Quand il se passera quelque chose

Ça se passait jeudi prochain, c’est-à-dire à cette soirée, à la bibliothèque Saint-Éloi. Il y avait du monde dans la salle : des gens assis sur des chaises. Je ne voyais pas les visages, ce n’était pas cela qui était important. Je m’intéressais plutôt à la femme devant moi, qui interprétait mes paroles en langue des signes (en vrai, jeudi prochain, elle sera à mon côté, et non face à moi). J’ai commencé à lire un extrait de mon livre – elle a fait quelques gestes brefs. J’ai poursuivi ma lecture – elle n’a rien fait en réponse. Bizarre. J’ai lu quand même, inquiet, et j’ai levé souvent les yeux de ma page pour la surveiller – elle est restée les bras ballants. Là, c’est devenu vraiment inquiétant. Alors j’ai cessé de lire, je l’ai regardée dans les yeux. Je me suis dit, intérieurement : « Elle se fout de moi ». Mais, malgré le regard-qui-tue que je lui ai lancé, elle n’a pas moufté. Bon. Je l’ai tirée hors de cette pièce, hors des yeux et des oreilles de l’assistance : il fallait qu’on règle ça en privé.

« Pourquoi tu ne traduis pas ce que je lis ?
— Mais si, je traduis. Au début, tu dis : C’est le square Saint-Éloi. Et j’ai traduit ça. Et puis, après, c’est seulement des descriptions : les arbres, les allées, la baleine. Les gens connaissent déjà. Puisque je leur ai dit que c’était le square Saint-Éloi, ça suffit, ils voient de quoi on parle. Je recommencerai à interpréter quand il se passera quelque chose. »

Elle m’a dit ça comme ça. « C’est abusé », j’ai pensé. J’ai essayé de lui expliquer que, si elle saute les descriptions, il ne reste plus rien de mon bouquin. Et que, si elle attend qu’il se passe quelque chose pour se remettre au boulot, elle peut rentrer chez elle dès maintenant. Je lui ai expliqué, pour la faire courte, le genre de littérature que c’est, dans ce livre. Poétique, si l’on veut, plus que narrative. Et je me suis senti vachement prétentieux, à dire des mots pareils.

Quand on est revenus devant les gens, ils étaient en train de partir. Ils enfilaient leurs gros manteaux. J’ai reconnu les visages : certains sont venus de loin, exprès pour moi. Il y avait même une personne qui est morte récemment, et qui est venue quand même : c’est pour dire. Et la déception, pour moi ! le mot est faible.

Je ne crois pas aux rêves prémonitoires. Au réveil, j’ai eu une pensée émue pour mes amis profs qui, sans doute, dans la nuit de dimanche à lundi, ont rêvé que toutes leurs copies disparaissaient dans un tremblement de terre. Ou bien, qu’ils arrivaient au collège en pyjama.

Je vous invite donc, ce jeudi, à m’écouter (ou à regarder l’interprète) lire des descriptions. Ça va être rasoir à souhait, promis. Il ne se passera rien, comme d’habitude dans ce que j’écris. Mais je serai content de vous voir.

Noms de lieux : les gens qu’on aime

Elle n’a pas tenu longtemps, la rue Robespierre, à Paris (il en était question ici). En revanche, nous aurons bientôt un quai Jacques-Chirac. Moi, j’aime mieux Robespierre. Mais c’est comme ça. Hier, de passage à Saint-Denis, je suis passé par le square Robespierre qu’ils ont là-bas, qui n’est pas très joli, qui n’est remarquable en aucune façon, qui n’était pas plus luxuriant qu’un autre – juste parce que son nom me plaisait. Il y a ce buste, dans un coin. Un buste avec un nœud de cravate assez gros pour dissimuler la marque laissée par la guillotine.

Plus tard, je reçois un message de M., sans rapport avec ma promenade dionysienne. Il me raconte que, dans sa ville, il y a un pont. Il s’est souvent accoudé au parapet de ce pont (dans une attitude que j’imagine volontiers mélancolique), parce que ce pont porte le nom d’un poète qu’il aime. Il a passé du temps, aussi, les jambes ballantes au bord du fleuve, à lire la poésie du grand homme. Et soudain, patatras : il s’est aperçu qu’il avait mal lu le nom du pont, un an plus tôt. Que celui-ci ne s’appelle pas du tout comme le poète. Que sa dénomination rend plutôt hommage à un militaire. Un militaire ! Il m’a fait part de son dépit – de sa déception. Pour lui, c’était comme une trahison. D’abord, j’ai souri. Et puis je lui ai dit combien je comprenais son émotion, parce que c’est exactement le genre de trucs que je fais, moi aussi : aller dans un lieu parce qu’il porte le nom de quelqu’un que j’aime. Par exemple, quand je passe par ce quartier qu’on appelle « la campagne à Paris », je m’arrange pour en redescendre par la rue Georges-Perec.

Hier, si j’étais à Saint-Denis, c’était pour visiter le collège Elsa-Triolet, où je travaillerai bientôt avec une classe de sixième. Eh bien, avant de venir, j’ai lu un roman d’Elsa Triolet. Pour m’imprégner. Alors qu’elle n’a sûrement aucune responsabilité dans ce collège, on est bien d’accord. Elle était même morte bien avant qu’on envisage de le construire. Mais tout de même, le nom ! Alors, j’ai lu Roses à crédit, dont je gardais le vague souvenir que J. avait été obligée de le lire quand elle était au lycée. J’ai lu ce roman sans contrainte, moi, aussitôt que je suis tombé nez-à-nez sur lui dans une boîte à livres. Je l’ai aimé. Je raconte ça à M. hier soir : que j’ai lu le livre d’une femme dont le nom a été donné au lieu où j’avais rendez-vous. Et j’ai pensé que, comme lui avec son pont, j’aurais été bien embêté si je m’étais aperçu, finalement, qu’il s’appelait en réalité collège Marguerite-Duras (parce que j’aime pas trop Marguerite Duras).

Il y a encore (mais c’est une espèce en voie de disparition) certains lieux qui ne rendent hommage à personne – qui portent seulement le nom du lieu-même. Par exemple : la bibliothèque Saint-Éloi est située dans le périmètre du square Saint-Éloi, de la cour Saint-Éloi et de l’église Saint-Éloi. Alors, comme c’est exactement le quartier où j’ai situé L’épaisseur du trait, je suis content de pouvoir parler de mon livre (le 7 novembre prochain) dans un lieu qui porte le nom de la rue où vit Alexandre. Ça a du sens, pour moi. N’allez pas croire pour autant que je serais malheureux d’être invité dans un lieu qui s’appellerait, par exemple, bibliothèque Jacques-Chirac – mais bon, quand même, ce ne serait pas pareil. Je suis sûr que vous voyez ce que je veux dire.

Il va et il vient (en douceur)

Il y a un gars sur le toit d’en face. Plus précisément, il n’est pas sur le premier toit face à moi, mais sur le second, si bien que je l’aperçois seulement de manière alternative : il passe le plus clair de son temps sur la moitié de son toit qui est cachée, à mes yeux, par cet autre toit situé entre lui et moi. Et, de temps en temps, il vient sur l’autre partie, celle que je vois distinctement. Il va et il vient. Je crois qu’il travaille surtout dans le coin qui m’est invisible. Il est sans doute couvreur. Ou bien : paysagiste, en train d’aménager un jardin en terrasse ? Quand il vient dans mon champ de vision, c’est pour prendre un outil, puis il repart. J’imagine ça. Mais je n’en sais pas plus, car je ne vois que la moitié supérieure de son corps : impossible de savoir ce qu’il fabrique, plus bas.

J’ai l’idée un peu bête de prendre une image de cette silhouette, la prochaine fois qu’elle passe. Marrant, non ? ce mec sur le toit. Une présence insolite à l’horizon. Tiens, le voilà. Je prends mon téléphone et, maintenant, c’est à travers l’écran que je regarde le gars. Et lui, que fait-il ? Il lève les bras, il fait passer son t-shirt au-dessus de sa tête : il se déshabille. Et voilà : il est nu. Non : à moitié nu, je suppose, mais c’est la seule moitié que j’ai sous les yeux. Je n’avais pas prévu ça. Je ne peux pas garder cette photo, quand même. Ce n’est pas du tout mon histoire.

Mon histoire, en voulant faire cette image, ç’aurait été : un gars se balade sur le toit. Et maintenant, elle devient : un beau gars (car il est beau : je le remarque à présent que le zoom de l’appareil photo pallie ma myopie), un beau gars est nu sur le toit d’en face. On quitte le champ de l’anecdote poético-urbaine pour un autre. Ça devient un fantasme à deux balles. Un scénario érotique cheap, mais efficace. Le fantasme de tout le monde, donc celui de personne : c’est-à-dire que ça marche à tous les coups, mais mollement, sans passion. Si je réfléchis à cette question, par rapport au fantasme, c’est parce que je suis en train d’écrire une nouvelle érotique (oui oui : c’est de la faute de G. qui m’encourage dans cette voie). Je fais ça, assis derrière mon bureau, pendant que ce bonhomme saugrenu va et vient sur le toit d’en face.

Ce que j’ai envie de décrire dans cette nouvelle, ce sont des garçons qui ne plairont pas forcément à tout le monde (je connais même des gens qui n’aiment pas les garçons), mais qui me plaisent à moi. Je voudrais qu’on puisse prendre du plaisir à la lire, pourtant, même si les corps que je décris ne sont pas ceux qu’on aime (ils seront beaux, mais ils ne seront pas stéréotypés comme celui de l’ouvrier viril et bronzé qui s’exhibe devant ma fenêtre). J’aimerais que le lecteur n’éprouve pas forcément de désir lui-même, mais qu’il me fasse assez confiance pour s’identifier au désir de mon narrateur. Ça, ça me ferait vraiment plaisir.

C’est marrant à écrire, en tout cas. Je pense que G. trouvera ça marrant aussi. Je me pose des questions de vocabulaire que je ne me pose pas d’habitude : je voudrais n’être pas ridicule (ridicule, ça rime avec tentacule, n’est-ce pas, G. ?). Si mon fantasme à moi, ce n’est pas le couvreur-paysagiste nu, mais le gars que je décris dans ma nouvelle, alors par quel miracle ça pourrait intéresser quelqu’un d’autre ? J’en sais rien et, au fond, je m’en fous. Un fantasme érotique n’est pas plus risible qu’un autre genre de fantasme. L’épaisseur du trait, ça n’est que du fantasme : soit le lecteur n’y adhère pas et passe son chemin, soit il accepte que je le prenne par la main et on y va ensemble. Quand je démarre mon roman par quatre pages de descriptions maniaques, et que j’explique ensuite qu’on n’évolue pas dans un quartier de Paris, mais sur le plan de ce quartier, c’est un fantasme à moi, et il est autrement plus tordu que mes innocents fantasmes romantiques. Romantiques, oui, parce qu’ils sont ainsi, les fantasmes à l’œuvre dans ma nouvelle : tant pis ou tant mieux, mais je ne sais pas faire autrement. Je voudrais décrire les gestes d’une façon qui ne soit jamais technique, mais plutôt avec les mots qui témoignent de la perception que mon narrateur aura de ces gestes. De ses sensations. Et de son regard qui est, je crois, poétique. Emprunt de douceur. Il ne s’agira pas que de la seule mécanique, non – même si elle a son charme aussi, la mécanique.

C’est toujours comme ça : alors que l’intérieur de ma tête est occupé par un sujet, le monde extérieur se mobilise pour me parler de ce sujet. Alors que pour la première fois, je m’efforce d’enrichir mon vocabulaire pour écrire un récit un peu excitant, soudain, pour la première fois (je passe pourtant des heures chaque jour devant cette fenêtre), un beau corps nu va et vient sous le soleil. Pour vous donner un autre exemple, il m’est également arrivé ceci, le même jour : j’étais en train de faire usage de cet ustensile insolite appelé brossette interdentaire que m’a conseillé ma dentiste, et j’ai eu l’idée, pour la première fois, d’en lire le mode d’emploi. A priori, cela n’a rien à voir avec la recherche esthétique qui occupe mon esprit, n’est-ce pas ? La quête du vocabulaire, d’un côté, et l’hygiène bucco-dentaire, de l’autre. Eh bien, si on croit ça, on se trompe. Parce que, voici ce que j’ai lu :

Tout est là, je crois. Le mouvement mécanique, certes, mais la douceur. Surtout, la douceur ! Et ne pas forcer. Jamais. Cette notice, ce n’est pas rien. C’est presque une philosophie de vie.

L’autre et le même

Il m’a donné rendez-vous aux Halles : il n’y a qu’avec lui que je me retrouve dans ce genre d’endroit. J’ai décidé d’être ouvert, d’être positif, de ne pas faire ma tête de con : de surmonter mon jugement (à l’emporte-pièce) à propos de cette Canopée. De la trouver intéressante. Et ça a marché : L. m’a fait visiter la bibliothèque et je l’ai trouvée très agréable, j’avoue – et pas seulement parce qu’il y faisait dix degrés de moins qu’à l’extérieur. J’ai découvert que, depuis cette chose architecturale, on a une vue assez chouette.

Alors qu’on remontait la rue Saint-Denis, L. me parle de quelqu’un, et de l’ami de ce quelqu’un. Il est question entre eux d’une amitié absolue, totale, exclusive. Il me dit : « c’est au point qu’on se dit, les voyant ensemble : qu’ils se marient, ce sera plus clair ». Je dis à L. que c’est un genre de relation qui m’intéresse vachement, qui me fascine même, que j’ai fantasmée souvent. Quand j’étais môme, je rêvais de ça : l’ami à-la-vie-à-la-mort. Cette amitié-là, elle ne se partage pas. Moi, je n’ai jamais été seul (sans ami), mais je n’ai jamais eu non plus cet ami unique : j’ai des amis, des vrais, mais ils sont tous différents. Il n’y en a pas un, parmi eux, qui serait mon unique, mon absolu. Dans Passerage des décombres, le narrateur et Titus ont exactement cette relation-là : ils sont tout l’un pour l’autre. Ils sont amis, frères jumeaux, ils seraient amants s’ils en avaient le temps. Le corps de l’un est le corps de l’autre (le grand autre désirable) et, à la fois, le même (l’alter, oui, mais l’alter ego, le soi-même, le miroir, celui dans lequel je me reconnais à coup sûr). J’ai tourné autour de ça, aussi, dans L’épaisseur du trait, ou l’ami idéal est décomposé en plusieurs personnages qui sont, chacun son tour, des reflets successifs d’Alexandre dans le miroir (le frère, le camarade, l’amant, l’ange gardien), entre la reconnaissance de sa propre identité et l’attirance du différent. Un désir mimétique. L’autre et le même.

Je dis à L. que, face à un tel fantasme d’absolu, j’ai du mal à comprendre, alors, ce qu’on appellerait : l’amour. Car, si l’amitié est tout ça à la fois, alors, cet ami-là, j’en ferai mon amant. Je lui dis aussi (comme si je ne m’en apercevais que maintenant), que je prétends « fantasmer » cette relation comme si je ne la connaissais pas, mais qu’en réalité je ne connais qu’elle, et intimement, parce qu’elle est la seule manière que je connais d’être amoureux, et que j’aime J.-E. ainsi depuis toujours. C’est seulement une question de mots. Si je décide d’appeler ce désir et cette confiance « l’autre et le même », eh bien, je peux décider aussi que les mots qui désignent le sentiment, quels qu’ils soient, quand bien même ils seraient d’autres mots, seraient toujours les mêmes. C’est moi qui le décide.

Plus tard, on est à la terrasse de ce café, sur la place de la République. Des jeunes gens très beaux, à demi nus, sont en pleine monstration de leurs talents de skateurs : les torses très jeunes sont luisants, parce que la météo dit qu’il fait trente-huit degrés à l’ombre (où L. et moi nous trouvons) et que, eux, ils sont au soleil. Ça me semble inhumain de faire des trucs pareils, déjà en temps normal, mais alors avec cette chaleur, vraiment. Ils font des allers-retours à la fontaine, parce qu’ils ne sont pas fous. Et L. me fait remarquer qu’il y en a un qui porte un t-shirt et qu’il est moins beau que les autres : « ce n’est pas un hasard », il dit.

L. me dit qu’il approche de la fin de son manuscrit, et je lui demande de quel nom il va le signer. Et cette question, d’un coup, alors que je ne m’y attendais pas, me replonge dans la question de tout à l’heure. Parce que L. utilise un pseudonyme. Et parce que cette conversation au sujet de l’amitié fantasmée ressemble à des conversations que j’ai eues avec T. et avec G., récemment. Et que T. et G. écrivent aussi sous pseudonyme. « L’autre et le même » : on revient donc au même point.

J’explique à L. que, lorsque j’ai évoqué T. puis G. sur ce blog, j’ai été embarrassé de ne pas utiliser leur nom au lieu de leur initiale, car j’aurais aimé glisser un lien pointant vers leurs propres écrits. Mais je n’ai pas su le faire, parce que, dans le cas de T., je m’intéresse autant à ce qu’il fait sous l’un de ses noms que sous l’autre. Et, dans le cas de G., je l’ai connu d’abord pour l’une de ses identités, puis sous l’autre. Alors, les nommer d’une seule manière serait réductrice, et écrire leurs deux noms serait une trahison : si eux ne veulent pas expliciter le lien entre leurs deux identités, ce n’est évidemment pas à moi de le faire. Je dis cela à L. qui, lui, signe sous un nom qui, par ailleurs, n’a aucune existence en dehors du livre : il n’a pas d’identité numérique correspondant à celle-ci. Et moi, je l’ai connu d’abord sous cet autre nom, avant de connaître celui que j’utilise maintenant. Je ne veux pas choisir, je ne veux pas les séparer : pour moi, L. est tout à la fois l’une et l’autre de ses identités : il est l’écrivain que j’aime lire, et l’homme avec qui je partage cette carafe d’eau tiède, sur la place de la République. Ces deux personnages sont différents, certes, mais pas tant que ça. Et je soupçonne le deuxième d’éprouver, pour le premier, une sorte d’attirance qu’il compense par une mise à distance, par précaution, contre la tentation de s’identifier absolument à lui. Une forme de désir, oui. De désir mimétique, donc, pour cet homme qui est en tout point semblable à lui, sauf le nom. Cet homme qui est à la fois l’autre et le même.

Alors, voilà, je n’écrirai pas qui est L., pour ces raisons-là. Et, aussi, parce que cet artifice est une manière de lui inventer une troisième identité, rien que pour moi – celle que je résume par cette initiale – et de lui faire dire des trucs qu’il n’a pas vraiment dits. Parce que ce L. n’est ni l’écrivain au pseudonyme, ni l’homme à la carafe d’eau : il est L., un personnage de ce billet. C’est tout.

Torpilleur, touché

Je ne sais pas exactement ce que ce serait, « écrire pour les mômes ». L’un de mes livres est soi-disant pour les enfants – c’est Les bandits – mais, à l’origine, le texte, je l’avais écrit comme s’il était pour moi. J’imaginais qu’il serait lu par des enfants de mon âge, disons, de vingt-huit ans. Et finalement, il paraît qu’on peut tout piger quand même, avec vingt ans de moins. Tant mieux. Avec Le héros, c’est un peu pareil : je l’ai écrit comme ça me venait. Puis, il est arrivé plusieurs fois que des jeunes (des gens qui ont, genre, la moitié de mon âge) lisent le livre, et l’aiment. Et c’était beau de le savoir. Mais alors… ça voudrait dire quoi, si un jour je décidais d’écrire consciemment, volontairement, pour les mômes ?… Si j’écrivais un « livre jeunesse », comme on dit, en le faisant exprès ? J’en sais rien du tout. Je réfléchis à ça, en ce moment. Assez souvent, même.

Là, par exemple, j’y réfléchis. Et, en même temps, je pense aussi à la configuration du lieu où je me trouve. Aucun rapport entre les deux, a priori. Mais, ça m’arrive souvent de réfléchir à cette autre chose : c’est quoi, ce lieu où je suis ?

Dans ce quartier, où je réside pour la troisième fois, je viens seulement de remarquer (hier) que les rues portaient des noms de lettres. Dans l’ordre alphabétique. C’est-à-dire que, tandis que les avenues (orientées Nord-Sud) sont simplement numérotées, les rues (perpendiculaires aux avenues) sont, quant à elles, nommés par des lettres. Mais oui ! Tout simplement. H, I, J, K, L, etc. Hugo, Irving, Judah, Kirkham, Lawton, etc. Je n’avais jamais compris ça, avant. Je l’ai vu en tombant sur ce plan ancien, que je vous montre ici (vous les voyez, les petites lettres, aux intersections ?) – un plan qui date probablement du moment où on venait juste de créer ces rues, mais qu’on ne leur avait pas encore donné de vrais noms.

Ça me plaît, ces lettres. Pour plusieurs raisons. D’abord, parce que dans L’épaisseur du trait, les personnages s’appellent (par ordre d’apparition) : A, E, I, O, U, puis I à nouveau (Alexandre, Eugène, Ivan, Otto, Ulisse), mais que je ne l’ai pas fait pour qu’on le remarque. C’est comme ça, c’est tout. Pareil pour les rues du quartier : je n’avais pas pigé cette astuce alphabétique, et ça ne m’empêchait pas de m’y promener.

L’autre raison, c’est parce que j’imagine maintenant jouer à la bataille navale sur le plan. On pourrait dire, par exemple : j’habite à K-12. Ensuite, on dirait : H-8 – Torpilleur, touché. Et puis encore : I-9 ? – Boulangerie Arizmendi, coulée.

Voilà à quoi je pense. Qu’on pourrait s’amuser comme des mômes, dans cette ville d’adultes (les villes sont toujours faites par les adultes, pour les adultes). Et cette réflexion-là, si elle me vient maintenant, formulée dans ces mots-là, c’est parce que je lis de temps en temps des bouquins « pour les jeunes », histoire de voir à quoi ça ressemble – rapport à ce que j’expliquais au début. Et que, ces jours-ci, précisément, je viens de lire L’Arcan, de Thomas Villatte, qui m’a beaucoup plu (et intéressé). Et que dans ce livre, il y a une phrase en particulier, oh, une phrase, oui, juste cette phrase :

Cette phrase-là, je la prends. Juste pour moi. Elle m’a touché, en plein dedans. Touché, oui, mais pas coulé.

Le voyage en Amérique (remake)

Un gars en costard dit à son collègue, il est sept heures du matin : « Là, j’ai chopé des pêches plates, écoute, c’est une tuerie. C’est de saison, ça, les pêches plates ? » — je suis dans le RER à sept heures du matin parce que je vais à l’aéroport. J’aime pas ça, l’avion.

Je ne me plains pas, hein. Je veux dire : je ne suis pas obligé de le prendre, l’avion : je l’ai bien voulu, j’ai fait ce qu’il fallait pour. Je décollerai à dix heures et, à midi, je serai de l’autre côté du monde — à cause du décalage horaire (mais, en vrai, le trajet est bien plus long que deux heures).

Ça m’a jamais fait fantasmer, de voler. Voler, pour quoi faire ? Est-ce que j’ai déjà fait ce rêve, la nuit : « voler » ? Non.

Quand j’étais parti là-bas en 2010, c’était un genre de voyage initiatique. J’étais pas vieux, c’était l’été où je venais de terminer mes études, J. et J. m’avaient invité à passer trois semaines chez eux. J’avais pris un vol à la con, avec des tas de correspondances. Il avait fallu que je m’occupe, que je donne un sens à tout ça. J’avais déjà écrit des trucs, lors de voyages précédents (quand j’étais en Erasmus l’année d’avant) : un journal, des fictions courtes. Là, avant de partir à San Francisco en 2010, c’était la première fois que je commençais d’écrire quelque chose en me disant : « Ça pourrait être un roman ». J’ai écrit un chapitre par jour — les premiers ont été écrits à chaque correspondance, chaque étape, pour remplir le temps et l’espace de ces aéroports (je vous l’ai dit, que j’aimais pas ça, les aéroports ?). Pour chaque chapitre, je notais scrupuleusement la date et le lieu où je l’avais écrit et, le plus souvent, ça coïncidait avec le lieu où se trouvait mon personnage. Je faisais des oloé sans le savoir, comme l’autre avec la prose. À la fin, ça a fait Le voyage en Amérique de Léopold Milan (me demandez pas pourquoi le personnage s’appellait comme ça). Il est en ligne, bon.

L’autre jour, je racontais ça à G., qui me demandais si je n’avais pas eu envie de le reprendre, ce texte, de le finir ou de l’arranger. J’ai dit que non, mais que, en fait, oui. C’est-à-dire : le voyage que fait Léopold, c’est celui que fait Alexandre. Lui aussi, il a la manie des plans, lui aussi, il a son alter ego, son Eugène, son Ivan. Il ne sait pas ce qu’il cherche, et il le trouve quand même : son corps dans l’espace, son corps au contact de celui de Jimmy (son Ulisse). Bon. En gros, j’ai écrit L’épaisseur du trait, et ça ne servirait à rien de réécrire Le voyage en Amérique.

Là, je suis dans cet endroit épouvantable qu’est l’aéroport de Roissy (je ne me plains pas), un peu triste d’avoir laissé J.-E. à nouveau, tout excité de retourner à San Francisco. J’ai de la chance de les avoir, J. et J., je le sais.