J’ai touché

Les statues en bronze ne sont pas fragiles : elles sont faites pour durer mille ans. Quelques siècles de plus et elles commencent à fatiguer. Alors on les met à l’abri, comme le Marc Aurèle du Capitole. Elles deviennent des pièces de musée et, c’est bien connu : au musée, on ne touche pas. Ce qu’il y a de bien avec les statues dans les squares ou sur les parkings, c’est qu’elles sont strictement les mêmes ; mais celles-ci, on peut les toucher.

Je dis « sur les parkings », parce que le Centaure mourant d’Antoine Bourdelle qui était au square Picard a été déplacé, à cause des travaux dudit square, vers les réserves du musée. Il est à l’abri, sur une dalle, sous un encorbellement de béton. Heureusement qu’il penche la tête : il passe ric-rac.

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Des voies obliques et imprévues

Si on veut tout savoir sur Montauban, on ne s’adressera pas à moi. Je n’écrirai pas son histoire, maison par maison. Quand bien même le ferais-je, on serait déçu. J’avais acheté L’île Saint-Louis, rue par rue, maison par maison de Jacques Hillairet (je suis fan) quand j’habitais ladite île. J’avais été déçu. Ce livre est une somme : il dit tout ; mais il ne dit pas grand-chose si on ne s’intéresse pas au bottin des têtes couronnées, aux mariages et aux successions. Si on n’est pas notaire. Plutôt que le nom des propriétaires successifs de chaque immeuble, et le détail des éléments d’architecture plus ou moins historiques (le garde-corps du premier étage : remarquable ; l’escalier : sans intérêt), j’aurais voulu savoir ce qui s’est passé dans les caves, et comment les mansardes ont été habités. J’aurais voulu savoir ce qu’il y a sous le papier peint. Questionner les petites cuillers*.

Je ne suis pas notaire, ni officier d’état civil. Je ne suis pas archiviste. Je suis le gars qui fouille un tout petit peu dans les archives pour écrire autre chose ; pas celui qui les restituera intégralement. Je suis certes tenté d’étaler ma science, de partager mes découvertes. J’en ai présenté quelques unes ici, à mesure que je creusais les tombes de Jean et de Jacques, de l’autre Jean, de Jules ou Joseph pour en déterrer les osselets qui me donnent envie d’écrire. Ces détails me plaisaient, mais m’encombraient.

Plan de la ville de Montauban dessiné et complété par L. Gasc (sur Gallica)
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Le monde est petit (mais pas encore confiné)

Il fait très beau. On a peine à croire qu’un fléau s’est abattu sur le monde, que le virus poursuit sa course sans obstacle. J’ai écrit « on a peine à croire » : pour être honnête, j’aurais dû écrire je. Car les autres, eux, ils y croient. Les gens dont j’entends les conversations, dans la rue : ils parlent de ça. Moi, les premiers mots que je prononce aujourd’hui, c’est au musée, en me présentant à l’accueil :
« Je viens aujourd’hui, parce que je crains de ne plus pouvoir venir la semaine prochaine.
– On ne sait pas si on devra fermer, on attend les instructions. »

Elles peuvent tomber d’un moment à l’autre, les instructions. Fermeture des lieux publics. Confinement. « S’il faut rester confiné quelque part, il vaut mieux que ce soit ici » : voilà à quoi je pense, parcourant de nouveau les salles Bourdelle, puis, descendant encore d’un niveau, dans les entrailles de la bâtisse, au ras du Tarn, dans cette salle sombre et humide, dite « du Prince Noir », toute de niches, de recoins et d’anfractuosités. On ne me trouvera jamais ici, je serai tranquille.

Mais je suis raisonnable : je refais surface. Alors que je croyais être seul, je rencontre soudain des vivants. Ce sont de jeunes sujets, manifestement en pleine forme, autrement dit : des porteurs sains, sournoisement contagieux. Des enfants. Leur institutrice a dû se dire, comme moi : « C’est le jour où jamais pour les emmener ici : lundi, l’école sera fermée, et le musée aussi, sans doute. » Ils sont gais, ils font plaisir à voir. Et moi, je me dirige vers le café, où l’on peut acheter des cartes postales.

Deux employés sont derrière le comptoir. Ils me voient débouler et s’écrient : « Un autre visiteur ! » – parce qu’ils en avaient déjà un. Quelle surprise d’être deux !

L’autre et moi échangeons quelques paroles. Sa tête me dit vaguement quelque chose.
« Vous êtes d’ici ?
– Provisoirement : je suis arrivé il y a trois jours, je vais habiter Montauban pendant dix semaines. »

Quand il me dit son prénom, ça y est ! je le remets. Nous nous sommes rencontrés il y a plusieurs années, dans une vie qui me semble lointaine : un dîner, à Paris. Nous étions invités tous deux par quelqu’un, dans un bel appartement qui n’était pas le sien. Je me rappelle étrangement certains détails de cette soirée ; lui aussi. Nous ne nous sommes jamais recroisés depuis.

Nous sirotons nos cafés à cette petite table, près de la fenêtre qui donne sur le Pont-Vieux. Face à moi, une autre fenêtre encadre très exactement la vue sur le monument aux morts de Bourdelle. Il fait beau. On a peine à croire qu’un fléau s’est abattu sur le monde.

La pierre pense où votre nom s’inscrit

Les noms des gens : des noms du pays, qui sonnent occitan. Et des prénoms : des Antonin plus souvent qu’ailleurs. En disant bonjour à quelqu’un, je m’aperçois que c’est le premier mot que je prononce à voix haute ce matin. Il me répond bonjour ; c’est le gardien du cimetière. Je parcours les allées pour faire connaissance avec des Montalbanais que je ne rencontrerai pas en ville : les Montalbanais morts. Et avec d’autres morts, qui n’étaient pas montalbanais quand ils étaient vivants. Par exemple, ces soldats allemands de 14-18. Ce qu’ils faisaient ici, je ne sais pas. Je remarque que beaucoup de morts habitent dans des tombeaux en briques roses, comme les maisons de la vieille ville. Je lis les noms gravés dans la pierre : pour savoir qui sont ces gens, leur nom ne suffit pas. Mais, pour savoir qui sont ceux que je croise dans le monde vivant, leur visage ne suffit pas non plus.

À l’horizon, une cheminée d’usine. Et des grues. Je me dis : « Ils sont en train de démolir une usine. » Je me dis : « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse*. » Je fais le tour du cimetière, je me faufile par cette porte. C’est un tas de sable, et puis un arbre. Sur mon plan de 1981, à cet emplacement, il est écrit : E.R.G.M. A.L.A.T.–AÉRO. Ah bon. C’était un truc militaire, d’après ce que j’ai compris. Demain ce seront des appartements et même, tenez-vous bien, des « villas ».

Je remonte sur mon vélo jaune, je file sur la piste : ici, c’était une voie de chemin de fer. Elle aussi est représentée sur mon plan. J’atteins la gare (feue la gare) de Montauban-Ville-Nouvelle, qui est aujourd’hui une salle de spectacle. Dans la bordure de ce qui fut le quai de la station, des empreintes de mains dans le ciment. À qui sont ces mains ? Ces marques m’intriguent. C’est le geste originel, celui d’avant l’écriture : c’est Lascaux sur le quai d’une gare désaffectée. Mais ce sont des mains récentes, sans doute. Et, d’ailleurs, elles sont accompagnées d’écriture : je m’en aperçois dans un second temps, car les mots sont difficilement lisibles. J’essaie de déchiffrer, en vain. Ils ont été inscrits maladroitement dans la couche pâteuse du ciment frais, puis usés par quelques années. Pour savoir qui sont les gens (à qui sont les mains), « un nom ne suffit pas », disais-je. Mais un nom, ce serait déjà ça.

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

Aragon, « La guerre et ce qui s’ensuivit »

Avant de rentrer chez moi, je passe voir le monument de Bourdelle. Le fameux monument auquel je pensais, quand je ne connaissais pas Montauban et qu’on me disait « Montauban ». Ce monument : une sculpture, un bronze, une œuvre d’art. Oui, une œuvre d’art. Mais aussi : un monument aux morts – tout de même ! C’est sa vocation : il rend hommage aux morts… À quels morts ? À ceux dont le souvenir s’efface, à ceux dont le nom s’inscrit dans la pierre, dit le poème. À ceux dont le nom, inscrit dans la pierre, persiste longtemps après que le souvenir s’est effacé… mais qui finit tout de même par s’effacer, aussi. Déjà vous n’êtes même plus un mot d’or sur nos places… Car le seul nom lisible, sur ce monument aux morts, c’est celui du sculpteur.

* Raymond Queneau, Courir les rues

Montauban, à l’heure des étourneaux

L’archer sans sa flèche, son arc tendu sans sa corde : le puissant Héraklès de Bourdelle perdu, comme moi, dans ce Hall 2 de la gare Montparnasse que je découvre à la faveur de mon premier voyage en Ouigo. Je pense : « Avant Montauban, c’est déjà un peu Montauban. » Dans quatre heures, ce sera Montauban pour de bon et Bourdelle à tous les coins de rue.

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Habiter à Montauban

À Paris, j’ai pris le train pour Toulouse ; il est passé à Montauban sans s’arrêter. Puis, à Toulouse, j’ai pris le train pour Paris. Et je me suis arrêté à Montauban.

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« Ludovic, fromager dans le Doubs, incarne la détermination »

Au menu aujourd’hui, deux Noir et blanc pas bien, pas beau-pas beau, et un Tout couleur voilà, oui superbe très bien-magnifique.

Crédits images : la sculpture est d’Antoine Bourdelle ; le lac est à Enghien ; le café est le café Mezzanine de Beaubourg. Le modèle est à moi.

Joyeuses Pâques à tous, youpi youpi, ploum ploum.

Et la phrase du jour sera : « Les légumes, je les subis. »