À nous deux seulement

Allez, tant pis, je leur déballe Balzac. C’est peut-être risqué, mais au point où nous en sommes : la dernière séance était loupée, faut être sincère. Alors, autant essayer autre chose. Je rappelle aux élèves l’existence de ce blog où je publie leurs textes (je suis sûr qu’ils n’y vont jamais) : À nous deux maintenant ! et je leur demande ce que ce titre signifie pour eux. « Pourquoi je l’ai choisi, à votre avis ? » J’entends quelques idées pertinentes. « À nous deux » : nous les élèves, nous les auteurs de ces textes ; toi le lecteur. Toi l’écriture. Un défi, une phrase pour se donner du courage. C’est bien vu. Je leur explique : « La première fois que j’ai visité votre lycée, j’ai été frappé par ça », et je leur montre la fenêtre : la vue sur le Père-Lachaise. Et je continue : « J’ai pensé à ce roman, Le père Goriot, où un jeune homme (qui n’est pas tellement plus vieux que vous) vient faire ses études à Paris. Il veut réussir sa vie (je simplifie) et faire partie d’un petit monde élégant et bourgeois. Pour y arriver, il va devoir ruser, trahir, faire des efforts terribles. À la dernière page du livre, il se trouve exactement ici, au Père-Lachaise. »

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Tenir en attendant quoi ?

Jeter ce bazar, au milieu du potimarron, que je ne peux pas mettre dans ma tambouille ? Je dis à J.-E. que c’est trop bête et que je vais désormais garder les graines. Je les nettoie, je les fais sécher. Je les ferai griller. Ça prend un temps fou et ça m’occupe les mains. Du même coup, ça m’occupe la tête : l’une et les autres sont connectées par les nerfs, la moelle épinière, le cerveau. Je pense moins quand je fais des trucs concrets. Dans un moment comme celui-ci, où je ne fais pas grand-chose de bien avec ma tête, ne serait-il pas temps de scier la planche de pin achetée il y a six mois, pour ajouter un étage à ma bibliothèque ? Les graines de potimarron sur une assiette, puis versées dans un bol : J.-E. dit qu’elles ressemblent à des pièces d’or. Est-ce que ça nous rend heureux ? Non. Mais c’est du plaisir : ça nous fait tenir. Tenir en attendant quoi ?

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Je vais donc ouvrir cette porte, tout simplement

Il y a un bruit dans ma chambre. Il ne me perturbe pas, il m’intrigue. Un tapotement. Je comprends qu’il s’agit d’une souris lorsque, brusquement, la lumière s’éteint : le fil de la lampe a été rongé. Je me débrouille pour trouver un autre moyen de m’éclairer, puisque je parviens à identifier l’intruse. C’est une souris minuscule, un souriceau tout juste né, tout rose. Il longe la plinthe (je vois le trou d’où il est sorti). Quand je le prends dans ma main, il est beaucoup plus gros : il emplit entièrement ma paume. Mais il est toujours rose, translucide. Je l’emmène à l’autre bout de l’appartement pour le montrer à quelqu’un ; probablement à ma mère, car c’est là que sa chambre était située. Revenant dans ma propre chambre, j’observe le chat, en train de choper une souris avec beaucoup d’habileté. Je vois aussi une colonie de souris : deux adultes suivis d’une grappe de souriceaux roses. Le trou dans le mur est drôlement grand, à présent. Je peux regarder dedans, grâce à la lampe de mon téléphone. C’est une grande pièce carrelée de blanc. En fait, la plinthe dans laquelle est découpé le trou des souris est surmontée d’une porte, et c’est seulement maintenant que je m’en aperçois. J’ouvre la porte. Je comprends que ma chambre communique avec cette pièce, meublée comme le sont les « salles de pause » dans les administrations ou les entreprises, avec un coin cuisine. « Ah, c’est ici qu’ils prennent leurs repas », dis-je, mais je ne sais pas qui sont ces « ils ». Un groupe auquel je ne me sens pas appartenir, manifestement. Ensuite, il sera question d’explorer la maison pour comprendre comment les pièces sont agencées, mais je ne m’en souviens pas. Je sais seulement que je reviendrai dans ma chambre. Le sol sera alors couvert de sable et, à la place des souris, ce sera un petit poisson qui se promènera par terre. Je lui verserai un filet d’eau dessus, tout doucement, et il tournera sur lui-même en me regardant avec son œil rond.

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Je préférais la mettre en abyme

« Je suis venu, déjà, il y a quelques mois, pour chercher la case de Maurice. Maurice est mort en 1934, il est un de mes ancêtres, et aussi le fils de Jules. Jules, c’est celui qui habitait dans la rue des Batailles, qui a disparu sous le Second Empire. Jules, qui a disparu à son tour sans laisser d’adresse, et dont l’acte administratif qui fait état de sa disparition a disparu, lui aussi, des rayonnages des Archives. Une histoire de trou, de manque. Une mise en abyme : ça m’avait plu. Maurice, je suis tombé sur lui comme ça, sans vraiment chercher. Il est né à Madrid, et j’ai vu qu’on l’avait mis dans une case du columbarium en 1934. J’aime bien le columbarium du Père-Lachaise, ces vies rangées, bien quadrillées. J’aimerais bien, un jour, être rangé moi aussi – dans la case 381, à côté de Georges Perec. Ce serait chouette. Et puis non : car, en fait, ce qui est beau, c’est que Georges Perec soit là avec sa famille et que, à sa droite, il y ait un mur : une impossibilité ; et, à sa gauche, une case vide. Une absence. Une case vide dont le numéro même est effacé : on peut seulement le déduire, en observant la succession dans lequel il s’inscrit – et je pense à l’enseigne de coiffeur dans la rue Vilin, qui s’efface, puis réapparaît. Cette case vide, c’est une œuvre d’art, il ne faudrait pas l’occuper. »

« Je cherchais la case de Maurice. Maurice lui-même, je me doutais bien qu’il n’y serait plus : depuis 1934, il aura été remplacé plusieurs fois. Son numéro, c’est le 8253. Alors, j’ai suivi l’ordre, en partant de Georges Perec : mille, deux mille, trois mille… Arrivant au bout du quatrième côté du columbarium : la case numéro 7030. Ah, bon ! Alors je me suis dit : il est en dessous, Maurice. J’ai descendu le grand escalier pour accéder dans l’antre sombre. Là, dans les niveaux inférieurs, ça va jusqu’à vingt mille, si ce n’est pas trente mille. J’ai regardé les lettres désignant les allées, commençant par l’allée A. Et la première case de la série A portait le numéro 8441. Oui, le 8441. Alors que Maurice, lui, est le 8253. C’est-à-dire qu’il est situé après la dernière série du rez-de-chaussée, mais avant la première série souterraine. Il est dans la série manquante. Si ce n’est pas une mise en abyme, ça ! Maurice, le fils du disparu, traîne une malédiction derrière lui. La rue des Batailles : rayée de la carte. La série des 8200 au columbarium : rayée de la carte. Je m’abîmais dans ces pensées quand j’ai vu un gardien, faisant sa ronde sous la lumière blafarde du premier sous-sol. Un espoir ! Il va m’aider. Je m’approche, je lui expose ma quête. Il me regarde avec intérêt, avec bienveillance même, puis il exécute quelques signes pour me signifier qu’il n’entend pas, et ne parle pas non plus. Un sourd-muet. C’était trop – trop beau pour être vrai. »

Voilà ce que j’ai expliqué à B., ce matin. Il m’a écouté, il a souri, et il m’a répondu qu’il ne connaissait pas par cœur la numérotation du columbarium, mais qu’il était probable que les cases numérotées de 7031 à 8440 fussent celles de la crypte.

« La crypte ? me suis-je exclamé, pressentant déjà de nouveaux mystères.
— Oui, la crypte. On y descend par le coin de la 88e division, un escalier depuis l’extérieur du bâtiment. »

Et je suis reparti au fond du cimetière, et j’ai trouvé la porte creusée dans l’enceinte du columbarium, et je suis descendu. Dans la case de Maurice, il y avait quelqu’un d’autre, naturellement. J’étais content de la trouver enfin, cette case, mais un peu déçu aussi. Elle existe donc ! C’est pour cette raison, sans doute, que je ne suis pas scientifique : je n’avais pas tellement envie de résoudre mon énigme, je préférais m’inventer une histoire. Et : envie de la mettre en abyme, cette histoire, en même temps que je la mettais en case.