Toutes les pièces sont compatibles entre elles

Nous rentrons à Paris en train. À cause d’un accident sur la voie, notre parcours est dévié : au niveau de Saint-Denis, le train traverse la gare de voyageurs, puis il passe sous une barre d’immeuble entièrement vitrée (les bureaux d’une administration) et atteint le second faisceau ferroviaire, c’est-à-dire les lignes de marchandises. Nous poursuivons notre trajet sans encombre. Mais, peu à peu, nous nous écartons de l’itinéraire logique ; je remarque que nous passons par la forêt — peut-être celle de Saint-Germain-en-Laye — tu parles d’un détour ! Je remarque également que le train roule sur le chemin : il n’y a plus de rails. Le sol n’est pas plan, les taillis sont denses… c’est dangereux. Arrive un moment où ce n’est plus possible : nous devons quitter le train et terminer le trajet à pied. Je suis avec ma mère. Tous les deux, nous abordons un ponton de bois, et nous laissons filer la rame. Il faut grimper un escalier à claire-voie, les marches sont démesurées, je les franchis à quatre pattes pour garder l’équilibre. C’est plus difficile pour ma mère, qui est en robe, mais elle s’en sort plutôt bien. Nous arrivons à destination sans mal. C’est une vaste pièce, le sol est en planches de bois. Les gens nous attendent pour une visite (c’est peut-être un musée), ou pour un événement (fêter un anniversaire).

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J’ai vu le miroir

L’enfant, dès qu’il aperçoit une silhouette dans la campagne, au-delà du jardin de cette maison perdue, se dit : C’est peut-être mon père qui revient. Le père n’est plus là. On ne sait pas s’il est mort ou s’il est parti. Et, s’il est parti, on ne sait pas si c’est pour toujours, ou s’il s’est seulement absenté pour quelques années. La première fois qu’apparaît dans le film le visage du père, et son corps en mouvement, c’est dans un rêve de l’enfant. L’enfant grandit, dans la chronologie bousculée du film : des boucles se répètent, on vient puiser dans le passé, dans les souvenirs, dans les rêves et les mirages. Parfois, en voix off, on entend des poèmes. Ce sont des poèmes écrits par le père, prononcés par sa propre voix. Il a disparu, mais ses mots sont présents – il est présent. Le plus souvent, la voix off est celle du narrateur. Le narrateur s’appelle Aliocha ; il a un fils : Ignat. Les deux enfants ont le même visage, le même corps en mouvement, car ils sont joués par le même acteur. Deux femmes ont le même visage, aussi, à deux époques différentes, alors qu’elles n’ont pas de lien de parenté. Et une jeune fille rousse, et un jeune garçon aux taches de rousseur. Quant au narrateur adulte, on ne voit pas son visage. Des motifs reviennent, des gestes sont répétés, comme des refrains. On ne sait pas d’où viennent ces images, mais on ne peut faire autre chose que de remarquer leur récurrence, les observer avec ferveur, car nous adoptons le regard du personnage. Un bout de son corps, seulement, est montré : quand il est au lit, à l’âge adulte, malade (ressouvenir de la maladie d’enfance, la toux, le coup de froid), on voit son bras. Sa main. Une intimité resserrée (l’oiseau niché dans la chaleur de la paume), un refuge dans ce vieil appartement trop grand où apparaissent, aux yeux du fils, les fantômes de personnes qu’il n’a pas connues – et que nous, spectateurs, ne connaissons pas non plus. Des fantômes coincés dans le passé ou dans le fantasme, ou dans les deux à la fois, chevillés solidement au plancher de cet appartement-là. Et le gosse, à qui « il faudrait parler », dit la mère, parce qu’il recommence à s’obséder : il pense à l’Espagne, et on ne sait pas pourquoi. Des images de la guerre civile, de l’exode des réfugiés républicains, de l’histoire avec une grande hache, apparaissent sur l’écran. Elles se glissent entre celles du récit intime, entre les images de la toute petite histoire née dans nos têtes, de l’histoire immense de nos peurs et de nos souvenirs.

Au cinéma, j’ai vu Le miroir de Tarkovski. J’y ai vu ça – alors qu’il y a tant d’autres choses à y voir, sans doute. Mais j’y ai vu, moi, ce qui est déjà dans ma tête. Ce que j’ai mis dans Les présents et ce que je mettrai dans d’autres textes encore. Ce film m’a parlé de moi. Aux autres, subjugués comme moi dans l’obscurité de la salle, il leur a parlé d’eux. Différemment. Un miroir, une mise en abyme du miroir (et le cinéma s’appelle : Le Reflet). Le dernier plan, fascinant de précision et de flou : chaque seconde est composée, chaque millimètre est à sa place (le soleil qui tombe exactement au bon endroit à la fin du travelling) – et les réponses qu’il ne donne pas. Et même, la question de plus, qu’il pose au tout dernier moment. Quel est ce cri de guerre, ce hululement de l’enfant, ce déchirement ?