On m’a fait grandir ainsi

« Tu ne marches pas, tu sautilles. Tu gambades. Je ne te demande pas si tu vas bien : ça se voit. » Il a raison (j’ai rendez-vous avec L. dans le quartier de l’Horloge, on ira boire un café juste après, il remarque mon chapeau et dit que je soigne mon style, il ne se moque pas, ce n’est pas dans son caractère) : c’est vrai que je me sens léger, une sorte d’euphorie douce. Je lui explique : « Ça marche plutôt bien pour moi, je vais te raconter ce qui s’est passé, ça dure encore, je crois que l’effet se prolonge plusieurs jours. » Je m’y étais pris à deux fois. La première, c’était déjà un grand pas de franchi (un tout petit pour l’humanité mais, pour moi, un immense) : j’allais au-devant de l’autre, je sortais de ma réserve et je m’apercevais que ce n’était pas si difficile ; la deuxième fois, j’ai osé un pas de plus : ç’aurait été trop dommage de rester sur le seuil alors que j’avais la certitude d’être attendu. J’aurais été déçu de ne pas. Déçu par moi, puisque je me trouvais au bon endroit, entre de bonnes mains (j’avais confiance). Il ne restait plus qu’à me faire confiance, à moi. Faire coïncider un désir avec un désir. C’était possible, c’était facile. J’explique à L., qui a déjà compris : « Je me suis senti attendu, c’est ça le secret. »

Personne ne m’attend quand j’écris : des heures ou des années passées en solitaire, pour finir par balancer un texte sur ce blog, ou pire, un livre dans les limbes, et espérer que quelqu’un l’attrape au vol. Alors… savoir qu’on m’attend quand même, ailleurs, autrement, autre part, pour d’autres raisons : ça m’encourage aussi. L’axiome « si on aime me lire, on m’aime moi » est un poison, mais, pris dans l’autre sens, il est le remède : si on m’aime pour moi, ça vaut le coup que j’écrive. Une histoire de confiance. Depuis quelques jours, j’avance dans Rue des Batailles à toute vitesse, alors que je galérais juste avant, que je tirais à la ligne. L’écriture et moi, on se tournait autour, on se cherchait des yeux, mais on n’osait pas. Et puis, soudain : le petit pas, le grand saut. Je viens d’écrire un chapitre en apesanteur, sans respirer, dans une direction que je n’avais pas prévue, je suis sûr que le résultat sera bancal, un peu perché, mais c’est comme ça que j’écris bien, quand c’est l’écriture qui me pousse vers la sortie pour que je m’échappe du programme établi, ou qui me tire par la manche avec un sourire aguicheur en disant : « Viens voir ce qui se passe ici, ça va te plaire, fais-moi confiance » ; alors je répète intérieurement : « Fais-toi confiance » et je rapplique direct, je dis oui les yeux fermés, il fallait seulement que je m’autorise la liberté, que je ne sois pas timide, que je fasse confiance à mon désir, à mon plaisir. Et là, c’est trop bon.

On m’a fait grandir ainsi : on me disait que j’étais beau (mais un peu chiant aussi) et que les choses que je faisais en valaient la peine ; qu’il fallait que je fasse selon mon envie, mais sans caprice, en me donnant du mal ; on m’encourageait dans mes efforts. On m’aimait, on me faisait confiance. J’ai été habitué à ça — alors je ne sais pas vivre autrement.

Juline m’a téléphoné, j’imaginais qu’elle me proposerait de réserver ma soirée, parce que c’est mon anniversaire. Au contraire, elle me dit que ça ne sera pas possible, pour les raisons d’épidémie que l’on imagine, les histoires de cas contacts — tous ces trucs-là. Je ne suis pas surpris ; je fais le compte des malades autour de moi : J. devait venir chez moi, il a reporté son voyage, comme R. avant lui ; T. me dit qu’il l’a chopé pour la deuxième fois, on devait boire des coups ensemble, on attendra ; F. a fini par l’avoir, c’était même étonnant qu’il soit passé au travers jusqu’ici. Je dis à Juline que mes ateliers de vendredi ont été annulés : dans l’un des collèges, c’est parce que tous les adultes avec qui je travaille ont le covid ; dans l’autre, c’est à moitié pour cette raison-là, et à moitié pour d’autres qui relèvent plutôt du syndrome « mon collège en vrac » bien connu dans nos contrées, et en Seine-Saint-Denis en particulier. La soirée Lunatique de samedi : annulée aussi. Alors ce weekend s’est passé autrement, avec J.-E. et lui seulement : une suite de tête-à-têtes en amoureux, et c’était bien. C’est aussi ce qui est prévu ce soir, je crois. Je dis à Juline qu’on pourra se téléphoner, ou faire de la télépathie. Elle me répond : « Oui, comme le dernier Ça Cartoon qu’on regardait au téléphone avec papa, le dimanche soir. » Je ne sais pas de quoi elle parle, je n’ai aucun souvenir de ça. Elle me rappelle que le programme de Ça Cartoon se terminait toujours par un épisode de Bip-bip et Coyote, notre préféré, et qu’il arrivait quelquefois qu’on rigole ensemble, à distance, au téléphone avec notre père. « Je trouvais que c’était un peu bizarre, mais c’était rigolo, c’était son idée et ça lui faisait plaisir. » Je ne m’en souviens pas.

Je ne me souviens pas de mon premier anniversaire, mais je connais ces photos par cœur. Je les ai sorties de la boîte en rentrant du cinéma : dans Madres paralelas, des tas de scènes auraient pu m’émouvoir, mais c’est quand Penélope montre les photos des ses parents sur le mur que j’ai senti, comme d’habitude, que mon œil picotait. Toujours. Alors j’ai fouillé dans ma boîte. Je crois que ce n’est pas si important de se téléphoner ce soir, avec Juline, alors qu’on se verra dans quelques jours. On ne se manquera pas. Ce n’est pas elle qui manque, sur la photo.

On m’a fait grandir ainsi : on me disait que j’étais beau (mais un peu chiant aussi) et que les choses que je faisais en valaient la peine ; qu’il fallait que je fasse selon mon envie, mais sans caprice, en me donnant du mal ; on m’encourageait dans mes efforts. On m’aimait, on me faisait confiance. J’ai été habitué à ça — alors je ne sais pas vivre autrement.

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