Avec ma propre voix et en direct

Quand je fais un truc bête, j’écoute la radio en même temps. Je ne choisis pas un podcast qui me passionne (ça me déconcentrerait), j’écoute plutôt le tout-venant sur France Culture. Ça relève le niveau de la tâche à accomplir : en l’occurrence, un rituel administratif, celui de compter mes sous une fois par mois. Je maintiens cette discipline depuis que je ne suis plus payé par la Ville de Paris et que l’argent tombe aléatoirement. Je note combien je gagne (certains mois beaucoup, d’autres rien du tout) et combien je dépense (le crédit de ma chambre, les légumes à la Biocoop, les bières en happy hour, les bouquins). À la radio, l’émission aurait dû m’intéresser parce qu’elle parle de livres et d’imprimerie. On cite même le mot « typographie » plusieurs fois. Mais… qui présente ce truc ? C’est la même voix que ce matin, au petit déjeuner, quand J.-E. m’avait prévenu en allumant le poste : « Tu vas t’énerver. » Je ne m’énerve pas, je dirais plutôt que je m’interroge. Je demande : « Est-ce que ça intéresse quelqu’un de connaître l’opinion de Régis Debray sur Gutenberg ? » Moi, pas. Moi, je croyais que la grille d’été à la radio servait à donner leur chance à des programmes audacieux, à des petits jeunes qui montent. Je vous décris la scène : le candide Régis Debray visite le musée de l’imprimerie (un peu comme dans C’est pas sorcier, mais sans humour) et demande à un gars : « Comment fabrique-t-on le papier ? Oh, on broie du chiffon, oh, on utilise du bois. Ça a bien changé depuis le papyrus. » Il est accompagné dans ses pérégrinations par un éditeur de chez Gallimard (qui publie ses bouquins à lui). Ils se donnent la réplique : « Plus personne n’imprime comme ça aujourd’hui, sauf pour la Pléiade. — Quand on établit la liste des cent livres préférés des Français, on reconnaît toujours la moitié, au moins, qui vient du catalogue Gallimard. — Les romans-feuilletons du XIXᵉ, c’était quelque chose, c’était Balzac et tout, alors qu’aujourd’hui on a quoi ? On a Netflix. — S’il n’y avait pas le cinéma, les gens ne liraient plus : avant son adaptation en film, Harry Potter n’était pas un succès. » Ah, tiens : Harry Potter, la seule référence mainstream qui trouve grâce à leurs yeux, est publiée chez Gallimard. Je me demande combien ils sont payés, Dupont et Dupond, pour cette discussion de comptoir. C’est fou de penser qu’il existe un budget, sur le service public, pour commander des programmes à des gens déjà riches, et déjà payés tous les mois parce qu’ils touchent leur retraite. Si Régis Debray est rémunéré, c’est un scandale (car il n’en a pas besoin) et s’il ne l’est pas, c’est encore plus scandaleux (car c’est du dumping). L’été dernier, ils ont lancé un appel à textes sur France Culture pour des pièces radiophoniques : ils présentaient cette opération comme un « soutien aux artistes touchés par la crise ». Ah bon ? Faire travailler des auteurs vivants, c’est donc de la philanthropie ? de l’humanitaire ? Pendant mon déjeuner, j’écoute le premier épisode du feuilleton de cet été : Bouvard et Pécuchet, diffusé pour la première fois en 1971. La grille d’été, c’est l’occasion de donner du boulot aux petits jeunes qui montent.

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Des images magiques ne se brisent pas sans raison

Ils ne faisaient pourtant rien de mal. Le premier garçon sautait sur un pied en s’aidant d’un bâton pour garder l’équilibre ; le deuxième dansait avec une fille dont les cheveux volaient au rythme de ses pas (sa robe rose flottait de la même façon) ; le troisième jouait du bandonéon (je ne sais pas si c’était harmonieux, mais c’était gai et c’est tout ce qui compte) ; le dernier étalait gentiment des couleurs sur sa toile. Rien de grave, vraiment.

Mais, un bruit. Un bris de verre. Je me retourne. Non, je ne me retourne pas — en vérité, je lève la tête pour regarder la lampe qui pend du plafond. On a des réflexes bêtes : j’imagine que c’est l’ampoule qui s’est brisée. Je vérifie bien. Mais non, ce n’est pas elle. Une ampoule ne se brise pas sans raison, voyons. Alors, je me retourne et je regarde par terre. « Mes images magiques ! » Je n’aurais jamais cru. Des images magiques ne se brisent pas sans raison, voyons.

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J’ignore de quelle façon ces cases sont regroupées

Je sais exactement où il faut aller. Tout au bout de cette rue, vers le nord. C’est-à-dire : en direction de la mer. Il y a un phare posé sur une place ovale, comme l’obélisque à la Concorde. Bizarrement, il n’est pas situé sur le rivage. La rue continue au-delà, vers la mer, sur cent mètres encore. La maison que je cherche est tout proche. J’hésite quand même. Je doute. Peut-être parce que je n’y suis plus venu depuis très longtemps. Ou alors, parce que je n’y suis jamais venu : ma connaissance des lieux est seulement théorique. Je suis avec J. et nous attendons notre mère au pied du phare, car c’est moi qui fais office de guide, comme toujours lorsque nous sommes en voyage. Cette ville s’appelle Marseille, bien que la mer soit située au nord, et que je ressente une atmosphère du genre « Venise » (sans l’architecture vénitienne), ou « Trieste » (à cause du livre que je lis en ce moment : la couleur bleue, une lumière opaline). Mais la rue que nous parcourons s’appelle : rue Saint-Maur, comme à Paris. Je veux montrer à J. et à notre mère l’immeuble du numéro 209, parce que c’est une adresse importante : je ne fais pas référence explicitement au film et au livre de Ruth Zylberman, mais pour moi c’est évident. Je veux voir cet endroit parce que, avant l’histoire décrite dans ces ouvrages, un fait divers sordide s’y est déroulé, avec beaucoup de sang. L’immeuble est très vaste. Je perçois avec précision le plan de son rez-de-chaussée, mais je ne vois pas les étages, la façade, le volume. Je sais que le décor de cet événement sanglant est une courette en demi-cercle, située à l’arrière du bâtiment, au-dessus du niveau de la rue (de telle sorte qu’elle surplombe les passants éventuels en se dérobant à leurs regards, comme une terrasse : dans ce coin-là, l’ambiance est celle d’un dessin de Pierre Le-Tan). Pour accéder à cette courette, il faut traverser le bâtiment. C’est là que ça se complique. Le plan que j’ai en tête est semblable au cadastre napoléonien : on voit le détail des murs à l’intérieur des maisons. Je sais donc que toutes les pièces sont carrées, dans ce bâtiment lui-même carré : c’est presque un damier. Mais j’ignore de quelle façon ces cases sont regroupées pour former les appartements : quelles portes je peux franchir, si je veux passer d’une pièce à l’autre du même appartement ; et quelles portes me sont interdites, car elles ouvrent sur l’espace privé de quelqu’un d’autre. Surtout, j’ai besoin de savoir quelles pièces de ce vaste hôtel particulier (depuis longtemps partagé en petits logements) sont affectées aux circulations – aux parties communes. Autrement dit : par où je peux passer, pour accéder à la terrasse du fond. Je suis désormais accompagné de J.-E. (qui connaît bien l’histoire du 209, contrairement à ma famille) et nous parcourons des salons, des couloirs ; les portes sont closes, intimidantes, mais l’atmosphère est chaleureuse. Il y a des tentures, des lumières tamisées. Je crois que nous n’atteignons pas la courette.

Cadastre de Paris par îlot (1810-1836) : quartier de Sainte-Avoye

Plus tard, j’assiste à l’enregistrement d’une émission très sérieuse, genre France Culture. Il n’y a pas de public et je ne suis pas censé écouter. Mais, puisque ça se passe dans ma chambre (celle de mon enfance), j’entends tout, forcément. Deux types assez vieux, assis sur mon lit, commentent un classique qui fait autorité dans leur science. Il me semble qu’ils citent Walter Benjamin (une conversation de haute volée). Dans son livre, le grand homme fait référence à un lieu parisien. Moi, je sais duquel il s’agit. J’attends le meilleur moment pour intervenir. Je me lance : « C’est l’immeuble où j’étais tout à l’heure. » Celui de la rue Saint-Maur, celui du fait-divers. Je leur sors ma petite formule : « Il n’y a pas de hasard, il y a des coïncidences. » Je fais le malin.

Au réveil, je dessine le plan du quartier et du bâtiment, tels que je les ai perçus dans le rêve, pendant que la configuration des lieux est encore nette dans mon esprit.

Les petites briques qui composent la maison

C’est une bulle, un refuge. Littéralement : une maison. Elle est au fin fond de Montauban (c’est déjà la campagne), il faut s’y faire conduire en voiture. On voit d’abord le jardin (un hamac tendu entre deux arbres), puis le nom inscrit à droite de la porte, à la façon des « Mon repos » ou « Ça me suffit » des pavillons du quartier : « Radio Asso », en lettres émaillées.

Serge Cariven m’a fait parler pendant une heure. C’est précieux, une heure de liberté, pendant laquelle on peut être totalement soi-même. Je crois que j’ai dit ça plusieurs fois : « être soi-même ». On peut réécouter l’entretien sur le site de Radio Asso (je mets le son ci-dessous également).

J’ai dit aussi : « Il ne faut rien jeter, rien détruire ». Et puis : « Je ne sais pas comment s’appelle ce que j’écris, des romans ou d’autres choses, ce que je sais c’est que j’écris tout le temps, peu importe le nom que ça porte » (en substance).

Je repense à cette conversation ce matin en lisant les textes des mômes de l’école Jules-Guesde. J’ai mis bout à bout les épisodes du récit : chacun a écrit le sien et, une fois le puzzle recomposé, l’histoire tient la route. Ça marche. Le plaisir de cette lecture, c’est celui d’être guidé par les auteurs à travers des aventures rocambolesques. Mais je ne suis pas ému par ce feuilleton comme je l’ai été par les textes écrits à la première séance, qui étaient si spontanés, plus personnels. Moins construits. Bancals. Qui n’allaient nulle part. Je ne sais pas lesquels je préfère. J’aime partager des émotions brutes ; j’aime aussi qu’on me prenne par la main pour m’embarquer dans un imaginaire.

Mes livres sont mieux écrits que les billets que je jette sur ce blog. Ils sont construits, pensés, ciselés. Ils sont meilleurs. Mais je ne veux pas renoncer pour autant à la maladresse de cette expression quasi-quotidienne. Mes livres, c’est moi. Le blog aussi.

Note pour moi-même : vendredi matin, ne pas oublier de dire au enfants de ne rien jeter. Leurs premiers textes étaient bons, et le récit construit aussi. Il faut garder toutes les petites briques qui composent la maison, même les fragiles, les bancales, les mal foutues. Choisir parfois, mais pas renoncer.

On fait des efforts, chacun de notre côté

Un petit garçon pose une question, je l’entends mal, il est au fond de la classe. Alors il se lève, s’approche de la caméra. Il répète. Je l’entends mieux, mais je ne le vois pas très bien. L’image est brouillée. Si je le rencontrais dans la rue, une heure plus tard, je serais incapable de le reconnaître. Nous sommes séparés. D’un côté il y a moi, petit soldat de la startup nation parlant à mon ordinateur ; de l’autre côté il y a eux, dignes représentants de la nation apprenante. On fait des efforts, chacun de notre côté, mais rien à faire : je préfère les enfants réels aux enfants pixellisés.

Je leur ai expliqué comment on explorerait la ville et le temps pour inventer une histoire. Je leur ai montré ce plan tellement bizarre : on se déplacerait dans une ville faite de volumes pointus, de figures géométriques monumentales, de zones de couleurs. À propos d’un autre plan, je dis : « J’aimerais être un bonhomme Playmobil pour me promener entre ces maisons, passer ce pont, marcher dans ces herbes hautes. »

Dans la vraie vie, je passe ce pont sur le Tescou. Au jardin des Plantes, une fille avec un sac à dos me demande où est la gare. Je lui explique qu’il faut traverser le Tarn, soit par le Pont-Vieux, soit par le Pont-Neuf : « L’un ou l’autre, c’est kif-kif. » Et je lui montre le plan sur mon téléphone.

Hier, sur CFM radio avec Natacha, j’ai parlé avec Rémy Torroella en vrai, ensemble dans le même studio, après plusieurs échanges au téléphone au début du printemps. J’ai dit des trucs sur la petite histoire embarquée dans la grande, celle avec sa grande hache ; les petites choses qui ne laissent pas de trace, à l’ombre des monuments. Ce n’est pas moi qui provoquerai le Grand Soir – moi, j’écris des petites histoires.

À propos de la révolution, Cesare Pavese dans Le métier de vivre :

Moi, je dois me contenter de la plus minime découverte contenue dans chaque poème pris isolément, et manifester mon renouvellement moral par l’humilité avec laquelle je me soumets à ce destin qui est ma nature. Ce qui est très raisonnable. À moins que ce ne soit, au contraire, de la paresse ou de la lâcheté.

Je lis au jardin des Plantes, j’ai un peu mal au crâne et je sais pourquoi. D’être resté concentré, à parler à mon écran, à me demander si les mômes m’entendaient. Si je n’étais pas à côté de la plaque. S’ils pouvaient trouver un intérêt ou du plaisir à ce qu’on ferait ensemble. Je ne voyais pas leurs réactions. Puis je reçois un message de C., leur institutrice : « Les élèves ont aimé, ils sont motivés. »

Il pleut, je quitte les herbes hautes, je repasse le petit pont, je longe les rangées de maisons.

Rentrez chez vous

Pour quelle raison les gens vont-ils d’un lieu à un autre ? Souvent, dans le train, je m’interroge. Mais ce jeu a pris une tournure inédite depuis que la police le joue aussi : elle joue avant moi, il faut que je passe mon tour. Dès l’arrivée à la gare, elle demande à chacun de prouver qu’on a une bonne raison de prendre ce train. Dans mon cas, mes papiers disent en substance : « je rentre chez moi ».

Sur le quai quasi désert, qui sont ces trois ou quatre jeunes types, hyper bien gaulés ? Où vont-ils ? Dans le wagon quasi vide, qui est cette dame portant un masque fait main, coupé dans une pièce de tissu à fleurs ravissant ?

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Avec bonhomie, dit-il

Il y a eu cette rencontre surréaliste, à Versailles. La veille au soir, l’armée entrait dans Paris par la porte du Point-du-Jour ; l’artillerie pilonnait les positions des Parisiens qui, après avoir résisté plusieurs mois au siège par les Prussiens, allaient se faire massacrer par leur gouvernement même. Le lundi matin, les troupes envoyées par Adolphe Thiers avaient déjà reconquis dans le sang les quartiers ouest. À 10 heures, le même Adolphe Thiers recevait une délégation de conseillers municipaux venus de Montauban pour lui présenter leurs hommages. J’en parlais ici.

Une semaine plus tard, le lundi 29 mai à sept heures du soir, alors que les corps des derniers Communards viennent d’être jetés dans une fosse à Vincennes, le conseil municipal de Montauban écoute le rapport de ce M. Lacroix, de retour de son voyage. Il est encore tout ému d’avoir posé ses fesses sur le « petit canapé de maroquin vert » du président du Conseil qui a bien voulu s’entretenir avec lui, « avec bonhomie ».

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Changer la vie (ça parle d’amour)

J’ai deux mails de lui, dans ma boîte, qui datent d’il y a dix ans environ. Dans le premier, il donnait son avis sur une affiche que j’avais dessinée pour le vide-grenier du quartier. Dans le deuxième, il répondait à un message que j’avais envoyé un soir, alors que j’avais remarqué que la porte du local où il travaillait était ouverte : je lui avais signalé l’anomalie et il m’avait remercié. Est-ce que posséder deux mails d’une personne dans sa boîte, c’est connaître cette personne ? Il est mort ce weekend de cette maladie, chez lui (pas à l’hôpital). Si c’est cela, connaître quelqu’un, alors ce virus entre progressivement dans mon intimité. Il contribue un peu plus profondément à changer ma vie.

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Je fais au moins ça

Et si aujourd’hui était un jour sans ?

Je n’ai pas ajouté une ligne au texte commencé hier, qui m’avait pourtant fait plaisir. J’ai passé du temps sur cet écran, à parcourir des papiers qui ne sentent même pas la poussière. J’y ai lu le désarroi d’un conseiller municipal de Montauban qui se demande, le 10 mai 1830, « comment rapprocher de si près et sans inconvénient la vertu et la débauche ? » Puis, j’ai lu la confiance de cet autre qui, au lendemain de la révolution des Trois-Glorieuses, la même année, félicite le maire « dont le zèle et le caractère conciliant ont puissamment aidé au maintien de la tranquillité publique dans cette ville, durant les grands événements qui viennent de s’accomplir ».

Les Six Indiens osages arrivés du Missouri au Havre le 27 juillet 1827 et à Paris le 13 août même année (Gallica)

J’ai appris que les deux hommes et la femme Osage, qui ont échoué à Montauban en 1829, étaient au nombre de six quand ils ont débarqué au Havre deux ans plus tôt, mais qu’ils se sont séparés ensuite à cause d’un désaccord quant aux moyens de regagner leur terre. À propos de leur peuple, un livre dit que « ce sont, en général, de très-beaux hommes, très-bien faits » et qu’ils « ont des dents très-blanches et très-bien rangées ». Par chance, « nous n’avons pas ouï dire qu’aucune des nations indiennes du Missouri fût accusée, même par ses ennemis, de manger de la chair humaine, par choix ou pour satisfaire une horrible sensualité ». Le secret de leur beauté n’est donc pas à chercher dans cette direction-là.

Je n’ai rien fait, aujourd’hui. Le journal me sert à ça : les jours où je ne fais rien, je fais au moins ça.

J’ai parlé au téléphone avec J.-E. et avec J. Puis, j’ai échangé des messages avec L., avec W., avec S., avec G., mais les voix et les corps m’ont manqué : j’avais envie de la présence physique de mes amis, dont le corps vivant aurait empli l’espace devant moi, face à moi, de l’autre côté d’une table sur laquelle refroidiraient des cafés, ou tiédiraient des bières. J’ai lu qu’on allait rester enfermés ainsi jusqu’au 15 avril au moins et ça m’a fichu un coup. Je serai sans doute à Paris le 10 avril : alors J.-E. ne me manquera plus, mais les amis resteront cachés derrière ces messages frustrants sur l’écran froid de mon téléphone.

J’ai parlé au téléphone avec Rémy Torroella et, à travers lui, avec les auditeurs de CFM Radio : l’émission s’appelle Gardez le lien, elle a pour mission de pallier ce manque que j’éprouve et que nous éprouvons tous. J’ai dit quelque chose dans ce genre de : « avec le web et la vidéo, j’entretiens quand même un contact avec les gens, je ne suis pas seul ».

« Deuxième coup de fil à Antonin Crenn depuis le début de sa résidence et du confinement » (CFM Radio)

Je publie aussi mes deux dernières lectures. Autrefois, des gens partaient en vacances ; autrefois, des gens se touchaient et, même, s’embrassaient. J’aime faire ces vidéos : quand je ne fais rien, je fais au moins ça.

Dans les circonstances douloureuses que nous traversons

Je voulais savoir : que se passait-il à Montauban, pendant ce temps ? Je veux dire : pendant que Jean Larroque agonisait dans une ambulance à Argenton-sur-Creuse et que Jean Marty épuisait ses dernières forces au Val-de-Grâce : à quoi donc ressemblaient les jours, dans la ville qui avait vu ces petits garçons devenir des hommes ?

L’armée de l’Empire s’est pris une dérouillée à Sedan : l’Empereur est envoyé à l’ombre, et la République est proclamée. À Montauban, un nouveau Conseil municipal s’installe tant bien que mal, le 7 septembre 1870 : cela fait trois jours seulement que la France est une république, mais elle est envahie par une puissance étrangère. Les temps sont durs. Je lis cette phrase :

Considérant que dans les circonstances douloureuses que nous traversons, il importe de coopérer à l’élan qui se manifeste sur tous les points du territoire…

Cette expression : « les circonstances douloureuses »… Au nom de ces circonstances, aussi justes et cruciales soient-elles, on peut tout faire passer. Toutes les autres causes deviennent, d’un coup de baguette magique, accessoires. Vous vous souvenez ? « Nous sommes en guerre » : ça, c’était lundi dernier, à la télé.

Je poursuis ma lecture. Le 19 octobre 1870, le conseil municipal est sollicité par l’instituteur de Bio, ce faubourg où Jacques Larroque cultive les terres de ses parents. C’est cet homme-là qui lui a appris à lire, j’en suis sûr.

L’instituteur de Bio demande une augmentation de subvention de cent francs qui avait été demandée à l’ancienne administration. Cette question est renvoyée à une commission, dite de l’Instruction publique, qui sera ultérieurement désignée.

Voilà : dans les circonstances douloureuses que nous traversons, il s’agit de ne pas trop la ramener, avec vos revendications. La patrie est en danger, comprenez-vous ? Mais ne croyez pas pour autant que les puissants ne vous entendent pas : ils convoqueront prochainement une commission.

Novembre 1870. Paris est toujours occupée par les Prussiens. Pendant ce temps, à Montauban, on a pris le temps d’éplucher les comptes de la mairie, et on s’alarme :

En voyant le gouffre dans lequel ont été s’engloutir les ressources financières considérables de notre cité, dont le présent est obéré et dont l’avenir est engagé pour plusieurs années, on éprouve tout à la fois un sentiment de tristesse et d’indignation. […] La prétendue prospérité de nos affaires municipales était comme celle de l’Empire, un détestable mensonge, qui ne cachait que des ruines.

Il n’y a plus un radis dans les caisses. Il va falloir couper dans les dépenses et virer des gens. Et si on commençait par virer les petites gens qui se sont rendues complices de cette déroute ?

Plusieurs membres demandent qu’il soit établi une distinction entre l’emploi et l’employé. Le Conseil sera appelé à voter sur l’utilité de l’emploi et, ensuite, si l’employé qui le remplit doit être conservé. […]

M. Capelle demande à faire une observation générale à propos de tous les employés dont il s’agit. Les reproches de servilisme, le seul qui leur ait été fait, est-il un grief bien considérable ; la position de ces hommes dont le traitement est la seule ressource, leur permet-elle de résister aux injonctions de leurs supérieurs ; ne pouvaient-ils considérer leur obéissance comme un devoir pour conserver leur emploi ? […]

M. Pellet. – M. Capelle a raison et aucun des employés, mis entre son pain et l’obéissance, n’est responsable des actes qu’il commet. C’est plus haut qu’il faut s’adresser. Ce n’est pas la conduite de celui qui obéit que l’on doit flétrir, c’est celle de celui qui commande.

J’aime bien M. Pellet et M. Capelle. Je poursuis ma lecture.

M. Py, inspecteur voyer rural, est vieux et doit être mis à la retraite. Le traitement de 950 francs alloué à cet emploi sera divisé en deux parts : une de 600 francs sera attribuée à son remplaçant, l’autre, 350 francs, sera comptée à M. Py à titre de retraite.

En substance : nous n’avons plus assez de sous pour payer les vieux et les jeunes à la fois. Si vous voulez une retraite tout juste décente, alors les salaires des jeunes devront être revus à la baisse. « Nous sommes en guerre », rappelez-vous.

Plus loin, il est question des abattoirs. Puisque l’un des deux vétérinaires était « mal pensant », on s’est passé de ses services et, depuis, les contrôles laissent à désirer :

D’après les bruits qui nous sont revenus, on fait entrer la nuit à l’abattoir des bestiaux qui, le lendemain matin, sont abattus avant l’arrivée du vétérinaire. En été, on a vendu de la vache pour du bœuf.

Pendant ce temps-là, que fait-on manger à Jean et à Jacques, les appelés de vingt ans ? De la vache enragée ? Et à l’autre Jean, qui mourra dans deux semaines à Argenton ? Quant au troisième Jean, il est en train de se battre à Paris : il souffre de la faim, dans la ville assiégée par les Prussiens, où les températures sont descendues à 12 degrés en dessous de zéro, et où il finira par crever à la fin de février : non pas de la faim, mais d’une autre cause que la faim n’aura pas arrangée.

Ici, un blanc. Le registre ne conserve que les débats du 31 janvier 1871, constatant la fin du siège (la fin de la faim) et l’armistice avec l’Allemagne. Puis, ce compte-rendu du conseil municipal du 29 mai 1871 : c’est un lundi. Un certain M. Lacroix revient tout juste de Versailles, où il présentait les hommages du conseil municipal de Montauban au président Adolphe Thiers. Il a bien choisi son moment, celui-là ! Cette semaine qu’il vient de passer près de Paris, c’est celle qu’on appelle déjà la Semaine sanglante. Il a rendez-vous avec le boucher-en-chef le dimanche 21 mai, mais le grand homme est trop occupé pour le recevoir : la troupe vient d’entrer dans Paris pour écraser la Commune. À la fin de la semaine, il aura fait massacrer vingt mille hommes. Le lundi 22 mai, l’artillerie vient d’installer ses canons sur la butte de Chaillot, et les barricades tombent une à une, jusqu’à la Concorde. Le brave M. Thiers est drôlement fatigué, mais il honore tout de même la visite de nos émissaires montalbanais.

Notre entrevue qui devait avoir lieu le dimanche dans l’après-midi fut ajournée au lendemain à cause du grave événement qui s’accomplissait à la même heure à Auteuil, et qui ouvrait à nos soldats les portes de Paris. Nous fûmes reçus le lundi à 10 heures du matin. Nous étions loin de nous douter de l’accueil simple, cordial, expansif qui nous attendait ; rien d’officiel, rien de guindé, ni dans les formes ni dans les paroles. M. Thiers tout heureux de nous voir nous fit assoir devant lui sur son petit canapé de maroquin vert où, depuis plusieurs nuits, il a l’habitude de se coucher tout habillé et là, devant le feu qu’il tisonnait par intervalles, il nous questionnait avec bonhomie comme des enfants de la maison, nous faisant causer, causant surtout avec cette verve, cette simplicité qui lui sont habituelles.

Malgré ses préoccupations, ses fatigues, ses travaux sans nombre, il n’avait nullement l’air fatigué. Quelle âme robuste et quelle nature indomptable dans ce petit corps grêle et chétif ! À voir son visage calme, son front serein, personne certes ne se serait douté que cet homme revenait de Paris où il avait passé la nuit sans sommeil aux avant-postes, discutant avec ses généraux les moyens et les plans d’attaque.

Ce petit canapé de maroquin vert où Adolphe-le-Terrible se repose de la pénible besogne d’assassiner le peuple : je m’en souviendrai. Dire que des Montalbanais se sont assis dessus ! et se sont assis, ensuite, sur d’autres sièges où je pourrai m’assoir peut-être.

J’ai fait ça, aujourd’hui : lire des compte-rendus de conseils municipaux. J’ai aussi papoté au téléphone avec Rémy Torroella qui me demandait, sur CFM Radio, comment se passait ma résidence. Je lui ai expliqué que je restais chez moi (comme tout le monde) et que je consultais des archives sur l’écran de mon ordinateur. Lui, il a lu un extrait de mon billet paru hier sur ce blog. On peut nous réécouter ici :