À supposer que cette place soit le centre d’un monde

J’attends J. au même café que la dernière fois (il pleuviotait ce dimanche-là, on n’avait pu faire presque aucune photo, il disait que la lumière était dégueulasse, alors il s’était contenté d’un portrait et de quelques repérages, et moi je l’avais emmené partout comme si c’était une visite guidée), je suis arrivé en avance exprès pour le plaisir d’attendre, je ne savais pourtant pas que le serveur était si beau, un blond à la tignasse énorme et au visage carré, il a même retiré son pull à force d’allers-retours en terrasse : soleil d’hiver certes, mais soleil qui tape si l’on s’agite dessous — et il s’agitait. Alors J. est arrivé. Je me demande ce qui va se passer quand on sera là-bas, maintenant qu’il ne s’agit plus de repérages. Il me dit : « Tu feras ce que tu as à faire. » Et puis : « Ce que je cherche, c’est comment il est possible de sentir la présence de l’autre dans ce lieu. » En clair : la présence de celui qui n’y est plus présent — cette présence dont il est question à chaque page des Présents. On s’est trouvés, J. et moi, sur cette recherche-là. Il résume : « Voir s’il est possible de voir ; de voir la trace de cette présence sur toi. » On ne fait pas tourner les tables, on ne convoque pas les esprits frappeurs : on pousse la grille d’un lieu où j’ai vécu, et on verra bien.

J’explique à J. les deux accès à la résidence (je sais qu’il y en a un troisième, mais il n’existait pas dans mon souvenir, alors on l’ignore). On entre par le boulevard Diderot, on sort par la rue de Reuilly. Je n’ai pas envie de le faire dans l’autre sens. Ça me semblerait aberrant. Le samedi midi, on arrivait du RER par le boulevard, toujours, et le dimanche en fin d’après-midi, on repartait par le même côté : le boulevard Diderot, c’est donc la porte qui ouvre et qui ferme la parenthèse de nos weekends parisiens. Tandis que l’autre portillon, celui de la rue de Reuilly, donne accès à notre vie quotidienne de petits Parisiens pendant cette parenthèse : c’est par là qu’on va faire les courses au Casino, c’est par là qu’on va jouer au square de la Baleine et au jardin de Reuilly. Je ne crois pas avoir déjà formulé la chose ainsi : les deux côtés — comme qui-vous-savez, avec son côté de chez Swann et son côté de Guermantes — : « le côté Diderot et le côté de Reuilly ». Pas sûr de l’avoir écrit ainsi dans Terminus provisoire, mais est-ce nécessaire de l’y ajouter ? Je me souviens du merveilleux dessin de Jérôme dans Les bandits : la maison connue par cœur, c’est-à-dire celle de Goudelancourt : les promenades quotidiennes, un jour du côté de Bucy, le jour suivant du côté de Beauvois. Les deux côtés : n’y a-t-il pas d’autre manière de partager l’espace quand il s’agit de se souvenir ? Le découpage d’un lieu : deux directions, deux horizons. Il existait pourtant un troisième côté, je le constate aujourd’hui, sur la rue Pierre-Bourdan : mais que cela peut-il me faire, puisque nous ne l’empruntions jamais ?

On entre dans le hall — harmonie de marrons : faux marbre marron, carrelage marron, placages de bois marron vernis, tout est d’origine, les années 80 aimaient le marron —, ce n’est pas compliqué d’y entrer, toujours quelqu’un qui monte ou qui descend (treize étages, combien d’appartements sur chaque palier, combien d’habitants ? on rencontre deux petits garçons à boucles blondes, trois ans chacun, des jumeaux, je réalise que j’ai parcouru le même espace à cette hauteur-là moi aussi, moins d’un mètre au-dessus du sol), moi c’est la première fois depuis vingt-cinq ans que j’y mets les pieds, tandis que Juline a déjà refait ce voyage, une fois, je m’en souviens, elle avait été appelée par ce lieu, emportée par un mouvement — aspirée par le vide. On n’y peut rien, on y revient. Le soir avec J.-E., on regarde un documentaire sur Perec : des figurines illustrent sa vie et son œuvre (je pense aux deux bonshommes du garage en plastique qui accompagnaient le récit de Juline, et à la maison de poupées de La Vie mode d’emploi), comme des jouets, donc, plutôt que des miniatures précieuses de musée : les souvenirs ne sont pas exposés sous vitrine, au contraire, on est invités à les manipuler, à jouer avec pour les apprivoiser ; c’est un jeu, un amusement aussi sérieux que les jeux d’enfants, on manipule les figurines avec plaisir sans perdre conscience du caractère crucial de cette joie, de cette curiosité, de ce jeu, dans l’apprentissage de notre propre histoire : on sème des petits cailloux pour reconnaître sa route plus tard. La voix de Perec dans Ellis Island, comme un écho : j’ai lu exactement ce même extrait aux élèves de Romainville l’autre jour. Une autre voix, ensuite, lit ce passage de W que je connais encore plus par cœur, et mes yeux se mouillent comme à chaque fois :

J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture.

Aspirée par le vide, disais-je. On y revient. De retour au café, J. parle de « point d’ancrage » et je réponds qu’il n’y a pas de hasard si mes deux romans sont ancrés dans ce lieu — légèrement déplacé, dans L’épaisseur du trait, vers la cour Saint-Éloi, et mêlé à un autre immeuble de quasi-fiction dans Les présents, mais c’est bien de cette présence qu’il s’agit. Je parle à J. de mon goût pour les archives, les actes d’état-civil : je bâtis une partie de Rue des Batailles sur de tels documents pourtant simplificateurs, voire déformants, car ils résument une vie à ses deux bornes, la naissance et la mort — mais que sait-on du corps, de la vie serrée entre les contours ? Je parle de mon père, né et mort dans le même quartier ; deux adresses qu’on relie à pied en quelques minutes. Est-ce que cette coïncidence a un sens (un enracinement volontaire) ? J’habite exactement sur le parcours de cette ligne — entre ces deux bornes. Je sais pourtant que mon père n’a pas passé quarante-trois ans dans ce seul périmètre, je sais qu’il a voyagé sur trois continents, je sais qu’il a habité longuement à Montreuil (près du parc Montreau), puis à Montreuil (quartier de Versailles), et bien sûr au Pecq où j’ai grandi — d’abord à l’Est, puis à l’Ouest, les deux banlieues — les deux côtés, puis le retour au milieu, en plein centre, à supposer que cette place de la Nation soit le centre géométrique d’un monde, son point magnétique, l’axe de rotation des aiguilles de l’horloge, comme je le prétends pour donner de l’épaisseur à mon souvenir, pour mythologiser ma petite histoire. C’est une fiction que je me raconte, d’accord, et c’est moi qui l’ai inventée, mais elle ne vient pas de nulle part.

Rejoindre la conversation

1 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *