Toutes les pièces sont compatibles entre elles

Nous rentrons à Paris en train. À cause d’un accident sur la voie, notre parcours est dévié : au niveau de Saint-Denis, le train traverse la gare de voyageurs, puis il passe sous une barre d’immeuble entièrement vitrée (les bureaux d’une administration) et atteint le second faisceau ferroviaire, c’est-à-dire les lignes de marchandises. Nous poursuivons notre trajet sans encombre. Mais, peu à peu, nous nous écartons de l’itinéraire logique ; je remarque que nous passons par la forêt — peut-être celle de Saint-Germain-en-Laye — tu parles d’un détour ! Je remarque également que le train roule sur le chemin : il n’y a plus de rails. Le sol n’est pas plan, les taillis sont denses… c’est dangereux. Arrive un moment où ce n’est plus possible : nous devons quitter le train et terminer le trajet à pied. Je suis avec ma mère. Tous les deux, nous abordons un ponton de bois, et nous laissons filer la rame. Il faut grimper un escalier à claire-voie, les marches sont démesurées, je les franchis à quatre pattes pour garder l’équilibre. C’est plus difficile pour ma mère, qui est en robe, mais elle s’en sort plutôt bien. Nous arrivons à destination sans mal. C’est une vaste pièce, le sol est en planches de bois. Les gens nous attendent pour une visite (c’est peut-être un musée), ou pour un événement (fêter un anniversaire).

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Changer la vie (ça parle d’amour)

J’ai deux mails de lui, dans ma boîte, qui datent d’il y a dix ans environ. Dans le premier, il donnait son avis sur une affiche que j’avais dessinée pour le vide-grenier du quartier. Dans le deuxième, il répondait à un message que j’avais envoyé un soir, alors que j’avais remarqué que la porte du local où il travaillait était ouverte : je lui avais signalé l’anomalie et il m’avait remercié. Est-ce que posséder deux mails d’une personne dans sa boîte, c’est connaître cette personne ? Il est mort ce weekend de cette maladie, chez lui (pas à l’hôpital). Si c’est cela, connaître quelqu’un, alors ce virus entre progressivement dans mon intimité. Il contribue un peu plus profondément à changer ma vie.

Peut-on se sentir bien dans un monde où l’appareil le plus efficace est toujours le même : la répression ? Alors que tous les secteurs de l’économie et de l’administration sont en pagaille, alors que nos vies intimes sont abîmées, à la fois séparées et confinées, il y a une seule chose qui se met en place sans obstacle ; alors qu’on ne sait pas encore comment les aides seront distribuées à ceux qui n’ont plus rien pour vivre en ce moment, on a déjà fichu 25 000 amendes, rien qu’à Paris, à ceux qui sont dehors sans attestation, ou parce qu’ils n’ont pas coché la case comme il faut. La circulation de l’argent fonctionne toujours mieux dans un sens que dans l’autre. On savait déjà que la planète serait plus difficilement habitable dans les prochaines années, à force de l’avoir saccagée, et l’on sait maintenant (si on ne l’avait pas encore compris) que les gens qui la peuplent ne la rendront pas plus accueillante.

Quel sens ça peut encore avoir, d’écrire mes histoires dans ce monde-là ? Mes sentiments, mes désirs ? Comment peut-on écrire quelque chose qui ne soit pas politique ? Je suis retombé dans cet abîme (« Tout est vain ») que je connais bien.

Hier soir chez Marie Richeux : Céline Sciamma qui nous dit combien parler d’amour de cette façon-là est un acte politique. Ce midi, dans Les pieds sur terre, j’ai cru reconnaître, derrière la voix, la musique de La poussière du temps. Peut-être me suis-je trompé, mais l’association d’idées a opéré : je l’avais vu à travers mes larmes, tant il était beau, ce film où il n’est question que de sentiments, et où tout est politique.

Ça m’a sorti de l’abîme (où je retomberai demain, naturellement). Écrire Rue des Batailles, c’est politique. Mon personnage choisit certes de disparaître pour les raisons les plus intimes qui soient : il ne se sent pas appartenir au monde qui l’entoure ; ni à son environnement immédiat (les gens qui l’aiment), ni au-delà (la ville). Même si sa présence n’est pas désagréable, elle n’a aucun sens. Alors, quand ç’a assez duré, il s’en va. S’il ne se sent à sa place nulle part, c’est donc à cause de sa constitution spéciale, de son être intime ; certes ; mais c’est aussi parce que le monde est fait d’une telle façon que ce personnage ne peut pas l’habiter sereinement. Il y a une superstructure autour de ces enjeux intimes. Je n’oublie pas que la chose qui désespère le plus mon personnage, c’est d’avoir une postérité. D’avoir agi dans ce monde, d’avoir créé, d’avoir engendré une continuité. Je note dans mon cahier L’œil ébloui (c’est celui que je consacre à la rue des Batailles) : « Il est celui qui observe et qui s’exprime, mais qui ne laisse pas de trace. Il est traversé. Il n’est pas la fin de, mais une étape ; il est de passage. »

« Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »

André Breton
Librairie La femme renard, Montauban

La lecture des Bandits avec Mathieu est passée sur la web radio de la Cave Po’ cet après-midi. Et sur ma chaîne YouTube, j’ai publié cette lecture. C’est un garçon qui n’a nulle part où aller, et un autre qui lui dit « bienvenue ». Ça parle d’amour. C’est donc politique.

Les yeux d’Ulisse / la mort d’Ulisse


Je suis ému d’écouter Brigitte Celerier lire cet extrait de L’épaisseur du trait. C’est un passage important pour moi, qui m’a pas mal bousculé avant de trouver sa place.

Parce que le ton n’est pas le même qu’ailleurs dans le livre, et parce que j’y ai inséré des bouts de phrases qui ne sont pas forcément de moi.

Cette tirade d’Ulisse est introduite, dans le livre, par cette citation-là (l’exergue de La vie mode d’emploi), parce qu’il est question souvent des yeux d’Ulisse et de son regard sur le monde.