâle où l’on ne croise pas un chat dans les rues : on croise des gens, celles et ceux qui errent, et d’autres qui ne quittent pas leur coin de trottoir. Un garçon et une fille du Secours populaire proposent des petits déjeuners à ces habitants du matin qui deviendront invisibles tout à l’heure dans le flot des travailleurs, des lycéens et des promeneurs. Je m’arrête sur une placette, je dois retirer un truc gênant dans ma chaussure. Un gars vient me voir, puis s’éloigne en disant : « Je suis complètement largué dans ma tête. » Plus tard, nous échangeons quelques mots, il dit qu’il va boire un cappuccino avec la pièce que je lui donne. Moi, je cherche le café que m’a conseillé R. : il connaît la ville, il était étudiant ici, et le bistrot où je m’installe est un de ces repaires d’habitués où les arrivants lancent un joyeux « Bonjour m’sieurs dames » à la volée.

Au musée Calvet, je suis quasi seul. Je veux dire : comme visiteur. On n’est jamais seul avec la peinture.

Je casse-croûte dans un square où des ados s’éparpillent, s’installent par grappes sur les bancs de pierre. Nostalgie d’une période de ma vie qui n’a jamais existé : avoir quinze, seize, dix-sept ans dans une ville, une vraie ville ; sortir du lycée et traîner dans les rues, plutôt que dans le vaste parc trop moelleux, trop sage de mon adolescence. Je les envie. Je n’ai pourtant aucune raison de penser qu’ils vont bien dans leur tête, qu’ils sont mieux dans leur peau que je l’étais au même âge. Peut-être qu’ils détestent leur ville. C’est une projection. Une fiction que je me raconte. Un personnage qui serait moi, mais en mieux.

Ce soir à la bibliothèque Inguimbertine, j’ai l’occasion de dire ceci, grâce aux questions posées par Valère : j’ai besoin de déformer les lieux pour les décrire plus justement. Il parle de mon évocation de Paris dans L’épaisseur du trait, au bord de la magie. Je crois que la distorsion que j’inflige au quartier Saint-Éloi me permet de le faire mieux coïncider avec ma sensation physique, avec mes souvenirs. Déformé, il devient plus fidèle à la vérité des sentiments. René Fregni à côté de moi dit un peu la même chose à propos de la Provence de Giono, plus belle que la Provence véritable. Il dit aussi que Marseille est déjà un sujet romanesque en soi, qu’il n’a pas besoin d’intervenir beaucoup pour en faire un décor, ou un personnage de ses livres. Je ne sais pas s’il a raison. Il faut tout de même regarder la ville, y vivre un temps (même bref, même fugitif), y éprouver des émotions pour composer un texte, le nourrir. Faire son boulot d’écrivain, quoi. Je crois qu’il explique ça, en fait. Comme moi, mais différemment. C’est le thème de la soirée. La parole rebondit librement, elle circule dans la salle, les gens s’intéressent. J’ai attendu longtemps cette causerie : Valère m’a invité il y a un an et demi déjà, avant que le festival soit annulé, reporté. Ça a lieu enfin : il fallait alors que ce soit bien. On dîne à la bonne franquette. À nos pieds, la chienne de la famille se frotte aux mollets de chacun, tour à tour, et nous lèche les mains : l’accueil est chaleureux. Je n’en doutais pas.

« Tu as la chambre rose », me dit Vincent qui connaît l’hôtel par cœur. René est logé dans celle d’à côté : je ne lui ai pas demandé la couleur. Il y a un hall of fame à la réception. On ne me demande pas d’y ajouter mon nom. Arielle Dombasle a-t-elle dormi dans la chambre rose ? Sur sa photo dédicacée, elle vante « les croissants croustillants et les confitures exquises ». Ai-je déjà dit que le petit déjeuner était mon repas préféré ? La nuit est douce. Demain je ferai le tour des remparts, je suivrai la rivière un peu, il y a un aqueduc là-bas et j’ai une tendresse particulière pour les aqueducs. Ça me plaira forcément, si je me raconte cette histoire en même temps que je parcours le paysage : on m’a fait venir ici sans que j’ai rien demandé, et c’est bon d’être attendu quelque part.

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