Cet espace immense et doux qui sépare les yeux du museau

C’est en pleine forêt, mais à la croisée d’un chemin : je ne suis pas perdu. Je sais où je me trouve et, si je suis seul, je ne suis pas abandonné : les autres membres de mon groupe (ma famille, mes amis, je ne sais pas) ont choisi de s’installer ailleurs, mais à toute proximité. Je vais donc passer la nuit ici, et j’y serai très bien. Il fait encore jour : la forêt est lumineuse malgré sa densité. Très verte (c’est le printemps ou l’été). Près du lieu où je m’apprête à dormir (couché à même le sol, sur un tapis moelleux d’herbe et de feuilles), il y a une sorte de lac, coupé en deux par le chemin. Le mot « tourbière » me vient aux lèvres : l’image est pourtant celle d’un étang ou d’un marécage. Un grand panneau est planté dedans, orienté dans le sens opposé au mien : j’arrive à le lire à l’envers, comme par transparence : ce marais est à vendre. Je me demande qui pourrait acheter ça (le coût de l’assèchement, pour bâtir par-dessus, me paraît absurde). Je m’endors.

(suite…)

Ce serait la campagne

Des gens sont à demi-nus dans la gare de Lyon. Les jambes, les bras, le cou dans les vêtements échancrés : le pourcentage de peau libre est supérieur à celui de la peau couverte. Même les dix centimètres carrés dissimulés par le masque ne suffisent pas à faire basculer la majorité absolue : les gens sont à demi-nus, je persiste à le dire ; et le vrai scandale, dans cette gare aujourd’hui, ne serait pas la cuisse ou l’épaule offertes, mais le visage.

Je me rappelle une autre pudeur, alors que nous arrivons au bord du Loing, que le soleil commence à nous cuire doucement et que la rivière clapote, doucement aussi : l’été dernier, dans le même village, j’avais voulu me tremper dans cette eau, tant il faisait chaud, et j’avais craint de me déshabiller dans un lieu fréquenté. Sortant du bain, tout mouillé, j’avais retiré mon slip le plus furtivement possible pour enfiler mon short sec. J’avais craint, non pas d’être vu, mais de choquer. Car ce que je fais, je le fais parce que ça me fait plaisir de le faire, non pas pour le plaisir de déranger. De la même façon ce matin, dans le train désert, regardant à droite et à gauche, vérifiant que personne ne se trouvait dans notre wagon, J.-E. et moi avons baissé nos masques pour parler. Aucun goût de la transgression ne nous animait, je vous l’assure, mais la même crainte d’être pris pour ce que nous ne sommes pas : des provocateurs. « La pudeur s’est déplacée », dis-je à J.-E. en observant, sur le parapet du quai, les marques des crues successives de la rivière : « Jusqu’à cette raie ». Aujourd’hui j’ai gardé mon slip.

Presque personne dans le village. La marchande de glaces nous demande si nous venons de Paris. Elle dit que, le week-end dernier, il y avait foule : « Chez le glacier de Barbizon, des gens se sont battus, la police a dû intervenir. »

Sur le chemin de halage, on est seuls au monde. Ah, non : ces chants passionnés, dans l’ombre, on dirait qu’il ne s’arrêteront plus. Ce serait donc la saison des amours, chez les grenouilles ? On monte vers la forêt, on longe la tranchée du chemin de fer, si profonde qu’on ne voit presque plus les poteaux dépasser du taillis. On s’enfonce dans un sous-bois. Au-delà, un hameau et une maison énorme, biscornue. Une fantaisie. Un panneau nous explique que Rosa Bonheur y a vécu. C’est un musée. Je remarque, sur une vitre, une licence de débit de boissons.

« On reviendra quand le salon de thé sera ouvert.
— On pourrait même y donner rendez-vous à des amis. On leur dirait : Prenons un verre au Rosa Bonheur, mais pas à celui des Buttes-Chaumont. »

Le Rosa Bonheur des Buttes, c’est surfait : c’était bien il y a dix ans. Nous, on irait à celui de By, commune de Thomery. Ce serait le dernier snobisme. On écouterait les grenouilles. On quitterait Paris de temps en temps, ce serait la campagne.

Dans le monde où l’on vit

Avec J.-E., on voulait partir, se tenir « loin » de tout ça. On s’est pris au mot et, au prix d’un calembour idiot, on a choisi d’aller au bord du Loing. Revoir Moret-sur-Loing. Partir loin, pour garder le monde à distance. S’en échapper. C’était notre intention, oui. Comme si « le monde » c’était forcément la ville où nous vivons et que, la campagne, c’était loin du monde. Il faut nous excuser, c’est naïf. Mais, la naïveté ne fait pas de mal, dans le monde dans lequel on vit.

Avant de prendre le train, on est passé à la supérette parce que, dans le monde dans lequel on vit, elle est ouverte le dimanche matin. On a pris de quoi pique-niquer : du pain, du fromage, deux tomates. La caisse normale est fermée, le dimanche (vous ne le saviez pas ; nous non plus), il faut utiliser les machines. On ne sait pas comment ça marche, et un employé est là pour nous l’expliquer ; manque de chance, la balance est en rade et on ne peut pas peser les tomates. Alors, plutôt que d’utiliser la balance de la caisse normale, le monsieur insiste pour faire démarrer celle de la caisse soi-disant automatique : c’est-à-dire que, plutôt que d’assurer la fonction de caissier derrière la caisse-qui-marche, il épuise son énergie à faire fonctionner la caisse-qui-est-censée-fonctionner-sans-caissier. En vain. On part donc sans les tomates, et sans avoir compris la logique qui préside aux destinées de ce monde. Puis, pendant qu’on essaie de trouver du sens à notre pauvre aventure, en descendant la rue de Lyon vers la gare, un rugissement pénible déchire le ciel : ce sont les avions du 14-Juillet. Ils se succèdent au-dessus de nos têtes, par grappes de trois ou de cinq, ils volent si bas qu’on en distingue chaque détail. C’est absolument effrayant : en moi, ce bruit-là retentit comme une menace. De la même manière que ces soldats en armes au coin des rues et dans les gares, ces avions de chasse qui viennent frôler la ville sont, ni plus ni moins, qu’un aperçu minuscule de ce qu’on verrait, de ce qu’on entendrait quand ce serait la guerre. Une angoisse. Mais, pour la plupart des passants qui passent, passifs, impassibles, cette menace leur passe (littéralement) au-dessus de la tête. La tête, ils la lèvent le sourire aux lèvres, ils s’émerveillent, ils prennent des photos. Moi, j’avais la même tête en Vendée, quand je la levais pour observer le vol d’une cigogne, d’un héron. Et je prenais des photos, aussi. Émerveillé. Voilà le monde dans lequel on vit.

Moret, ce n’est pas si loin : une heure après Paris, on a déjà les pieds dans le Loing. C’est joli, Moret, et ça dépayse drôlement. C’est cela qu’on entend par « s’échapper de Paris ». Il fait beau, la rivière court tranquillement sur des cailloux ronds, ça clapote entre les arches du pont, au pied des murs de la ville. La dernière fois que nous sommes venus, j’avais été trop frustré de ne pas m’y tremper – les gosses pataugent et se baignent, et même des gens qui ne sont pas des gosses font la même chose – alors, cette fois, j’y vais. Le truc, c’est que je n’ai pas de maillot, évidemment. On est tout de même en ville : est-ce que ça se fait, de retirer bêtement son short et son t-shirt, et de se mettre à l’eau en caleçon ? Tout le monde verra que je ne suis pas un plagiste organisé, avec maillot et serviette (voire : avec chaussures en plastoc pour les cailloux), mais juste un mec en caleçon qui n’a pas résisté à la tentation de se tremper. Tout le monde le verra, oui, si le monde veut le voir – mais le monde s’en fout, évidemment. C’est aussi ça, le monde dans lequel on vit : c’est des gens qui sont bien contents de barboter dans le Loing et de se sécher au soleil, et qui se fichent pas mal de savoir si, en sortant de l’eau, je vais remettre mon short sec sur mon caleçon mouillé, ou si je vais procéder à un échange rapide en mode furtif.

Après ça, on suit le chemin de halage face à Saint-Mammès – où j’ai pris cette photo de la Seine juste après que le Loing s’y est mêlé – puis ce sentier dans la forêt, et on attrape de justesse le train de Paris. En sortant de la gare : il nous faut du pain pour demain matin. Et la boulangère de la rue de Charenton, que fait-elle ? Elle nous offre deux pains au lait, comme ça, cadeau, « pour le petit déjeuner ». « C’est ça ou je les jette », elle dit. Parce qu’il est tard. Il existe donc, le matin, des supérettes où on refuse de vendre des fruits parce que la machine-qui-remplace-les-caissiers est en rade ; mais il existe aussi, le soir, des boulangeries où on offre le petit déjeuner : il est comme ça, le monde dans lequel on vit.

Le beau vélo

Au fait, je ne sais plus si je vous ai dit que j’avais un beau vélo ? Il est orange. Comme je vis à la campagne sans voiture, il est mon meilleur ami. J’ai pris cette photo pour la frime.

Avant que vous fassiez du mauvais esprit en disant « hé, on voit la béquille de ton vélo, tu parles d’un aventurier », je préfère le dire moi-même : oui, la béquille est baissée, et la photo est prise avec le déclencheur automatique de mon téléphone qui est, lui, coincé sur une branche (c’est dans la forêt de Barbetorte, pas loin de mon village). Puisque je vous le dis, que c’est de la frime.

C’est un pic, c’est un cap

On traversait la forêt de Vouvant. Un panneau signalait la possibilité qu’une biche nous coupât la route : ça n’a pas manqué, une biche est sortie du bois, a traversé devant nous. Puis, un autre panneau, plus loin : « Attention enfants ». J’ignorais que des enfants sauvages pussent vivre en ces bois. On ne les a pas vus.

Au sortir de la forêt, une petite route bifurque, presque un chemin. Des arbres, encore, mais d’un autre type. Plus domestiques. Un genre de parc. Ils sont immenses, ils sont en feuilles, ils nous masquent la chose que nous sommes venus voir — moi, je ne sais pas encore ce que ce sera, car c’est une surprise. D’un coup, elle surgit. Comme la biche, un peu plus tôt.

C’est une très grande chose. Un truc immense. Une proéminence, un échafaudage, un derrick, une tour Eiffel, un château d’eau. Que dis-je ? C’est un chevalement. C’est ainsi que le nomme W.

Cette excroissance de béton posée sagement sur le sol est la manifestation visible (la partie émergée de l’iceberg) d’un phénomène souterrain dix fois plus profond : le puits dans lequel descendaient les mineurs — car ce chevalement est en quelque sorte la cage d’ascenseur dans laquelle ils se massaient, matin et soir, pour aller au charbon. Deux cents mètres de descente : j’en frémis. C’est effrayant, mais c’est abstrait ; j’ai du mal à réaliser, du haut de ma petite vie confortable, ce que cette distance représente. J’essaie de comparer avec une grandeur connue : deux cents mètres, ce serait comme la tour Montparnasse, mais à l’envers, sous le niveau du sol (ce ne serait pas bête, d’ailleurs, d’enterrer la tour Montparnasse — une idée à creuser).

Je me demande à quoi ressemblerait le paysage, vu de là-haut. Je dis :
« Il faudrait installer un escalier, une échelle.
— Il n’y a que les ouvriers qui travaillaient ici, et ceux qui ont rénové la structure, qui ont pu profiter de cette vue : laissons-leur ce tout petit privilège.
— Ah, mais ! je ne parlais pas de faire monter tout le monde, d’en faire une attraction. Ce serait seulement pour moi, pas pour les touristes.
— Tu es un touriste ! »

En quittant Épagne (car c’est le nom de ce lieu), W. nous fait passer par Faymoreau : les corons étagés en terrasses, les jardins, le jour déclinant sur le bocage. Nous reprenons la route, sans croiser ni biche ni enfant (les unes et les autres sont couchés, sans doute, à cette heure). En regagnant la plaine, le soleil a disparu.

Par la fin

« J’aime bien commencer à taper par la fin », il dit. La fin, ce sont donc les chiffres : il fait le 7 et le 1 en entier, puis il saute le 0 et tape directement la ligne de base du 2. « Taper », c’est comme ça qu’il dit pour graver. « Je commence par les droites, je ferai les courbes après. » Je lui demande si c’est parce qu’il doit changer d’outil, il me dit que oui, et je remarque qu’il a fait toutes les droites avec le même ciseau large, aussi bien les fûts épais et les traverses que les petits empattements délicats. Je lui dis mon étonnement, il répond qu’au début il n’aurait pas su ou pas osé, il aurait utilisé des outils plus fins, mais que, depuis quarante ans qu’il fait ça… Quand il a eu l’âge de se demander ce qu’il ferait « plus tard », il a eu envie d’exercer un métier « avec ses mains » et de travailler « dehors ». C’étaient les conditions pour qu’un métier lui plût : alors, il semble qu’il a tout pour aimer celui qu’il pratique. Ce matin, le temps est doux et il ne pleut pas (le contraire était pourtant annoncé : on a de la veine), les arbres sont nus et les allées couvertes de feuilles. On voit mieux encore qu’à l’habitude le panorama sur la ville, en bas de la colline. Je lui dis que ce lieu est beau. « Vous savez, je passe ma vie dans les cimetières », il répond, comme s’il était entendu que cela signifiait qu’il n’était plus sensible à leur beauté. Moi, je trouve qu’il y en a des tristes et que celui-ci ne l’est pas. Je ne veux pas le déranger ; je le laisse « taper » seul, je vais voir la forêt. Je ne m’y promène jamais. Je connais seulement la grande route qui vient depuis la ville et le chemin qui part sur la droite, qui redescend vers la ville aussi, mais par un autre quartier. Ce matin, j’emprunte le chemin qui s’enfonce franchement dans l’épaisseur de la forêt. J’avais choisi exprès, en quittant l’appartement, mes chaussures qui ne craignent pas la boue : le chemin est complètement raviné. Plusieurs fois je monte plutôt sur le talus et je marche sous les arbres, remuant du pied la couche de feuilles jaunes et brunes. Le sentier monte, descend. Je ne l’imaginais pas si accidenté : le spectacle est agréable, pas monotone du tout. Même lorsqu’ils sont nus, les arbres sont loin de tous se ressembler – je m’en étonne à chaque fois, mais je reste à chaque fois aussi naïf. Je n’ai aucune idée de leur nom, et serai bien incapable de les dessiner, après coup. Si c’était le printemps ou l’été, le feuillage masquerait la vue au-delà des premiers mètres : l’hiver me révèle, à l’écart du chemin, une cabane. Je m’approche. Elle est habilement construite : les poutres reposent sur la fourche d’un arbre et sur le coude de la branche d’un autre ; de la corde maintient solidement les pièces maîtresse de l’édifice. On tient debout, à l’intérieur (j’entre, évidemment) et on peut s’asseoir sur un tronc (je ne le fais pas). Au printemps ou en été, ce refuge serait tout à fait invisible des promeneurs : et les branches qui constituent le toit seraient, sans doute, couvertes de feuillage. Cette cabane n’est pas l’œuvre de seuls enfants : ils ont été aidés par de plus costauds et expérimentés qu’eux – des grands frères et grandes sœurs qui n’ont pas oublié le plaisir qu’ils auraient eu, plus jeunes, à construire une telle maison, et qui connaissent le plaisir de la construire à présent qu’ils ont grandi et qu’il peuvent jouer au même jeu en experts. Ils ont dû être fiers, les petits et les grands, de travailler dehors plusieurs jours durant, de fabriquer quelque chose de leurs mains. En sortant, je longe un muret très bas et éboulé, couvert de feuilles, qu’on croirait retourné à l’état sauvage. Je reviens à mon point de départ. « Je vais vous montrer la peinture » : il a terminé de graver, il passe maintenant le noir dans le creux des lettres (il réchampit). Je lui dis : « vous gravez en commençant par la fin, mais vous peignez par le début ». Il dit oui, il ne peut pas dire le contraire de toute façon, puisque je constate seulement ce que je vois. C’est fini juste quand la pluie tombe. J’ai eu le temps, moi, de mettre un peu d’ordre dans les pots, de retirer les feuilles apportées par le vent et les fleurs fanées gorgées d’eau. Peu de choses. C’est seulement pour avoir fait quelque chose de mes mains, moi aussi. Quand j’écris, comme lui je tape, mais sur mon clavier – et je commence parfois par la fin.

Noms des choses

Je suis retourné à Marly-le-Roi.

Pendant la première République, on a appelé ce village Marly-la-Machine : c’était drôlement chic. La machine en question n’existe plus. Et la machine que je prends, moi, d’habitude, pour aller là-bas (que je prenais), n’existe pas souvent : le train est interrompu. Il ne circule plus. C’est parce qu’ils remplacent le viaduc : le vieux pont de chemin de fer est escamoté et remplacé par un nouveau. C’est difficile à croire, mais c’est vrai, et c’est expliqué ici.

Cette photo là, je l’avais prise l’année dernière, quand je venais toutes les semaines et que je la fréquentais assidûment, la gare. Aujourd’hui, j’ai pris un bus en provenance de Saint-Germain-en-Laye ; il m’a déposé à la gare de Marly, mais à l’extérieur, donc de l’autre côté par rapport à cette photo. Tout est différent. C’est un voyage à l’envers.

Devant la gare, j’ai passé cinq minutes, peut-être dix, à regarder toutes les plantes en pot à l’étal du fleuriste. À toutes les toucher. Je me suis presque décidé pour ma préférée, avec des fleurs blanches, qui avait l’air de bien tenir le coup sous la chaleur, et puis j’ai regardé la vitrine et j’ai lu « Réouverture à 14h30 ». Il n’était pas 14h30. Je n’allais tout de même pas voler une petite plante en pot. Alors je suis monté les mains vides.

Là-haut, c’est la forêt. Je ne l’avais pas revue depuis l’hiver. Je ne l’avais pas même vue au printemps. J’étais intimidé. J’avais peur. Ou bien, je n’en avais pas envie. Ou pas besoin. Ou tout ça à la fois.

La forêt, c’est doux et frais. Ce n’est pas le silence, c’est un bruit différent. C’est bon à écouter, à parcourir.

Les arbres coupés sont toujours là, empilés. Ils ont dû passer l’hiver dehors, parce que je me rappelle les avoir déjà vus. De quels arbres s’agit-il (quelles essences, je veux dire), je n’en sais rien. Comme on appelle cet endroit « la Genêtrière », j’ai pensé que, peut-être, il avait été planté de genêts, autrefois — à l’époque de Marly-la-Machine — ; mais j’ai vérifié, les genêts ne sont franchement pas des arbres, mais alors pas du tout. Je me disais bien, aussi, que je n’étais pas si nul en botanique. Le nom des choses, parfois, ne nous aide pas.

Je suis redescendu par un autre chemin : celui qui passe à droite et qui descend vers l’Auberderie — ce nom-là, je ne sais pas du tout ce qu’il veut dire. Et il ne m’inspire même pas. Mais le chemin est doux et plein d’ombre, et j’ai croisé une troupe d’enfants à cheval (six ou sept enfants et autant de chevaux) précédés par un jeune homme, genre moniteur de colo, à cheval aussi et au téléphone (quand on dit qu’il ne faut pas téléphoner en conduisant, est-ce valable aussi quand on conduit un cheval ?)

En bas, les murs qui longent la route sont vieux, en pierre grise, un peu croulants par endroits et moussus à d’autres. C’est la campagne. Un immeuble orthogonal des années cinquante s’appelle, contre toute attente, le Champ des Oiseaux. Puis j’emprunte le chemin de la Pommeraie (les pommiers, je sais les reconnaître : c’est facile, parce qu’ils portent des pommes) — et le chemin de la Mare Thibaut. Ce nom-là me plaît, parce que c’est à la fois un nom de lieu et un nom de personne : j’aime bien quand les deux se mélangent. Face au vieux lavoir (est-ce lui, qu’on appelle la « mare » ?), il y a trente ans, mes parents ont rêvé devant cette maison abandonnée, diablement romantique et envahie par une sorte de jungle. C’était l’atelier d’Aristide Maillol, il paraît, mais c’est surtout une belle maison. La jungle est toujours aussi dense.

Au passage à niveau, j’ai beau être averti qu’un train peut en cacher un autre, je traverse sans crainte. Pas de Machine en vue, si ce n’est mon bus (le numéro 10), qui est déjà là.

Le fleuriste a rouvert, entretemps, mais c’est trop tard. Je crois que la fleur que j’avais choisie s’appelait Dipladénia. J’ai bien fait de ne pas la prendre, parce que le nom est trop bizarre. C’est un nom de dinosaure, ça, pas de fleur.

Excursions pédestres dans la forêt de Fontainebleau

Dans Papier Machine, je narre les aventures d’un caillou qu’on appelle la Roche-Éponge et qui existe vraiment (je vous ai mis un bout de la carte des Excursions pédestres dans la forêt de Fontainebleau, pour preuve). Voilà : je vous montre ici ces quelques extraits parce que je suis très fier d’être dans cette revue magnifique, mais je ne vous en donne pas plus, pour vous garder la surprise quand vous l’achèterez comme des fous, en cliquant sur le site par exemple.