Le nez sur la mécanique horlogère

Le personnage du voyageur : je m’obstinais à le nommer « le voyageur », faute de nom. Je me suis forcé à lui donner un corps, après que je me suis aperçu qu’il restait un fantôme, et que je n’avais rien à dire à son sujet. J’ai inventé des trucs, mais c’était bidon. Alors je me suis demandé si ça ne pourrait pas devenir sa qualité : être transparent — être le support de projection pour un imaginaire, la page blanche où l’histoire s’écrit, le visage neutre de n’importe qui — une sorte de Tintin avec sa tête lisse, sans qualité ni défaut, un œuf, la tête de tout le monde. Mais je n’y croyais pas. À la fin, je m’excusais même de n’avoir pas su étoffer le personnage. Je n’arrivais pas à l’occuper. J’écrivais : « Puisqu’il n’a rien trouvé à faire dans ce récit, il est parti. » Tu parles d’une pirouette. Si le personnage n’est pas indispensable, il vaut mieux le faire disparaître, non ? S’il n’est pas utile, peut-être qu’il devient gênant. Je m’en débarrasse alors. Je le remplace par un narrateur. Je réécris tout à la première personne (autre pirouette, qui m’épargne le besoin de trouver un nom au personnage).

Mais ça me crée un souci : cette histoire de voyageur était la trame de « fiction » sur laquelle je brodais le récit « mémoire » — les souvenirs racontés par moi-auteur, à la première personne. Je me retrouve donc avec deux premières personnes. Le narrateur-personnage (de fiction) et le narrateur auteur. Je ne peux plus m’amuser à entrelacer les deux récits : on ne va rien comprendre. Il faut que je les distingue nettement. En sautant une ligne. Et, quand les récits sont trop finement imbriqués, eh bien je réécris le paragraphe pour séparer les deux parties — mais, en fait, il y a peu d’occurrences d’un tissage si minutieux ; le plus souvent, c’est juxtaposé. Je peux donc sauter une ligne sans presque rien changer au texte. La structure était déjà là. Pour la renforcer, je laisse la fiction en romain, et je passe les souvenirs en italiques. Première fois que j’ose le faire : deux récits franchement distincts et alternés. Je m’interdisais de faire ça. Ça me paraissait trop facile. Comme le récit fragmentaire : c’est un truc dont je me méfie. Mais si ça marche mieux avec une solution facile, pourquoi se faire du mal ? Mon entrelacement était inutilement compliqué. Et le personnage du voyageur : une complexité supplémentaire, inutile aussi. J’avais cette phrase en tête : Si par une nuit d’hiver un voyageur. La référence principale de Terminus provisoire, c’est Perec, mais Calvino n’est pas interdit. Mon « voyageur » vient de là. Est-ce que c’est grave, de renoncer à cette intuition de départ ? « Si par une nuit d’hiver un voyageur » : ce qui est important dans ce début, dans ce « si », c’est la suite qui en découle — la suite que j’écris au mode conditionnel. Le conditionnel, comme dans l’incipit de La Vie mode d’emploi, pour installer la possibilité d’une fiction, la fiction potentielle contenue dans un énoncé ordinaire. J’avais besoin de cette phrase pour lancer la musique. Mais le voyageur, on s’en fout, je peux le virer maintenant que j’ai trouvé le ton.

En même temps que je raccourcis le texte (je supprime le bla-bla, les adverbes trop longs, les pronoms relous), j’injecte des petits bribes supplémentaires. Résultat de la balance : le texte est aminci. L’utile ajouté est donc inférieur à l’inutile retranché. Ouf. J’ai dû placer des bouts qui manquaient. À force d’être implicite, je crois que j’avais oublié les trois phrases essentielles du récit : si je parle du Pecq, si je raconte mes souvenirs, si je les mêle à la fiction, ce n’est pas une idée tombée du ciel. C’est une nécessité que je ressens fort. Le Pecq n’est pas l’important : le sujet, ce sont les bulles d’air encapsulées dans les murs et sous l’asphalte du Pecq — les molécules de souvenirs, les atomes de moments vécus, restés attachées dans des lieux où je ne vais plus. Je crois que ça vaut le coup d’être dit. Ces derniers jours passés à relire toujours le même texte me font perdre de vue ma pulsion de départ : j’ai le nez sur la mécanique horlogère, j’observe les engrenages (roues dentées minuscules qui doivent s’imbriquer sans accroc, sans bruit). Je vois que ça tourne bien, dans le ventre de la montre, mais j’oublie de regarder l’heure qu’il est, et la couleur des aiguilles. Le soir, je prends du recul : je pose la loupe, je lis quelques passages à J.-E. au rythme de croisière. La mécanique emmerdante redevient un texte, et je suis un peu ému en lisant un passage. Il y a quelques jours, je recevais un texto de G. qui disait : « En ce moment j’écris des trucs qui m’émeuvent moi-même en les écrivant. » Je ne lui ai pas demandé de quoi il s’agissait, j’ai juste répondu que c’était bon de ressentir ça.

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