Non pas l’éternité, mais le temps long

« C’est pourtant la meilleure saison pour le trouver », dit J.-E. en montrant les arbres nus. Pas une feuille pour gêner notre quête. Parfois, au sol, une touche jaune (les jonquilles) et ces fausses chenilles brunes (des chatons de bouleau ?). On s’est écartés du chemin en se fiant à la carte topographique IGN : il y a un château ruiné caché dans ce bois. Les restes d’une forteresse médiévale dans laquelle la forêt aurait poussé. La pierre mêlée aux arbres. En hiver, on devrait voir les pans de mur émerger… On cherche de notre mieux. On ne voit rien. Ou plutôt, si : la nature ; le soleil qui perce le ciel blanc — mais on le sent sur la peau, mieux qu’on ne le voit, car nous sommes dehors depuis 8 heures ce matin et le grand air commence à se faire sentir : ça chauffe sur les joues, ça tire un peu sur le front. On goûte une forme de liberté. C’est exactement pourquoi nous sommes venus ici : nous nous éloignons de Paris que nous aimons pourtant, car cette ville est violente au quotidien, et en ce moment plus que jamais. Ici, dans les bois : pas de masques, pas de flics.

Continuer la lecture

Toutes les pièces sont compatibles entre elles

Nous rentrons à Paris en train. À cause d’un accident sur la voie, notre parcours est dévié : au niveau de Saint-Denis, le train traverse la gare de voyageurs, puis il passe sous une barre d’immeuble entièrement vitrée (les bureaux d’une administration) et atteint le second faisceau ferroviaire, c’est-à-dire les lignes de marchandises. Nous poursuivons notre trajet sans encombre. Mais, peu à peu, nous nous écartons de l’itinéraire logique ; je remarque que nous passons par la forêt — peut-être celle de Saint-Germain-en-Laye — tu parles d’un détour ! Je remarque également que le train roule sur le chemin : il n’y a plus de rails. Le sol n’est pas plan, les taillis sont denses… c’est dangereux. Arrive un moment où ce n’est plus possible : nous devons quitter le train et terminer le trajet à pied. Je suis avec ma mère. Tous les deux, nous abordons un ponton de bois, et nous laissons filer la rame. Il faut grimper un escalier à claire-voie, les marches sont démesurées, je les franchis à quatre pattes pour garder l’équilibre. C’est plus difficile pour ma mère, qui est en robe, mais elle s’en sort plutôt bien. Nous arrivons à destination sans mal. C’est une vaste pièce, le sol est en planches de bois. Les gens nous attendent pour une visite (c’est peut-être un musée), ou pour un événement (fêter un anniversaire).

Continuer la lecture

Cet espace immense et doux qui sépare les yeux du museau

C’est en pleine forêt, mais à la croisée d’un chemin : je ne suis pas perdu. Je sais où je me trouve et, si je suis seul, je ne suis pas abandonné : les autres membres de mon groupe (ma famille, mes amis, je ne sais pas) ont choisi de s’installer ailleurs, mais à toute proximité. Je vais donc passer la nuit ici, et j’y serai très bien. Il fait encore jour : la forêt est lumineuse malgré sa densité. Très verte (c’est le printemps ou l’été). Près du lieu où je m’apprête à dormir (couché à même le sol, sur un tapis moelleux d’herbe et de feuilles), il y a une sorte de lac, coupé en deux par le chemin. Le mot « tourbière » me vient aux lèvres : l’image est pourtant celle d’un étang ou d’un marécage. Un grand panneau est planté dedans, orienté dans le sens opposé au mien : j’arrive à le lire à l’envers, comme par transparence : ce marais est à vendre. Je me demande qui pourrait acheter ça (le coût de l’assèchement, pour bâtir par-dessus, me paraît absurde). Je m’endors.

Continuer la lecture « Cet espace immense et doux qui sépare les yeux du museau »

Ce serait la campagne

Des gens sont à demi-nus dans la gare de Lyon. Les jambes, les bras, le cou dans les vêtements échancrés : le pourcentage de peau libre est supérieur à celui de la peau couverte. Même les dix centimètres carrés dissimulés par le masque ne suffisent pas à faire basculer la majorité absolue : les gens sont à demi-nus, je persiste à le dire ; et le vrai scandale, dans cette gare aujourd’hui, ne serait pas la cuisse ou l’épaule offertes, mais le visage.

Je me rappelle une autre pudeur, alors que nous arrivons au bord du Loing, que le soleil commence à nous cuire doucement et que la rivière clapote, doucement aussi : l’été dernier, dans le même village, j’avais voulu me tremper dans cette eau, tant il faisait chaud, et j’avais craint de me déshabiller dans un lieu fréquenté. Sortant du bain, tout mouillé, j’avais retiré mon slip le plus furtivement possible pour enfiler mon short sec. J’avais craint, non pas d’être vu, mais de choquer. Car ce que je fais, je le fais parce que ça me fait plaisir de le faire, non pas pour le plaisir de déranger. De la même façon ce matin, dans le train désert, regardant à droite et à gauche, vérifiant que personne ne se trouvait dans notre wagon, J.-E. et moi avons baissé nos masques pour parler. Aucun goût de la transgression ne nous animait, je vous l’assure, mais la même crainte d’être pris pour ce que nous ne sommes pas : des provocateurs. « La pudeur s’est déplacée », dis-je à J.-E. en observant, sur le parapet du quai, les marques des crues successives de la rivière : « Jusqu’à cette raie ». Aujourd’hui j’ai gardé mon slip.

Presque personne dans le village. La marchande de glaces nous demande si nous venons de Paris. Elle dit que, le week-end dernier, il y avait foule : « Chez le glacier de Barbizon, des gens se sont battus, la police a dû intervenir. »

Sur le chemin de halage, on est seuls au monde. Ah, non : ces chants passionnés, dans l’ombre, on dirait qu’il ne s’arrêteront plus. Ce serait donc la saison des amours, chez les grenouilles ? On monte vers la forêt, on longe la tranchée du chemin de fer, si profonde qu’on ne voit presque plus les poteaux dépasser du taillis. On s’enfonce dans un sous-bois. Au-delà, un hameau et une maison énorme, biscornue. Une fantaisie. Un panneau nous explique que Rosa Bonheur y a vécu. C’est un musée. Je remarque, sur une vitre, une licence de débit de boissons.

« On reviendra quand le salon de thé sera ouvert.
— On pourrait même y donner rendez-vous à des amis. On leur dirait : Prenons un verre au Rosa Bonheur, mais pas à celui des Buttes-Chaumont. »

Le Rosa Bonheur des Buttes, c’est surfait : c’était bien il y a dix ans. Nous, on irait à celui de By, commune de Thomery. Ce serait le dernier snobisme. On écouterait les grenouilles. On quitterait Paris de temps en temps, ce serait la campagne.

Dans le monde où l’on vit

Avec J.-E., on voulait partir, se tenir « loin » de tout ça. On s’est pris au mot et, au prix d’un calembour idiot, on a choisi d’aller au bord du Loing. Revoir Moret-sur-Loing. Partir loin, pour garder le monde à distance. S’en échapper. C’était notre intention, oui. Comme si « le monde » c’était forcément la ville où nous vivons et que, la campagne, c’était loin du monde. Il faut nous excuser, c’est naïf. Mais, la naïveté ne fait pas de mal, dans le monde dans lequel on vit.

Continuer la lecture

Le beau vélo

Au fait, je ne sais plus si je vous ai dit que j’avais un beau vélo ? Il est orange. Comme je vis à la campagne sans voiture, il est mon meilleur ami. J’ai pris cette photo pour la frime.

Avant que vous fassiez du mauvais esprit en disant « hé, on voit la béquille de ton vélo, tu parles d’un aventurier », je préfère le dire moi-même : oui, la béquille est baissée, et la photo est prise avec le déclencheur automatique de mon téléphone qui est, lui, coincé sur une branche (c’est dans la forêt de Barbetorte, pas loin de mon village). Puisque je vous le dis, que c’est de la frime.

C’est un pic, c’est un cap

On traversait la forêt de Vouvant. Un panneau signalait la possibilité qu’une biche nous coupât la route : ça n’a pas manqué, une biche est sortie du bois, a traversé devant nous. Puis, un autre panneau, plus loin : « Attention enfants ». J’ignorais que des enfants sauvages pussent vivre en ces bois. On ne les a pas vus.

Continuer la lecture

Par la fin

« J’aime bien commencer à taper par la fin », il dit. La fin, ce sont donc les chiffres : il fait le 7 et le 1 en entier, puis il saute le 0 et tape directement la ligne de base du 2. « Taper », c’est comme ça qu’il dit pour graver. « Je commence par les droites, je ferai les courbes après. » Je lui demande si c’est parce qu’il doit changer d’outil, il me dit que oui, et je remarque qu’il a fait toutes les droites avec le même ciseau large, aussi bien les fûts épais et les traverses que les petits empattements délicats. Je lui dis mon étonnement, il répond qu’au début il n’aurait pas su ou pas osé, il aurait utilisé des outils plus fins, mais que, depuis quarante ans qu’il fait ça… Quand il a eu l’âge de se demander ce qu’il ferait « plus tard », il a eu envie d’exercer un métier « avec ses mains » et de travailler « dehors ». C’étaient les conditions pour qu’un métier lui plût : alors, il semble qu’il a tout pour aimer celui qu’il pratique. Ce matin, le temps est doux et il ne pleut pas (le contraire était pourtant annoncé : on a de la veine), les arbres sont nus et les allées couvertes de feuilles. On voit mieux encore qu’à l’habitude le panorama sur la ville, en bas de la colline. Je lui dis que ce lieu est beau. « Vous savez, je passe ma vie dans les cimetières », il répond, comme s’il était entendu que cela signifiait qu’il n’était plus sensible à leur beauté. Moi, je trouve qu’il y en a des tristes et que celui-ci ne l’est pas. Je ne veux pas le déranger ; je le laisse « taper » seul, je vais voir la forêt. Je ne m’y promène jamais. Je connais seulement la grande route qui vient depuis la ville et le chemin qui part sur la droite, qui redescend vers la ville aussi, mais par un autre quartier. Ce matin, j’emprunte le chemin qui s’enfonce franchement dans l’épaisseur de la forêt. J’avais choisi exprès, en quittant l’appartement, mes chaussures qui ne craignent pas la boue : le chemin est complètement raviné. Plusieurs fois je monte plutôt sur le talus et je marche sous les arbres, remuant du pied la couche de feuilles jaunes et brunes. Le sentier monte, descend. Je ne l’imaginais pas si accidenté : le spectacle est agréable, pas monotone du tout. Même lorsqu’ils sont nus, les arbres sont loin de tous se ressembler – je m’en étonne à chaque fois, mais je reste à chaque fois aussi naïf. Je n’ai aucune idée de leur nom, et serai bien incapable de les dessiner, après coup. Si c’était le printemps ou l’été, le feuillage masquerait la vue au-delà des premiers mètres : l’hiver me révèle, à l’écart du chemin, une cabane. Je m’approche. Elle est habilement construite : les poutres reposent sur la fourche d’un arbre et sur le coude de la branche d’un autre ; de la corde maintient solidement les pièces maîtresse de l’édifice. On tient debout, à l’intérieur (j’entre, évidemment) et on peut s’asseoir sur un tronc (je ne le fais pas). Au printemps ou en été, ce refuge serait tout à fait invisible des promeneurs : et les branches qui constituent le toit seraient, sans doute, couvertes de feuillage. Cette cabane n’est pas l’œuvre de seuls enfants : ils ont été aidés par de plus costauds et expérimentés qu’eux – des grands frères et grandes sœurs qui n’ont pas oublié le plaisir qu’ils auraient eu, plus jeunes, à construire une telle maison, et qui connaissent le plaisir de la construire à présent qu’ils ont grandi et qu’il peuvent jouer au même jeu en experts. Ils ont dû être fiers, les petits et les grands, de travailler dehors plusieurs jours durant, de fabriquer quelque chose de leurs mains. En sortant, je longe un muret très bas et éboulé, couvert de feuilles, qu’on croirait retourné à l’état sauvage. Je reviens à mon point de départ. « Je vais vous montrer la peinture » : il a terminé de graver, il passe maintenant le noir dans le creux des lettres (il réchampit). Je lui dis : « vous gravez en commençant par la fin, mais vous peignez par le début ». Il dit oui, il ne peut pas dire le contraire de toute façon, puisque je constate seulement ce que je vois. C’est fini juste quand la pluie tombe. J’ai eu le temps, moi, de mettre un peu d’ordre dans les pots, de retirer les feuilles apportées par le vent et les fleurs fanées gorgées d’eau. Peu de choses. C’est seulement pour avoir fait quelque chose de mes mains, moi aussi. Quand j’écris, comme lui je tape, mais sur mon clavier – et je commence parfois par la fin.

Noms des choses

Je suis retourné à Marly-le-Roi.

Pendant la première République, on a appelé ce village Marly-la-Machine : c’était drôlement chic. La machine en question n’existe plus. Et la machine que je prends, moi, d’habitude, pour aller là-bas (que je prenais), n’existe pas souvent : le train est interrompu. Il ne circule plus. C’est parce qu’ils remplacent le viaduc : le vieux pont de chemin de fer est escamoté et remplacé par un nouveau. C’est difficile à croire, mais c’est vrai, et c’est expliqué ici.

Cette photo là, je l’avais prise l’année dernière, quand je venais toutes les semaines et que je la fréquentais assidûment, la gare. Aujourd’hui, j’ai pris un bus en provenance de Saint-Germain-en-Laye ; il m’a déposé à la gare de Marly, mais à l’extérieur, donc de l’autre côté par rapport à cette photo. Tout est différent. C’est un voyage à l’envers.

Devant la gare, j’ai passé cinq minutes, peut-être dix, à regarder toutes les plantes en pot à l’étal du fleuriste. À toutes les toucher. Je me suis presque décidé pour ma préférée, avec des fleurs blanches, qui avait l’air de bien tenir le coup sous la chaleur, et puis j’ai regardé la vitrine et j’ai lu « Réouverture à 14h30 ». Il n’était pas 14h30. Je n’allais tout de même pas voler une petite plante en pot. Alors je suis monté les mains vides.

Là-haut, c’est la forêt. Je ne l’avais pas revue depuis l’hiver. Je ne l’avais pas même vue au printemps. J’étais intimidé. J’avais peur. Ou bien, je n’en avais pas envie. Ou pas besoin. Ou tout ça à la fois.

La forêt, c’est doux et frais. Ce n’est pas le silence, c’est un bruit différent. C’est bon à écouter, à parcourir.

Les arbres coupés sont toujours là, empilés. Ils ont dû passer l’hiver dehors, parce que je me rappelle les avoir déjà vus. De quels arbres s’agit-il (quelles essences, je veux dire), je n’en sais rien. Comme on appelle cet endroit « la Genêtrière », j’ai pensé que, peut-être, il avait été planté de genêts, autrefois — à l’époque de Marly-la-Machine — ; mais j’ai vérifié, les genêts ne sont franchement pas des arbres, mais alors pas du tout. Je me disais bien, aussi, que je n’étais pas si nul en botanique. Le nom des choses, parfois, ne nous aide pas.

Je suis redescendu par un autre chemin : celui qui passe à droite et qui descend vers l’Auberderie — ce nom-là, je ne sais pas du tout ce qu’il veut dire. Et il ne m’inspire même pas. Mais le chemin est doux et plein d’ombre, et j’ai croisé une troupe d’enfants à cheval (six ou sept enfants et autant de chevaux) précédés par un jeune homme, genre moniteur de colo, à cheval aussi et au téléphone (quand on dit qu’il ne faut pas téléphoner en conduisant, est-ce valable aussi quand on conduit un cheval ?)

En bas, les murs qui longent la route sont vieux, en pierre grise, un peu croulants par endroits et moussus à d’autres. C’est la campagne. Un immeuble orthogonal des années cinquante s’appelle, contre toute attente, le Champ des Oiseaux. Puis j’emprunte le chemin de la Pommeraie (les pommiers, je sais les reconnaître : c’est facile, parce qu’ils portent des pommes) — et le chemin de la Mare Thibaut. Ce nom-là me plaît, parce que c’est à la fois un nom de lieu et un nom de personne : j’aime bien quand les deux se mélangent. Face au vieux lavoir (est-ce lui, qu’on appelle la « mare » ?), il y a trente ans, mes parents ont rêvé devant cette maison abandonnée, diablement romantique et envahie par une sorte de jungle. C’était l’atelier d’Aristide Maillol, il paraît, mais c’est surtout une belle maison. La jungle est toujours aussi dense.

Au passage à niveau, j’ai beau être averti qu’un train peut en cacher un autre, je traverse sans crainte. Pas de Machine en vue, si ce n’est mon bus (le numéro 10), qui est déjà là.

Le fleuriste a rouvert, entretemps, mais c’est trop tard. Je crois que la fleur que j’avais choisie s’appelait Dipladénia. J’ai bien fait de ne pas la prendre, parce que le nom est trop bizarre. C’est un nom de dinosaure, ça, pas de fleur.

Excursions pédestres dans la forêt de Fontainebleau

Dans Papier Machine, je narre les aventures d’un caillou qu’on appelle la Roche-Éponge et qui existe vraiment (je vous ai mis un bout de la carte des Excursions pédestres dans la forêt de Fontainebleau, pour preuve). Voilà : je vous montre ici ces quelques extraits parce que je suis très fier d’être dans cette revue magnifique, mais je ne vous en donne pas plus, pour vous garder la surprise quand vous l’achèterez comme des fous, en cliquant sur le site par exemple.