Cette proximité désirée

Il pourrait m’emmener n’importe où. D’ailleurs c’est ce qu’il fait : et nous voici dans ce club. Moi, dans un club ? Nous venons de boire une pinte, ailleurs, pour nous donner du courage. À l’intérieur c’est sombre et doré à la fois. Un or qui ne brille pas. Une grotte revêtue de petits cubes réfléchissants, mais pas trop. Disons : satinés, pas scintillants. Ce doit être plus chic ainsi. La musique est forte, sans tambouriner toutefois, sans bourriner nos tympans. Je découvre ce monde ouaté, entre-deux, feutré ; cette tranche de la nuit qu’on dit « sélect ». Moi qui croyais que la nuit était l’heure des excès (je n’aime pas l’excès) ou de la liberté (j’aime la liberté). Ici c’est la fête maîtrisée, le bon goût contrôlé. Un monde plus élégant, sans doute, que celui où je me sens chez moi d’habitude : les bars sans chichis, où l’on se frotte à l’inconnu à la bonne franquette. Ce sous-sol où nous nous mouvons ce soir serait-il… plus délicat ? Je m’approche d’un corps trémoussant, pour voir, et je pense : « aseptisé ». Ici les corps ne sentent pas. C’est bizarre. Certes, personne ne raffole des émanations de son voisin de métro, des contacts non sollicités aux heures de pointe. Mais la nuit ! dans les lieux choisis ! quand nous sommes joyeux ensemble ! là, j’espère nous sentir vivants. Et un corps vivant, ça sent un peu. Ici les gens restent espacés. La zone dédiée à la danse n’est pas aussi bondée que la salle unique de mon bar préféré. On a même un peu froid lorsqu’on pénètre dans le halo de la clim. On supporte une petite laine. Pierre aussi garde son pull. Autour, j’observe : les gens portent du noir ou du blanc. Je suis le seul en couleur : du rouge. Bien vif. Souvent, je remarque, par exemple dans une salle de classe, que je suis le seul bariolé : les élèves en uniforme noir, parfois gris. Ici c’est pareil. Moi, mes fringues qui ne sont ni noires ni blanches sont rouges. Le rouge est ma couleur par défaut. Hier, j’en portais une autre variété qui seyait mieux aux circonstances, car hier c’était la foule mouvante du Premier Mai. On se déplaçait de concert, on se frôlait parfois, on avait chaud. Demain, j’emmène Pierre dans une autre sorte de réjouissance (nous explorons tous les mondes tour à tour) : la densité chaude d’une librairie de Montreuil, les gens entassés dedans pour le meilleur (la poésie), et jusque sur le trottoir : là je capterai l’odeur de mes voisins, de mes voisines, car nous avons des corps, et j’aime m’en souvenir à l’occasion de cette adelphité joyeuse et politique. Rien à voir avec les sardinades obligées des transports en commun (« Doukipudonktan ? ») : il y a foule et foule : celle que je subis / celle que j’accueille. Je ne parle pas de la nature des gens. Je parle du moment. De l’envie de se côtoyer, à défaut de faire connaissance ; de se coller à une épaule le temps d’une expérience commune ; cette proximité désirée ; cette promiscuité consentie.

Je danse. Je danse, moi ? Oh, c’est beaucoup dire. Mon corps se meut modestement. En rythme ? Pas sûr. Mais je prends du plaisir et, surtout, je ne me pose pas de question. Je ne suis pas coincé. Je ne suis pas le plus raide. Les gens alentour ne sont pas venus par amour de la danse, mais pour être ici et se montrer. Snobisme. Je caricature sans doute. Ils ont d’autres motivations peut-être. Lesquelles ? Je n’ai pas les codes. Ni de ce milieu, ni de cette langue. Un seul type se déhanche vraiment. Est-il beau ? Je pense que oui. Mais je pense surtout : « Il est jeune. » Qui diable sont ces vingtenaires qui dépensent leur argent de poche ici ? dans un club de luxe. Pierre s’approche d’une fille et, sans insolence, avec sa candeur souriante, tout en douceur, lui demande : « As-tu payé l’entrée ? » C’est une expérience sociologique. On apprend le prix acquitté par celles et ceux qui ne sont pas « sur la liste ». Il n’est pas étonnant, vu la fortune qu’on a dû lâcher en échange de deux pauvres bières. Nous déambulons dans les couloirs sans couleurs. Plus tard, un gars (je le trouve joli) nous offre des tickets boisson. Il a des relations. Et puis, il verse le fond de sa bouteille de ginger dans ma Peroni déjà bien entamée. « Juste pour avoir le goût. » Je dis merci. Si nous étions au Duplex, j’aurais plutôt dit : « Je préfère le goûter dans ta bouche », comme à S. l’autre soir. Mais ici ce n’est pas trop le mood : chacun chez soi, séparation des corps. Il repart danser. Pas nous. J’aurais aimer creuser avec lui la question de l’amour. Car nous parlions d’amour, plus tôt. Il me disait qu’il écrivait des lettres enflammées, sans les envoyer à leur destinataire. J’ai demandé : « Pourquoi ? » La réponse s’est perdue dans un sourire : il a joué à l’énigmatique. Je n’ai pas osé approcher son sourire du mien. Moi non plus, au fond, je n’étais pas dans le mood. Ce soir, je n’ai pas envie de lâcher l’ami pour un inconnu : nous sommes ici l’un pour l’autre, veux-tu ? Bien sûr qu’il le veut. Il s’enquiert de moi (je le répète : il ne s’inquiète pas) : « Si tu en as marre, on s’en va. » Nous ne nous éloignerons pas l’un de l’autre, c’est-à-dire de nous-mêmes. Ce temps infini que nous passons ensemble. Même quand il parle à un type, il est tout proche de moi, tandis que je parle à un autre. Vingt centimètres seulement nous séparent. Avec le mien, je parle d’amour, disais-je. De quoi d’autre ? J’ai écrit à R., hier : « c’est le seul sujet qui m’intéresse vraiment » — et je le lui prouverai demain, à R., en tête-à-tête, à cette terrasse un peu trop ombragée, où il fera frisquet, comme ce soir sous la clim du dance floor. Je ne cherche à le convaincre de rien, j’espère plutôt qu’il trouvera en lui un écho aux paroles que je propose : la fiction que nous avons besoin de nous raconter intimement, chacun, afin de rendre la vie plus intéressante que la fiction : je ne veux pas plaquer mon propre récit sur son histoire, mais il me semble qu’il s’y reconnaît. Un peu. J’explique comment, parfois, je décolle les deux moitiés qu’on croyait scellées : d’une part le sentiment, d’autre part le désir de relation ; car le sentiment est beau, quoi qu’il arrive ensuite, tandis que la relation, oh, on fait ce qu’on peut ; à nous de travailler pour qu’elle prenne forme. Mais a-t-on de la place dans notre vie pour l’accueillir ? et dans quelle configuration ? Il redoute déjà « la fin ». Je propose cette formule alternative : « la présence physique cessera, mais les émotions restent » ; « on ne te reprendra pas ce que tu as ressenti, c’est à toi » ; « ce n’est pas une blessure, mais un cadeau ». Prolongement avec lui de la conversation éternelle, entamée avec Pierre la veille (entamée il y a bien plus longtemps en vérité), sur un autre mode, avec d’autres personnages, mais tellement complémentaire : l’amour et l’amitié comme deux sentiments comparables ; où « comparables » ne signifie pas « identiques ». Nous les comparons parce que nous osons comparer les choux et les carottes. Nous ne nous interdisons rien. Pas question de préférer les uns aux autres. Aucun des deux légumes n’a démérité. Ils n’ont pas le même goût, c’est tout. Et encore : je suis sûr que, cuisinés d’une certaine façon, ils peuvent se confondre. Moi, parfois, je confonds. Je parle des sentiments. Question d’intensité : au-delà d’un certain seuil, allez vous y retrouver. Ils sont différents, oui, mais ils s’expriment dans le même langage, ils appartiennent à la même sphère, ils naissent entre soi et l’autre et, lorsqu’ils trouvent la forme dans laquelle s’épanouir, ils nous rendent heureux. Alors je lui dis : « Au point où nous en sommes ! » Il faut foncer. Là, je parle de notre nuit sous terre, traversés par cent décibels. Il hésitait encore. Il sait que ce n’est pas mon truc. Mais je suis prêt. Alors, quand le gars nous voit sur la piste et nous tend deux bracelets fluo, je dis : « Bien sûr qu’on y va. » On les attache à nos poignets, on franchit la petite porte gardée par un type sévère, on fait comme si on savait où on allait, on monte sur la scène, on fait la bise au gars. Le gars qui passe les sons, je veux dire. On joue le jeu, en somme. Ça nous mène où ? Pas très loin en vérité : on a traversé la nuit, puis un bout de Paris, et à la fin c’est la boucle qui se ferme, comme d’habitude. Retour à la case départ, alourdi de quelques gros sons, mais plus léger en corps. Agité de bonnes ondes qui me font remuer encore : pas tellement celles de la musique, mais quelque chose de meilleur encore : nous nous quittons lorsque les oiseaux s’éveillent sur le boulevard, ça piaille et je souris, nous ne nous quittons pas.

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