Il nous reste le jardin de Reuilly

On descend l’avenue Gambetta à visage découvert. Il est trois heures du matin, on a pas mal picolé, l’avenue est déserte. On ne craint pas de projeter nos fluides et notre haleine sur des inconnus : il n’y a personne. Il ne fait même pas froid, on avale de grandes bouffées d’air. C’est un moment rare.

Ce weekend, j’avais prévu de traîner au salon de la revue (annulé), puis de retrouver les camarades de Papier Machine pour une lecture à la librairie (annulée). Vendredi, j’ai appris l’annulation du Marché de la poésie qui devait avoir lieu dans quinze jours. Je m’accrochais encore à cet espoir : il serait épargné, parce que c’est un marché de plein air. « Les grands magasins et les centres commerciaux fonctionnent, alors pourquoi nous interdirait-on de vendre des livres en plein air ? Les théâtres et les cinémas fonctionnent : pourquoi nous interdirait-on de lire nos textes en plein air ? » J’ai été naïf. C’est un sale coup qu’on nous fait encore. À nouveau, s’abattent sur moi la tristesse et la colère. Un étau se resserre d’un cran sur ma poitrine. À défaut de le faire éclater (je ne sais pas faire ça), l’envie de disparaître pour échapper à son emprise.

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Cette sensation de ne pas faire partie de l’histoire

On est très nombreux, on marche au milieu d’une avenue large, sur la chaussée même. C’est une manifestation. C’est même plus que ça : « Non, sire, c’est une révolution. » La configuration de cette rue est si singulière (une tranchée bordée de trottoirs surélevés) que je suis certain de me trouver sur l’avenue de Saint-Mandé. On progresse dans une agitation de plus en plus violente. Je dis à quelqu’un (ou bien : je dis à la volée, à l’adresse d’un public virtuel) que c’est exactement ainsi que se passaient les insurrections au XIXe siècle, d’un ton est un peu « donneur de leçon ». Je fais partie de l’événement, mais, à la fois, je l’observe de l’extérieur. Si bien que je ne me sens pas très menacé quand la police (ou l’armée) commence à tirer. Je continue d’expliquer (non plus à un public, mais à moi-même) que ça se passe toujours ainsi : on risque sa vie, des gens sont tués. Entretemps, l’avenue de Saint-Mandé s’est transformée : elle surplombe désormais les ruelles perpendiculaires. Je m’engouffre dans l’une d’elles : je fuis l’assaut. J’entre dans un immeuble, accompagné d’un camarade non identifié. Nous montons l’escalier, à la recherche d’une personne qui voudra bien nous planquer, en vain. Il ne faut pas compter sur cette solution. Soudain, je pense (et je dis à mon camarade) qu’il est inutile de chercher la protection de quelqu’un d’autre : la seule chose qui importe, c’est d’être cachés, pas forcément d’être cachés par quelqu’un. On trouve une porte qui peut faire l’affaire. J’ai de nouveau cette sensation d’être décalé, de ne pas faire partie de l’histoire ; de montrer plutôt, à cet autre qui m’accompagne, « comment ça marche ». Je ne risque rien. La police arrive : ça ne me soucie pas. Déjà, je m’éveille.

La vie éveillée, ce matin, c’est douze minutes de marche entre chez moi et chez moi. Je quitte l’appartement devenu le bureau de J.-E. pour gagner la mansarde qui a toujours été mon bureau. J’ai rendez-vous avec les élèves de H. dans leur « classe virtuelle ». Ils habitent dans l’Essonne et je leur dis, bêtement : « Je vous reçois chez moi » en leur montrant la bibliothèque dans mon dos, et mes bouquins. Ils étaient curieux, c’était bien.

Dans la rue, je ne parle à personne, je n’approche de personne, je ne touche même pas les poignées des portes. Je suis seul. Je ne suis donc pas masqué. Mais tous les autres le sont. Des masques de toutes formes et de toutes couleurs. Je refuse de me réjouir de cette inventivité : le plaisir d’assister à la naissance d’un folklore ne m’atteint pas du tout (ceci est un euphémisme ou une litote, un truc dans cet esprit). Croyez-le ou non : le seul qui ne porte pas de masque, c’est le gars qui tripote de la viande crue (c’est son métier : il est boucher). Certes, je pense qu’on ne risque pas de contaminer un mouton mort en lui postillonnant dessus. Mais quid du mangeur de mouton mort ?

Ce n’est pas vrai : d’autres que moi sont dehors, sans masque. Ceux qui sont toujours dehors. Ceux qui habitent dehors, dans les tentes de l’avenue Parmentier. Ceux qui traînent sur la place Voltaire parce qu’ils n’ont nulle part où aller. Ceux qui habitent cet hôtel de la rue Keller qui ne ressemble pas trop à un palace.

À l’abri dans ma mansarde, j’écris mon rêve de cette nuit. J’ai rêvé de barricades et de révolution et, à la fin, j’étais content de me planquer dans une armoire.

Ce carrefour où une rencontre doit avoir lieu

Deux garçons se sont croisés sans se voir. Mais, moi, je les ai vus. Ça s’est passé au carrefour de la rue de Picpus et de la rue Dorian. Le garçon pâle, avec sa chemise bleue trop large sur son corps fluet, s’apprête à traverser la rue Dorian. Il regarde à droite et à gauche, comme on le lui a appris.

Le second garçon est un peu plus costaud. Il a les bras nus, parce qu’il fait beau. Il est exactement en face de l’autre : il va de la rue Dorian vers la place de la Nation. Lui aussi, il stationne deux secondes avant de traverser.

Je voudrais qu’ils se croisent, qu’ils se regardent, qu’ils se parlent. J’ai envie de croire que le garçon en bleu se rend, lui aussi, à la Nation, en faisant un détour par l’arrière du lycée Arago. Je remonte la rue de Picpus dans l’espoir de remonter le temps : je voudrais savoir précisément d’où il vient, pour mieux anticiper la direction qu’il prendra. Mais, dans la section de la rue de Picpus qui précède celle-ci, il n’existe pas. Parce que ce trajet-là n’a pas été enregistré par la Google Car le même jour et que, cet autre jour, il n’était pas là. Alors, j’essaie autre chose : je déplace la petite punaise sur la carte, je la pose sur l’avenue Dorian – l’avenue, pas la rue. Car les deux existent, qui se suivent comme si elles n’étaient qu’une seule, mais elles sont bien différentes. La rue et l’avenue Dorian sont même numérotées en sens inverse l’une de l’autre, et ce phénomène a toujours été un mystère pour moi, car la numérotation des voies obéit à une loi très stricte à laquelle on ne déroge jamais : les numéros des rues parallèles à la Seine croissent de l’amont vers l’aval ; pour les perpendiculaires, on démarre du côté de la Seine. Or, la rue et l’avenue Dorian sont orientées pareil : quelle fantaisie s’exprime donc ici ? Le numéro 2 de l’une fait face au numéro 2 de l’autre. L’un de ces deux numéros 2 est l’adresse de cet immeuble cossu surmonté d’une tourelle à créneaux : un château fort Art Nouveau, dessiné par cet architecte à qui on doit cet immeuble de l’avenue du Bel-Air où vit mon Eugène, dans L’épaisseur du trait.

Je m’installe donc dans l’avenue Dorian et j’observe le carrefour où, je l’espère, la rencontre va avoir lieu. Mais je ne vois ni le garçon bleu, ni le garçon gris. Et le ciel a changé de couleur, car cette avenue a été visitée par la Google Car un autre jour encore. Le jour qui m’intéresse est un jour radieux : le soleil est quasiment au zénith et, lorsqu’il tombe sur les têtes des deux garçons, il fait briller des reflets roux dans des cheveux qui, d’habitude, ne sont pas roux. Ils ne doivent ce point commun qu’à cette lumière unique ; c’est cet instant, crucial, qui les unit.

Je me déplace à nouveau, pour mieux voir l’immeuble dessiné par Jean Falp, dont le sixième étage est orné d’une fortification de fantaisie. Voilà : je retrouve les deux garçons. Ils viennent de s’engager sur le passage piéton… Ils vont se croiser. Ils risquent de se croiser. Ils pourraient se croiser. Ils ne se croisent pas. Le costaud au t-shirt a déjà quitté la rue Dorian quand le fluet à la chemise est encore au milieu de la chaussée. Et il tourne la tête. L’autre aussi.

Il y a une histoire dans ma tête qui se passe dans cet immeuble d’angle, avec sa tourelle crénelée. J’imagine un grand appartement d’angle, très lumineux : les arabesques des ferronneries projetées par le soleil sur les murs blancs. À Montauban aussi, il fait très beau. Ce matin, j’ai eu envie de lire cet extrait de L’épaisseur du trait : Alexandre habite tout près de la rue de Picpus. Il a traversé mille fois ce carrefour, j’en suis sûr.

Ils se sont laissés porter

Je reconnais aussitôt ce jeu. C’est un garage automobile à monter soi-même : des parois en plastique assemblées par pression dans des plaques grises figurant un plancher. Et des fenêtres, vachement réalistes. Sur les pompes à essence, ce logo en coquillage d’une compagnie connue. Quatre bonshommes arborent le même logo : les pompistes. Et puis, deux bonshommes aux cheveux roses (c’est-à-dire : couleur de la peau, parce que leur crâne n’est pas peint) : ceux-là, j’ai envie de les garder. Alors, J. me dit : « Tu peux les prendre, ils ne font pas partie du garage, et le jeu n’est pas complet de toute façon ». Les pièces sont contenues dans une grande boîte plate en carton, la boîte d’un puzzle représentant Jour et Nuit de M. C. Escher. De cette image-là, je me souviens bien. Quant aux bonshommes, aux voitures, aux maisons préfabriquées, quand J. me les a montrés, elle m’a dit : « Bien sûr, tu te rappelles, parce que c’était le seul jeu qu’on avait à Paris ». Elle a dit : à Paris.

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Le roman et la poésie

Je ne sais pas, parfois, pourquoi on fait la différence entre la poésie et le roman. Moi, je dis que je n’écris pas de poésie (c’est vrai), mais d’autres disent que mes romans ne sont pas de vrais romans (et c’est vrai aussi). J’ai déjà entendu l’expression roman poétique, qui voudrait dire que je ferais de la poésie sans le savoir, à la manière de l’autre avec sa prose. Je pensais à ça, hier, en lisant un roman qui n’en est pas un, dans ce café au coin de la rue des Jardiniers et de la rue de Charenton : je surveillais la sortie de l’école, en face, transformée en centre de loisirs le temps de l’été. Quand R. sort, je lui demande ce qu’il a fait de sa journée (c’est écrit sur la porte, je le sais déjà), puis il me demande ce que j’ai fait, moi. Je lui parle du moment que j’ai passé à la photothèque de Paris historique, l’après-midi, à la recherche (vaine) d’une photo de la rue des Batailles. Je lui explique que, dans les lieux que je connais bien, j’aime bien savoir aussi « ce qu’il y avait avant ». À ce moment-là, on est dans la rue de Wattignies et je me demande ce qu’il perçoit, lui, du haut de ses neuf ans, de l’échelle du temps dans la ville et dans les architectures – je lui dis (en montrant l’immeuble à droite) : il y a cent ans, c’était peut-être pas si différent de ce que c’est maintenant, puis (en lui montrant le côté gauche) : ça, par contre, ça n’existait pas encore. Et il m’explique, lui, que l’appartement où il vit actuellement à Charenton était occupé par un médecin, avant. Il ne sait pas si c’était l’appartement où celui-ci vivait, ou bien le lieu où il travaillait. Ou les deux. Et il imagine alors comment la configuration des lieux permettrait leur usage comme cabinet médical : dans le couloir assez large, il dispose des chaises pour les patients qui attendent leur tour ; au milieu de ce couloir, une porte sépare la partie consultation de la partie habitation ; elle porte un écriteau « privé », mais un patient malpoli veut forcer le passage pour y aller tout de même : il commence à me raconter l’histoire de ce malotru, et la réaction des autres personnages. Je lui dis que c’est exactement ce que je fais, moi, avec mes archives (ce que j’ai l’intention de faire, du moins) : je lis dans un annuaire ou un acte d’état civil le nom et la profession de ceux qui habitaient au 1, rue des Batailles (ces éléments sont attestés, ils sont le point de départ dans le réel, comme le fait que l’appartement de R. ait appartenu à un médecin), mais je ne sais rien d’autre : alors, je l’invente, et ça devient de la fiction. Un roman. Il a bien pigé le truc, R., et il me dit qu’on pourrait faire ça à partir de n’importe quoi. Il a raison. C’est à ce moment qu’on arrive à l’école de la Brèche-aux-Loups (« ils sont chelous, ceux de la Brèche-eu-Loups », dit-il plus tard, pour la rime) où nous attend S., son petit frère.

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Noms de lieux : la ville, le paysage

Les lignes ne disent presque rien du paysage, sur le plan. Je veux dire : la forme des lignes telles qu’elles sont tracées sur le papier. À Paris, à l’inverse, lorsque les lignes sont droites et lorsque les carrefours sont à peu près orthogonaux, on peut être certain que le quartier est, dans la vraie vie, plat. Et que le niveau du sol est, dans ce quartier, plan. Dans le Marais, par exemple, ou bien dans la plaine de Grenelle, ou encore aux Batignolles. Et, à d’autres endroits, les rues se courbent : elles contournent les obstacles : ce sont des collines, c’est Belleville ou Montmartre. Mais ici, dans cette ville états-unienne planifiée au cordeau, les rues sont toujours droites et les angles toujours à quatre-vingt-dix degrés. Quelle que soit la pente, quel que soit le relief. Si la rue doit grimper la côte à 17 %, eh bien, elle la grimpe. Sans état d’âme. Alors, la géométrie ne nous dit pas grand-chose sur le paysage, non.

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C’était même balnéaire

Cela faisait, quoi, six semaines que je n’étais pas descendu sous terre, à cause des cinq passées en Vendée, puis de celle qui vient de s’écouler pendant laquelle je ne me suis déplacé qu’à pied et, une fois, en bus, c’est-à-dire au-dessus du niveau du sol ; mais hier soir, on a pris le métro, J.-E. et moi – pour aller à Charenton. C’était une fête chez J.-M. et C., qui sont les parents de R. et S. et qui viennent d’emménager dans cette banlieue qu’on croirait lointaine, mais où, en réalité, ils habitent à une adresse qui se trouve, finalement, à cent mètres environ de leur adresse précédente, à Paris.

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Je me souviens (sans nostalgie)

Je suis heureux d’avoir été sollicité par Velimir Mladenović pour cet entretien dans Quinzaines — anciennement La Nouvelle Quinzaine littéraire —, parce que j’ai pu dire des choses qui me tenaient à cœur.

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Ce qui fait foi

Dans cette enveloppe, il y avait une carte d’anniversaire écrite par mon père. Je le sais, puisque le tampon l’affirme : cette enveloppe a été postée rue de Reuilly (donc : par lui) le 9 janvier (donc : la veille de mon anniversaire). Le cachet de la poste « fait foi », comme chacun sait, mais ce cachet-là en particulier fait bien plus que ça : il m’émeut.

La gare de Lyon : une anthologie

Dans Les boulevards de ceinture, je tombe sur ce passage :

Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture

Ceux qui me connaissent savent que j’ai un faible, moi aussi, pour la gare de Lyon. C’est comme ça, je n’y peux rien. J’avais pris en photo cette phrase-ci, dans Mes amis : elle était trop belle pour être vraie :

Emmanuel Bove, Mes amis

Je me demande si tous mes auteurs préférés ont cité la gare de Lyon. Une idée apparaît : une Anthologie de la gare de Lyon. Le projet d’une vie (mais pas de la mienne).

Tout de même, quelques pièces de cette anthologie, piochées ici et là :

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance
René Crevel, Mon corps et moi
Raymond Queneau, Le dimanche de la vie
Boris Vian, « Les filles d’avril », dans Le ratichon baigneur
Henri Calet, Le bouquet
Hervé Guibert, Le mausolée des amants
Jacques Roubaud, Ode à la ligne 29 des autobus parisiens