Des images magiques ne se brisent pas sans raison

Ils ne faisaient pourtant rien de mal. Le premier garçon sautait sur un pied en s’aidant d’un bâton pour garder l’équilibre ; le deuxième dansait avec une fille dont les cheveux volaient au rythme de ses pas (sa robe rose flottait de la même façon) ; le troisième jouait du bandonéon (je ne sais pas si c’était harmonieux, mais c’était gai et c’est tout ce qui compte) ; le dernier étalait gentiment des couleurs sur sa toile. Rien de grave, vraiment.

Mais, un bruit. Un bris de verre. Je me retourne. Non, je ne me retourne pas — en vérité, je lève la tête pour regarder la lampe qui pend du plafond. On a des réflexes bêtes : j’imagine que c’est l’ampoule qui s’est brisée. Je vérifie bien. Mais non, ce n’est pas elle. Une ampoule ne se brise pas sans raison, voyons. Alors, je me retourne et je regarde par terre. « Mes images magiques ! » Je n’aurais jamais cru. Des images magiques ne se brisent pas sans raison, voyons.

Je me souviens quand J. m’avait dit, penaud : « J’ai cassé quelque chose » (il avait passé la nuit chez moi). Il avait voulu voir cette plaque de près, elle lui avait glissé des mains. J’avais frémi : « Oh, non ! » Il n’avait pourtant cassé qu’un tout petit coin, et les images étaient intactes.

C’est une plaque de verre pour lanterne magique. C’est un cadeau que L. m’a fait. Elle est posée dans ma bibliothèque, appuyée contre les Folio jaunes et racornis d’À la recherche du temps perdu (que je n’ai pas terminé de lire ; je les avais achetés cinquante centimes chez Boulinier, du temps que Bouliner existait), une vieille édition de Thomas l’imposteur que je n’ai jamais achetée nulle part (comment est-elle arrivée chez moi ?) et Le grand écart en Livre de poche sixties — sur sa couverture, un dessin d’Arlequin masqué, assorti de la fameuse signature à l’étoile : Jean Cocteau ✳. Oh. Voilà. Je me souviens d’un détail. Je n’ai pas précisé ceci : quand le bruit de verre cassé m’a surpris, la radio était allumée sur La compagnie des œuvres : j’écoutais l’épisode « Cocteau singulier et pluriel ».

Est-ce à cause du bandonéon ? Des pas de bourrée ou de menuet ? Je sais que mon voisin du dessous est sensible au bruit : il m’avait prévenu. Je crois l’avoir rassuré, depuis le temps que je passe mes journées en chaussettes devant mon clavier. Il y a des gens sensibles. Et il y a des immeubles à fleur de peau. Dans le mien, on entend tout : je sais quand ma voisine est dans sa chambre et elle sait, j’en suis sûr, quelles émissions j’écoute à la radio. Les cloisons sont dérisoires. Les murs n’ont pas d’oreilles — plutôt, ils sont les tympans de nos oreilles : la membrane de peau qui vibre sous l’action des ondes sonores, qui transmet l’information à nos neurones.

Quelqu’un dans cet immeuble (dans l’un des six étages inférieurs) a fait vibrer le mur. J’ignore comment. Une onde s’est propagée jusque dans les hauteurs ; elle a communiqué sa vibration à ma bibliothèque — un meuble en sapin acheté chez ce menuisier de la rue Faidherbe ; comme il est très étroit (la profondeur d’un livre de poche), je l’ai chevillé au mur pour éviter qu’il ne chute. L’onde est venue chatouiller Le grand écart et la Recherche. Alors, Arlequin, Thomas, Marcel et les jeunes filles en fleurs ont sursauté. À leur tour, ils ont poussé les enfants dans le vide. D’une pichenette.

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