Un vrai fantôme

Nouvelle lecture des Présents. Je relis ce passage :

« Ce garçon radieux au pas leste, il apparaît dans la vie de Théo à certains moments de son existence, puis disparaît : Théo aime ce garçon, sa présence lui est indispensable. »

Je coupe « à certains moments de son existence », qui est inutile. On a déjà compris : il n’apparaît pas n’importe quand, cet ami. Il est là quand on a besoin de lui, puis hop, il s’éclipse.

Samedi soir, c’est ce que disait le garçon dans ce film : « Il est là quand j’ai besoin de lui. » C’était au Mk2 Nation – le cinéma de mon enfance, démoli puis reconstruit, que nous découvrions dans sa nouvelle forme (il ne reste rien de l’ancien, mais de toute façon je ne me souvenais pas de grand-chose, sinon des visages des adultes qui m’accompagnaient alors, devenus fantômes) – et c’était pour voir Un vrai bonhomme. J’avais décidé d’avance que je serais ému par ce film et ça n’a pas manqué. « Il est là quand j’ai besoin de lui », dit le garçon à propos de son frère mort. Le beau gars, avec son sourire qui tue, qui prend son petit frère par la main – non : qui le pousse dans le dos – pour l’aider à garder cet équilibre fragile qui nous tient en vie. Il lui montre le chemin. Qu’il soit un revenant véritable, ou bien une hallucination du garçon vivant, ou encore le produit de son imagination (une survivance des amis imaginaires de l’enfance, auxquels se seraient superposés les traits du frère), peu importe. Pour le garçon vivant, ce grand frère existe très fort, même s’il sait qu’il n’existe pas, qu’il n’existe plus. Il traîne son fantôme – non : pas comme on traîne un boulet. Son fantôme l’entraîne, dans tous les sens du terme. L’entraîne à sa suite vers une vie plus forte, plus belle ; l’entraîne à faire ces gestes qu’il ignore encore et qui l’aideront à tenir.

Si j’avais écrit ce film, il aurait été moins chronologique. Et j’aurais fait des coupes. La scène de l’accident, réinventée par le cerveau du survivant (la fiction : stratégie vitale) était parfaite. Pourquoi la rejouer ensuite dans sa version « véritablement vraie » ? Quant au cimetière (n’est-ce pas le cimetière de Clamart, présent aussi dans cet autre film ?), le seul fait d’en parcourir les allées était suffisant : avait-on besoin de voir la tombe du frère ? J’aurais pu écrire dans les marges du scénario, comme Guillaume dans les marges des Présents : « C’est trop explicite : le lecteur avait déjà compris, fais-lui confiance ». Il y a des subtilités, dans ce film : il nous montre qu’il est capable de finesses. Cette scène d’humiliation dans les vestiaires (on a piqué les fringues du garçon) : le corps nu, qu’il s’agit d’assumer, de revendiquer (la fierté pour survivre à la honte) arbore une cicatrice immense : celle de l’accident, sans doute. Ce n’est pas le sujet de la scène (la nudité est déjà un sujet en soi, difficile, quand bien même le corps est intact) – mais la cicatrice est tout de même, sans besoin de la souligner par le dialogue. Une marque bien réelle, visible, gravée dans une chair plus palpable que celle du grand frère présent derrière – lui, invisible des autres, le frère mort. Il dit, le frère : « Comment tu ferais, sans moi ? »

Mais il a cette chance, le scénariste du film : s’il s’autorise une faiblesse, les acteurs pourront la rattraper. Ils sont très bons. L’ai-je déjà dit ? j’étais ému, plusieurs fois. Moi, quand j’écris, je n’ai pas les visages de ces deux garçons pour interpréter mes mots : ce sont mes mots qui décrivent les visages. Je me débrouille tout seul. Enfin presque : je me fais un peu aider. J’ai renvoyé Les présents à Guillaume ce matin.

Comment les corps se parlent

Je dis à J.-E. : « Ce n’est quand même pas normal qu’il n’y ait que des hommes dans la salle. » Des couples, surtout. Et puis, quelques tout seuls. Je ne reproche pas au public d’être gay, évidemment : ce serait idiot, puisque je le suis aussi. Mais je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas un seul mec hétéro dans la salle, ni une seule fille. Est-ce qu’on ne va pas voir des films où il est question d’hétérosexualité, nous ? On va même voir des histoires d’amour lesbiennes, c’est pour dire. Et là, pour Benjamin – où le sujet n’est même pas l’homosexualité, d’ailleurs (le film n’aborde pas du tout la découverte de sa différence, par exemple, ni l’appartenance à une minorité, ni le regard social, ni l’homophobie), car c’est seulement un film d’amour (la naissance du sentiment, la redécouverte d’une innocence, la crainte de s’engager, tout ça) – eh bien, cette histoire-là, on dirait qu’elle n’intéresse que nous. Tant pis pour les autres. Oh ! au dernier moment, une fille entre, qui s’assoit au premier rang. La lumière s’éteint.

Le titre ne va pas du tout : quand le film porte le nom du personnage, c’est qu’on n’a pas trouvé de meilleure idée. Mais, à part ça, rien à redire : tout est plus intelligent qu’on le croyait d’abord, c’est juste, c’est drôle, on a envie de s’y reconnaître. J’ai vachement aimé. Tout est parfait, alors. Ou presque. C’est-à-dire qu’il aurait pu être un tout petit peu meilleur (et un tout petit peu plus réaliste) s’il n’avait pas le même défaut que tous les films : il est inutilement prude. Je veux dire : il s’agit d’une histoire d’amour, et on ne voit pas les personnages faire l’amour. Tomber amoureux, c’est aussi cela : désirer le corps de l’autre. Et ensuite, aimer longtemps, c’est aussi : continuer de désirer l’autre alors qu’on le connaît déjà. Cela me semble fou, de décrire ce sentiment, et la relation dans laquelle le sentiment se matérialise, sans montrer cette magie fragile des corps. Et, puisque le ton de ce film n’est jamais provoquant, ni vulgaire, ni violent, il n’y a aucune raison que la mise en scène de l’amour physique prenne l’un de ces caractères : on pourrait le montrer de façon tendre, drôle, poétique – c’est-à-dire : dans le ton du film. C’est ce que j’ai essayé de faire dans La lande d’Airou, que Guillaume et moi publierons bientôt : écrire les gestes sexuels comme j’écris le reste, parce que le sexe n’est pas une chose séparée du reste. Alors, évidemment, ma nouvelle ne pourra être lue par des enfants, mais il n’y a aucune raison qu’ils l’aient entre les mains. Et, de toute façon, ils ne s’intéresseraient pas non plus aux autres choses qui sont dans le texte. Pareil pour ce film : nous étions tous adultes dans la salle, alors nous aurions bien supporté de voir un peu plus de peau nue, sans nous en offusquer. Le soir de leur rencontre, les deux garçons s’embrassent au salon devant la projection du film que l’un d’eux vient de réaliser (le Benjamin du titre). À l’écran, pour nous, cinq secondes de baiser (cinq secondes d’écran, seulement ? pour cet événement tellement capital ?). Puis, l’autre retire son t-shirt. Et là : ellipse. On les retrouve le lendemain matin, au lit, s’éveillant. Je comprends l’utilité de l’ellipse : qu’on ne nous montre pas tous les détails, certes, puisque le ton du film n’est pas à cette crudité. Mais, combien ç’aurait été riche, si on avait coupé la scène seulement quelques minutes plus tard ! pour sentir ce que sentent ces personnages, pour comprendre leur histoire. Par exemple : ce Benjamin, qui raisonne trop, qui parle tout le temps, parle-t-il aussi pendant l’amour ? ou bien, est-ce le seul moment où il se tait ? Lui qui est si peu sûr de lui, continue-t-il de se laisser guider par l’autre, ou bien prend-il confiance au moment de se sentir désiré ? Ose-t-il s’abandonner complètement ? Sont-ils pressés, les deux amants ? éprouvent-ils l’urgence de leur plaisir ? ou prennent-ils le temps de se connaître, de s’explorer l’un l’autre ? Sont-ils maladroits ? ou sont-ils surpris, au contraire, par le parfait accord de leurs gestes ? Je ne crois pas qu’on puisse être fondamentalement différent, en faisant l’amour, de ce qu’on est dans les autres circonstances (c’est pourquoi j’ai cette envie que le sexe soit montré avec la même intention esthétique que le reste), mais, tout de même : on est capables avec le corps de dire et d’éprouver des choses qu’on n’exprime pas autrement. Alors, prétendre partager avec le spectateur les sentiments de ces personnages, et l’intimité de leur relation, sans montrer comment les corps se parlent, ça me semble un peu court. Le réalisateur s’est-il empêché de le faire, anticipant les réactions des spectateurs ? Car son film est suffisamment mainstream pour plaire à tout le monde : le genre comédie romantique, en plus intelligent peut-être… Alors, a-t-il craint de faire fuir le public hétéro en lui montrant un petit bout de sexe ? Il serait idiot, le public. Et de toute façon, si le réalisateur a cru cela, eh bien, il s’est planté. Puisqu’il n’est pas venu, ce public-là.

J’ai vu le miroir

L’enfant, dès qu’il aperçoit une silhouette dans la campagne, au-delà du jardin de cette maison perdue, se dit : C’est peut-être mon père qui revient. Le père n’est plus là. On ne sait pas s’il est mort ou s’il est parti. Et, s’il est parti, on ne sait pas si c’est pour toujours, ou s’il s’est seulement absenté pour quelques années. La première fois qu’apparaît dans le film le visage du père, et son corps en mouvement, c’est dans un rêve de l’enfant. L’enfant grandit, dans la chronologie bousculée du film : des boucles se répètent, on vient puiser dans le passé, dans les souvenirs, dans les rêves et les mirages. Parfois, en voix off, on entend des poèmes. Ce sont des poèmes écrits par le père, prononcés par sa propre voix. Il a disparu, mais ses mots sont présents – il est présent. Le plus souvent, la voix off est celle du narrateur. Le narrateur s’appelle Aliocha ; il a un fils : Ignat. Les deux enfants ont le même visage, le même corps en mouvement, car ils sont joués par le même acteur. Deux femmes ont le même visage, aussi, à deux époques différentes, alors qu’elles n’ont pas de lien de parenté. Et une jeune fille rousse, et un jeune garçon aux taches de rousseur. Quant au narrateur adulte, on ne voit pas son visage. Des motifs reviennent, des gestes sont répétés, comme des refrains. On ne sait pas d’où viennent ces images, mais on ne peut faire autre chose que de remarquer leur récurrence, les observer avec ferveur, car nous adoptons le regard du personnage. Un bout de son corps, seulement, est montré : quand il est au lit, à l’âge adulte, malade (ressouvenir de la maladie d’enfance, la toux, le coup de froid), on voit son bras. Sa main. Une intimité resserrée (l’oiseau niché dans la chaleur de la paume), un refuge dans ce vieil appartement trop grand où apparaissent, aux yeux du fils, les fantômes de personnes qu’il n’a pas connues – et que nous, spectateurs, ne connaissons pas non plus. Des fantômes coincés dans le passé ou dans le fantasme, ou dans les deux à la fois, chevillés solidement au plancher de cet appartement-là. Et le gosse, à qui « il faudrait parler », dit la mère, parce qu’il recommence à s’obséder : il pense à l’Espagne, et on ne sait pas pourquoi. Des images de la guerre civile, de l’exode des réfugiés républicains, de l’histoire avec une grande hache, apparaissent sur l’écran. Elles se glissent entre celles du récit intime, entre les images de la toute petite histoire née dans nos têtes, de l’histoire immense de nos peurs et de nos souvenirs.

Au cinéma, j’ai vu Le miroir de Tarkovski. J’y ai vu ça – alors qu’il y a tant d’autres choses à y voir, sans doute. Mais j’y ai vu, moi, ce qui est déjà dans ma tête. Ce que j’ai mis dans Les présents et ce que je mettrai dans d’autres textes encore. Ce film m’a parlé de moi. Aux autres, subjugués comme moi dans l’obscurité de la salle, il leur a parlé d’eux. Différemment. Un miroir, une mise en abyme du miroir (et le cinéma s’appelle : Le Reflet). Le dernier plan, fascinant de précision et de flou : chaque seconde est composée, chaque millimètre est à sa place (le soleil qui tombe exactement au bon endroit à la fin du travelling) – et les réponses qu’il ne donne pas. Et même, la question de plus, qu’il pose au tout dernier moment. Quel est ce cri de guerre, ce hululement de l’enfant, ce déchirement ?

C’était différent

On avait dit : Ce sera un Noël différent. On n’était pas attachés à la tradition. C’était amusant, alors, de partir tous les trois, notre petite famille, dans une ville qu’aucun de nous ne connaissait. On dormirait à l’hôtel, on n’aurait pas de sapin. Le cadeau, ce serait d’être ensemble, de se promener. On est arrivés à Nantes vers midi, on a trouvé un endroit agréable où déjeuner, place du Pilori. Notre chambre était dans la rue Scribe, elle était mansardée. En fin d’après-midi, notre mère y est restée seule un moment, parce qu’elle devait se reposer. On ne savait pas encore quel nom ça portait, cette fatigue et ces douleurs, mais ça demandait déjà des ménagements, des précautions. Alors on s’est promenés tous les deux, Juline et moi, car nos jambes à nous pouvaient aller plus loin, plus vite, et que nous avions envie de découvrir cette ville. Longeant le quai, franchissant le pont, j’ai réalisé que cela ne nous arrivait presque jamais, les tête-à-têtes comme celui-ci. À cette époque, on pouvait encore les compter sur les doigts de la main, j’en étais sûr. Nous avions l’habitude, Juline et moi, de nous voir souvent – mais toujours à trois. Ou bien à quatre, ou à cinq, quand J.-E. et S. se joignaient à notre petite famille. Sur l’île, on a vu l’éléphant : on était contents, on aurait quelque chose à raconter en rentrant à l’hôtel. Juline avait repéré un restaurant chic pour notre dîner de réveillon, elle avait réservé à une heure plutôt tardive. D’ici là, il fallait s’occuper. J’avais pensé : On pourrait aller au cinéma – il y en avait un en face de l’hôtel. Le film ressemblait à une sorte de comédie familiale (pas tout à fait feelgood, mais pas loin). Et puis, il s’est avéré plus étonnant que cela. Émouvant, même – peut-être étions-nous spécialement sensibles. Une scène : le père et les enfants, dans un grand parc, vont décorer l’arbre qui tient lieu de tombe à la mère. C’est presque gai et, à la fois, c’est triste. On reparlerait de cette scène, plus tard, ensemble. Mais, d’abord, c’était le dîner. Le décor Art Nouveau, les ornements, c’était gai et rien d’autre. Le lendemain, c’était Noël, et on a découvert que Noël était un jour férié et que Nantes c’était la province. Alors, les bistrots étaient fermés. Seuls les restaurants étaient ouverts, mais réservés pour ceux qui avaient commandé un déjeuner de fête. Nous, on voulait juste se poser au chaud. Juline et moi, on a montré l’éléphant à notre mère, et on a passé un long temps à la librairie tout à côté, parce qu’on pouvait aussi y boire un café, ou autre chose de réconfortant. Un autre café où nous nous sommes attardés, c’est celui de la gare. Parce que ce n’était pas possible de marcher trop. Déjà, quand on repenserait dans les semaines, les mois qui suivraient, aux kilomètres parcourus le deuxième soir pour aller dîner sur le quai de l’Erdre, on aurait du mal à y croire. C’était une promenade qu’on ne pourrait déjà plus envisager, peu de temps après. On était déjà animés par cette urgence, à Nantes, j’en suis sûr, mais on était incapables de le formuler consciemment : il fallait être présents tant que c’était possible, le temps était précieux. C’était il y a trois ans. Depuis, le café de la gare n’existe plus, je l’ai vérifié à la faveur d’une correspondance. Ce qui est bien avec la gare de Nantes, c’est que le Jardin des Plantes est en face, et qu’au Jardin des Plantes il y a des arbres, des animaux, des sculptures à voir, et que tous les trois on aimait ça. Il y avait ce canard qui arborait un dessin bizarre au plastron, un genre de point d’exclamation. Comme pour nous dire : Ce n’est pas banal, ce qui se passe là. On l’a observé longtemps. Et on est rentrés chez nous. L’année qui a commencé juste après était la plus longue et la plus courte de ma vie. Et le Noël suivant, personne n’a décidé qu’il serait ainsi. Mais, malgré nous, l’idée était toujours la même : être ensemble – avec ceux qui étaient vivants. Forcément, c’était différent.

Ils jouent à la guerre

Jeudi, on n’est pas allés manifester parce qu’on avait peur de la police. Les deux soirs qui ont précédé, on a retourné la question dans tous les sens, mais J.-E. ne le sentait pas et, moi, je n’étais pas assez sûr de moi pour le convaincre. Se faire crever un œil ? On a décidé que ce n’était pas grave de ne pas y aller, arguant pour nous-mêmes qu’il existait d’autres manières de s’exprimer. Tout aussi efficaces ou tout aussi vaines, selon qu’on soit fataliste ou optimiste. Jeudi, on s’est donc retrouvés loin de notre quartier (c’était en plein sur le parcours du défilé, il n’était pas possible de s’y balader : il fallait être vraiment dedans ou vraiment dehors). Mais il faisait un peu froid : on en a eu assez d’errer, on a été au cinéma presque par hasard. Dans It Must Be Heaven, les rues de Paris filmées par Elia Suleiman sont quasiment désertes. Les seules présences dans ces espaces vides, ce sont les flics. Partout. Et même au ciel : les avions militaires. Des uniformes. Plus tard, on est à New York et on assiste au ballet de chalands armés jusqu’aux dents : sur les avenues, dans les supermarchés. Encore des armes. Une violence habituelle, aussi, mais un peu différente. Un climat, donc.

Vendredi, regardant Saint-Denis Roman, je note ces phrases prononcées par des mômes de 1986 à l’attention de Bernard Noël : « Un lieu magique, c’est un endroit pour nous, où on se défoule. Puis, des fois, on se met à rêver. – On s’amuse, on s’en fiche qu’il y ait des ordures et des chats morts et que ça sente mauvais. On fait comme s’il n’y avait rien, comme si c’était un parc d’attraction. » C’est un terrain vague de la plaine Saint-Denis. Ils jouent à la guerre.

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On était dans le 17e

On aurait voulu une boulangerie : on commençait à avoir un petit creux, et on pensait à la boulangère d’Éric Rohmer, rue Lebouteux. On lui aurait demandé un sablé nature. Depuis belle lurette, sans doute, la boulangère de Monceau a pris sa retraite, à supposer qu’elle ait existé un jour – avec le cinéma, comment savoir ? J’ai confiance dans Henri Calet : les choses qu’il décrit, lui, ont existé. C’est un peu à cause de lui que nous sommes venus dans le 17e arrondissement ce dimanche : on venait de lire Les grandes largeurs. Il parcourt les avenues de son enfance – petit garçon pauvre dans les quartiers bourgeois, quartiers dessinés au cordeau, divisés par ces lignes droites en quartiers d’orange, ou en quartiers de noblesse. Il décrit le château des Ternes, dans lequel un porche a été découpé, pour faire passer une rue en plein dedans – une rue bien droite, naturellement. On n’a pas étés voir le château des Ternes. On a pris des boulevards, des avenues, des voies immenses. Je n’ai pas admiré leurs grandes largeurs : j’ai protesté contre leurs dimensions qui ne collent pas à mon corps, à ma façon d’habiter ma ville. Elles se ressemblent toutes, ces avenues. Je vous mets au défi de reconnaître l’avenue de Villiers du boulevard Malesherbes. Mêmes façades uniformes, même absence de boutiques. Même absence de vie. Même fracas des voitures rapides franchissant leurs grandes largeurs, seuls objets animés dans ces quartiers morts. Il faut dire que c’était dimanche – mais le dimanche, du côté de chez nous, n’est pas mort. Les gens sont au café, au cinéma.

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C’était dimanche et c’était métaphysique

Au petit déjeuner, sur la Piazza Grande, à un moment j’ai dit un truc dans ce genre : « Je ne me fais aucune illusion là-dessus : tout ce qu’on fait, ça n’est jamais autre chose que d’occuper le vide de nos existences. Tant qu’à passer du temps sur cette terre, on essaie de donner du sens à tout ça. Il y en a qui font des enfants, d’autres qui écrivent des bouquins, qui se consacrent corps et âme à leur métier ou qui s’adonnent à des plaisirs frénétiques. Et ça ne rend pas ces activités moins nobles de savoir qu’elles servent à combler un vide. Et qu’elles ne nous rendront pas heureux. Ça leur donne presque plus de valeur, au contraire, parce qu’elles deviennent vachement métaphysiques, tout d’un coup. » J’ai dit ça à J.-E., oui, et je n’ai pas eu peur de dire le mot : métaphysique.

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Au hasard sur la carte (la beauté)

On fait comme ça : sur la carte, on choisit deux villages desservis par le bus (une route de corniche pleine de virages, sur laquelle on est bien contents d’être conduits par un spécialiste) et espacés d’une distance qui nous paraît raisonnable. Puis, le but de la journée est de marcher du premier village au deuxième.

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Masculin / féminin (Paris est tout petit)

J’envoie cette photo à G. alors que je marche sur le boulevard Saint-Germain. Je lui écris : « le poulpe du boulevard Saint-Germain », parce que je passe devant cette devanture tandis que j’ai rendez-vous avec lui, et parce qu’il vient de me faire lire une nouvelle dans laquelle il est question d’un poulpe et de son tentacule (parce que « tentacule » est masculin et que, comme je le lui fais remarquer : ça tombe bien). Il me répond : « Moi, j’ai trouvé une licorne » et, en effet, sur la table du café de la rue Champollion où il m’attend, il y a La licorne de Pierre Herbart – la première fois qu’on s’est rencontrés, boulevard Saint-Germain, c’était Contre-ordre sur la table, et c’était moi qui le lisais.

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En pleine fiction

On était dedans jusqu’au cou : toute la journée, on a navigué en pleine fiction.

Je commence par la fin : hier soir, c’était à Saint-Juire que ça se passait : la restitution publique des ateliers d’écriture. J’étais content comme tout de découvrir les textes terminés par les enfants de Saint-Martin-Lars car, pour certains, je n’en connaissais pas la fin (et il y en a des gratinées, je vous le dis). Ils s’étaient entraînés à lire à voix haute (pas évident, devant tout le monde), alors on s’est laissés porter par leur lecture pour découvrir des lieux réels (les lieux qu’ils ont choisis), basculant, d’un coup, dans la fiction totale (on a bien rigolé quand Wonder Woman achète une maison au village, sans savoir qu’elle aura pour voisins ses collègues super-héros). Après eux, les grands (les participants d’un autre atelier, que j’ai animé à Thiré) se sont prêtés au jeu à leur tour (sous le plafond à la française, devant le portrait de Clemenceau), nous prenant par la main à travers champs et à travers les époques.

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