La trace laissée par des mots minuscules

Sur le fronton d’une maison (un ancien atelier, un genre de garage), on devine un mot : la trace laissée par des lettres détachées depuis longtemps, dont J.-E. me dit : « C’est drôle, c’est le nom du premier mari de ma grand-mère ». Je ne le savais pas. Je lui réponds : « En plus, on est dans la rue où elle a vécu après la guerre » et, là, c’est lui qui n’avait pas remarqué la coïncidence, car il ne sait reconnaître la rue du Capitaine-Marchal que dans le sens de la montée. Or, présentement, nous descendons. Puis, arrivés sur la placette, nous montons : le haut de l’escalier, c’est ce quartier qu’on appelle « la campagne à Paris ». Son nom volontairement paradoxal est censé combiner deux imaginaires rêvés, car ce quartier serait un idéal. Mais, moi, ce que j’aime à Paris, c’est d’être vraiment à Paris, pas à la campagne. Dans la rue Irénée-Blanc, deux flics gardent une maison, parce qu’elle est habitée par quelqu’un qui était président de la République récemment. Un homme normal qui exerçait un métier anormal. Il prend sa retraite dans un quartier typiquement parisien et, à la fois, ne ressemblant pas du tout à Paris. La voiture des flics est en civil, mais eux sont en uniforme. J’ai l’impression qu’il se joue quelque chose, là, en rapport avec le jeu des apparences, mais je ne sais pas quoi. Nous nous échappons par la rue Georges-Perec, qui est un escalier. Rue de Bagnolet, on achète une bouteille de jus de pomme bio, pour ne pas arriver les mains vides chez J., et le caissier du Franprix doit interrompre sa lecture d’Apollinaire (Poèmes à Lou) pour nous servir.

Continuer la lecture

Lieux où j’ai dormi en 2019

Une liste. Je ne compte que les lieux où j’ai passé la nuit : pas ceux où j’aurais certes dormi, mais le jour. Une typologie sommaire. Les lieux miens, à propos desquels je peux dire « c’est chez moi », même provisoirement ; les lieux des autres ; les lieux qui ne sont chez personne, où on ne peut être que de passage. Un ordre. Décroissant, en nombre de nuits.

Chez moi

— rue de la Roquette, Paris (239 nuits)
— en résidence, rue du Président-De-Gaulle, Luçon (49 nuits)
— en résidence, la Clé des champs, lieu-dit la Papotière, Luçon (33 nuits)

Chez les autres

— chez J. & J., Kirkham Street, San Francisco (17 nuits)
— chez S. & M., rue des Côtes, Maisons-Laffitte (4 nuits)
— chez C., rue Francis-Carret, Dry (2 nuits)
— chez R. & O., Cloverdale (2 nuits)
— chez W., Fontenay-le-Comte (1 nuit)

Chez personne

— appartement 602, Viale Elba 3, Portoferraio (7 nuits)
— hôtel Mercure, Montauban (2 nuits)
— chambre 5, Attic Hostel, Plaza Pietro Paleocapa, Turin (2 nuits)
— chambre Teresa, hôtel Villa Raffaella, Via Mentana 39, Livourne (2 nuits)
— hôtel Le Celtic, Villers-sur-Mer (1 nuit)
— chambre 225, hôtel Bellevue, Salita della Provvidenza, Gênes (1 nuit)
— hôtel Mirabeau, boulevard Heurteloup, Tours (1 nuit)
— hôtel La Vallée, rue des Pyrénées, Lourdes (1 nuit)
— en avion, San Francisco–Paris (1 nuit)

Georges Perec, Espèces d’espaces

À tu et à toi

Le projet est dans ma tête, j’y pense, mais je n’ai pas commencé à l’écrire. Je me disais : il faut d’abord que je sache mieux où je veux aller. Quitte à m’apercevoir en cours de route (voire : quand tout sera fini) que je n’ai pas été dans la direction que je prétendais suivre. Cela n’a pas d’importance, de dévier sa trajectoire. Au contraire : ça justifie l’écriture. Si on n’apprend pas pendant qu’on écrit, si tout est déjà connu avant, à quoi bon écrire ? N’empêche, je ne me vois pas commencer Rue des Batailles maintenant. D’abord, en savoir plus sur mon personnage, mieux le comprendre. Mais, pour en savoir plus, il faut écrire : on n’en sort pas. On se mord la queue.

Continuer la lecture

Je préférais la mettre en abyme

« Je suis venu, déjà, il y a quelques mois, pour chercher la case de Maurice. Maurice est mort en 1934, il est un de mes ancêtres, et aussi le fils de Jules. Jules, c’est celui qui habitait dans la rue des Batailles, qui a disparu sous le Second Empire. Jules, qui a disparu à son tour sans laisser d’adresse, et dont l’acte administratif qui fait état de sa disparition a disparu, lui aussi, des rayonnages des Archives. Une histoire de trou, de manque. Une mise en abyme : ça m’avait plu. Maurice, je suis tombé sur lui comme ça, sans vraiment chercher. Il est né à Madrid, et j’ai vu qu’on l’avait mis dans une case du columbarium en 1934. J’aime bien le columbarium du Père-Lachaise, ces vies rangées, bien quadrillées. J’aimerais bien, un jour, être rangé moi aussi – dans la case 381, à côté de Georges Perec. Ce serait chouette. Et puis non : car, en fait, ce qui est beau, c’est que Georges Perec soit là avec sa famille et que, à sa droite, il y ait un mur : une impossibilité ; et, à sa gauche, une case vide. Une absence. Une case vide dont le numéro même est effacé : on peut seulement le déduire, en observant la succession dans laquelle il s’inscrit – et je pense à l’enseigne de coiffeur dans la rue Vilin, qui s’efface, puis réapparaît. Cette case vide, c’est une œuvre d’art, il ne faudrait pas l’occuper. »

Continuer la lecture

Je ne suis pas désœuvré

De nouveau seul : François est parti hier. Je suis seul dans cette maison aux trois quarts vide (car je n’occupe qu’une seule chambre sur les quatre). Seul, aussi, dans cette ville où je fais un tour, afin de m’aérer les neurones et de reposer mes yeux du trop-d’écran – dans cette ville qui semble aux trois quarts vides, elle aussi. La rue où je réside est occupée par des commerces désoccupés, des vitrines à vendre ou à louer – ou bien : ni à vendre ni à louer, seulement à laisser vieillir sur place, à attendre – quoi ? Il faut dire que c’est dimanche, et que le dimanche à Luçon invite à la mélancolie. Surtout après les quatre derniers jours écoulés. Et puis, hier soir, j’ai revu Les lieux d’une fugue : quarante minutes d’une beauté triste dans de lents travellings désertiques.

Continuer la lecture

Liste : lectures d’août 2019

François Bon. Autobiographie des objets.
Benoît Fourchard. Devaquet si tu savais.
Patrick Modiano. Un pedigree.
Benoît Vincent. GEnove, villes épuisées.
Henri Raczymow. La saisie.
Claude Burgelin. Album Georges Perec.
André Gide. Paludes.
Mathieu Riboulet. Avec Bastien.

La beauté du geste

Pourquoi j’ai aimé lire City of Glass. Parce qu’on me l’avait recommandé, évidemment, et parce qu’il y a des thèmes qui me plaisent là-dedans (la ville, les fantômes). Mais surtout parce que j’ai aimé la fin : le roman (qui ressemble à s’y méprendre à une enquête) se termine sans que l’enquête soit terminée. Des pistes ont été esquissées, voire carrément explorées, et n’ont abouti nulle part. Pourquoi le personnage principal a-t-il été confondu avec un certain Paul Auster, détective privé, alors que le Paul Auster en question est écrivain et n’a jamais entendu parler de l’autre ? On ne le saura pas. Où Peter et Virginia sont-ils partis ? et ont-ils disparu volontairement ? On ne le saura pas. Qui s’est occupé de ravitailler Quinn dans l’appartement après qu’il s’y est retranché comme Robinson ? On ne le saura pas. Et surtout, surtout, surtout : le dessin formé virtuellement sur le plan du quartier (et dans l’espace de la ville) par les parcours effectués par le vieux (le tracé de ces parcours dans les rues orthogonales, formant le contour des lettres de l’alphabet) : est-il intentionnel ? est-ce réel, ou est-ce une illusion ? est-ce le fantasme du personnage, ou celui de l’auteur ? (J’ai pensé, à mesure que les lettres apparaissaient, que l’une d’elles « aurait la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d’un W », à cause de la dernière phrase de La vie, mode d’emploi, mais ça, c’est une manie à moi). On ne le saura pas.

Continuer la lecture

Tentative d’épuisement d’un lieu nellezais

Il y a beaucoup de choses sur la place de l’Île-d’Elle, par exemple : un arbre qui parle et qui craint d’être abattu, un jeune homme timide n’osant pas déclarer sa flamme, un spécialiste des monuments aux morts tombant nez-à-nez avec une vieille connaissance, un cantonnier qui déteste les mômes (et ceux-ci le lui rendant bien), un vieux Japonais se rappelant son enfance grâce au cerisier en fleurs, et bien d’autres choses encore.

La « place » est l’un des lieux nellezais (j’ai cherché : c’est ainsi qu’on nomme les habitants de l’Île-d’Elle) choisis par les élèves de l’école Jacques-Prévert et du collège du Golfe-des-Pictons.

Continuer la lecture

Habiter / résider

« J’habite à Luçon » : est-ce une expression synonyme de « je suis en résidence à Luçon » ? Disons que oui. Habiter / résider. Habiter dans cette maison à Luçon, y être chez moi, cela commence-t-il lorsque j’y ai lavé mes chaussettes (et d’autres choses) pour la première fois ? Je l’ai fait, ça y est. Quand j’ai fait cuire des spaghetti (en l’espèce, c’étaient des penne rigate) sur la plaque électrique ? Je l’ai fait aussi, plusieurs fois. Les cintres, dans l’armoire de la chambre, sont dépareillés : je le confirme, et je les ai presque tous utilisés. Je ne me suis pas permis de punaiser quoi que ce soit au mur, mais j’ai placé à la verticale, appuyé sur l’écran de la télé, le livre de Pierre Herbart que je n’ai pas encore lu : la couverture dessinée par Pierre Le-Tan fait office d’image décorative, qui meuble l’espace pour le faire devenir mien.

Continuer la lecture

Les lieux d’un roman

Sur une carte de Saint-Céré, des pastilles rouges. Entre elles et les images, je tire mon fil rouge (littéralement) : des cartes postales (anciennes ou pas), des photos prises par moi ou par d’autres, des dessins, des extraits de texte, des pages de mon carnet. Ce sont les lieux-clés du Héros et les autres : des lieux réels (à Saint-Céré), des lieux imaginaires (disons plutôt : fantasmés à partir de lieux réels), des souvenirs (des épisodes qui ont eu lieu dans d’autres endroits).

Continuer la lecture