L’homme que tout le monde attendait manque à l’appel

Pour rentrer chez moi, j’emprunte cette rue bordée de trottoirs très hauts. Je ne vois pas le Tibre à ma droite, puisque la chaussée s’enfonce comme dans une tranchée, en contrebas du quai. Et j’ai le soleil dans l’œil. À gauche, c’est la prison du Trastevere. On installe devant la porte des barrières métalliques de type Vauban : il va se passer quelque chose. Au début, je suis seul, à l’exception d’un bonhomme pyramidal enfoui sous un grand manteau, à la manière des Brigands de Tomi Ungerer. Puis, peu à peu, des gens arrivent. Ils se massent devant la prison. Il n’y a que des hommes. Je ne connais personne. On m’explique que c’est le jour de sortie d’un prisonnier très attendu : ils viennent pour lui. Je ne sais pas s’ils l’admirent, s’ils le détestent, ou s’ils sont seulement curieux. Plusieurs hommes ont le torse nu. Je parle avec l’un d’entre eux, en italien. Je galère un peu pour le comprendre. Il est plus grand que moi, large d’épaules. Sa peau nue est un peu trop glabre, son corps mince est un peu trop parfait, mais je le trouve très beau. À un moment, je crois qu’il pourrait comprendre le français, mais ça n’a pas d’importance. J’éprouve un grand plaisir à me sentir proche de lui, dans l’aura de son corps, dans sa chaleur. La question du désir est secondaire, elle ne joue qu’un tout petit rôle dans mon envie d’être à ses côtés. Je suis plutôt attiré par la possibilité d’une camaraderie, d’une proximité chaste, d’une complicité joyeuse. Tout, dans son attitude, inspire la confiance. Soudain, un mouvement. La porte de la prison s’ouvre, le groupe s’agite, les gens entrent dans la cour. Je crois comprendre que l’homme que tout le monde attendait manque à l’appel : il s’est enfui.

Les gens se dispersent. Le décor s’est modifié : au lieu du Tibre, c’est une vaste pelouse qui s’étend face à la cour de la prison, béante, où la lumière crue fait briller la poussière. Les beaux gars sont partis jouer au foot, soit dans la cour, soit sur ce terrain herbeux. Quant à moi, je pense : « Évidemment, il fallait que ça se termine comme ça. » Le foot, toujours le foot ! Aucune envie de jouer au foot. J’éprouve la même gêne que dans mon enfance, lorsque les garçons jouaient aux jeux de garçons. Plus personne ne fait attention à moi. Je remarque que le stade est délimité par des filets, tendus entre des poteaux immenses, et que l’un des filets est mal fixé au sol. Je pourrais passer dessous. Je suis tenté de fuir.

Mais je renonce à franchir ce filet. Je reprends mon parcours sur la Via Della Lungara, qui s’étire loin devant moi. « Je rentre chez moi », disais-je au début de ce rêve. En fait, il s’agit seulement d’une chambre provisoire, mise à ma disposition le temps de mon séjour, dans un centre d’hébergement collectif. La rue est devenue le couloir de ce bâtiment. Je n’avais pas verrouillé ma porte en partant, ce matin, car j’ai une confiance absolue en mes compagnons de chambrée. Les murs sont peints du même rouge que le couloir : écarlate. C’est sombre, mais lumineux à la fois, car le soleil entre de toute part. Je crois qu’il est question pour moi de faire mon bagage. Mes affaires sont éparpillées : je me souviens de mes vêtements sur le lit, d’un bureau en désordre. Je vois nettement, aussi, la salle de bains : la même couleur rouge sur les murs. Je pense alors : « Puisque les autres sont tous dehors, je pourrais en profiter pour prendre un bain. » Oui, c’est une bonne idée. Je me déshabille. Sur le bureau, parmi les papiers et les livres, j’aperçois soudain mon téléphone. Il est éteint. Je n’ai pas encore pensé à l’allumer, depuis ce matin. Et même : depuis hier soir. J’ai honte. Et si ma mère avait essayé de m’appeler ?

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